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24 mai 2026 7 24 /05 /mai /2026 17:05

La question des déséquilibres mondiaux a fait son retour au centre du débat économique et des discussions entre décideurs [Weder di Mauro et Jeromin Zettelmeyer, 2026; Lombardelli & Ambrogio Cesa-Bianchi, 2026 ; Tooze, 2026]. C’est notamment la question de l’excédent commercial massif de la Chine qui focalise l’attention et suscite des inquiétudes : en comprimant sa demande intérieure, la Chine se développerait en s’appuyant sur la demande des pays développés, au détriment de leur activité économique. Après un premier « choc chinois » qui a accéléré la désindustrialisation des pays développés [Autor et alii, 2013 ; Acemoglu et alii, 2016 ; Malgouyres, 2016 ; Autor et alii, 2021], certains évoquent un « second choc chinois » [Autor et Hanson, 2025 ; Bayoumi et Gagnon, 2026]. A la différence du premier, celui-ci résulterait de la montée en puissance rapide de la Chine dans des secteurs avancés comme les voitures électriques, les batteries et les panneaux solaires ; en outre ce second choc affecterait tout particulièrement les économies européennes, en premier lieu leurs constructeurs automobiles.

L’impact de la Chine sur les pays pauvres et à revenu intermédiaire est en revanche resté peu discuté. Comme le montrent Shoumitro Chatterjee et Arvind Subramanian [2026] dans un nouveau document de travail, il n’en est pas moins réel et certainement plus nocif. Si la Chine prend un essor spectaculaire dans les secteurs de produits à haute valeur ajoutée, ceux typiquement dominés jusqu’à présent par les pays développés, elle continue de dominer dans la production et les exportations de produits à faible valeur ajoutée. Or ces derniers constituent historiquement le tremplin via lequel les pays en développement s’industrialisent et amorcent leur développement ; c’est précisément en y prenant son essor que la Chine s’est industrialisée et a opéré son spectaculaire rattrapage vis-à-vis des économies les plus avancées. En restant dominante dans ces secteurs, la Chine freinerait ainsi le développement des pays moins avancés. 

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

Pour Chatterjee et Subramanian, cette « pression mercantiliste » de la Chine sur les pays en développement passe tout d’abord par sa domination dans les exportations de biens intensifs en travail peu qualifié. En 2022, l’excédent commercial chinois s’élevait à 2 200 milliards de dollars, dont 700 à 1 400 milliards concentrés dans les secteurs intensifs en travail peu qualifié, notamment les vêtements et chaussures (cf. graphique 1).

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

Bien que la part de la Chine dans les exportations brutes mondiales de biens de consommation courante diminue depuis 2015, sa part dans les exportations mondiales en valeur ajoutée augmente et approche désormais les 65 %. Autrement dit, comme le résument Chatterjee et Subramanian, la Chine exporte peut-être moins de tee-shirts finis vers le reste du monde, mais une grande part de la valeur ajoutée de ces tee-shirts est désormais créée en Chine, dans la mesure où une part croissante des chaînes de valeur mondiales est implantée en Chine. ​​​​​​​

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

Le deuxième canal via lequel la Chine exerce une « pression mercantiliste » est celui de la concurrence aux importations : la Chine produit des biens qu’elle aurait sinon importé du reste du monde. Que l’électronique soit comptabilisée ou non dans le secteur manufacturier intensif en travail peu qualifié, le choc s’avère plus ample pour les pays à bas revenu que pour les pays à haut revenu. 

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

Brad Setser [2025] a affirmé que les volumes d’importations de la Chine ont été remarquablement constants. Chatterjee et Subramanian se sont demandé si c’est le cas des biens intensifs en travail peu qualifié. Ils ont comparé la quantité de biens intensifs en travail peu qualifié que la Chine importe avec celle importée par les pays riches lorsque leurs revenus étaient similaires à ceux de la Chine actuellement (cf. graphique 5). Il apparaît que la Chine importe substantiellement moins : en 2022, les importations de biens intensifs en travail peu qualifié représentaient 0,15 % du PIB, alors que celles des pays à haut revenu au même stade de développement étaient cinq fois plus élevées. En outre, ce ratio diminue en Chine depuis 2011, alors qu’il a augmenté dans les pays à haut revenu.  

