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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 09:44

L’évolution historique des droits de douane américains a été marquée par quatre grandes périodes. Ils étaient élevés durant les premières décennies de la république et durant l’essentiel du dix-neuvième siècle, notamment pour protéger les industries naissantes et fournir une source de recettes fiscales. Ils ont diminué entre 1870 et 1920, durant la mondialisation de la fin du dix-neuvième siècle. Ils ont augmenté durant l’entre-deux-guerres, en particulier avec les tarifs Smoot-Hawley au début de la Grande Dépression [Mitchener et alii, 2022]. Ils ont de nouveau diminué les décennies suivantes, notamment au fil des cycles de négociations multilatérales menées, tout d’abord sous l’égide du GATT de 1947, puis sous celle de l’OMC, créée en 1995 ; cette libéralisation a été synchrone avec une nouvelle vague de mondialisation.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

La dernière décennie marque une véritable rupture avec la période ouverte par la Seconde Guerre mondiale. Au cours de l’année 2018, la première administration Trump a lancé six vagues de hausses de droits de douane, avec notamment pour objectifs annoncés d’inverser la désindustrialisation et de mettre un terme au déficit commercial. Non seulement l’administration Biden les a maintenues, mais elle a également adopté un contrôle des exportations à destination de la Chine, notamment pour la freiner dans la course aux semi-conducteurs. Mais c’est surtout la seconde administration Trump qui a fortement relevé les droits de douane, à partir du « Jour de la Libération » en avril 2025. Ceux-ci ont retrouvé des niveaux qu’ils n’avaient plus atteints depuis les années 1930. La Cour suprême américaine vient de juger ces nouveaux droits de douane illégaux, mais l’administration Trump en a immédiatement instaurés de nouveaux, en s’appuyant sur une clause obscure du Trade Act de 1974 [Clausing et Obstfeld, 2026 ; Krugman, 2026].

Plusieurs études se sont penchées sur les répercussions des droits de douane de la première administration Trump sur l’économie américaine. Elles concluent en des effets globalement négatifs. Par exemple, Mary Amiti et alii [2019] ont observé une hausse significative des prix des biens intermédiaires et finaux, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et une transmission quasi complète des droits de douane sur les prix domestiques des biens importés : les exportateurs étrangers n’ont pas réagi aux droits de douane américains en baissant leur prix, si bien que ce sont les ménages et/ou entreprises américains qui les ont payés. Pablo Fajgelbaum et alii [2020] et Alberto Cavallo et alii [2021] confirment que les droits de douane de la première administration Trump se sont quasi-complètement transmis aux prix domestiques ; les travaux disponibles suggèrent également une forte transmission des droits de douane de la seconde administration Trump [Cavallo et alii, 2025 ; Amiti et alii, 2026 ; Gopinath et Neiman, 2026]. Ce qui est moins clair, c’est de savoir si les prix payés par les consommateurs américains ont augmenté ou si les importateurs, les fabricants et les distributeurs ont absorbé la hausse des coûts via leurs marges de profits.

La première administration Trump avait adopté les droits de douane pour relancer l’industrie américaine, mais les études ne concluent pas que celle-ci en ait bénéficié, du moins dans son ensemble. Par exemple, Aaron Flaaen et Justin Pierce [2024] constatent que les secteurs manufacturiers les plus exposés aux hausses tarifaires ont connu une contraction de l’emploi : il y a certes eu un effet positif de la protection vis-à-vis des importations, mais celui-ci a été plus que compensé par les effets négatifs associés à la hausse des coûts en intrants et aux mesures de représailles adoptées par les autres pays. En outre, la hausse des droits de douane s’est traduite par une hausse des prix à la production, dans la mesure où elle a augmenté les coûts en intrants, mais aussi par une hausse du chômage dans les comtés qui y ont été les plus exposés. 

