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26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 14:07

Depuis les années 2010, nous assistons à la fois une montée des tensions commerciales et une montée des tensions géopolitiques, notamment entre la Chine et les Etats-Unis [Bürbaumer, 2024]. L’une des craintes est que ces deux dynamiques s’enveniment mutuellement. En effet, l’exacerbation des tensions géopolitiques, en perturbant le fonctionnement des chaînes de valeur mondiale et en provoquant des problèmes d’approvisionnement, pousse les pays à relocaliser une partie des activités économiques. De plus, les Etats peuvent adopter des sanctions commerciales à l’égard des pays avec lesquels ils ne sont pas géopolitiquement alignés. Ce fut le cas des pays occidentaux à l’égard de la Russie suite à la reprise de l’invasion de l’Ukraine et des Etats-Unis à l’égard de l’Iran. Et inversement, il n’est pas impossible que des pays usent de la force armée pour punir les pays qui instaureraient des mesures protectionnistes à leur égard. 

Le lien entre le commerce et la guerre est loin d’être évident. D’un côté, selon une vision « libérale » qui trouve notamment ses fondements dans les écrits de Montesquieu [1748] et de Kant [1795], le commerce tend à pacifier les relations entre les pays. En l’occurrence, le resserrement des liens commerciaux entre les pays accentue leur interdépendance économique, ce qui augmente le coût des conflits ; si la logique ricardienne est à l’œuvre, l’ouverture même pousse les pays à se spécialiser davantage, ce qui renforce davantage les interdépendances. Tout un courant de la littérature suggère que le commerce international est un jeu à somme positive ; inversement, il est probable que la guerre ne soit qu’un jeu à somme négative, se révélant coûteuse même pour les vainqueurs. C’est précisément pour ces raisons que Norman Angell [1909] estimait qu’il est irrationnel, d’un point de vue économique, pour un gouvernement d’opter pour le conflit armé [Krugman, 2022]. Après deux guerres mondiales qui ont laissé exsangue le continent, le projet européen avait pour objectif, à sa création, dès la mise en place de la CECA, de réduire le risque d’un nouveau conflit armé en favorisant les liens économiques et commerciaux. 

Pour d’autres, le développement du commerce international augmente au contraire le risque de conflits. Pour les marxistes, les relations commerciales ne peuvent être qu’asymétriques, en n’offrant pas les mêmes gains entre les pays, voire même en n’occasionnant que des pertes pour certains, ce qui ne peut qu’accentuer les tensions géopolitiques. D’autre part, le fait même que le commerce rende les pays interdépendants les rend vulnérables. Certains pays peuvent alors chercher à exploiter ces dépendances pour user de coercition [Farrell et Newman, 2019] ; il est en l’occurrence manifeste que la Russie ait développé la dépendance énergétique des pays européens à son égard (ou du moins qu’elle ait compté sur elle) pour envahir l’Ukraine. Dans tous les cas, face à un tel risque, les pays peuvent être poussés à utiliser la force armée pour réduire leurs vulnérabilités, par exemple pour sécuriser leurs approvisionnements en biens ou ressources critiques. 

Le commerce pacifie-t-il les relations internationales ?

Plusieurs travaux empiriques ont conforté cette thèse en mettant à jour une corrélation négative entre le commerce et les conflits militaires [Polachek, 1980 ; Mansfield, 1995 ; Oneal et Russett, 1999 ; Kleinberg et alii, 2012]. Mais il y a également des études empiriques qui suggèrent une corrélation de sens inverse [Barbieri, 1996 ; Barbieri, 2002]. Si on regarde l’évolution de l’ouverture aux échanges et des conflits interétatiques, il est clair qu’il n’y a pas de corrélation évidente (cf. graphique 1). On peut aussi bien trouver des périodes de développement des échanges qui ont été marquées par une paix relative que d’autres qui ont été émaillées de conflits fréquents. Par exemple, la fin du dix-neuvième siècle a été marquée à la fois par « première mondialisation » des échanges et par divers conflits armés qui culminèrent avec la Première Guerre mondiale. La seconde vague de mondialisation, celle qui s’est amorcée il y a un demi-siècle et qui s’est traduite par un degré d’ouverture mondiale sans précédent, ne s’est peut-être pas accompagnée d’une plus forte conflictualité interétatique, mais elle ne semble pas non plus s’être accompagnée d’une chute des conflits. L’idée d’un commerce pacificateur prend en revanche un peu plus de poids si l’on compare l’évolution de l’ouverture aux échanges avec celle des dépenses de défense (cf. graphique 2).

