L’essentiel des analyses se focalise encore sur le rôle du dollar américain comme devise internationale. Ces analyses se sont faites plus alarmantes ces dernières années, avec la montée des tensions géopolitiques, mais surtout ces derniers mois, dans le sillage des mesures adoptées par la nouvelle administration Trump, notamment en matière de droits de douane. La crainte est que la monnaie américaine perde son statut de valeur refuge et qu'elle s’effondre en conséquence, plus ou moins brutalement.
Dans une précédente étude, Serkan Arslanalp, Barry Eichengreen et Chima Simpson-Bell [2022] avaient confirmé que la part du dollar dans les réserves internationales a diminué au cours du dernier siècle. Cette évolution n’est pas en soi surprenante : elle reflète avant tout l’érosion de la part de l’économie américaine dans l’économie mondiale ; celle-ci est passée de 30 % à 26 % du PIB entre 2000 et 2025 (et de 20 % à 15 % en parité de pouvoir d’achat). Arslanalp et ses coauteurs avaient également observé une diversification des réserves de change au détriment du dollar américain, mais soulignaient qu’elle était graduelle.
Dans une nouvelle étude, Arslanalp, Eichengreen et Simpson-Bell [2025] notent que la baisse de la part du dollar dans les réserves s’est poursuivie ces dernières années, sans s’accélérer, tout comme la diversification observée précédemment. En creusant davantage, ils rejoignent les conclusions de travaux antérieurs, notamment ceux d’Eichengreen et alii [2019] en montrant qu’un pays a d’autant plus de chances de détenir ses réserves en dollar qu’il entretient de fortes relations économiques, financières et géopolitiques avec les Etats-Unis. Si ces relations s’affaiblissent, comme cela semble être le cas avec le repli engagé par la nouvelle administration Trump, alors on peut s’attendre à ce que cet affaiblissement contribue à l’avenir à baisser davantage la part du dollar dans les réserves [Eichengreen, 2025].
Mais surtout, Arslanalp et alii [2025] mettent en évidence plusieurs évolutions « sous-appréciées » du système monétaire international. La première, étroitement liée à la volonté des banques centrales de diversifier leurs réserves, est la résurgence de l’or dans les réserves internationales ; la « relique barbare » a même détrôné l’euro comme deuxième plus important actif de réserve international (après le dollar américain). En effet, les banques centrales ont commencé à accumuler de l’or il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, c’est-à-dire au moment de la crise financière mondiale. Le phénomène s’est accentué ces dernières années : la part de l’or dans les réserves (mesurées aux prix de marché) est passée de 17 % à 25 % entre 2021 et 2024 dans les pays développés et de 7 % à 10 % dans les pays émergents et en développement. Les banques centrales des pays émergents ont activement acheté de l’or, tandis que les banques centrales des pays développés en ont acquis passivement : ces dernières n’ont pas rééquilibré leur portefeuille à mesure que le prix de l’or augmentait, ce qui a mécaniquement augmenté le poids de l’or dans les réserves.
Dans une précédente étude, Arslanalp et alii [2023] avaient conclu que la part de l’or dans les réserves d’un pays était d’autant plus importante que ce pays souffrait de volatilité économique et financière et disposait de mines d’or (ce qui permet, dans ce dernier cas, de soutenir ce secteur de l’économie domestique) ; elle est également plus importante pour les banques centrales laissant flotter leur monnaie que les autres, dans la mesure où elles ont moins besoin que ces dernières d’utiliser leurs réserve pour intervenir sur le marché des changes. Dans leur nouvelle étude, Arslanalp et alii [2025] mettent en avant d’autres facteurs, à savoir le rôle de l’alignement géopolitique avec les Etats-Unis et plus largement des relations géopolitiques. En effet, comme l’or a l’avantage de ne pas pouvoir être saisi lorsqu’il est détenu à domicile, les banques centrales de pays susceptibles de connaître des sanctions financières de la part des Etats-Unis ont réagi à ce risque en acquérant de l’or. C’est également le cas des banques centrales des pays connaissant une montée du risque géopolitique : par exemple, la Pologne, craignant l’extension du conflit russo-ukrainien sur son territoire, a été le deuxième plus grand acheteur d’or ces dernières années.