Ces divers travaux se focalisent sur des niveaux sectoriels, plutôt qu’au niveau agrégé. Dans une nouvelle étude, Tamar den Besten et Diego Känzig [2026] ont estimé les effets macroéconomiques des divers changements de la politique tarifaire américaine au cours de l’histoire. Pour cela, ils ont mobilisé des données relatives à la période allant de 1840 à 2024 et ont eu notamment recours à une stratégie d’identification narrative inspirée des travaux de Christina et David Romer pour identifier les variations proprement exogènes des droits de douane.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Ils concluent que les hausses de droits de douane se sont révélées récessives pour l’économie américaine (cf. graphique 2). En effet, une hausse des droits de douane de 1 point de pourcentage entraîne une baisse du PIB de 0,9 % ; à sa suite, la production reste en-dessous de sa trajectoire tendancielle antérieure pendant plusieurs années. Les importations chutent immédiatement, de 4 % environ, tandis que les exportations augmentent légèrement dans l’immédiat, mais finissent par chuter elles aussi, de 2 %. La production manufacturière baisse plus fortement, de 1,5 %, ce qui confirme que les hausses de droits de douane ne protègent pas l’industrie domestique, du moins pas dans son ensemble. Le dollar tend à s’apprécier, ce qui est cohérent avec la chute des importations : la baisse des achats de produits étrangers réduit l’offre de monnaie domestique et la demande de devises étrangères sur le marché des chances. La réaction des prix est peu prononcée : le déflateur du PIB augmente de 0,5 % et l’effet se dissipe progressivement.

La légère hausse des prix à court terme et la baisse de la production sont les conséquences typiques d’un choc d’offre négatif de type « cost-push ». Cela dit, la baisse durable de la production et des échanges commerciaux, en particulier des exportations, suggèrent que d’importants effets de demande sont également à l’œuvre. La faible réaction des prix au niveau agrégé pourrait ainsi s’expliquer par la coïncidence de pressions inflationnistes du côté de l’offre et de pressions désinflationnistes du côté de la demande, qui se compensent en partie. 

Ces résultats s’observent notamment lorsque l’échantillon est restreint à la période antérieure à 1945, ce qui indique qu’ils ne s’expliquent pas par des dynamiques d’après-guerre (cf. graphique 3). En revanche, Besten et Känzig aboutissent à d’autres résultats lorsqu’ils restreignent l’échantillon à la période consécutive à la Seconde Guerre mondiale : suite à une hausse des droits de douane, les exportations chutent immédiatement, et non plus après un certain délai, tandis que les prix tendent, non pas à augmenter, mais à baisser. Cela suggère un changement des canaux de transmission empruntés par les chocs tarifaires et, en l’occurrence, une plus forte prégnance des effets sur la demande après la Seconde Guerre mondiale. 

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Pour Besten et Känzig, une première explication tient au changement du régime de change. Sous l’étalon-or, en vigueur une grande partie du temps avant la Seconde Guerre mondiale, les taux de change étaient fixes. Dans une telle situation, une hausse des droits de douane entraînait immédiatement une chute des importations et celle-ci améliorait le solde commercial. Le taux de change nominal ne pouvant s’apprécier, l’amélioration du solde extérieur se traduisait par des entrées d’or, un accroissement de l’offre de monnaie domestique et des tensions inflationnistes. Les exportations américaines devenant moins compétitives, les exportations finissaient par diminuer et l’amélioration initiale du solde commercial disparaissait.

En revanche, lorsque le taux de change est flexible, la contraction des importations provoquée par la hausse des droits de douane entraîne une appréciation immédiate du taux de change réel. Celle-ci compense en partie la hausse des prix à l’importation due aux droits de douane, ce qui atténue la transmission aux prix domestiques et nourrit les pressions désinflationnistes. En outre, l’appréciation du dollar et la perte en compétitivité des produits américains pèsent immédiatement sur les exportations et plus largement la demande globale, ce qui renforce les pressions à la baisse sur les prix. 

La deuxième explication avancée par Besten et Känzig concerne l’évolution du système commercial international. Après la Seconde Guerre mondiale, la politique tarifaire a été de plus en plus intégrée aux négociations multilatérales et aux accords commerciaux réciproques. Dans ce contexte, une hausse unilatérale des droits de douane risque de susciter une réaction rapide des partenaires à l’échange, notamment sous la forme de représailles. Cette mesure protectionniste est donc davantage susceptible de déprimer les exportations et plus largement la demande globale, donc de générer des pressions désinflationnistes, après la Seconde Guerre mondiale qu’avant. 