Le commerce pacifie-t-il les relations internationales ?

Les travaux empiriques qui cherchent à préciser l’impact du commerce international sur l’occurrence des conflits militaires font face à plusieurs biais d’endogénéité, si bien que la simple observation d’une corrélation entre l’intensité des échanges et la fréquence des conflits armés ne suffirait pas pour trancher le débat [Feng et alii, 2026]. En premier lieu, les conflits réduisent durablement les échanges commerciaux bilatéraux [Blomberg et Hess, 2006 ; Glick et Taylor, 2010], si bien que la baisse des échanges observée dans le sillage d’un conflit peut être interprétée erronément comme signalant que le développement des échanges réduit le risque de conflit militaire. En outre, divers facteurs sont susceptibles d’affecter à la fois l’intensité des échanges et le risque de conflits armés. C’est tout particulièrement le cas de la proximité géographique : ce sont les pays les plus proches qui sont les plus susceptibles à la fois de commercer et de se livrer à une guerre. 

Dans un nouveau document de travail, Ling Feng, Qiuyue Huang, Zhiyuan Li et Christopher Meissner [2026] ont cherché à identifier clairement l’impact causal du commerce sur les conflits militaires. Pour cela, ils se sont appuyés sur une variable instrumentale exploitant les bouleversements dans le transport aérien. Ils sont partis de l’idée que les avancées dans l’aviation ont réduit les coûts des échanges, mais pas dans la même ampleur selon les paires de pays : notamment en raison de la géographie, certains couples de pays bénéficient davantage de l’aviation (en particulier ceux dans les régions enclavées). En s’appuyant sur un modèle de gravité, ils prédisent les flux commerciaux qui résultent uniquement de ces évolutions technologiques, indépendamment des tensions géopolitiques. Feng et ses coauteurs constatent alors qu’une hausse exogène du commerce bilatéral réduit à la fois la probabilité et l’intensité des conflits interétatiques. L’effet pacificateur est plus fort pour les paires de pays qui bénéficient le plus du transport aérien, ainsi que dans les secteurs les plus dépendants du fret aérien. 

Cela dit, le commerce international n’a peut-être pas un effet univoque sur le risque de guerre. Philippe Martin, Thierry Mayer et Mathias Thoenig [2006, 2008] ont montré, tout d’abord à travers un modèle, que des partenaires commerciaux peuvent être incités à entrer en conflit militaire l’un avec l’autre, même si le commerce bilatéral est mutuellement avantageux. Deux effets opposés sont à l’œuvre. D’un côté, le développement des échanges bilatéraux réduit le risque de guerre entre deux pays dans la mesure où il augmente leur dépendance mutuelle et ainsi le coût d’opportunité d’un tel conflit. Mais d’un autre côté, avec le développement du commerce multilatéral, les pays sont moins dépendants, puisqu’ils peuvent facilement changer de partenaire, ce qui réduit le coût d’opportunité d’un conflit militaire entre eux, donc augmente par là le risque qu’ils se fassent la guerre.

Philippe Martin et ses coauteurs ont testé l’hypothèse que les commerces bilatéral et multilatéral aient des effets opposés sur le risque de conflit militaire en s’appuyant sur des données allant de 1950 à 2000. Ils estiment que la mondialisation a augmenté la probabilité d’un conflit pour des pays voisins, c’est-à-dire ceux qui sont distants l’un de l’autre de moins de 1000 km (cette probabilité passant de 3,67 % à 4,46 %). Pour les pays plus éloignés, l’effet est en revanche négligeable. Cela contribuerait à expliquer pourquoi les conflits sont devenus plus localisés au fil du temps.

En observant à travers un modèle « le commerce à l’ombre de la guerre », Mathias Thoenig [2023] met en avant un dilemme en matière de sécurité. En effet, la plus forte dépendance aux importations en provenance d’un rival géopolitique a deux effets opposés. D’un côté, elle augmente certes le coût d’opportunité d’un conflit militaire avec celui-ci, ce qui favorise la recherche de l’apaisement lors des différends géopolitiques. Mais d’un autre côté, la plus forte dépendance aux importations augmente aussi les incitations à diversifier les importations pour réduire le risque de problèmes d’approvisionnement en cas de conflit. Or, cette diversification réduit paradoxalement le coût d’opportunité d’un conflit militaire. A l’échelle du monde, on peut alors voir apparaître un cercle vicieux entre la démondialisation commerciale et la montée des tensions géopolitiques.