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

Non seulement la Chine occupe les marchés d’exportations de biens intensifs en travail peu qualifié, mais en outre elle ne laisse pas non plus de place sur ses marchés domestiques pour les biens intensifs en travail peu qualifié en provenance des autres pays à bas revenu ou à revenu intermédiaire.

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

Reste la question de savoir d’où vient la domination chinoise : d’une meilleure productivité ou de distorsions dues à des interventions des autorités publiques ? Pour Chatterjee et Subramanian, la compétitivité chinoise sur les marchés des biens intensifs en travail peu qualifié ne vient pas de ses salaires : ils ont fortement augmenté au fil des années et sont désormais bien plus élevés que dans les autres pays à bas revenu ou à revenu intermédiaire. Par exemple, dans le secteur textile, le salaire annuel moyen s’élève à environ 10 000 dollars en Chine, c’est-à-dire un niveau environ cinq fois plus élevé qu’au Bangladesh (cf. graphique 6). La compétitivité chinoise ne vient pas non plus de la productivité : la croissance de la productivité du travail dans l’industrie de la Chine n’a cessé de diminuer depuis le milieu des années 2010, au point qu’elle est depuis dépassée par celle de ses principaux concurrents (cf. graphique 7), ce qui suggère, avec le constat précédent, que le coût unitaire du travail a fortement augmenté en Chine. En conséquence, la Chine aurait dû perdre en part de marché dans les exportations intensives en travail ; ce n’est précisément pas le cas. 

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

De récentes études du FMI et de la Réserve fédérale suggèrent que les politiques industrielles ne jouent au mieux qu’un rôle mineur pour expliquer les performances de la Chine dans les secteurs intensifs en travail. Chatterjee et Subramanian en concluent que la principale source de distorsion vient probablement du taux de change. Dans son dernier rapport sur la Chine, le FMI estimait que le taux de change effectif réel du yuan était sous-évalué de 12 à 21 % ; pour Brad Setser et Mark Sobel [2025], la sous-évaluation est bien plutôt comprise entre 20 et 30 %. Alors que cette sous-évaluation était due par le passé aux interventions de la banque centrale chinoise, Setser et Sobel affirment qu’elle résulte de plus en plus des interventions sur le marché des changes et de l’accumulation de réserves de change qui leur sont associées par les banques publiques chinoises.

La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés

Selon Chatterjee et Subramanian, certaines données suggèrent que les interventions chinoises sur le marché des changes jouent un rôle déterminant dans les exportations intensives en travail peu qualifié. Ils mettent en évidence une corrélation entre les interventions (combinées) de la banque centrale et des banques publiques chinoises sur le marché des changes et la part de la Chine dans les exportations intensives en travail peu qualifié (cf. graphique 8). Les deux variables ont atteint un pic autour de 2014, puis elles ont décliné, avant d’augmenter de nouveau après 2019 ; la période allant de 2014 à 2019 a d’ailleurs été marquée par la baisse des excédents chinois et ces derniers ont de nouveau augmenté à partir de 2019. En définitive, Chatterjee et Subramanian estiment que la compétitivité chinoise sur les marchés des biens intensifs en travail peu qualifié tient à un avantage déloyal.