 

Références

AMITI, Mary, Chris FLANAGAN, Sebastian HEISE & David E. WEINSTEIN (2026), « Who is paying for the 2025 U.S. tariffs? », in Liberty Street Economics, 12 février.

AMITI, Mary, Stephen J. REDDING & David E. WEINSTEIN (2019), « The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare », in Journal of Economic Perspectives, vol. 33, n° 4.

BESTEN, Tamar den, & Diego R. KÄNZIG (2026), « The macroeconomic effects of tariffs: Evidence from U.S. historical data », NBER, working paper, n° 34852.

CAVALLO, Alberto, Gita GOPINATH, Brent NEIMAN & Jenny TANG (2021), « Tariff passthrough at the border and at the store: Evidence from US trade policy », in American Economic Review: Insights, vol. 3, n° 1.

CAVALLO, Alberto, Paola LAMAS & Franco M. VAZQUEZ (2025), « Tracking the short-run price impact of U.S. tariffs », NBER, working paper, n° 34496.

CLAUSING, Kimberly, & Maurice OBSTFELD (2026), « What the Supreme Court's tariff ruling changes, and what it doesn't », PIIE, 23 février.

FAJGELBAUM, Pablo D., Pinelopi K. GOLDBERG, Patrick J. KENNEDY & Amit K. KHANDELWAL (2020), « The return to protectionism », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 135, n° 1.

FLAAEN, Aaron, & Justin PIERCE (2024), « Disentangling the effects of the 2018–2019 tariffs on a globally connected U.S. manufacturing sector », in Review of Economics and Statistics.

FURCERI, Davide, Swarnali A. HANNAN, Jonathan D. OSTRY & Andrew K. ROSE (2022), « The macroeconomy after tariffs », in The World Bank Economic Review, vol. 36, n° 2.

GOPINATH, Gita, & Brent NEIMAN (2026), « The incidence of tariffs: Rates and reality », NBER, working paper, n° 34620.

KRUGMAN, Paul (2026), « Attack of the zombie tariffs », 24 février.

MITCHENER, Kris James, Kirsten WANDSCHNEIDER & Kevin Hjortshøj O’ROURKE (2022), « The Smoot-Hawley trade war », in The Economic Journal, vol. 132, n° 647.

OSSA, Ralph, & Stephen J. REDDING (2026), « The economics of tariffs », CEP, discussion paper, n° 2155.

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21 février 2026 6 21 /02 /février /2026 15:07

La montée des tensions géopolitiques et surtout l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie ont amené les pays européens, les Etats-Unis et d’autres pays à fortement accroître leurs dépenses militaires. La question de leur financement est d’autant plus aiguë que beaucoup de pays développés ont des niveaux d’endettement public particulièrement élevés et, surtout pour certains pays européens, des niveaux de fiscalité également élevés. C’est notamment en raison de ce contexte qu’Emmanuel Macron a appelé à l’émission d’une dette commune pour financer le réarmement européen, idée que les dirigeants allemands ont, comme on pouvait s’y attendre, taclé en appelant leurs homologues français à réduire leurs dépenses sociales pour financer leurs dépenses militaires [Pisani-Ferry, 2026].

Comment les gouvernements ont-ils par le passé financé leurs dépenses militaires ? Dès les premiers conflits, les Etats ont naturellement recouru à l’impôt. Pointant l’imbrication entre le processus de construction de l’Etat et les conflits militaires, le sociologue Charles Tilly [1990] estimait que « la guerre fait les Etats et les Etats font la guerre » et soulignait le rôle central de l’impôt dans cette double dynamique. En effet, la hausse des recettes fiscales permet de financer un conflit, en particulier lorsque l’économie est encore peu développée, c’est-à-dire lorsque les institutions et marchés financiers sont peu développés ; symétriquement, la guerre permet aux Etats d’étendre leur territoire, donc leur base fiscale, mais aussi d’accroître le consentement à l’impôt de la population.

Comment financer les dépenses militaires ?

Dans l’histoire contemporaine, ce sont durant les guerres mondiales que les taux d’impositions et les recettes fiscales ont connu leurs plus fortes hausses, en particulier parmi les pays belligérants [Scheve et Stasavage, 2016] (cf. graphique 1). Mais ces conflits se sont également accompagnés de fortes hausses des ratios dette publique sur PIB [Mitchener et Trebesch, 2023] (cf. graphique 2). Les deux modes de financement ont bien été utilisés à travers l’histoire. Que dit la théorie économique quant au mode de financement qu’il faut privilégier entre l’impôt et l’emprunt ?

