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26 octobre 2013 6 26 /10 /octobre /2013 10:08

Dans les années soixante, certains ont cru à l’existence de la courbe de Phillips, c’est-à-dire d’une relation décroissante (et concave) entre l’inflation et le chômage, donc finalement à la possibilité d’arbitrer entre les deux déséquilibres macroéconomiques : il « suffisait » pour les banques centrales de générer un certain taux d’inflation pour atteindre le niveau désiré de chômage, mais plus l’économie se rapprochait du plein emploi, plus la hausse du niveau général des prix s’accélérait. Or, très rapidement, la relation se distend sur le plan empirique et les économies avancées basculent même dans la stagflation, c’est-à-dire dans un régime où coexistent simultanément inflation à deux chiffres et chômage de masse. Les économistes en avaient alors conclu que la courbe de Phillips était soit instable, soit « verticale » à long terme : le niveau de chômage ne dépendrait finalement pas du taux d’inflation, mais de facteurs structurels. Autrement dit, qu’importe le niveau d’inflation, le chômage tendrait à revenir au même taux [1].

Plusieurs banques centrales ont alors adopté le ciblage d’inflation à partir des années quatre-vingt-dix : chacune d’entre elle annonce un niveau d’inflation (en général 2 %) et ajuste alors son taux directeur de manière à ce que le taux d’inflation atteigne le niveau ciblé. Dans la logique des nouveaux keynésiens, l’efficacité du ciblage d’inflation repose fortement sur la crédibilité des autorités monétaires : une fois que la banque centrale a annoncé sa cible, elle ne parvient à ancrer les anticipations des agents que si elle poursuit effectivement sa cible, sans tenter de surprendre les agents en générant par exemple davantage d’inflation dans l'espoir de ramener l’économie vers le plein emploi. Dans le cas contraire, les autorités monétaires risquent de perdre toute crédibilité et l’inflation est alors susceptible de déraper, si bien que si elles étaient tout de même parvenues à réduire le taux de chômage, celui-ci revient finalement à son niveau initial. Or, il est difficile pour une banque centrale de retrouver sa crédibilité une fois qu’elle l’a perdue.

Pour plusieurs auteurs, l’action des banques centrales ces dernières décennies et en particulier l’adoption crédible du ciblage d’inflation ont contribué à la forte désinflation parmi les pays avancés [2]. Le meilleur ancrage des anticipations d’inflation pourrait expliquer pourquoi la volatilité de l’inflation s’est fortement réduite. Une récente étude du FMI note que les anticipations d’inflation à long terme se sont plus fermement ancrées au cours du temps et que la courbe de Phillips s’est aplatie. 

Pour Lars Svensson (2013), si les anticipations d’inflation sont fermement ancrées à une cible d’inflation fixe, alors la courbe de Phillips à long terme n’est plus verticale. Autrement dit, l’arbitrage entre inflation et chômage réapparaît. Patrick Artus (2013) a précisé les mécanismes à l’œuvre. Il rappelle tout d’abord que les salaires et taux d’intérêt nominaux sont fixés en fonction de l’inflation anticipée. Par conséquent, si l’inflation est inférieure à l’inflation anticipée, alors les salaires et taux d’intérêt réels augmentent, ce qui réduit la production et accroît le chômage. Tant que l’inflation anticipée diffère de l’inflation courante, alors le chômage varie. Ironiquement, la courbe de Phillips apparaît lorsque la banque centrale ne réagit de façon crédible qu’à l’inflation et disparaît lorsque les autorités monétaires cherchent à profiter de cette relation pour arbitrer entre inflation et chômage. 

Lars Svensson s’est penché sur le cas de l’économie suédoise pour observer comment un désajustement entre le niveau courant de l’inflation et son niveau anticipé se répercute sur le chômage. En 1993, la Banque royale de Suède (la Sveriges Riksbank) annonce son intention de cibler un taux d’inflation de 2 %. Elle met concrètement en œuvre cette stratégie à partir de 1995. Ce changement de régime se révèle crédible puisque, entre 1997 et 2011, l’inflation anticipée s’est élevée en moyenne à 2 %, soit précisément le niveau ciblé, si bien que la courbe de Phillips à long terme est devenue décroissante en Suède. Toutefois, l’inflation des prix à la consommation s’est maintenue en moyenne à 1,4 %, soit 0,6 points de pourcentage sous le niveau ciblé. Le coût en termes de chômage qui est associé à cette situation s’avère élevé. En effet, le taux de chômage a été en moyenne supérieur de 0,8 point de pourcentage au niveau qu’il aurait atteint si l’inflation courante correspondait à la cible.

