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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 16:57

Les réseaux sociaux, notamment en affectant le flux et la qualité des informations, sont susceptibles de façonner les phénomènes économiques. Ils influencent la création même d’innovations, tout comme leur diffusion à travers la population. Pourtant, si la modélisation des comportements individuels prend de plus en plus compte des interactions sociales, celles-ci sont quasiment absentes dans les analyses menées directement au niveau agrégé. Alessandra Fogli et Laura Veldkamp (2012) ont adopté une approche immédiatement macroéconomique pour étudier les types de réseaux sociaux qui sont adoptés dans l’économie et voir comment ils affectent la diffusion des technologies en son sein.

Ces deux auteurs déploient les outils de l’analyse des réseaux pour explorer comment une différence dans les structures sociales peut affecter le taux de progrès technique d’un pays. Plusieurs travaux de sociologie économique, notamment ceux de Mark Granovetter (2005), ont montré que certains réseaux sociaux sont susceptibles de propager plus rapidement que d’autres les nouvelles technologies. Fogli et Veldkamp vont toutefois se singulariser en partant de l’idée que maladies et technologies se propagent de manières similaires. En effet, alors que l’on pourrait penser que les médias impimés et électroniques facilitent le transfert des nouvelles idées et du capital technologique, une branche de la littérature sur la croissance économique met toutefois l’accent sur la proéminence du contact personnel dans la diffusion technologique. En ce sens, les auteurs rejoignent explicitement Kenneth Arrow. Selon ce dernier en effet, « tandis que les médias de masse jouent un rôle certain pour informer les individus à propos des possibilités d’une innovation, il semble que ce soit le contact personnel qui s’avère le plus pertinent pour son adoption. Donc, la diffusion d’une innovation devient un processus formellement semblable à la propagation d’une maladie infectieuse ».

Fogli et Laura développent un modèle où les acteurs sociaux optent pour un réseau collectiviste ou individualiste. Si chacun à l’intérieur d’un collectif entretient de forts liens d’amitié avec les autres membres, chaque collectif n’entretient toutefois que peu de liens avec le reste de la communauté. Cette connectivité réduite limite peut-être le risque d’infection dans un collectif donné, mais elle limite également son exposition aux nouvelles technologies. En revanche, des réseaux sociaux plus individualistes, marqués par de moindres relations amicales, présenteront une plus grande efficacité économique en favorisant la diffusion technologique. La fréquence des maladies contagieuses va alors modifier les performances économiques des communautés en modifiant la répartition des individus entre réseaux collectivistes et individualistes. Le modèle suggère que lorsque les maladies sont moins fréquentes, le plus grand succès des individus individualistes va conduire la communauté elle-même à devenir plus individualiste. En revanche, une forte fréquence des maladies contagieuses va conduite à la formation de collectifs qui permettront certes de réduire la contagion, mais freineront aussi en définitive la diffusion technologique et la croissance économique.

L’idée que la prévalence des maladies et la structure sociale puissent être reliées l’une à l’autre permet d’isoler et de quantifier l’impact de la structure sociale sur la diffusion des technologies. Isoler cet effet n'est pas sans difficultés en raison de l’existence d’une causalité inverse : la diffusion technologique, en participant directement à l’évolution du revenu, peut également façonner par effet retour la structure sociale. Utiliser les données de prévalence des maladies permet aux auteurs de contourner ce problème. Ils utilisent plus exactement les différences dans la prévalence de deux types de maladies. D’un côté, les auteurs considèrent les maladies qui se propagent d’une personne à l’autre et qui sont alors propres à influencer la structure sociale puisque modifier, voire réduire ses relations sociales permet de prévenir la transmission pathogène. Le second type de maladies que les auteurs prennent en compte est celui des maladies transmises seulement par l’animal ; la prévalence de telles maladies ne peut alors affecter la structure sociale puisque le contact humain direct n’affecte pas la probabilité d’être infecté.