Comment financer les dépenses militaires ?

Adam Smith, puis David Ricardo lors des guerres napoléoniennes, conseillaient de financer les guerres via l’impôt plutôt que par l’emprunt, notamment parce que ce dernier tendait à dissimuler le coût réel des conflits. John Maynard Keynes [1940] s’est également montré circonspect à l’idée de recourir à l’endettement lorsqu’il a présenté son plan pour financer la participation du Royaume-Uni à la Seconde Guerre mondiale : il proposa un nouvel impôt sur le revenu fortement progressif pour faire avant tout contribuer les plus riches, mais aussi de confisquer une partie de l’épargne des ménages le temps du conflit, puis d’adopter un impôt sur le capital à la fin du conflit pour rembourser les dettes et réduire les inégalités que celui-ci n’aurait pas manqué de creuser. Dans sa logique, le boom des dépenses militaires, en économie contrainte, alimenterait la demande, donc l’inflation ; la confiscation (temporaire) de l’épargne réduisait ce risque en contenant la demande. Keynes s’écartait ainsi de son mentor, Pigou [1916], qui considérait que les financements des conflits par l’emprunt et par l’impôt étaient en définitive équivalents.

Il est clair que les conséquences d’une hausse d’impôts et d’un emprunt ne sont pas similaires. La hausse des impôts risque de peser sur l’activité, en particulier en temps de guerre dans la mesure où le conflit contraint déjà l’appareil productif. Mais d’un autre côté l’endettement risque, comme nous l’avons dit, d’alimenter l’inflation, mais aussi d’entraîner une hausse des coûts de financement pour le secteur privé et ainsi des effets d’éviction sur les investissements, et il laisse ouverte la question de la soutenabilité de la dette publique à plus long terme.

Depuis une cinquantaine d’années, la question de savoir s’il faut recourir à l’emprunt ou à l’impôt pour financer une dépense publique est souvent étudiée au prisme des modèles de « lissage fiscal » (tax smoothing) [Barro, 1979 ; Lucas et Stokey, 1983]. D’après ceux-ci, il est sous-optimal de faire varier les taux d’imposition d’une année sur l’autre, dans la mesure où une telle variation est source de distorsions. Si le gouvernement doit augmenter temporairement et de façon inattendue les dépenses publiques, comme c’est souvent le cas avec les dépenses militaires lors d’un conflit, il est optimal qu’il ne modifie pas les impôts courants et finance le surcroît de dépenses en empruntant ; il remboursera le surcroît de dette progressivement par la suite. En revanche, si le gouvernement doit financer une hausse durable des dépenses publiques, il en va tout autrement : il doit augmenter d’un même montant les impôts. En effet, s’il finançait le surcroît de dépenses par l’emprunt, le déficit se creuserait durablement et la dette publique se retrouverait sur une trajectoire explosive.

Comment financer les dépenses militaires ?

Les études empiriques des financements des guerres restent assez rares ; la question a notamment perdu de son intérêt dans le sillage de la fin de la Guerre froide, lorsqu’on a cru que les conflits interétatiques seraient pour l’essentiel relégués au passé. Ces travaux ont souvent porté sur le cas américain (cf. graphique 3). Lee Ohanian [1997] s’est par exemple penché sur le financement de l’engagement des Etats-Unis à la Seconde Guerre mondiale et à la guerre de Corée ; la première a été principalement financée via l’endettement, tandis que les administrations Truman et Eisenhower ont principalement financé la seconde par des hausses d’impôts, ce qui contribue certainement à expliquer pourquoi la croissance américaine fut particulièrement volatile au cours de ces années-là. En procédant à une simulation contrefactuelle, Ohanian conclut que la Seconde Guerre mondiale aurait davantage nui à la production et au bien-être des ménages si elle avait été financée par l’impôt plutôt que par la dette. En étudiant le financement de la guerre d’indépendance, de la guerre de 1812 et de la guerre civile, Hall et Sargent [2014] concluent que la question du financement n’est pas qu’une question de choix entre impôt et emprunt et que le choix du gouvernement d’honorer ou non certaines créances joue particulièrement sur la confiance vis-à-vis de sa dette et de la monnaie.  

