La question des déséquilibres mondiaux a fait son retour au centre du débat économique et des discussions entre décideurs [Weder di Mauro et Jeromin Zettelmeyer, 2026; Lombardelli & Ambrogio Cesa-Bianchi, 2026 ; Tooze, 2026]. C’est notamment la question de l’excédent commercial massif de la Chine qui focalise l’attention et suscite des inquiétudes : en comprimant sa demande intérieure, la Chine se développerait en s’appuyant sur la demande des pays développés, au détriment de leur activité économique. Après un premier « choc chinois » qui a accéléré la désindustrialisation des pays développés [Autor et alii, 2013 ; Acemoglu et alii, 2016 ; Malgouyres, 2016 ; Autor et alii, 2021], certains évoquent un « second choc chinois » [Autor et Hanson, 2025 ; Bayoumi et Gagnon, 2026]. A la différence du premier, celui-ci résulterait de la montée en puissance rapide de la Chine dans des secteurs avancés comme les voitures électriques, les batteries et les panneaux solaires ; en outre ce second choc affecterait tout particulièrement les économies européennes, en premier lieu leurs constructeurs automobiles.
L’impact de la Chine sur les pays pauvres et à revenu intermédiaire est en revanche resté peu discuté. Comme le montrent Shoumitro Chatterjee et Arvind Subramanian [2026] dans un nouveau document de travail, il n’en est pas moins réel et certainement plus nocif. Si la Chine prend un essor spectaculaire dans les secteurs de produits à haute valeur ajoutée, ceux typiquement dominés jusqu’à présent par les pays développés, elle continue de dominer dans la production et les exportations de produits à faible valeur ajoutée. Or ces derniers constituent historiquement le tremplin via lequel les pays en développement s’industrialisent et amorcent leur développement ; c’est précisément en y prenant son essor que la Chine s’est industrialisée et a opéré son spectaculaire rattrapage vis-à-vis des économies les plus avancées. En restant dominante dans ces secteurs, la Chine freinerait ainsi le développement des pays moins avancés.
Pour Chatterjee et Subramanian, cette « pression mercantiliste » de la Chine sur les pays en développement passe tout d’abord par sa domination dans les exportations de biens intensifs en travail peu qualifié. En 2022, l’excédent commercial chinois s’élevait à 2 200 milliards de dollars, dont 700 à 1 400 milliards concentrés dans les secteurs intensifs en travail peu qualifié, notamment les vêtements et chaussures (cf. graphique 1).
Bien que la part de la Chine dans les exportations brutes mondiales de biens de consommation courante diminue depuis 2015, sa part dans les exportations mondiales en valeur ajoutée augmente et approche désormais les 65 %. Autrement dit, comme le résument Chatterjee et Subramanian, la Chine exporte peut-être moins de tee-shirts finis vers le reste du monde, mais une grande part de la valeur ajoutée de ces tee-shirts est désormais créée en Chine, dans la mesure où une part croissante des chaînes de valeur mondiales est implantée en Chine.
Le deuxième canal via lequel la Chine exerce une « pression mercantiliste » est celui de la concurrence aux importations : la Chine produit des biens qu’elle aurait sinon importé du reste du monde. Que l’électronique soit comptabilisée ou non dans le secteur manufacturier intensif en travail peu qualifié, le choc s’avère plus ample pour les pays à bas revenu que pour les pays à haut revenu.
Brad Setser [2025] a affirmé que les volumes d’importations de la Chine ont été remarquablement constants. Chatterjee et Subramanian se sont demandé si c’est le cas des biens intensifs en travail peu qualifié. Ils ont comparé la quantité de biens intensifs en travail peu qualifié que la Chine importe avec celle importée par les pays riches lorsque leurs revenus étaient similaires à ceux de la Chine actuellement (cf. graphique 5). Il apparaît que la Chine importe substantiellement moins : en 2022, les importations de biens intensifs en travail peu qualifié représentaient 0,15 % du PIB, alors que celles des pays à haut revenu au même stade de développement étaient cinq fois plus élevées. En outre, ce ratio diminue en Chine depuis 2011, alors qu’il a augmenté dans les pays à haut revenu.
Non seulement la Chine occupe les marchés d’exportations de biens intensifs en travail peu qualifié, mais en outre elle ne laisse pas non plus de place sur ses marchés domestiques pour les biens intensifs en travail peu qualifié en provenance des autres pays à bas revenu ou à revenu intermédiaire.