Qu’importe ses causes exactes, et qu’importe que ces causes soient naturelles ou artificielles, la domination de la Chine dans la production de biens intensifs en travail peu qualifié freine le développement des pays les moins avancés et les prive de créations d’emplois ; Chatterjee et Subramanian ne quantifient pas le nombre d’emplois manquants dus à la concurrence chinoise, mais ils suggèrent qu’il s’élèverait à plusieurs centaines de millions d’emplois. Cette domination chinoise n’a pas été sans susciter de réactions : elle s’est traduite par des mobilisations violentes dans les rues (notamment en Indonésie) et par une multiplication des attaques en justice contre la Chine. Cette dernière a déjà adopté des mesures pour apaiser ces contestations, notamment en garantissant un accès sans droits de douane aux pays les plus pauvres. Pour Chatterjee et Subramanian, elle ne pourra toutefois endosser pleinement son rôle d’hégémon que si elle libère de la place aux pays en développement dans l’industrie, c’est-à-dire que si elle abandonne son mercantilisme.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, David AUTOR, David DORN, Gordon H. HANSON & Brendan PRICE (2016), « Import competition and the great U.S. employment sag of the 2000s », in Journal of Labor Economics, vol. 34.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2021), « On the persistence of the China shock », in Brookings Papers on Economic Activity.

AUTOR, David, & Gordon HANSON (2025), « We warned about the first China shock. The next one will be worse », in New York Times, juillet.

BAYOUMI, Tamim, & Joseph E. GAGNON (2026), « Prospects for global imbalances in 2026 and beyond: Another China shock? », PIIE, working paper, n° 26-2, février.

CHATTERJEE, Shoumitro, & Arvind SUBRAMANIAN (2026), « China's mercantilist squeeze on developing countries », PIIE, working Paper, n° 26-7.

DE SOYRES, François, Ece FISGIN, Mike LIU & Eva VAN LEEMPUT (2026), « China’s trade dominance and the role of industrial policies », FEDS Notes, 23 mars.

LOMBARDELLI, Clare, & Ambrogio CESA-BIANCHI (2026), « Global imbalances are back », Banque d'Angleterre, 30 mars. Traduction française, « Les déséquilibres mondiaux sont de retour ».

MALGOUYRES, Clément (2016), « The impact of Chinese import competition on the local structure of employment and wages: Evidence from France », Banque de France, document de travail, n° 603. 

SETSER, Brad W. (2025), « China’s massive surplus is everywhere (yet the IMF still has trouble seeing It clearly) », Follow the Money (blog), 12 novembre. Traduction française, « L’excédent massif de la Chine est partout… sauf dans les statistiques du FMI ».

SETSER, Brad, & Mark SOBEL (2025), « It’s time for China to let the renminbi appreciate sharply », OMFIF, 18 novembre.

TOOZE, Adam (2026), « Global imbalances - A new cocktail in old bottles », 22 avril 2026. Traduction française, « Les déséquilibres mondiaux : un nouveau cocktail dans de vieilles bouteilles ».

WEDER DI MAURO, Beatrice & Jeromin ZETTELMEYER (2026), « The new global imbalances: Why care, why now and what should be done? »,  CEPR, Policy Insight, n° 148, 13 avril. Traduction française, « Les nouveaux déséquilibres mondiaux : pourquoi s'en préoccuper, pourquoi maintenant et que faut-il faire ? ».

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26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 14:07

Depuis les années 2010, nous assistons à la fois une montée des tensions commerciales et une montée des tensions géopolitiques, notamment entre la Chine et les Etats-Unis [Bürbaumer, 2024]. L’une des craintes est que ces deux dynamiques s’enveniment mutuellement. En effet, l’exacerbation des tensions géopolitiques, en perturbant le fonctionnement des chaînes de valeur mondiale et en provoquant des problèmes d’approvisionnement, pousse les pays à relocaliser une partie des activités économiques. De plus, les Etats peuvent adopter des sanctions commerciales à l’égard des pays avec lesquels ils ne sont pas géopolitiquement alignés. Ce fut le cas des pays occidentaux à l’égard de la Russie suite à la reprise de l’invasion de l’Ukraine et des Etats-Unis à l’égard de l’Iran. Et inversement, il n’est pas impossible que des pays usent de la force armée pour punir les pays qui instaureraient des mesures protectionnistes à leur égard. 