Lors de la Guerre froide, certains ont évoqué un possible arbitrage entre les dépenses militaires (« guns ») et les autres dépenses publiques, en particulier les dépenses sociales (« butter » [1]) : les gouvernements auraient tendance à augmenter les dépenses militaires en réduisant les dépenses sociales [Russett, 1982 ; Mintz, 1989]. Les études empiriques ne sont toutefois pas vraiment parvenues à corroborer cette hypothèse. 

Comment financer les dépenses militaires ?

Dans une nouvelle étude, Johannes Marzian et Christoph Trebesch [2026] ont exploré les conséquences budgétaires des accroissements de dépenses militaires à partir d’un échantillon de données couvrant 20 pays sur la période allant de 1870 à 2022. Celui-ci leur permet d’identifier 114 booms dans les dépenses militaires (cf. graphique 4). 26 de ces booms ont eu lieu durant une guerre civile ou interétatique majeure (c’est-à-dire entraînant au moins 10.000 morts au combat), 66 ont eu lieu durant la paix. Il apparaît que les booms dans les dépenses militaires ont été assez réguliers au cours de l’histoire, mais ils ont été particulièrement fréquents au cours de trois événements, à savoir les deux guerres mondiales et les années 1950. Depuis les années 1970, ils sont devenus rares. Ce n’est que dans la période récente, en l’occurrence suite à la reprise de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, que leur fréquence s’est accrue. Marzian et Trebesch n’incluent toutefois pas ces booms récents, dans la mesure où ils manquent de données relatives à leur financement et à leur impact sur les finances publiques.

Comment financer les dépenses militaires ?

En étudiant leur échantillon, Marzian et Trebesch concluent qu’en temps de guerre les booms de dépenses militaires sont principalement financés via l’emprunt. En revanche, le financement est plus équilibré en période de paix : il s’appuie à la fois sur l’emprunt et sur l’impôt. Les gouvernements agissent donc assez conformément aux préconisations de la théorie du lissage fiscal : les conflits étant généralement limités à quelques années, elle amène à recommander le recours à l’endettement lorsqu’un conflit éclate ; les booms des dépenses militaires en temps de paix ne visant pas forcément à se préparer à une menace imminente, ces dépenses sont davantage susceptibles de s’étaler dans la durée, ce qui justifie selon celle-ci le recours à l’impôt.

Comment financer les dépenses militaires ?

En zoomant sur le comportement des dépenses, Marzian et Trebesch trouvent peu d’éléments empiriques soutenant l’idée que les dépenses sociales sont réduites durant les accroissements de dépenses militaires. Les réductions dans les dépenses sociales en périodes de guerre et de réarmement sont exceptionnelles, que ce soit en termes nominaux ou réels, leur niveau nominal ayant tendance à augmenter avec le niveau général des prix. 

Comment financer les dépenses militaires ?

Ainsi, les booms des dépenses publiques semblent durablement accroître les impôts et les dépenses publiques, et non seulement des dépenses militaires. Ces dernières ne se sont pas substituées aux dépenses sociales ; ces deux postes ont augmenté conjointement. Autrement dit, il n'y a pas eu d'arbitrage « guns versus butter ». Marzian et Trebesch en concluent que ces épisodes ne sont donc pas de simples perturbations temporaires, mais modifient durablement la trajectoire de l’Etat fiscal. Dans une logique à la Tilly, les booms des dépenses militaires semblent donc bien contribuer à élargir le poids de l’Etat.

 

[1] Le mot « butter » vient certainement du manuel d’économie de Paul Samuelson [1948], ce dernier l’utilisant pour évoquer un bien de consommation au sens large, et non pour désigner les dépenses sociales comme le fait la littérature que nous évoquons ici. 

 

Références

AIKMAN, David (2026), « How should we pay for increased defence spending? », NIESR, 6 février. 

BARRO, Robert (1979), « Federal deficit policy and the effects of public debt shocks », NBER, working paper, n° 443.

HALL, George J. & Thomas J. SARGENT (2014), « Fiscal discriminations in three wars », in Journal of Monetary Economics, vol. 61.