Thierry Mayer, Isabelle Méjean et Mathias Thoenig [2025] ont étendu ce modèle pour étudier la relation sino-américaine. Ils concluent que l’accroissement de la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis des biens et marchés chinois a augmenté le coût de leurs différends géopolitiques avec la Chine. Ils tirent donc des avantages géopolitiques à découpler leur économie de celle de la Chine. Nous retrouvons alors le dilemme en matière de sécurité : le découplage réduit les concessions diplomatiques nécessaires pour maintenir la paix, mais il augmente aussi le risque d’escalade en réduisant les incitations à l’apaisement. 

 

Références

ANGELL, Norman (1909), The Great Illusion: A Study of the Relation of Military Power in Nations to their Economic and Social Advantage. 

BARBIERI, Katherine (1996), « Economic interdependence: A path to peace or a source of interstate conflict? », in Journal of Peace Research, vol. 33, n° 1.

BARBIERI, Katherine (2002), The Liberal Illusion, Does Trade Promote Peace, University of Michigan Press.

BLOMBERG, S. Brock, & Gregory D. HESS (2006), « How much does violence tax trade? », in Review of Economics and Statistics, vol. 88, n° 4.

BONFATTI, Roberto, & Kevin Hjortshøj O'ROURKE (2018), « Growth, import dependence, and war », in The Economic Journal, vol. 128, n° 614.

BÜRBAUMER, Benjamin (2024), Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte.

FARRELL, Henry, & Abraham L. NEWMAN (2019), « Weaponized interdependence: How global economic networks shape State coercion », in International Security, vol. 44, n° 1.

FEDERICO, Giovanni, & Antonio TENA-JUNGUITO (2019), « World trade, 1800-1938: A new synthesis », in Revista de Historia Economica - Journal of Iberian and Latin American Economic History, vol. 37, n° 1.

FENG, Ling, Qiuyue HUANG, Zhiyuan LI & Christopher M. MEISSNER (2026), « The “peace dividend” of international trade: A new empirical approach », NBER, working paper, n° 35078.

GLICK, Reuven, & Alan M. TAYLOR (2010), « Collateral damage: Trade disruption and the economic impact of war », in Review of Economics and Statistics, vol. 92, n° 1.

HIRSCHMAN, Albert (1945), National Power and the Structure of Foreign Trade, University of California Press.

JEAN, Sébastien (2025), « "Doux commerce", la fin d'une illusion ? », in Sociétal, juin, pp. 38-45.

KANT, Emmanuel (1795), Vers la paix perpétuelle.

KLASING, Mariko J., & Petros MILIONIS (2014), « Quantifying the evolution of world trade, 1870–1949 », in Journal of International Economics, vol. 92, n° 1.

KRUGMAN, Paul (2022), « Does world trade promote peace? Maybe not », 13 décembre.

MANSFIELD, Edward D. (1995), Power, Trade, and War, Princeton University Press.

MARTIN, Philippe, Thierry MAYER & Mathias THOENIG (2008), « Make trade not war? », in Review of Economic Studies, vol. 75, n° 3.

MARTIN, Philippe, Thierry MAYER & Mathias THOENIG (2006), La Mondialisation est-elle un facteur de paix ?, CEPREMAP.

MAYER, Thierry, Isabelle MEJEAN & Mathias THOENIG (2025), « The fragmentation paradox: De-risking trade and global safety », CEPII, working paper, n° 2025-23.

MOHR, Cathrin, & Christoph TREBESCH (2026), « Geoeconomics », in Annuel Review of Economics, vol. 17. Traduction française, « Introduction à la géoéconomie ».

MONTESQUIEU (1748), L’Esprit des lois.

ONEAL, John, & Bruce RUSSETT (1999), « Assessing the liberal peace with alternative specifications: Trade still reduces conflict », in Journal of Peace Research, vol. 36, n° 4.

POLACHEK, Solomon W. (1980), « Conflict and trade », in Journal of Conflict Resolution, vol. 24 n° 1.

THOENIG, Mathias (2023), « Trade in the shadow of war: A quantitative toolkit for geoeconomics », CEPR, discussion paper, n° 18419.

