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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 15:13

Dans le secteur financier de plusieurs pays avancés, les rémunérations ont fortement crû depuis les années quatre-vingt et cette croissance a atteint un pic autour de la crise. Cette dynamique s’est accompagnée d’une hausse du niveau de qualifications dans le secteur financier. Thomas Philippon et Ariell Reshef (2009) montrent qu’au cours des dernières décennies l’accroissement de la demande de main-d’œuvre qualifiée dans le secteur financier s’explique avant tout par la dérégulation de ce dernier et relativement peu par la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Plusieurs études empiriques suggèrent que le secteur financier se caractérise par des primes salariales élevées : à qualifications égales, les travailleurs du secteur financier sont davantage rémunérés que ceux des autres secteurs. Elles suggèrent également que ces primes salariales sont loin de rémunérer un surcroît de productivité, mais s’apparentent davantage à des rentes. Philippon et Reshef estiment que dans la décennie qui précède la crise financière, les rentes représentaient de 30 à 50 % des écarts salariaux entre le secteur financier et le reste du secteur privé. Pour Christiane Kneer (2013), si le secteur financier génère des rentes, cela signifie que trop de talents se destinent à la finance au regard de l’optimum social. Or, une allocation inefficiente de la main-d’œuvre qualifiée est susceptible de pénaliser la croissance économique.

Cela nous amène à nous interroger à nouveau sur le lien entre finance et croissance. Depuis plusieurs décennies, de nombreuses études ont affirmé que le secteur financier fournissait des services essentiels à l’activité réelle. Ross Levine (2005) a recensé ces divers avantages. Il note par exemple, qu’avec leur rôle d’intermédiaires entre agents à capacité de financement et agents à besoin de financement, les institutions financières contribueraient à allouer les capitaux vers leur usage le plus productif et à stimuler ainsi l’investissement. La récurrence des crises financières met toutefois sérieusement en doute l’idée que la causalité entre finance et croissance soit strictement positive. La littérature, notamment l'hypothèse d'instabilité financière développée par le post-keynésien Hyman Minsky, a depuis longtemps souligné le rôle ambigu du crédit bancaire. La tendance du secteur financier à croître pour lui-même, en fragilisant l’ensemble du système économique, surexpose ce dernier à l’instabilité financière.

Suite à la récente crise mondiale, les études se sont multipliées autour du lien entre finance et croissance économique. Par exemple, Stephen Cecchetti et Enisse Kharroubi (2012) suggèrent l’existence d’une relation en forme de U inversé entre la taille du secteur financier et la croissance de la productivité : le développement financier stimule la croissance jusqu’à un certain point au-delà duquel il se révèle au contraire nocif à celle-ci. En l’occurrence, le développement financier de plusieurs pays avancés semble avoir déjà dépassé ce seuil. En outre, un crédit bancaire dépassant le PIB se révèle également nocif à la croissance. Enfin, Cecchetti et Kharroubi constatent que lorsque l’emploi dans le secteur financier représente plus de 3,8 % de l’emploi total, toute croissance supplémentaire de l’emploi financier se révèle nocive à la croissance. Les deux auteurs interprètent l’ensemble de leurs résultats en suggérant que le secteur financier fait concurrence aux autres secteurs dans l’allocation des ressources, notamment dans l’affectation de la main-d’œuvre. Ils n’explorent toutefois pas empiriquement ce canal.

Christiane Kneer (2013) observe précisément les effets de la libéralisation financière sur l’économie réelle en se focalisant sur l’allocation de la main-d’œuvre entre les différents secteurs. Pour cela, elle compile les données relatives à 13 pays, essentiellement européens, pour la période s’étalant entre 1980 et 2005. Elle constate que suite aux réformes du secteur financier, celui-ci devient plus intensif en travail qualifié, tandis que la croissance du nombre d’emplois qualifiés ralentit dans les secteurs non financiers qui sont intensifs en qualifications et en recherche-développement. Surtout, la libéralisation financière freine la croissance de la productivité du travail, de la productivité globale des facteurs et de la valeur ajoutée dans les secteurs non financiers qui dépendent fortement de la main-d’œuvre qualifiée. Kneer estime que ces divers résultats sont cohérents avec l’idée que la libéralisation financière provoque une fuite des cerveaux et qu’elle nuirait par-là à la croissance potentielle.

 

Références

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2012), « Reassessing the impact of finance on growth », BIS working paper, n° 381, juillet.

CREEL, Jérôme, Paul HUBERT et Fabien LABONDANCE, « Trop de finance tue-t-il la croissance ? », in blog de l’OFCE, 2 septembre.

KNEER, Christiane (2013), « Finance as a magnet for the best and brightest: Implications for the real economy », De Nederlandsche Bank working paper, n° 392, septembre.

LEVINE, Ross (2005), « Finance and growth: Theory and evidence », In Philippe Aghion & Steven Durlauf (dir), Handbook of Economic Growth, chapitre 12.

PHILIPPON, Thomas, & Ariell RESHEF (2009), « Wages and human capital in the U.S. financial industry: 1909-2006 », NBER working paper, n° 14644, janvier.

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