ILSETSKI, Ethan (2025), « Guns and growth: The economic consequences of defense buildups », Kiel, Report, n° 2.

KEYNES, John Maynard (1940), How to Pay for the War, éditions Macmillan & Co.

LUCAS, Robert E., & Nancy L. STOKEY (1983), « Optimal fiscal and monetary policy in an economy without capital », in Journal of Monetary Economics, vol. 12, n° 1.

MARZIAN, Johannes, & Christoph TREBESCH (2025), « How to finance Europe’s military buildup? Lessons from history », Kiel, Policy Brief, n° 184.

MARZIAN, Johannes, & Christoph TREBESCH (2026), « Guns and butter: The fiscal consequences of rearmament and war », Kiel, working paper, n° 2310.

MINTZ, Alex (1989), « Guns versus butter: A disaggregated analysis », in American Political Science Review, vol. 83, n° 4.

MITCHENER, Kris James, & Christoph TREBESCH (2023), « Sovereign debt in the twenty-first century », in Journal of Economic Literature, vol. 61, n° 2.

MOHR, Cathrin, & Christoph TREBESCH (2025), « Geoeconomics », Kiel, working paper, n° 2279.

OHANIAN, Lee E. (1997), « The macroeconomic effects of war finance in the United States: World War II and the Korean War », in American Economic Review.

PISANI-FERRY, Jean (2026), « L’engagement allemand dans le réarmement est une bonne nouvelle et un défi pour l’Europe », in Le Monde, 21 février.

RUSSETT, Bruce (1982), « Defense expenditures and national well-being », in American Political Science Review, vol. 76, n° 4.

SAMUELSON, Paul (1948), Economics.

SCHEVE, Kenneth, & David STASAVAGE (2016), Taxing the Rich: A History of Fiscal Fairness in the United States and Europe, éditions Princeton University Press.

TILLY, Charles (1990), Coercion, Capital and European States, éditions Basil Blackwell.

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19 février 2026 4 19 /02 /février /2026 17:24

Dans quelle mesure l’intelligence artificielle transformera l’économie ? Chad Jones [2026] esquisse quelques futurs possibles en s’appuyant sur la littérature économique et notamment ses propres travaux.

Il amorce sa réflexion en évoquant deux scénarios extrêmes, celui d’une IA qui accélère significativement la croissance économique et celui d’un « statu quo » (business as usual). Dans le premier scénario, l’IA transforme profondément l’économie en automatisant une part croissante de tâches cognitives, puis des tâches physiques. Les avancées dans les modèles d’IA augmentent l’efficacité des ingénieurs et des chercheurs, contribuant en retour à faire progresser les modèles d’IA, ce qui fait émerger une véritable boucle cumulative. En parallèle, l’IA contribue de plus en plus directement à la production de nouvelles idées au point de devenir un acteur clé de la recherche fondamentale et de la recherche-développement, notamment en matière de santé et de préservation de l’environnement. Certains prévoient l’imminence d’une « IA générale », c’est-à-dire capable de réaliser tout ce qu’un être humain est capable de faire [Korinek et Suh, 2024]. A long terme, se dessine ainsi la perspective de larges gains de productivité et d’une hausse spectaculaire du niveau de vie, encore plus démesurés dans l’hypothèse que nous nous approchons d’une « singularité ».

Quel avenir nous réserve l’IA ?

L’histoire invite toutefois à la prudence. Si l’on regarde l’évolution du PIB par tête américain depuis 150 ans sur une échelle logarithmique, la trajectoire suivie est une droite : le taux de croissance a été globalement constant, ce que Jones qualifie de « loi de Moore de la macroéconomie ». Or, au cours de cette période, plusieurs innovations radicales ont vu le jour et se sont diffusées, de l’électrification à internet et aux ordinateurs, en passant par le moteur à explosion et les antibiotiques. Certaines d’entre elles sont des « technologies à usage général », transformant l’ensemble de l’économie, et il est probable que l’IA en constitue également une. Mais malgré l’enthousiasme (et souvent la frénésie spéculative) qu’elles ont pu nourrir lorsqu’elles ont émergé, elles n’ont pourtant pas modifié la trajectoire à long terme du PIB par tête américain. Une hypothèse est qu’en l’absence de ces technologies, la croissance aurait durablement ralenti, notamment avec le tarissement des nouvelles idées [Bloom et alii, 2020].