Cette modélisation permet au final d’expliquer pourquoi la maladie contagieuse peut être corrélée avec la structure sociale, comment cette dernière peut influencer la diffusion technologique et la productivité, et pourquoi des structures sociales inefficaces peuvent persister. Une fois quantifié, le modèle montre que de petites différences qui seraient initialement observées dans l’environnement épidémiologique sont susceptibles de générer de larges et persistantes différences dans la structure sociale. Ces différences dans la structuration des réseaux sont quant à elles propres à entraîner une profonde divergence dans la diffusion technologique et la trajectoire du PIB. Certes, une mutation des réseaux sociaux a un effet certes limité sur le taux annuel de diffusion technologique, mais toutefois suffisant pour que les effets s’accumulent au cours du temps et que de larges différences apparaissent à long terme dans les niveaux de productivité. Des changements dans les réseaux produisent donc des différences dans les taux de diffusion technologique qui pourraient expliquer une part significative de la disparité entre les revenus des pays. Tandis que la transmission d’idées permet d'atteindre plus facilement de hauts niveaux de productivité, la prévalence de la maladie diminue la productivité. Pour déterminer l’effet net de ces deux forces, Fogli et Veldkamp simulent le modèle plusieurs fois et observent les survenues moyennes. Si la société se caractérise par un réseau individualiste, l’économie connaîtra en moyenne une croissance de la technologie d'un taux annuel de 2,6 %. L’économie dotée de réseaux collectivistes ne connaît quant à elle qu’une croissance de 2% par an. Ces petites différences dans les taux de croissance produisent à long terme de larges différences de niveaux. Le niveau moyen de technologie est de 476 % plus élevé dans le réseau individualiste que le réseau collectiviste au bout de 250 ans. A long terme, la petite friction que la structure des réseaux impose à la diffusion technologique peut expliquer les larges différences entres les revenus des pays.

Fogli et Veldkamp collectent des données historiques relatives à la prévalence des maladies contagieuses, à la nature (collectiviste ou individualiste) des réseaux sociaux constituant les sociétés et à la diffusion technologique. Ils compilent une base de données comprenant 3 variables pour 62 pays, puis l’utilisent pour tester les prédictions de leur modèle à propos de la relation entre la prévalence de la maladie et la structure sociale. La prévalence de la maladie apparaît alors comme un puissant instrument pour la structure sociale. Ils estiment l’effet de la structure sociale sur la diffusion technologique en utilisant la différence entre maladies contagieuses et non contagieuses comme instrument. Une hausse du degré d’individualisme se traduit par un fort relèvement du niveau de productivité. Le degré d’individualisme pourrait en effet expliquer 27 à 28 % de la variation des taux de diffusion technologique.
 

Références Martin ANOTA

FOGLI, Alessandra, & Laura VELDKAMP (2012), « Germs, social networks and groth », CEPR working paper, octobre, n° 9188.

GRANOVETTER, Mark (2005), « The impact of social structure on economic outcomes », in Journal of Economic Perspectives, vol. 19, n° 1.

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 07:40

Depuis 2007, les multiples crises financières qui ont touché les Etats-Unis et les pays européens ont dramatiquement mis en évidence l’impact fondamental de la liquidité sur les stabilités financière et macroéconomique. L’accumulation de profonds déséquilibres à la veille de la crise du crédit subprime trouve une explication dans l’excès de liquidité au niveau mondial. Les crises se sont au contraire traduites par un assèchement de la liquidité des marchés dont les répercussions sur l'économie réelle ont été particulièrement sévères. Sally Chen, Philip Liu, Andrea Maechler, Chris Marsh, Sergejs Saksonovs et Hyun Song Shin définissent la liquidité comme le montant de financement facilement disponible pour financer l’achat d’actifs. Elle reflète à la fois la capacité et la volonté de chaque agent à s’engager dans des transactions financières, mais également la capacité des marchés financiers à absorber les fluctuations temporaires dans l’offre et la demande sans générer une variation excessive des prix. Le défi est alors de mesurer et surveiller cette liquidité mondiale dans l’optique de la contrôler plus étroitement.