Le lien entre le commerce et la guerre est loin d’être évident. D’un côté, selon une vision « libérale » qui trouve notamment ses fondements dans les écrits de Montesquieu [1748] et de Kant [1795], le commerce tend à pacifier les relations entre les pays. En l’occurrence, le resserrement des liens commerciaux entre les pays accentue leur interdépendance économique, ce qui augmente le coût des conflits ; si la logique ricardienne est à l’œuvre, l’ouverture même pousse les pays à se spécialiser davantage, ce qui renforce davantage les interdépendances. Tout un courant de la littérature suggère que le commerce international est un jeu à somme positive ; inversement, il est probable que la guerre ne soit qu’un jeu à somme négative, se révélant coûteuse même pour les vainqueurs. C’est précisément pour ces raisons que Norman Angell [1909] estimait qu’il est irrationnel, d’un point de vue économique, pour un gouvernement d’opter pour le conflit armé [Krugman, 2022]. Après deux guerres mondiales qui ont laissé exsangue le continent, le projet européen avait pour objectif, à sa création, dès la mise en place de la CECA, de réduire le risque d’un nouveau conflit armé en favorisant les liens économiques et commerciaux. 

Pour d’autres, le développement du commerce international augmente au contraire le risque de conflits. Pour les marxistes, les relations commerciales ne peuvent être qu’asymétriques, en n’offrant pas les mêmes gains entre les pays, voire même en n’occasionnant que des pertes pour certains, ce qui ne peut qu’accentuer les tensions géopolitiques. D’autre part, le fait même que le commerce rende les pays interdépendants les rend vulnérables. Certains pays peuvent alors chercher à exploiter ces dépendances pour user de coercition [Farrell et Newman, 2019] ; il est en l’occurrence manifeste que la Russie ait développé la dépendance énergétique des pays européens à son égard (ou du moins qu’elle ait compté sur elle) pour envahir l’Ukraine. Dans tous les cas, face à un tel risque, les pays peuvent être poussés à utiliser la force armée pour réduire leurs vulnérabilités, par exemple pour sécuriser leurs approvisionnements en biens ou ressources critiques. 

Le commerce pacifie-t-il les relations internationales ?

Plusieurs travaux empiriques ont conforté cette thèse en mettant à jour une corrélation négative entre le commerce et les conflits militaires [Polachek, 1980 ; Mansfield, 1995 ; Oneal et Russett, 1999 ; Kleinberg et alii, 2012]. Mais il y a également des études empiriques qui suggèrent une corrélation de sens inverse [Barbieri, 1996 ; Barbieri, 2002]. Si on regarde l’évolution de l’ouverture aux échanges et des conflits interétatiques, il est clair qu’il n’y a pas de corrélation évidente (cf. graphique 1). On peut aussi bien trouver des périodes de développement des échanges qui ont été marquées par une paix relative que d’autres qui ont été émaillées de conflits fréquents. Par exemple, la fin du dix-neuvième siècle a été marquée à la fois par « première mondialisation » des échanges et par divers conflits armés qui culminèrent avec la Première Guerre mondiale. La seconde vague de mondialisation, celle qui s’est amorcée il y a un demi-siècle et qui s’est traduite par un degré d’ouverture mondiale sans précédent, ne s’est peut-être pas accompagnée d’une plus forte conflictualité interétatique, mais elle ne semble pas non plus s’être accompagnée d’une chute des conflits. L’idée d’un commerce pacificateur prend en revanche un peu plus de poids si l’on compare l’évolution de l’ouverture aux échanges avec celle des dépenses de défense (cf. graphique 2).

Le commerce pacifie-t-il les relations internationales ?

Les travaux empiriques qui cherchent à préciser l’impact du commerce international sur l’occurrence des conflits militaires font face à plusieurs biais d’endogénéité, si bien que la simple observation d’une corrélation entre l’intensité des échanges et la fréquence des conflits armés ne suffirait pas pour trancher le débat [Feng et alii, 2026]. En premier lieu, les conflits réduisent durablement les échanges commerciaux bilatéraux [Blomberg et Hess, 2006 ; Glick et Taylor, 2010], si bien que la baisse des échanges observée dans le sillage d’un conflit peut être interprétée erronément comme signalant que le développement des échanges réduit le risque de conflit militaire. En outre, divers facteurs sont susceptibles d’affecter à la fois l’intensité des échanges et le risque de conflits armés. C’est tout particulièrement le cas de la proximité géographique : ce sont les pays les plus proches qui sont les plus susceptibles à la fois de commercer et de se livrer à une guerre. 