L’histoire offre une autre leçon, à savoir qu’une innovation radicale ne déploie pas immédiatement son potentiel ; de nombreuses innovations complémentaires sont nécessaires pour ce faire, en premier lieu des changements organisationnels. La sociologie a bien montré tous les freins que peut rencontrer le déploiement d’une nouvelle technologie et que les entreprises ne cherchent pas forcément à automatiser leur production [Carbonell, 2025]. En définitive, il est tout à fait plausible que l’IA n’accélère pas le rythme de croissance.

Il y a tout un éventail de possibilités entre le scénario d’une accélération de la croissance et celui du statu quo ; la réalité se situera probablement parmi elles. William Nordhaus [2021] doute que nous soyons sur le point de connaître une « singularité » économique. Daron Acemoglu [2024] estime que l’IA n’augmentera la croissance de la productivité globale des facteurs de moins de 0,1 point de pourcentage par an au cours de la prochaine décennie. Philippe Aghion et Simon Bunel [2024] se montrent plus optimistes, en supposant que l’IA puisse automatiser (ou du moins faciliter) la création de nouvelles idées. Ils estiment que l’IA pourrait relever la croissance de la PGF de 0,7 point de pourcentage par an. Chad Jones et Christopher Tonetti [2026] estiment que l’élargissement des possibilités d’automatisation augmentera constamment les taux de croissance au cours du prochain demi-siècle, mais la hausse sera toutefois très progressive. En effet, selon eux, la taille de la production est contrainte par l’existence de tâches difficiles à automatiser, les « maillons faibles », entraînant des goulots d’étranglement : il faut considérer l’économie comme une chaîne de tâches [Acemoglu et Restrepo, 2018] et automatiser une tâche ne suffit pas pour faire exploser la production si une autre ne peut l’être. Une forte croissance à long terme n’empêche donc pas une croissance limitée à court et moyen termes. Dans tous les cas, l’impact de l’IA sur la croissance future reste très incertain.

Les craintes que suscite le plus fréquemment l’IA concernent son impact sur le marché du travail [Verdugo, 2025] et sur la distribution du revenu et des richesses. L’automatisation peut accroître la productivité et ainsi la rémunération de certains travailleurs tant que leurs tâches restent difficiles à automatiser, mais déqualifier, voire faire disparaître, les emplois dont la totalité ou quasi-totalité des tâches peut être automatisée. A la différence des précédentes technologies d’automatisation [Acemoglu et Restrepo, 2022], l’IA est susceptible d’automatiser des tâches cognitives, c’est-à-dire de menacer les travailleurs qualifiés, jusqu’alors préservés de l’automatisation.

Mais à plus long terme, il est envisageable qu’une économie largement automatisée produise une abondance : la production et le revenu explosent, ouvrant la possibilité que le sort de chacun s’améliore à une échelle phénoménale, tout en réduisant drastiquement la nécessité de travailler. Cela nous amène aux interrogations de Keynes dans sa Lettre à nos petits-enfants [1930] : arriverons-nous à trouver un sens à notre existence une fois libérés du travail ? Cette interrogation ne se posera toutefois que si chacun accède effectivement à l’abondance. A moyen terme, dans une société où le travail reste le principal accès au revenu et ainsi aux biens et services, le déploiement de l’IA risque de restreindre cet accès. Cela dépendra notamment de la répartition du capital et des mécanismes de redistribution.

Au-delà de ses effets proprement économiques, l’IA soulève des risques majeurs et la science économique offre quelques éclairages à leur propos. Jones en distingue deux grands types. Le premier tient aux acteurs malveillants. L’IA est déjà utilisée pour découvrir de nouveaux remèdes, mais elle pourra aussi être utilisée pour concevoir de nouvelles maladies, potentiellement extrêmement contagieuses et mortelles. L’humanité dispose déjà de techniques de mise à mort à grande échelle proprement terrifiantes, comme les armes nucléaires, mais l’accès à celles-ci, contrairement à l’IA, est extrêmement restreint. Le second type de risque tient à la création de nouvelles formes d’intelligence, potentiellement plus avancées que l’être humain, et dont les objectifs et valeurs peuvent ne pas être alignés sur ceux de ce dernier. Qu’est-ce qui certifie qu’elles n’opteront pas pour l’extermination de l’humanité ?