La nature endogène et cyclique de la liquidité pose un réel défi à sa mesure. Celle-ci participe à l’accumulation de risques macrofinanciers et ces derniers l’alimentent en retour. Les injections de monnaie centrale opérées par les autorités monétaires jouent un rôle majeur dans la création de liquidité. Les différentiels de croissance, l’innovation financière ou encore l’appétit des participants au marché pour le risque contribuent également aux flux de liquidité mondiale. La progression des réserves de change détenues par les banques centrales des économies émergentes constitue quant à elle un facteur exogène d’augmentation de la liquidité. Inversement, si les agents privés sont pour une raison ou une autre incapables ou réticents à participer aux transactions financières, la liquidité peut subitement et massivement s’évaporer.

Les études qui mesurent la liquidité mondiale à travers les agrégats monétaires nationaux tendent à montrer que celle-ci explique effectivement une part significative des fluctuations observées dans le niveau des prix et du PIB réel. Les prix d’actifs et des matières premières apparaissent en l’occurrence extrêmement sensibles au montant de liquidité idsponible au niveau mondial. Les agrégats monétaires nationaux contiennent donc une information utile à propos des cycles d’affaires et des variations excessives des prix d’actifs, néanmoins il existe de profondes différences d’un pays à l'autre dans la définition de ces agrégats, ce qui complique leur agrégation pour mesurer la liquidité au niveau mondial. Même dans un pays donné, aucune relation empirique suffisamment stable n’apparaît entre les agrégats monétaires et les variables macroéconomiques. Les agrégats monétaires traditionnels qui déterminés au niveau national ne prennent pas en compte une large gamme d’instruments de création de liquidité, or les systèmes financiers tendent à délaisser le financement fondé sur les dépôts traditionnels pour le financement par capital, celui-là même qui échappe aux agrégats monétaires. Enfin, le système bancaire alternatif joue un rôle déterminant dans le financement de l’économie, puisque le volume de crédit qu’il génère est aujourd’hui supérieur au volume généré par le système bancaire traditionnel. Les agrégats monétaires ne captent pas l’activité de ces agents financiers.

Toute une littérature économique a également cherché à mesurer le montant de crédit mondial offert au secteur privé. De tels travaux fournissent des intuitions pertinentes à propos du cycle de la liquidité. Comme l’a montré la littérature développée autour du concept d’accélérateur financier proposé par Ben Bernanke et Mark Gertler (1989), les emprunts basés sur les collatéraux jouent en l’occurrence un rôle majeur dans la propagation des risques. Le levier d’endettement se caractérise par de puissants effets retour : le plus grand recours au crédit permet aux agents d’acquérir plus facilement un actif donné, mais la hausse résultante du prix d’actif se traduit aussi rétroactivement par une plus grande capacité d’emprunt ; crédit et prix d’actifs voient donc leurs expansions se renforcer mutuellement. Inversement, une simple baisse du prix de l’actif servant comme collatéral réduit la capacité d’emprunt des agents. Ces derniers vont alors multiplier leurs ventes d’actifs pour tenter de maintenir leur niveau de liquidité, mais ces ventes de détresse accélèrent la chute des prix d’actifs, ce qui amore et entretient un cercle vicieux des plus dévastateurs. L’effet est d’autant plus amplificateur que la distribution de crédit au secteur privé dépend de plus en plus de la capacité des institutions financières à faire elles-mêmes usage du levier d’endettement. Il n’est alors pas étonnant que la croissance du crédit apparaisse comme le meilleur indicateur avancé d’instabilité financière. Les exigences de marge, particulièrement procycliques, créent également des spirales de liquidité : une diminution limitée des cours boursiers est susceptible d’entrainer une large série d’appels de marge et par là des ventes en catastrophe d’actifs, ce qui amplifie la chute initiale des cours boursiers et le désendettement nécessaire.