Dans un nouveau document de travail, Ling Feng, Qiuyue Huang, Zhiyuan Li et Christopher Meissner [2026] ont cherché à identifier clairement l’impact causal du commerce sur les conflits militaires. Pour cela, ils se sont appuyés sur une variable instrumentale exploitant les bouleversements dans le transport aérien. Ils sont partis de l’idée que les avancées dans l’aviation ont réduit les coûts des échanges, mais pas dans la même ampleur selon les paires de pays : notamment en raison de la géographie, certains couples de pays bénéficient davantage de l’aviation (en particulier ceux dans les régions enclavées). En s’appuyant sur un modèle de gravité, ils prédisent les flux commerciaux qui résultent uniquement de ces évolutions technologiques, indépendamment des tensions géopolitiques. Feng et ses coauteurs constatent alors qu’une hausse exogène du commerce bilatéral réduit à la fois la probabilité et l’intensité des conflits interétatiques. L’effet pacificateur est plus fort pour les paires de pays qui bénéficient le plus du transport aérien, ainsi que dans les secteurs les plus dépendants du fret aérien. 

Cela dit, le commerce international n’a peut-être pas un effet univoque sur le risque de guerre. Philippe Martin, Thierry Mayer et Mathias Thoenig [2006, 2008] ont montré, tout d’abord à travers un modèle, que des partenaires commerciaux peuvent être incités à entrer en conflit militaire l’un avec l’autre, même si le commerce bilatéral est mutuellement avantageux. Deux effets opposés sont à l’œuvre. D’un côté, le développement des échanges bilatéraux réduit le risque de guerre entre deux pays dans la mesure où il augmente leur dépendance mutuelle et ainsi le coût d’opportunité d’un tel conflit. Mais d’un autre côté, avec le développement du commerce multilatéral, les pays sont moins dépendants, puisqu’ils peuvent facilement changer de partenaire, ce qui réduit le coût d’opportunité d’un conflit militaire entre eux, donc augmente par là le risque qu’ils se fassent la guerre.

Philippe Martin et ses coauteurs ont testé l’hypothèse que les commerces bilatéral et multilatéral aient des effets opposés sur le risque de conflit militaire en s’appuyant sur des données allant de 1950 à 2000. Ils estiment que la mondialisation a augmenté la probabilité d’un conflit pour des pays voisins, c’est-à-dire ceux qui sont distants l’un de l’autre de moins de 1000 km (cette probabilité passant de 3,67 % à 4,46 %). Pour les pays plus éloignés, l’effet est en revanche négligeable. Cela contribuerait à expliquer pourquoi les conflits sont devenus plus localisés au fil du temps.

En observant à travers un modèle « le commerce à l’ombre de la guerre », Mathias Thoenig [2023] met en avant un dilemme en matière de sécurité. En effet, la plus forte dépendance aux importations en provenance d’un rival géopolitique a deux effets opposés. D’un côté, elle augmente certes le coût d’opportunité d’un conflit militaire avec celui-ci, ce qui favorise la recherche de l’apaisement lors des différends géopolitiques. Mais d’un autre côté, la plus forte dépendance aux importations augmente aussi les incitations à diversifier les importations pour réduire le risque de problèmes d’approvisionnement en cas de conflit. Or, cette diversification réduit paradoxalement le coût d’opportunité d’un conflit militaire. A l’échelle du monde, on peut alors voir apparaître un cercle vicieux entre la démondialisation commerciale et la montée des tensions géopolitiques.

Thierry Mayer, Isabelle Méjean et Mathias Thoenig [2025] ont étendu ce modèle pour étudier la relation sino-américaine. Ils concluent que l’accroissement de la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis des biens et marchés chinois a augmenté le coût de leurs différends géopolitiques avec la Chine. Ils tirent donc des avantages géopolitiques à découpler leur économie de celle de la Chine. Nous retrouvons alors le dilemme en matière de sécurité : le découplage réduit les concessions diplomatiques nécessaires pour maintenir la paix, mais il augmente aussi le risque d’escalade en réduisant les incitations à l’apaisement. 