La question qui se pose alors est de savoir quel niveau de risque la population est prête à accepter pour obtenir les gains que miroitent l’IA. C’est celle que s’est posée Jones [2024]. Il est parti de l’hypothèse que l’IA va probablement stimuler la croissance économique, mais qu’il existe un certain risque qu’elle anéantisse l’humanité. Il conclut que même des agents rationnels sont prêts à accepter des risques d’extinction élevés pour connaître une forte croissance. Cela dépend toutefois étroitement de leur degré d’aversion au risque : même si celle-ci augmente légèrement, le risque acceptable peut chuter. Celui-ci dépend aussi des avancées médicales permises par l’IA : si cette dernière entraîne (outre une forte croissance économique) des innovations médicales réduisant fortement les taux de mortalité, une population même très averse au risque serait prête à accepter des risques existentiels considérables. Si bien sûr l’effet de l’IA sur la croissance apparaît décevant, il est évident que la tolérance de l’humanité vis-à-vis des risques associés à l’IA s’en trouvera fortement revue à la baisse. 

Cela dit, ce n’est pas parce que l’on est prêt à accepter un certain niveau de risque qu’on ne va pas chercher à le réduire. Dans le cas de l’IA, Jones entrevoit deux possibilités : d’une part, concentrer les efforts sur le développement de modèles spécialisés dans la recherche scientifique, en premier lieu dans la médecine ; d’autre part, ralentir les efforts dans le développement des autres IA et consacrer davantage de temps à la recherche sur la sécurité de l’IA. Pour l’instant, au vu de la valeur que nous donnons à une vie humaine, Jones [2025] estime que nous sous-investissons dans la sécurité de l’IA d’un facteur d’au moins 30.

Beaucoup de développeurs d’IA mettaient hier en garde contre les risques associés à l’IA. Cela ne les empêche pas de développer cette technologie. Pour Jones, nous sommes face à un véritable dilemme du prisonnier : si un laboratoire ralentit ses efforts, il n’empêchera pas les autres de poursuivre les leurs, si bien qu’il ne réduit guère les risques existentiels ; s’il poursuit ses efforts, il reste dans la course pour dominer le marché et faire ainsi d’énormes gains, dans le cas où les risques catastrophiques ne se réalisent pas. Ainsi, chaque laboratoire est incité à chercher à faire progresser l’IA. Pour Jones, il est justifié de freiner le développement de l’IA, mais cela ne peut passer que par une coopération internationale, comme celle qui a encadré l’usage des armes nucléaires lors de la Guerre froide.

En définitive, Jones est assez optimiste à l’idée que l’IA entraîne de substantiels gains en termes de croissance, mais il doute qu’ils se manifestent ces toutes prochaines décennies. Et c’est peut-être tant mieux : cela nous laisse du temps pour comprendre les effets de l’IA et pour nous y préparer. 

 

Références

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BESSON, Léo, Arthur DOZIAS, Clémence FAIVRE, Charlotte GALLEZOT, Joceran GOUY-WAZ & Basile VIDALENC (2024), « Les enjeux économiques de l'intelligence artificielle », Trésor-Eco, n° 341.

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CARBONELL, Juan Sebastián (2025), Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle, éditions Amsterdam.

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JONES, Charles I. (2025), « How much should we spend to reduce A.I.’s existential risk? », NBER, working paper, n° 33602.

JONES, Charles I. (2026), « A.I. and our economic future », NBER, working paper, n° 34779.

JONES, Charles I., & Christopher TONETTI (2026), « Past automation and future A.I.: How weak links tame the growth explosion ».

KEYNES, John Maynard (1930), « Economic possibilities for our grandchildren ».

KORINEK, Anton, & Donghyun SUH (2024), « Scenarios for the transition to AGI », NBER, working paper, n° 32255.

NORDHAUS, William D. (2021), « Are we approaching an economic singularity? Information technology and the future of economic growth », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 13, n° 1.

SOLOW, Robert M. (1987), « We’d better watch out », in New York Times, juillet. 

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