Artus reprend l’analyse de Svensson en concentrant sur la période récente. Il constate que l’inflation devient aujourd’hui inférieure au niveau ciblé non seulement en Suède, mais aussi aux Etats-Unis, en zone euro et au Royaume-Uni, ce qui génère un surcroît de chômage en leur sein, alors même que leur économie est déjà éloignée du plein emploi et qu’elle connait une croissance économique particulièrement faible, donc insuffisante pour stimuler la création nette d’emplois. La Riksbank, la Fed, la BCE et la Banque d’Angleterre doivent donc davantage assouplir leur politique monétaire, ne serait-ce que pour ramener l’inflation au niveau ciblé. Si cette manœuvre est clairement annoncée, il n'y a pas de raison à ce qu'elle entache leur crédibilité. 

 

[1] Cette idée d’un taux de chômage « naturel » vers lequel le niveau de chômage tendrait systématiquement prête toutefois à discussion. En l’occurrence, il n’est pas certain que le chômage structurel soit insensible au chômage conjoncturel. L'intervention des banques centrales est alors justifiée, ne serait-ce que pour éliminer la composante conjoncturelle du chômage et éviter qu'elle ne devienne structurelle via des phénomènes d'hystérèse.

[2] D’autres facteurs ont été mis en avant pour expliquer la remarque stabilité des prix au sein des pays avancés, notamment la mondialisation et l’intégration croissante des pays émergents dans l’économie mondiale.

 

Références

ARTUS, Patrick (2013), « Un rappel important : une inflation inférieure à l’inflation anticipée génère du chômage », n° 735, 17 octobre.

SVENSSON, Lars E.O. (2013), « The possible unemployment cost of average inflation below a credible target », NBER working paper, n° 19442, septembre. 

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 22:59

De nombreux pays européens ont mis en œuvre des plans d’austérité ces dernières années. Les pays de la « périphérie » ont cherché à consolider leurs finances publiques sous la pression des marchés obligataires. Le Etats dans le reste de la zone euro, notamment l’Allemagne, se sont également lancés dans un mouvement d’assainissement budgétaire de crainte d'être eux-mêms victimes d'une crise de la dette souveraine. Les taux d’intérêt sur les obligations publiques se sont stabilisés et ont même diminué avec l’intervention de la BCE au milieu de l’année 2012, mais les Etats-membres désirent toujours réduire leur ratio d’endettement public, si bien qu’ils sont susceptibles de poursuivre leurs plans d’austérité.

Or, ces derniers ont de profondes répercussions sur l’activité économique. Les Etats européens ont cherché à réduire leur endettement public à l’instant même où les agents privés s’évertuaient à se désendetter, ce qui a amplifié la chute initiale de la demande globale. Même si elle peut toujours utiliser des mesures non conventionnelles de politique monétaire, la BCE a placé son taux directeur au plus proche de zéro, si bien qu’elle dispose d’une marge limitée de manœuvre pour stimuler l’activité et réduire l’impact des consolidations budgétaires sur l’activité économique. Dans ce contexte de sous-emploi où les agents privés sont contraints en termes de liquidité et où l’économie fait face à une trappe à liquidité, les multiplicateurs budgétaires sont susceptibles d’être beaucoup plus élevés qu’en temps normal. En outre, comme les Etats de la zone euro ont mené leurs programmes d’assainissement au même instant, leurs répercussions sur l’activité se sont mutuellement exacerbées. L’ensemble des pays-membres a donc subi une forte pression déflationniste ces dernières années, au point de menacer l’efficacité même des plans d’austérité et d'entraîner une nouvelle envolée des ratios d’endettement public. Par exemple, la Grèce et le Portugal ont entrepris les plus larges efforts de rigueur. Ce sont également les pays qui ont connu les plus fortes baisses du PIB. Leurs plans d’austérité ont au final échoué, puisqu’ils ont conduit à une hausse et non à une baisse de leur ratio dette publique sur PIB. 

Dans une contribution destinée à la Commission Européenne, Jan in't Veld (2013) a modélisé l’impact des mesures d’austérité budgétaire mises en œuvre en zone euro depuis 2011. Il constate que les consolidations qui s’appuient sur une réduction des dépenses publiques se caractérisent par un multiplicateur budgétaire plus élevé que les consolidations qui reposent sur une hausse de la fiscalité. Selon le degré d’ouverture, Jan in't Veld estime que les multiplicateurs budgétaires sont compris entre 0,5 et 1 (soit des valeurs moindres que celles obtenues récemment par le FMI ou par De Grauwe et Ji [2013]).