 

Références

ANGELL, Norman (1909), The Great Illusion: A Study of the Relation of Military Power in Nations to their Economic and Social Advantage. 

BARBIERI, Katherine (1996), « Economic interdependence: A path to peace or a source of interstate conflict? », in Journal of Peace Research, vol. 33, n° 1.

BARBIERI, Katherine (2002), The Liberal Illusion, Does Trade Promote Peace, University of Michigan Press.

BLOMBERG, S. Brock, & Gregory D. HESS (2006), « How much does violence tax trade? », in Review of Economics and Statistics, vol. 88, n° 4.

BONFATTI, Roberto, & Kevin Hjortshøj O'ROURKE (2018), « Growth, import dependence, and war », in The Economic Journal, vol. 128, n° 614.

BÜRBAUMER, Benjamin (2024), Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte.

FARRELL, Henry, & Abraham L. NEWMAN (2019), « Weaponized interdependence: How global economic networks shape State coercion », in International Security, vol. 44, n° 1.

FEDERICO, Giovanni, & Antonio TENA-JUNGUITO (2019), « World trade, 1800-1938: A new synthesis », in Revista de Historia Economica - Journal of Iberian and Latin American Economic History, vol. 37, n° 1.

FENG, Ling, Qiuyue HUANG, Zhiyuan LI & Christopher M. MEISSNER (2026), « The “peace dividend” of international trade: A new empirical approach », NBER, working paper, n° 35078.

GLICK, Reuven, & Alan M. TAYLOR (2010), « Collateral damage: Trade disruption and the economic impact of war », in Review of Economics and Statistics, vol. 92, n° 1.

HIRSCHMAN, Albert (1945), National Power and the Structure of Foreign Trade, University of California Press.

JEAN, Sébastien (2025), « "Doux commerce", la fin d'une illusion ? », in Sociétal, juin, pp. 38-45.

KANT, Emmanuel (1795), Vers la paix perpétuelle.

KLASING, Mariko J., & Petros MILIONIS (2014), « Quantifying the evolution of world trade, 1870–1949 », in Journal of International Economics, vol. 92, n° 1.

KRUGMAN, Paul (2022), « Does world trade promote peace? Maybe not », 13 décembre.

MANSFIELD, Edward D. (1995), Power, Trade, and War, Princeton University Press.

MARTIN, Philippe, Thierry MAYER & Mathias THOENIG (2008), « Make trade not war? », in Review of Economic Studies, vol. 75, n° 3.

MARTIN, Philippe, Thierry MAYER & Mathias THOENIG (2006), La Mondialisation est-elle un facteur de paix ?, CEPREMAP.

MAYER, Thierry, Isabelle MEJEAN & Mathias THOENIG (2025), « The fragmentation paradox: De-risking trade and global safety », CEPII, working paper, n° 2025-23.

MOHR, Cathrin, & Christoph TREBESCH (2026), « Geoeconomics », in Annuel Review of Economics, vol. 17. Traduction française, « Introduction à la géoéconomie ».

MONTESQUIEU (1748), L’Esprit des lois.

ONEAL, John, & Bruce RUSSETT (1999), « Assessing the liberal peace with alternative specifications: Trade still reduces conflict », in Journal of Peace Research, vol. 36, n° 4.

POLACHEK, Solomon W. (1980), « Conflict and trade », in Journal of Conflict Resolution, vol. 24 n° 1.

THOENIG, Mathias (2023), « Trade in the shadow of war: A quantitative toolkit for geoeconomics », CEPR, discussion paper, n° 18419.