Dans une récente contribution pour le FMI, Chen et alii se sont focalisés sur le passif des bilans pour mesurer la liquidité : ils définissent celle-ci comme le degré de facilité avec lequel les institutions peuvent emprunter et étendre ou contracter leur bilan, à travers l’endettement (et le désendettement) qu’ils peuvent opérer sur la base des valorisations de collatéraux. Les auteurs prennent ainsi non seulement en compte l’activité d’intermédiaires financiers opérée par les banques, mais également celle réalisée par un plus large éventail d’intermédiaires de marché. Ils construisent deux types d’indicateurs de liquidité mondiale, d’une part, des indicateurs de quantité qui font la distinction entre passifs traditionnels et passifs non traditionnels des intermédiaires financiers et, d’autre part, les indicateurs de prix qui leur sont associés, basés sur les coûts de financement. Les passifs traditionnels (core liabilities) se définissent comme le financement qu’utilisent les banques en temps normal, c’est-à-dire à partir essentiellement du secteur des ménages. Si les banques commerciales et les institutions de dépôts sont les consommateurs de liquidité traditionnelle, les ménages en constituent les offreurs. En revanche, les passifs non traditionnels (noncore liabilities) désignent le financement de marché et le financement basé sur collatéraux. Ici, les institutions financières sont à la fois offreurs et consommateurs de liquidité. Les innovations financières permettent d’accroître la masse potentielle de collatéraux. En outre, si le financement traditionnel apparaît comme relativement stable, le financement non traditionnel est intimement au cycle financier. Ce dernier type de financement joue un rôle majeur dans l’expansion rapide du crédit en période de boom économique et constitue plus largement une composante toujours plus importante du financement de l’économie mondiale.

Ni les prix, ni la mesure des quantités ne constituent individuellement des indicateurs avancés. Les indicateurs de quantité, qui reflètent le degré d’exposition au risque, sont en effet visqueux. Les indicateurs de prix sont quant à eux des indicateurs coïncidents, ne signalant une crise que lorsque celle-ci est en cours. En revanche, une combinaison des mesures de quantité et de prix fournit une plus riche information sur les facteurs sous-jacents aux évolutions de la liquidité globale. Lorsque se produit un choc positif de demande, la quantité et le prix tendent à augmenter. Un plus fort appétit pour le risque et un relèvement des rendements anticipés se traduisent par un accroissement de la demande de liquidité. En revanche, seule la quantité augmente lorsque se produit un choc négatif de demande, le prix ayant au contraire tendance à diminuer. Par exemple, les innovations financières se traduisent par un relèvement permanent de l’offre de liquidité et par de faibles prix de financement, notamment un plus faible taux d’intérêt, or de telles conditions sont propices à l’accumulation de risques macrofinanciers.

Les résultats obtenus par Chen et alii leur permettent d'affiner les conclusions obtenues par la littérature antérieure. La création de liquidité non traditionnelle est particulièrement endogène au cycle économique : avec de plus faibles prix, elle s’accroît à travers la hausse du levier d’endettement et l’extension du bilan. Le volume croissant de liquidité mène également les agents à sous-estimer les risques et à accroître davantage leur levier d’endettement. De faibles coûts de financement dénotent une sous-estimation des risques, alors même que l’exposition aux risques peut être maximale. Comme les chocs négatifs qui affectent la liquidité non traditionnelle conduisent les participants du marché à se désendetter et à réduire l’exposition de leur bilan, leurs répercussions peuvent être particulièrement larges pour la croissance économique. Les activités économiques sont stimulées par la plus grande création de liquidité et par la plus grande exposition du bilan. Les chocs d’offre touchant la liquidité non traditionnelle sont donc procycliques à la croissance, tandis que les chocs de demande sont au contraire contracyliques à la croissance. Comme les prix augmentent avec ces derniers, les coûts de financement s’élèvent également, ce qui comprime la demande et l’expansion des bilans.