Or, des effets de débordement (spillovers) sont également à l’œuvre et ont contribué à amplifier les répercussions négatives des consolidations budgétaires sur l’activité. D’un côté, il existe des effets de débordement de demande (demand spillovers) qui traduisent le fait que la politique conjoncturelle menée dans un pays influence les échanges qu’il entretient avec les partenaires commerciaux. Autrement dit, puisque les mesures de consolidation prises dans un pays donné réduisent la demande domestique, elles se traduisent également par une baisse des importations, donc une dégradation de l’activité économique dans les partenaires commerciaux. D’un autre côté, des effets de compétitivité sont également à l’œuvre : les politiques déflationnistes mises en œuvre dans un pays donné afin d’améliorer sa compétitivité en poussant les prix et salaires à la baisse affectent la situation des autres pays, notamment en réduisant leur compétitivité relative. Selon Jan in't Veld, les effets de débordement associés aux consolidations budgétaires sont larges, puisqu’ils sont susceptibles d’ajouter entre 1,5 et 2,5 points de pourcentage aux effets négatifs sur la croissance. En d’autres termes, chaque pays pris isolément serait peut-être parvenu plus efficacement et moins douloureusement à gagner en compétitivité et à améliorer ses finances publiques s’il avait été le seul à adopter un plan d’austérité et des politiques déflationnistes. L’adoption collective et simultanée de plans d’austérité profondément aggravé la situation économique de l’ensemble des pays-membres en raison des effets de débordement.

Pour Jan in't Veld, les pays périphériques devaient nécessairement consolider leurs finances publiques pour rétablir la confiance sur les marchés obligataires et diminuer leurs primes de risque souverain [1]. Leurs efforts d’ajustement auraient dû toutefois être compensés par une relance budgétaire et une stimulation de la demande dans le reste de la zone euro, en particulier dans les pays disposant d’une marge de manœuvre budgétaire. Cela aurait non seulement facilité l’assainissement des finances publiques dans les pays périphériques, mais également l’ajustement de leurs comptes courants. Or, même si, par exemple, la Grèce a significativement amélioré son solde courant ces dernières années, l’excédent courant de l’Allemagne a continué à augmenter, ce qui signifie que les pressions qu'elle exerce sur le reste de la zone euro se sont accentuées. Les mesures d’austérité budgétaire qu’ont adoptées les pays au cœur de la zone euro ont compliqué les efforts de consolidation fournis dans la périphérie et finalement contribué à la hausse de leurs ratios d’endettement public. Jan in't Veld préconise ainsi non seulement d’étaler dans le temps les programmes d’austérité dans les pays périphériques, mais il prône également un assouplissement de la politique budgétaire dans les pays disposant de la meilleur notation souveraine, en particulier l'Allemagne.

Si ce type d’analyse et de conclusions n’est pas rare dans la littérature économique, même au sein d’institutions comme le FMI, on ne l’avait toutefois pas entendu jusqu’à présent dans le cadre de la Commission européenne. Même si son article « ne reflète que l’opinion de son auteur et non pas celle de la Commission », Jan in't Veld vient de publier ce qui s’apparente à un mea culpa de la part de l’institution bruxelloise ou, tout du moins, à une critique des conseils et décisions de Berlin en matière budgétaire.

 

[1] Pour certains auteurs, ces efforts n’étaient pas nécessaires, tout du moins dans l’optique de réduire les taux d’intérêt sur la dette souveraine. Pour De Grauwe et Ji [2012], la stabilisation des marchés obligataires dépendait finalement de la seule intervention de la BCE comme prêteur en derniers ressort aux Etats. Les efforts de rigueur budgétaire étaient donc non seulement excessivement douloureux et inefficaces, mais ils se sont également révélés inutiles. 

 

Références

DE GRAUWE, Paul, & Yuemei JI (2012), « Self-fulfilling crises in the eurozone. An empirical test », CAMA working paper, août. 

DE GRAUWE, Paul, & Yuemei JI (2013), « The legacy of austerity in the eurozone », CEPS Commentary, 4 octobre.

IN'T VELD, Jan (2013), « Fiscal consolidations and spillovers in the Euro area periphery and core », Commission européenne, economic paper, n° 506, octobre.