La diversification des réserves de change au détriment du dollar est également passée par l’essor des détentions de devises de réserves « non traditionnelles », c’est-à-dire d’autres devises que l’euro, la livre sterling et le yen. Comme le notaient déjà Arslanalp et alii [2022], la baisse de la part du dollar a été compensée par une hausse de la part de devises comme le dollar australien, le dollar canadien, le renminbi chinois, le won sud-coréen, le dollar singapourien et les monnaies des pays nordiques. Ces devises sont apparues plus attractives parce qu’elles fournissent à la fois de la diversification et du rendement, mais aussi parce qu’il a été de plus en plus facile de les acheter et de les vendre avec les avancées en matière de technologies d’information et de communication. Arslanalp et alii [2025] en concluent qu’elles devraient continuer d’être davantage utilisées à mesure que ces progrès technologiques se poursuivent.
Enfin, Arslanalp et alii [2025] observent que le renminbi a tenu une place de moins en moins importante dans les réserves internationales. Alors qu’au cours des deux dernières décennies, Pékin a multiplié les mesures favorisant l’internationalisation du renminbi, la part de la monnaie chinoise dans les réserves de change mondiales a diminué chaque trimestre depuis début 2022 (après avoir atteint un pic à 2,84 %), c’est-à-dire depuis l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. En effet, sa part de marché a diminué au profit du dollar de Singapour et du won sud-coréen. La hausse de la part du renminbi parmi les réserves de change au cours de la période antérieure s’expliquait facilement : de nombreux pays ont renforcé leurs relations commerciales et financières avec l’économie chinoise, tandis que les sanctions financières adoptées par les Etats-Unis et les tensions entre ces derniers et la Chine ont encouragé les pays non alignés et les pays alignés sur la Chine de détenir davantage de renminbi.
Arslanalp et alii [2025] estiment que ce ne sont pas ces facteurs qui ont joué sur la récente baisse de la part du renminbi dans les réserves internationales. Tout d’abord, malgré les progrès en matière de libéralisation observés ces dernières décennies, la Chine a maintenu ses contrôles de capitaux, ce qui dissuade les étrangers détenir des actifs en renminbi [Frankel, 2011 ; Prasad, 2021]. En outre, si les taux d’intérêt chinois étaient attrayants relativement aux autres actifs jusqu’en 2022, ce n’est plus le cas depuis. Enfin, les tensions géopolitiques entre la Chine et l’Occident se sont accentuées, ce qui a notamment accru le risque que les pays occidentaux adoptent des sanctions financières à l’égard de la Chine. Cela désincite également les banques centrales à détenir du renminbi dans leurs réserves, en particulier celles des pays alignés sur le bloc occidental. La Russie a également fortement contribué à l’évolution de la part du renminbi dans les réserves internationales : la part de la monnaie chinoise dans les réserves de la Banque de Russie a fortement augmenté jusqu’en 2022 (en passant de 2 % en 2017 à 22 % en 2021), probablement dans l’anticipation du conflit, mais elle a ensuite diminué. Il est fort probable que la banque centrale russe ait vendu du renminbi pour défendre le rouble sur le marché des changes. Enfin, le ralentissement de la croissance chinoise a lui-même dû jouer un rôle, en affectant à la fois l’offre et la demande de renminbi : du côté de l’offre, il a freiné la croissance des dépôts bancaires et des titres publics éligibles pour être détenus sous forme de réserves à l’étranger ; du côté de la demande, il a freiné les échanges commerciaux de la Chine, donc l’opportunité des partenaires à l’échange de détenir du renminbi.
Références
BLUESTEIN, Paul (2025), King Dollar: The Past and Future of the World’s Dominant Currency, Yale University Press.
PRASAD, Eswar (2021), The Future of Money: How the Digital Revolution is Transforming Currencies and Finance, Cambridge, Harvard University Press.
ROGOFF, Kenneth (2025), Our Dollar, Your Problem: An Insider’s View of Seven Turbulent Decades of Global Finance, and the Road Ahead, Yale University Press.
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