Reste la question de savoir d’où vient la domination chinoise : d’une meilleure productivité ou de distorsions dues à des interventions des autorités publiques ? Pour Chatterjee et Subramanian, la compétitivité chinoise sur les marchés des biens intensifs en travail peu qualifié ne vient pas de ses salaires : ils ont fortement augmenté au fil des années et sont désormais bien plus élevés que dans les autres pays à bas revenu ou à revenu intermédiaire. Par exemple, dans le secteur textile, le salaire annuel moyen s’élève à environ 10 000 dollars en Chine, c’est-à-dire un niveau environ cinq fois plus élevé qu’au Bangladesh (cf. graphique 6). La compétitivité chinoise ne vient pas non plus de la productivité : la croissance de la productivité du travail dans l’industrie de la Chine n’a cessé de diminuer depuis le milieu des années 2010, au point qu’elle est depuis dépassée par celle de ses principaux concurrents (cf. graphique 7), ce qui suggère, avec le constat précédent, que le coût unitaire du travail a fortement augmenté en Chine. En conséquence, la Chine aurait dû perdre en part de marché dans les exportations intensives en travail ; ce n’est précisément pas le cas.
De récentes études du FMI et de la Réserve fédérale suggèrent que les politiques industrielles ne jouent au mieux qu’un rôle mineur pour expliquer les performances de la Chine dans les secteurs intensifs en travail. Chatterjee et Subramanian en concluent que la principale source de distorsion vient probablement du taux de change. Dans son dernier rapport sur la Chine, le FMI estimait que le taux de change effectif réel du yuan était sous-évalué de 12 à 21 % ; pour Brad Setser et Mark Sobel [2025], la sous-évaluation est bien plutôt comprise entre 20 et 30 %. Alors que cette sous-évaluation était due par le passé aux interventions de la banque centrale chinoise, Setser et Sobel affirment qu’elle résulte de plus en plus des interventions sur le marché des changes et de l’accumulation de réserves de change qui leur sont associées par les banques publiques chinoises.
Selon Chatterjee et Subramanian, certaines données suggèrent que les interventions chinoises sur le marché des changes jouent un rôle déterminant dans les exportations intensives en travail peu qualifié. Ils mettent en évidence une corrélation entre les interventions (combinées) de la banque centrale et des banques publiques chinoises sur le marché des changes et la part de la Chine dans les exportations intensives en travail peu qualifié (cf. graphique 8). Les deux variables ont atteint un pic autour de 2014, puis elles ont décliné, avant d’augmenter de nouveau après 2019 ; la période allant de 2014 à 2019 a d’ailleurs été marquée par la baisse des excédents chinois et ces derniers ont de nouveau augmenté à partir de 2019. En définitive, Chatterjee et Subramanian estiment que la compétitivité chinoise sur les marchés des biens intensifs en travail peu qualifié tient à un avantage déloyal.
Qu’importe ses causes exactes, et qu’importe que ces causes soient naturelles ou artificielles, la domination de la Chine dans la production de biens intensifs en travail peu qualifié freine le développement des pays les moins avancés et les prive de créations d’emplois ; Chatterjee et Subramanian ne quantifient pas le nombre d’emplois manquants dus à la concurrence chinoise, mais ils suggèrent qu’il s’élèverait à plusieurs centaines de millions d’emplois. Cette domination chinoise n’a pas été sans susciter de réactions : elle s’est traduite par des mobilisations violentes dans les rues (notamment en Indonésie) et par une multiplication des attaques en justice contre la Chine. Cette dernière a déjà adopté des mesures pour apaiser ces contestations, notamment en garantissant un accès sans droits de douane aux pays les plus pauvres. Pour Chatterjee et Subramanian, elle ne pourra toutefois endosser pleinement son rôle d’hégémon que si elle libère de la place aux pays en développement dans l’industrie, c’est-à-dire que si elle abandonne son mercantilisme.
Références
LOMBARDELLI, Clare, & Ambrogio CESA-BIANCHI (2026), « Global imbalances are back », Banque d'Angleterre, 30 mars. Traduction française, « Les déséquilibres mondiaux sont de retour ».
SETSER, Brad W. (2025), « China’s massive surplus is everywhere (yet the IMF still has trouble seeing It clearly) », Follow the Money (blog), 12 novembre. Traduction française, « L’excédent massif de la Chine est partout… sauf dans les statistiques du FMI ».
TOOZE, Adam (2026), « Global imbalances - A new cocktail in old bottles », 22 avril 2026. Traduction française, « Les déséquilibres mondiaux : un nouveau cocktail dans de vieilles bouteilles ».
WEDER DI MAURO, Beatrice & Jeromin ZETTELMEYER (2026), « The new global imbalances: Why care, why now and what should be done? », CEPR, Policy Insight, n° 148, 13 avril. Traduction française, « Les nouveaux déséquilibres mondiaux : pourquoi s'en préoccuper, pourquoi maintenant et que faut-il faire ? ».
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