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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 09:44

L’évolution historique des droits de douane américains a été marquée par quatre grandes périodes. Ils étaient élevés durant les premières décennies de la république et durant l’essentiel du dix-neuvième siècle, notamment pour protéger les industries naissantes et fournir une source de recettes fiscales. Ils ont diminué entre 1870 et 1920, durant la mondialisation de la fin du dix-neuvième siècle. Ils ont augmenté durant l’entre-deux-guerres, en particulier avec les tarifs Smoot-Hawley au début de la Grande Dépression [Mitchener et alii, 2022]. Ils ont de nouveau diminué les décennies suivantes, notamment au fil des cycles de négociations multilatérales menées, tout d’abord sous l’égide du GATT de 1947, puis sous celle de l’OMC, créée en 1995 ; cette libéralisation a été synchrone avec une nouvelle vague de mondialisation.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

La dernière décennie marque une véritable rupture avec la période ouverte par la Seconde Guerre mondiale. Au cours de l’année 2018, la première administration Trump a lancé six vagues de hausses de droits de douane, avec notamment pour objectifs annoncés d’inverser la désindustrialisation et de mettre un terme au déficit commercial. Non seulement l’administration Biden les a maintenues, mais elle a également adopté un contrôle des exportations à destination de la Chine, notamment pour la freiner dans la course aux semi-conducteurs. Mais c’est surtout la seconde administration Trump qui a fortement relevé les droits de douane, à partir du « Jour de la Libération » en avril 2025. Ceux-ci ont retrouvé des niveaux qu’ils n’avaient plus atteints depuis les années 1930. La Cour suprême américaine vient de juger ces nouveaux droits de douane illégaux, mais l’administration Trump en a immédiatement instaurés de nouveaux, en s’appuyant sur une clause obscure du Trade Act de 1974 [Clausing et Obstfeld, 2026 ; Krugman, 2026].

Plusieurs études se sont penchées sur les répercussions des droits de douane de la première administration Trump sur l’économie américaine. Elles concluent en des effets globalement négatifs. Par exemple, Mary Amiti et alii [2019] ont observé une hausse significative des prix des biens intermédiaires et finaux, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et une transmission quasi complète des droits de douane sur les prix domestiques des biens importés : les exportateurs étrangers n’ont pas réagi aux droits de douane américains en baissant leur prix, si bien que ce sont les ménages et/ou entreprises américains qui les ont payés. Pablo Fajgelbaum et alii [2020] et Alberto Cavallo et alii [2021] confirment que les droits de douane de la première administration Trump se sont quasi-complètement transmis aux prix domestiques ; les travaux disponibles suggèrent également une forte transmission des droits de douane de la seconde administration Trump [Cavallo et alii, 2025 ; Amiti et alii, 2026 ; Gopinath et Neiman, 2026]. Ce qui est moins clair, c’est de savoir si les prix payés par les consommateurs américains ont augmenté ou si les importateurs, les fabricants et les distributeurs ont absorbé la hausse des coûts via leurs marges de profits.

La première administration Trump avait adopté les droits de douane pour relancer l’industrie américaine, mais les études ne concluent pas que celle-ci en ait bénéficié, du moins dans son ensemble. Par exemple, Aaron Flaaen et Justin Pierce [2024] constatent que les secteurs manufacturiers les plus exposés aux hausses tarifaires ont connu une contraction de l’emploi : il y a certes eu un effet positif de la protection vis-à-vis des importations, mais celui-ci a été plus que compensé par les effets négatifs associés à la hausse des coûts en intrants et aux mesures de représailles adoptées par les autres pays. En outre, la hausse des droits de douane s’est traduite par une hausse des prix à la production, dans la mesure où elle a augmenté les coûts en intrants, mais aussi par une hausse du chômage dans les comtés qui y ont été les plus exposés. 

Ces divers travaux se focalisent sur des niveaux sectoriels, plutôt qu’au niveau agrégé. Dans une nouvelle étude, Tamar den Besten et Diego Känzig [2026] ont estimé les effets macroéconomiques des divers changements de la politique tarifaire américaine au cours de l’histoire. Pour cela, ils ont mobilisé des données relatives à la période allant de 1840 à 2024 et ont eu notamment recours à une stratégie d’identification narrative inspirée des travaux de Christina et David Romer pour identifier les variations proprement exogènes des droits de douane.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Ils concluent que les hausses de droits de douane se sont révélées récessives pour l’économie américaine (cf. graphique 2). En effet, une hausse des droits de douane de 1 point de pourcentage entraîne une baisse du PIB de 0,9 % ; à sa suite, la production reste en-dessous de sa trajectoire tendancielle antérieure pendant plusieurs années. Les importations chutent immédiatement, de 4 % environ, tandis que les exportations augmentent légèrement dans l’immédiat, mais finissent par chuter elles aussi, de 2 %. La production manufacturière baisse plus fortement, de 1,5 %, ce qui confirme que les hausses de droits de douane ne protègent pas l’industrie domestique, du moins pas dans son ensemble. Le dollar tend à s’apprécier, ce qui est cohérent avec la chute des importations : la baisse des achats de produits étrangers réduit l’offre de monnaie domestique et la demande de devises étrangères sur le marché des chances. La réaction des prix est peu prononcée : le déflateur du PIB augmente de 0,5 % et l’effet se dissipe progressivement.