Un contrôle efficace des prix et quantité de la liquidité exige une bonne interprétation du rôle respectif de l’offre et de la demande dans l’évolution de la liquidité. Selon Chen et alii, il reste toutefois difficile de déterminer un niveau optimal de la liquidité mondiale, un niveau qui soit cohérent avec la stabilité financière et la soutenabilité de la croissance mondiale. Il n’y a pas de recette a priori efficace de politique économique à mener en réponse aux chocs à la liquidité mondiale. Celle-ci dépend notamment de la structure de la sphère financière, de l’ouverture de l’économie et de l’autonomie de la politique monétaire. La réponse des autorités économiques aux chocs de liquidité dépend étroitement de l’origine et des spécificités des chocs. Comme les marchés financiers connaissent une transformation rapide, la réalité que cherche à capturer les indicateurs évolue elle-même rapidement. La loi de Goodhart empêche toute focalisation exclusive sur un indicateur donné, mais la construction d’indicateurs de liquidité mondiale reste toutefois essentielle à la compréhension de ses mécanismes et demeure des plus utiles pour les autorités publiques.

 

Référence Martin ANOTA

BERNANKE, Ben, & Mark GERTLER (1989), « Agency costs, net worth, and business fluctuations », in The American Economic Review, vol. 79, n° 1.

CHEN, Sally Philip LIU, Andrea MAECHLER, Chris MARSH, Sergejs SAKSONOVS, & Hyun Song SHIN (2012), « Exploring the dynamics of global liquidity », IMF working paper, n° 246, octobre.

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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 16:01

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Les marchés du travail régionaux sont marqués par de profondes disparités en termes d’emploi, de salaires et de chômage. Si les différences institutionnelles peuvent expliquer l’essentiel des différences observées entre les marchés du travail nationaux, elles peuvent difficilement expliquer les disparités observées entre les marchés régionaux puisque le cadre institutionnel ne varie que marginalement d’une région à l’autre au sein d’un pays donné. Toute une littérature de l’économie géographique s’est penchée sur la structure spatiale des disparités régionales des marchés du travail et notamment du chômage.

Les études empiriques mettent en évidence que les taux de chômage sur les différents marchés du travail régionaux présentent un degré significatif de corrélation spatiale. Henry G. Overman et Diego Puga (2002) ont mis en évidence que les taux de chômage des régions européennes sont bien plus proches des taux moyens affichés par les régions qui leur sont immédiatement avoisinantes que le taux moyen des autres régions dans le reste du pays. Cette association spatiale ne s’explique pas principalement par la concentration spatiale de zones dotées d’une même composition en compétences, ni même d’une même spécialisation sectorielle. Overman et Puga attribuent les taux de chômage régionaux à la demande de travail. Par conséquent, si les disparités constatées entre les marchés du travail régionaux trouvent une explication dans la demande de travail, alors elles pourraient en définitive dépendre du commerce interrégional. D’autres auteurs mettent également en avant l’importance des flux de commuting, c’est-à-dire des trajets quotidiens entre lieu de résidence et lieu de travail, de la migration, de l’inadéquation entre l’offre et la demande de travail ou encore de l’activité immobilière pour expliquer la forte dépendance spatiale des taux de chômage. 

Alessandra Fogli, Enoch Hill et Fabrizio Perri (2012) ont cherché à rendre compte des propriétés géographiques des différents cycles d’affaires que connurent les Etats-Unis au cours des trente dernières années, en mettant particulièrement l’accent sur l’épisode de la Grande Récession qui débute en 2007. Pour observer l’apparition et la diffusion spatiales des récessions lors de ces trois décennies, ils compilent les taux de chômage mensuels que le Bureau of Labor Statistics a enregistré entre janvier 1977 et décembre 2011 pour 3065 comtés présents sur le continent américain. Dans la première partie de l’analyse empirique, Fogli et alii se focalisent sur la Grande Récession, puis ils comparent dans un deuxième temps les caractéristiques spatiales du récent cycle avec ceux caractérisant les précédents. Les quatre graphiques infra représentent la déviation du taux de chômage constaté dans chaque comté de sa tendance à long terme. Les trois auteurs observent en outre la déviation standard du chômage entre les comtés, qui rend compte de la dispersion spatiale des déviations des niveaux de chômage de leur moyenne à long terme. Ils observent également le coefficient autorégressif spatial, un indicateur utilisé pour mesurer le degré de corrélation spatiale, c’est-à-dire l’association qui existe entre l’emploi dans chaque comté et celui observé dans les comtés avoisinants.


