Depuis les années 2010, nous assistons à la fois une montée des tensions commerciales et une montée des tensions géopolitiques, notamment entre la Chine et les Etats-Unis [Bürbaumer, 2024]. L’une des craintes est que ces deux dynamiques s’enveniment mutuellement. En effet, l’exacerbation des tensions géopolitiques, en perturbant le fonctionnement des chaînes de valeur mondiale et en provoquant des problèmes d’approvisionnement, pousse les pays à relocaliser une partie des activités économiques. De plus, les Etats peuvent adopter des sanctions commerciales à l’égard des pays avec lesquels ils ne sont pas géopolitiquement alignés. Ce fut le cas des pays occidentaux à l’égard de la Russie suite à la reprise de l’invasion de l’Ukraine et des Etats-Unis à l’égard de l’Iran. Et inversement, il n’est pas impossible que des pays usent de la force armée pour punir les pays qui instaureraient des mesures protectionnistes à leur égard.
Le lien entre le commerce et la guerre est loin d’être évident. D’un côté, selon une vision « libérale » qui trouve notamment ses fondements dans les écrits de Montesquieu [1748] et de Kant [1795], le commerce tend à pacifier les relations entre les pays. En l’occurrence, le resserrement des liens commerciaux entre les pays accentue leur interdépendance économique, ce qui augmente le coût des conflits ; si la logique ricardienne est à l’œuvre, l’ouverture même pousse les pays à se spécialiser davantage, ce qui renforce davantage les interdépendances. Tout un courant de la littérature suggère que le commerce international est un jeu à somme positive ; inversement, il est probable que la guerre ne soit qu’un jeu à somme négative, se révélant coûteuse même pour les vainqueurs. C’est précisément pour ces raisons que Norman Angell [1909] estimait qu’il est irrationnel, d’un point de vue économique, pour un gouvernement d’opter pour le conflit armé [Krugman, 2022]. Après deux guerres mondiales qui ont laissé exsangue le continent, le projet européen avait pour objectif, à sa création, dès la mise en place de la CECA, de réduire le risque d’un nouveau conflit armé en favorisant les liens économiques et commerciaux.
Pour d’autres, le développement du commerce international augmente au contraire le risque de conflits. Pour les marxistes, les relations commerciales ne peuvent être qu’asymétriques, en n’offrant pas les mêmes gains entre les pays, voire même en n’occasionnant que des pertes pour certains, ce qui ne peut qu’accentuer les tensions géopolitiques. D’autre part, le fait même que le commerce rende les pays interdépendants les rend vulnérables. Certains pays peuvent alors chercher à exploiter ces dépendances pour user de coercition [Farrell et Newman, 2019] ; il est en l’occurrence manifeste que la Russie ait développé la dépendance énergétique des pays européens à son égard (ou du moins qu’elle ait compté sur elle) pour envahir l’Ukraine. Dans tous les cas, face à un tel risque, les pays peuvent être poussés à utiliser la force armée pour réduire leurs vulnérabilités, par exemple pour sécuriser leurs approvisionnements en biens ou ressources critiques.
Plusieurs travaux empiriques ont conforté cette thèse en mettant à jour une corrélation négative entre le commerce et les conflits militaires [Polachek, 1980 ; Mansfield, 1995 ; Oneal et Russett, 1999 ; Kleinberg et alii, 2012]. Mais il y a également des études empiriques qui suggèrent une corrélation de sens inverse [Barbieri, 1996 ; Barbieri, 2002]. Si on regarde l’évolution de l’ouverture aux échanges et des conflits interétatiques, il est clair qu’il n’y a pas de corrélation évidente (cf. graphique 1). On peut aussi bien trouver des périodes de développement des échanges qui ont été marquées par une paix relative que d’autres qui ont été émaillées de conflits fréquents. Par exemple, la fin du dix-neuvième siècle a été marquée à la fois par « première mondialisation » des échanges et par divers conflits armés qui culminèrent avec la Première Guerre mondiale. La seconde vague de mondialisation, celle qui s’est amorcée il y a un demi-siècle et qui s’est traduite par un degré d’ouverture mondiale sans précédent, ne s’est peut-être pas accompagnée d’une plus forte conflictualité interétatique, mais elle ne semble pas non plus s’être accompagnée d’une chute des conflits. L’idée d’un commerce pacificateur prend en revanche un peu plus de poids si l’on compare l’évolution de l’ouverture aux échanges avec celle des dépenses de défense (cf. graphique 2).
Les travaux empiriques qui cherchent à préciser l’impact du commerce international sur l’occurrence des conflits militaires font face à plusieurs biais d’endogénéité, si bien que la simple observation d’une corrélation entre l’intensité des échanges et la fréquence des conflits armés ne suffirait pas pour trancher le débat [Feng et alii, 2026]. En premier lieu, les conflits réduisent durablement les échanges commerciaux bilatéraux [Blomberg et Hess, 2006 ; Glick et Taylor, 2010], si bien que la baisse des échanges observée dans le sillage d’un conflit peut être interprétée erronément comme signalant que le développement des échanges réduit le risque de conflit militaire. En outre, divers facteurs sont susceptibles d’affecter à la fois l’intensité des échanges et le risque de conflits armés. C’est tout particulièrement le cas de la proximité géographique : ce sont les pays les plus proches qui sont les plus susceptibles à la fois de commercer et de se livrer à une guerre.