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 18:01

Dans de nombreux pays avancés, la part du revenu national détenue par le 1 % des ménages les plus aisés s’est accrue depuis les années soixante-dix [Alvaredo et alii, 2013]. Dans ce contexte, la forte progression de l’endettement public suite à la Grande Récession a remis en avant l’idée d’alourdir l’imposition des hauts revenus afin d’équilibrer le plus rapidement les finances publiques. Aux Etats-Unis, cette solution a pu apparaître d’autant plus légitime que les ménages les plus aisés ont capté l’essentiel des fruits de la croissance ces dernières décennies et que l’accroissement des inégalités ces denières décennies a contribué, selon certains, à la crise financière. Toutefois, des deux côtés de l’Atlantique, certains rejettent l’idée d’une hausse de l’imposition des plus riches au motif qu’elle réduirait les incitations à investir et découragerait l’entrepreneuriat, donc qu'elle affecterait non seulement la croissance économique, mais compromettrait aussi par là même le rééquilibrage des comptes publics.

Ronald Reagan et certains théoriciens de l’offre ont suggéré que les réductions d’impôts accordées aux ménages aisés bénéficieraient au final à l’ensemble de la population en raison d’un effet de « ruissellement » (trickle-down effect). Selon eux, les plus aisés pourraient en effet davantage investir, ce qui stimulerait la création d’emplois, notamment pour les couches populaires et les classes moyennes, et plus largement favoriserait la croissance économique. Les réductions d’impôts accordées par l’administration Bush au début des années deux mille reposaient en partie sur la même logique.

Philippe Aghion et Patrick Bolton (1997) ont formalisé cet argument dans un modèle de croissance où ils considèrent l’emprunt et le prêt sur les marchés des capitaux comme un mécanisme à travers lequel la richesse  ruisselle des riches vers les pauvres. Selon les deux auteurs, une plus grande accumulation de capital dans l’économie permet aux plus pauvres d'accéder à davantage de fonds en vue d'investir. Aghion et Bolton soulignent toutefois que les mécanismes de redistribution ont un rôle crucial à jouer, puisqu'ils permettent d’améliorer l’efficacité de l’économie en améliorant l’égalité des chances et en facilitant le processus de ruissellement.

Plus récemment, Dierk Herzer et Sebastian Vollmer (2013) ont examiné la relation à long terme entre les parts du revenu détenues par les ménages les plus aisés et la croissance économique pour un ensemble de neuf pays avancés (en l’occurrence, l’Australie, la Canada, les Etats-Unis, la France, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse) sur la période s’étalant entre 1961 et 1996. Ils constatent, d’une part, qu’un accroissement de la part du revenu détenue par le décile supérieur se traduit par un ralentissement de la croissance et, d’autre part, que la causalité à long terme joue également dans le sens opposé : l’accélération de la croissance économique entraîne une réduction de la part du revenu allant aux plus aisés. Ils rejettent ainsi l’argument de ruissellement mis en avant pour justifier les réductions d’impôts au profit des hauts revenus ; au final, celles-ci se révèlent nocives à la croissance économique. Plus largement, cette étude vient confirmer l’idée que l’accroissement des inégalités dans les pays avancés depuis les années soixante-dix ont pu jouer un rôle dans la dégradation des perspectives de croissance en leur sein. Ses deux auteurs préconisent alors de renforcer la progressivité de l’impôt sur le revenu et d’imposer plus lourdement les revenus du capital.

Ils rappellent ensuite les conclusions obtenues par Oded Galo et Omer Moav (2004). Selon ces deux derniers, l’accumulation de capital humain devient un moteur de la croissance économique au fur et à mesure que l’économie se développe ; les inégalités de revenu, en empêchant les plus pauvres d’investir pleinement dans l’éducation, réduit alors la capacité des économies avancées à générer des gains de productivité. Par conséquent, Herzer et Vollmer préconisent d’utiliser le supplément de recettes fiscales généré par la plus grande imposition des hauts revenus pour financer l’éducation du reste de la population ; un tel investissement stimulerait le progrès technique et serait profitable à l’ensemble de l’économie en lui permettant de maintenir un rythme soutenu de croissance à long terme. 

 

Références

AGHION, Philippe, & Patrick BOLTON (1997), « A theory of trickle-down growth and development », in Review of Economic Studies, vol. 64.

ALVAREDO, Facundo, Anthony B. ATKINSON, Thomas PIKETTY & Emmanuel SAEZ (2013), « The top 1 percent in international and historical perspective », in Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3, été.

GALOR, Oded, & Omer MOAV (2004), « From physical to human capital accumulation: Inequality and the process of development », in Review of Economic Studies, vol. 71.

HERZER, Dierk, & Sebastian VOLLMER (2013), « Rising top incomes do not raise the tide », in Journal of Policy Modeling, vol. 35, n° 4. 

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