GRAPHIQUE 1 Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en juin 2007 (en points de pourcentage)

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source : Fogli et alii (2012)


GRAPHIQUE 2 Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en septembre 2008 (en points de pourcentage)

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source : Fogli et alii (2012)

 

GRAPHIQUE 3  Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en décembre 2008 (en points de pourcentage)

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source : Fogli et alii (2012)

 

GRAPHIQUE 4  Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en juin 2009 (en points de pourcentage)

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source : Fogli et alii (2012)

 

En juin 2007, avant que ne débute la récession, le taux de chômage s‘établit à 4,6 % au niveau agrégé (cf. graphique 1). A cet instant-ci, le chômage n’est pas aléatoirement réparti dans l’espace, mais présente au contraire un degré élevé de corrélation spatiale ; des ensembles de comtés proches les uns des autres partagent soit un niveau élevé de chômage, soit un faible niveau. Toutefois, la majorité des comtés présentent des taux de chômage équivalents ou inférieurs à leur moyenne de long terme. La corrélation spatiale du chômage entre les comtés est alors de 0,796. Dans les mois suivants, avec l’apparition et l’aggravation de la crise, le taux de chômage au niveau national va passer de 5 % en décembre 2007, puis s’établir à 7,3 % un an plus tard. La répartition géographique du chômage va suivre sur cette période un schéma épidémique. En effet, le chômage ne s’accroît tout d’abord que dans quelques comtés, qui ne sont par ailleurs pas nécessairement proches les uns des autres, ce qui se traduit par une baisse du degré de corrélation spatiale (cf. graphique 2). Ensuite, le chômage va s’aggraver dans les comtés avoisinant ceux qui ont été initialement frappés par la remontée du chômage (cf. graphique 3). Par conséquent, le degré de corrélation spatiale, qui avait diminué pour s’établir à 0,704 en décembre 2007, va remonter à 0,767 en septembre 2008, puis à 0,821 en décembre 2008. Lors du pic de la récession en juin 2009, le chômage s’est étendu à l’ensemble du territoire (cf. graphique 4). Les degrés de corrélation spatiale et de dispersion spatiale vont alors se stabiliser. Il apparaît finalement que la localisation d’un comté dans l’espace détermine fortement les dynamiques du chômage qui y sont observées. Son popre niveau de chômage dépend de ceux observés dans les comtés voisins, tout comme il va affecter ces derniers. La géographie aurait donc effectivement un rôle significatif dans la transmission et la propagation des chocs macroéconomiques.

Fogli et alii doivent toutefois prendre en compte dans leur analyse le fait que la spécialisation géographique constitue une source potentielle de corrélation spatiale. Les auteurs prennent l’exemple de l’industrie automobile, géographiquement concentrée autour de Detroit, qui a été sévèrement touchée par le ralentissement de l’activité. L’indicateur de corrélation spatiale qui lui est associé est élevé et va fortement s’accroître lors de la récession puisque les comtés dotés d’une même structure industrielle vont être frappés de la même manière par la récession ; cette corrélation traduit donc une similarité dans la structure industrielle des comtés avoisinants Detroit et non pas véritablement une transmission des chocs d’un comté à un autre. Une fois que les auteurs prennent en compte cette influence de la composition industrielle, ils mettent en évidence que la corrélation spatiale suit effectivement une évolution en forme de V : elle est initialement élevée, puis elle tombe brutalement au début de la récession avant de s’accroître rapidement au cours de la récession pour enfin se stabiliser en fin de celle-ci. La dispersion spatiale présente quant à elle une évolution en forme de U inversé ; elle s’accroît au cours de la récession, puis se stabilise et chute. La transmission des chocs agrégés entre des comtés géographiquement proches peut donc avoir joué un rôle majeur durant la Grande Récession.