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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 09:44

L’évolution historique des droits de douane américains a été marquée par quatre grandes périodes. Ils étaient élevés durant les premières décennies de la république et durant l’essentiel du dix-neuvième siècle, notamment pour protéger les industries naissantes et fournir une source de recettes fiscales. Ils ont diminué entre 1870 et 1920, durant la mondialisation de la fin du dix-neuvième siècle. Ils ont augmenté durant l’entre-deux-guerres, en particulier avec les tarifs Smoot-Hawley au début de la Grande Dépression [Mitchener et alii, 2022]. Ils ont de nouveau diminué les décennies suivantes, notamment au fil des cycles de négociations multilatérales menées, tout d’abord sous l’égide du GATT de 1947, puis sous celle de l’OMC, créée en 1995 ; cette libéralisation a été synchrone avec une nouvelle vague de mondialisation.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

La dernière décennie marque une véritable rupture avec la période ouverte par la Seconde Guerre mondiale. Au cours de l’année 2018, la première administration Trump a lancé six vagues de hausses de droits de douane, avec notamment pour objectifs annoncés d’inverser la désindustrialisation et de mettre un terme au déficit commercial. Non seulement l’administration Biden les a maintenues, mais elle a également adopté un contrôle des exportations à destination de la Chine, notamment pour la freiner dans la course aux semi-conducteurs. Mais c’est surtout la seconde administration Trump qui a fortement relevé les droits de douane, à partir du « Jour de la Libération » en avril 2025. Ceux-ci ont retrouvé des niveaux qu’ils n’avaient plus atteints depuis les années 1930. La Cour suprême américaine vient de juger ces nouveaux droits de douane illégaux, mais l’administration Trump en a immédiatement instaurés de nouveaux, en s’appuyant sur une clause obscure du Trade Act de 1974 [Clausing et Obstfeld, 2026 ; Krugman, 2026].

Plusieurs études se sont penchées sur les répercussions des droits de douane de la première administration Trump sur l’économie américaine. Elles concluent en des effets globalement négatifs. Par exemple, Mary Amiti et alii [2019] ont observé une hausse significative des prix des biens intermédiaires et finaux, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et une transmission quasi complète des droits de douane sur les prix domestiques des biens importés : les exportateurs étrangers n’ont pas réagi aux droits de douane américains en baissant leur prix, si bien que ce sont les ménages et/ou entreprises américains qui les ont payés. Pablo Fajgelbaum et alii [2020] et Alberto Cavallo et alii [2021] confirment que les droits de douane de la première administration Trump se sont quasi-complètement transmis aux prix domestiques ; les travaux disponibles suggèrent également une forte transmission des droits de douane de la seconde administration Trump [Cavallo et alii, 2025 ; Amiti et alii, 2026 ; Gopinath et Neiman, 2026]. Ce qui est moins clair, c’est de savoir si les prix payés par les consommateurs américains ont augmenté ou si les importateurs, les fabricants et les distributeurs ont absorbé la hausse des coûts via leurs marges de profits.

La première administration Trump avait adopté les droits de douane pour relancer l’industrie américaine, mais les études ne concluent pas que celle-ci en ait bénéficié, du moins dans son ensemble. Par exemple, Aaron Flaaen et Justin Pierce [2024] constatent que les secteurs manufacturiers les plus exposés aux hausses tarifaires ont connu une contraction de l’emploi : il y a certes eu un effet positif de la protection vis-à-vis des importations, mais celui-ci a été plus que compensé par les effets négatifs associés à la hausse des coûts en intrants et aux mesures de représailles adoptées par les autres pays. En outre, la hausse des droits de douane s’est traduite par une hausse des prix à la production, dans la mesure où elle a augmenté les coûts en intrants, mais aussi par une hausse du chômage dans les comtés qui y ont été les plus exposés. 