Dans un nouveau document de travail, Ling Feng, Qiuyue Huang, Zhiyuan Li et Christopher Meissner [2026] ont cherché à identifier clairement l’impact causal du commerce sur les conflits militaires. Pour cela, ils se sont appuyés sur une variable instrumentale exploitant les bouleversements dans le transport aérien. Ils sont partis de l’idée que les avancées dans l’aviation ont réduit les coûts des échanges, mais pas dans la même ampleur selon les paires de pays : notamment en raison de la géographie, certains couples de pays bénéficient davantage de l’aviation (en particulier ceux dans les régions enclavées). En s’appuyant sur un modèle de gravité, ils prédisent les flux commerciaux qui résultent uniquement de ces évolutions technologiques, indépendamment des tensions géopolitiques. Feng et ses coauteurs constatent alors qu’une hausse exogène du commerce bilatéral réduit à la fois la probabilité et l’intensité des conflits interétatiques. L’effet pacificateur est plus fort pour les paires de pays qui bénéficient le plus du transport aérien, ainsi que dans les secteurs les plus dépendants du fret aérien.
Cela dit, le commerce international n’a peut-être pas un effet univoque sur le risque de guerre. Philippe Martin, Thierry Mayer et Mathias Thoenig [2006, 2008] ont montré, tout d’abord à travers un modèle, que des partenaires commerciaux peuvent être incités à entrer en conflit militaire l’un avec l’autre, même si le commerce bilatéral est mutuellement avantageux. Deux effets opposés sont à l’œuvre. D’un côté, le développement des échanges bilatéraux réduit le risque de guerre entre deux pays dans la mesure où il augmente leur dépendance mutuelle et ainsi le coût d’opportunité d’un tel conflit. Mais d’un autre côté, avec le développement du commerce multilatéral, les pays sont moins dépendants, puisqu’ils peuvent facilement changer de partenaire, ce qui réduit le coût d’opportunité d’un conflit militaire entre eux, donc augmente par là le risque qu’ils se fassent la guerre.
Philippe Martin et ses coauteurs ont testé l’hypothèse que les commerces bilatéral et multilatéral aient des effets opposés sur le risque de conflit militaire en s’appuyant sur des données allant de 1950 à 2000. Ils estiment que la mondialisation a augmenté la probabilité d’un conflit pour des pays voisins, c’est-à-dire ceux qui sont distants l’un de l’autre de moins de 1000 km (cette probabilité passant de 3,67 % à 4,46 %). Pour les pays plus éloignés, l’effet est en revanche négligeable. Cela contribuerait à expliquer pourquoi les conflits sont devenus plus localisés au fil du temps.
En observant à travers un modèle « le commerce à l’ombre de la guerre », Mathias Thoenig [2023] met en avant un dilemme en matière de sécurité. En effet, la plus forte dépendance aux importations en provenance d’un rival géopolitique a deux effets opposés. D’un côté, elle augmente certes le coût d’opportunité d’un conflit militaire avec celui-ci, ce qui favorise la recherche de l’apaisement lors des différends géopolitiques. Mais d’un autre côté, la plus forte dépendance aux importations augmente aussi les incitations à diversifier les importations pour réduire le risque de problèmes d’approvisionnement en cas de conflit. Or, cette diversification réduit paradoxalement le coût d’opportunité d’un conflit militaire. A l’échelle du monde, on peut alors voir apparaître un cercle vicieux entre la démondialisation commerciale et la montée des tensions géopolitiques.
Thierry Mayer, Isabelle Méjean et Mathias Thoenig [2025] ont étendu ce modèle pour étudier la relation sino-américaine. Ils concluent que l’accroissement de la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis des biens et marchés chinois a augmenté le coût de leurs différends géopolitiques avec la Chine. Ils tirent donc des avantages géopolitiques à découpler leur économie de celle de la Chine. Nous retrouvons alors le dilemme en matière de sécurité : le découplage réduit les concessions diplomatiques nécessaires pour maintenir la paix, mais il augmente aussi le risque d’escalade en réduisant les incitations à l’apaisement.
Références
ANGELL, Norman (1909), The Great Illusion: A Study of the Relation of Military Power in Nations to their Economic and Social Advantage.
BARBIERI, Katherine (2002), The Liberal Illusion, Does Trade Promote Peace, University of Michigan Press.
HIRSCHMAN, Albert (1945), National Power and the Structure of Foreign Trade, University of California Press.
JEAN, Sébastien (2025), « "Doux commerce", la fin d'une illusion ? », in Sociétal, juin, pp. 38-45.
KANT, Emmanuel (1795), Vers la paix perpétuelle.
KRUGMAN, Paul (2022), « Does world trade promote peace? Maybe not », 13 décembre.
MANSFIELD, Edward D. (1995), Power, Trade, and War, Princeton University Press.
MAYER, Thierry, Isabelle MEJEAN & Mathias THOENIG (2025), « The fragmentation paradox: De-risking trade and global safety », CEPII, working paper, n° 2025-23.
MOHR, Cathrin, & Christoph TREBESCH (2026), « Geoeconomics », in Annuel Review of Economics, vol. 17. Traduction française, « Introduction à la géoéconomie ».
MONTESQUIEU (1748), L’Esprit des lois.
ONEAL, John, & Bruce RUSSETT (1999), « Assessing the liberal peace with alternative specifications: Trade still reduces conflict », in Journal of Peace Research, vol. 36, n° 4.
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