Les récessions de 1980, de 1982 et de 1990 présentent des propriétés géographiques similaires à celles mises en évidence pour la Grande Récession. La corrélation spatiale chute toute d’abord lorsque l’activité économique commence à ralentir avant de s’accroître brutalement pour se stabiliser à la fin de la récession. La dispersion spatiale s’accroît violemment durant la récession, puis se stabilise également et se réduit ensuite. Lors de la récession de 2001, la corrélation spatiale présente une évolution similaire en termes qualitatifs, mais son déclin se poursuit tout au long de la récession. En outre, la dispersion spatiale ne connait quant à elle aucune hausse. La hausse relativement limitée du chômage au cours de cet épisode pourrait expliquer la spécificité de ses propriétés spatiales. Au final, il apparaît que les taux de chômage des comtés sont fortement dispersés et corrélés dans l’espace. De plus, les dispersions et corrélation spatiales présentent des évolutions distinctes au cours de la plupart des récessions. Ces dynamiques ne peuvent simplement être expliquées par la composition industrielle des comtés.

Puisque la transmission géographique joue un rôle déterminant dans l’amplification et la propagation d’un choc agrégé, Fogli et alii développent un modèle de cycle d’affaires afin d’explorer plus finement cette conclusion. Le cycle d’affaires trouve son origine dans un choc agrégé frappant l’ensemble des comtés. Les répercussions de ce choc diffèrent toutefois d’un comté à l’autre. Si un comté disposant d’un niveau élevé de productivité peut ne connaître qu’une hausse limitée du chômage suite à un puissant choc agrégé, un comté qui verrait l’essentiel de son emploi concentré dans une entreprise fragile pourrait au contraire connaître une réponse suramplifiée de son taux de chômage à un faible choc. Dans la modélisation, la connexion géographique des comtés s’opère à travers deux canaux. D’une part, les conditions locales auxquelles font face des comtés géographiquement proches les uns des autres peuvent être corrélés simultanément. En l’occurrence, une forte demande qui s’exercerait dans un comté donné pourrait influencer positivement les comtés voisins à travers le commerce local. D’autre part, la migration et les trajets de commuting font dépendre le niveau de chômage constaté à un moment donné dans un comté du niveau observé précédemment dans un autre comté.

Les auteurs reproduisent alors les patterns de corrélation et dispersion spatiales similaires à ceux qu’ils ont mis en évidence au niveau empirique. Le modèle laisse suggérer que les connexions géographiques locales jouent un rôle déterminant dans les dynamiques de l’emploi au niveau agrégé. Les connexions locales peuvent en effet amortir les chocs que subit l’économie nationale si ceux-ci sont de faible intensité, tout comme elles amplifient au contraire les fluctuations de l’emploi lorsque survient un puissant choc agrégé. Ainsi, de moindres connexions locales auraient pu réduire la progression du chômage lors de la Grande Récession ; inversement, de plus fortes connexions locales auraient permis un reflux plus rapide du chômage une fois la reprise amorcée. Lorsque les connexions locales sont plus fortes, les conditions idiosyncratiques des comtés tendent à converger. Il y a alors moins de zones fragiles, tout comme il y a moins de zones robustes. La réduction du nombre de comtés fragiles rend l’économie plus résiliente face à un choc de faible ampleur. En revanche, la moindre proportion de comtés suffisamment robustes pour affronter un fort ralentissement de l’activité sans que leur niveau de chômage augmente rend l’économie nationale plus vulnérable à un choc de grande envergure.

 

Références Martin ANOTA

FOGLI, Alessandra, Enoch HILL & Fabrizio PERRI (2012), « The geography of the Great Recession », NBER working paper, n° 18447, octobre.

LLORED, René (2010), La Richesse des territoires, Bréal.

OVERMAN, Henry G., & Diego PUGA (2002), « Unemployment clusters across Europe’s regions and countries », in Economic Policy, vol. 17, n° 34.

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