Ces divers travaux se focalisent sur des niveaux sectoriels, plutôt qu’au niveau agrégé. Dans une nouvelle étude, Tamar den Besten et Diego Känzig [2026] ont estimé les effets macroéconomiques des divers changements de la politique tarifaire américaine au cours de l’histoire. Pour cela, ils ont mobilisé des données relatives à la période allant de 1840 à 2024 et ont eu notamment recours à une stratégie d’identification narrative inspirée des travaux de Christina et David Romer pour identifier les variations proprement exogènes des droits de douane.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Ils concluent que les hausses de droits de douane se sont révélées récessives pour l’économie américaine (cf. graphique 2). En effet, une hausse des droits de douane de 1 point de pourcentage entraîne une baisse du PIB de 0,9 % ; à sa suite, la production reste en-dessous de sa trajectoire tendancielle antérieure pendant plusieurs années. Les importations chutent immédiatement, de 4 % environ, tandis que les exportations augmentent légèrement dans l’immédiat, mais finissent par chuter elles aussi, de 2 %. La production manufacturière baisse plus fortement, de 1,5 %, ce qui confirme que les hausses de droits de douane ne protègent pas l’industrie domestique, du moins pas dans son ensemble. Le dollar tend à s’apprécier, ce qui est cohérent avec la chute des importations : la baisse des achats de produits étrangers réduit l’offre de monnaie domestique et la demande de devises étrangères sur le marché des chances. La réaction des prix est peu prononcée : le déflateur du PIB augmente de 0,5 % et l’effet se dissipe progressivement.

La légère hausse des prix à court terme et la baisse de la production sont les conséquences typiques d’un choc d’offre négatif de type « cost-push ». Cela dit, la baisse durable de la production et des échanges commerciaux, en particulier des exportations, suggèrent que d’importants effets de demande sont également à l’œuvre. La faible réaction des prix au niveau agrégé pourrait ainsi s’expliquer par la coïncidence de pressions inflationnistes du côté de l’offre et de pressions désinflationnistes du côté de la demande, qui se compensent en partie. 

Ces résultats s’observent notamment lorsque l’échantillon est restreint à la période antérieure à 1945, ce qui indique qu’ils ne s’expliquent pas par des dynamiques d’après-guerre (cf. graphique 3). En revanche, Besten et Känzig aboutissent à d’autres résultats lorsqu’ils restreignent l’échantillon à la période consécutive à la Seconde Guerre mondiale : suite à une hausse des droits de douane, les exportations chutent immédiatement, et non plus après un certain délai, tandis que les prix tendent, non pas à augmenter, mais à baisser. Cela suggère un changement des canaux de transmission empruntés par les chocs tarifaires et, en l’occurrence, une plus forte prégnance des effets sur la demande après la Seconde Guerre mondiale. 

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Pour Besten et Känzig, une première explication tient au changement du régime de change. Sous l’étalon-or, en vigueur une grande partie du temps avant la Seconde Guerre mondiale, les taux de change étaient fixes. Dans une telle situation, une hausse des droits de douane entraînait immédiatement une chute des importations et celle-ci améliorait le solde commercial. Le taux de change nominal ne pouvant s’apprécier, l’amélioration du solde extérieur se traduisait par des entrées d’or, un accroissement de l’offre de monnaie domestique et des tensions inflationnistes. Les exportations américaines devenant moins compétitives, les exportations finissaient par diminuer et l’amélioration initiale du solde commercial disparaissait.

En revanche, lorsque le taux de change est flexible, la contraction des importations provoquée par la hausse des droits de douane entraîne une appréciation immédiate du taux de change réel. Celle-ci compense en partie la hausse des prix à l’importation due aux droits de douane, ce qui atténue la transmission aux prix domestiques et nourrit les pressions désinflationnistes. En outre, l’appréciation du dollar et la perte en compétitivité des produits américains pèsent immédiatement sur les exportations et plus largement la demande globale, ce qui renforce les pressions à la baisse sur les prix. 

La deuxième explication avancée par Besten et Känzig concerne l’évolution du système commercial international. Après la Seconde Guerre mondiale, la politique tarifaire a été de plus en plus intégrée aux négociations multilatérales et aux accords commerciaux réciproques. Dans ce contexte, une hausse unilatérale des droits de douane risque de susciter une réaction rapide des partenaires à l’échange, notamment sous la forme de représailles. Cette mesure protectionniste est donc davantage susceptible de déprimer les exportations et plus largement la demande globale, donc de générer des pressions désinflationnistes, après la Seconde Guerre mondiale qu’avant. 

 

Références

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