La légère hausse des prix à court terme et la baisse de la production sont les conséquences typiques d’un choc d’offre négatif de type « cost-push ». Cela dit, la baisse durable de la production et des échanges commerciaux, en particulier des exportations, suggèrent que d’importants effets de demande sont également à l’œuvre. La faible réaction des prix au niveau agrégé pourrait ainsi s’expliquer par la coïncidence de pressions inflationnistes du côté de l’offre et de pressions désinflationnistes du côté de la demande, qui se compensent en partie. 

Ces résultats s’observent notamment lorsque l’échantillon est restreint à la période antérieure à 1945, ce qui indique qu’ils ne s’expliquent pas par des dynamiques d’après-guerre (cf. graphique 3). En revanche, Besten et Känzig aboutissent à d’autres résultats lorsqu’ils restreignent l’échantillon à la période consécutive à la Seconde Guerre mondiale : suite à une hausse des droits de douane, les exportations chutent immédiatement, et non plus après un certain délai, tandis que les prix tendent, non pas à augmenter, mais à baisser. Cela suggère un changement des canaux de transmission empruntés par les chocs tarifaires et, en l’occurrence, une plus forte prégnance des effets sur la demande après la Seconde Guerre mondiale. 

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Pour Besten et Känzig, une première explication tient au changement du régime de change. Sous l’étalon-or, en vigueur une grande partie du temps avant la Seconde Guerre mondiale, les taux de change étaient fixes. Dans une telle situation, une hausse des droits de douane entraînait immédiatement une chute des importations et celle-ci améliorait le solde commercial. Le taux de change nominal ne pouvant s’apprécier, l’amélioration du solde extérieur se traduisait par des entrées d’or, un accroissement de l’offre de monnaie domestique et des tensions inflationnistes. Les exportations américaines devenant moins compétitives, les exportations finissaient par diminuer et l’amélioration initiale du solde commercial disparaissait.

En revanche, lorsque le taux de change est flexible, la contraction des importations provoquée par la hausse des droits de douane entraîne une appréciation immédiate du taux de change réel. Celle-ci compense en partie la hausse des prix à l’importation due aux droits de douane, ce qui atténue la transmission aux prix domestiques et nourrit les pressions désinflationnistes. En outre, l’appréciation du dollar et la perte en compétitivité des produits américains pèsent immédiatement sur les exportations et plus largement la demande globale, ce qui renforce les pressions à la baisse sur les prix. 

La deuxième explication avancée par Besten et Känzig concerne l’évolution du système commercial international. Après la Seconde Guerre mondiale, la politique tarifaire a été de plus en plus intégrée aux négociations multilatérales et aux accords commerciaux réciproques. Dans ce contexte, une hausse unilatérale des droits de douane risque de susciter une réaction rapide des partenaires à l’échange, notamment sous la forme de représailles. Cette mesure protectionniste est donc davantage susceptible de déprimer les exportations et plus largement la demande globale, donc de générer des pressions désinflationnistes, après la Seconde Guerre mondiale qu’avant. 

 

Références

AMITI, Mary, Chris FLANAGAN, Sebastian HEISE & David E. WEINSTEIN (2026), « Who is paying for the 2025 U.S. tariffs? », in Liberty Street Economics, 12 février.

AMITI, Mary, Stephen J. REDDING & David E. WEINSTEIN (2019), « The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare », in Journal of Economic Perspectives, vol. 33, n° 4.

BESTEN, Tamar den, & Diego R. KÄNZIG (2026), « The macroeconomic effects of tariffs: Evidence from U.S. historical data », NBER, working paper, n° 34852.

CAVALLO, Alberto, Gita GOPINATH, Brent NEIMAN & Jenny TANG (2021), « Tariff passthrough at the border and at the store: Evidence from US trade policy », in American Economic Review: Insights, vol. 3, n° 1.

CAVALLO, Alberto, Paola LAMAS & Franco M. VAZQUEZ (2025), « Tracking the short-run price impact of U.S. tariffs », NBER, working paper, n° 34496.

CLAUSING, Kimberly, & Maurice OBSTFELD (2026), « What the Supreme Court's tariff ruling changes, and what it doesn't », PIIE, 23 février.

FAJGELBAUM, Pablo D., Pinelopi K. GOLDBERG, Patrick J. KENNEDY & Amit K. KHANDELWAL (2020), « The return to protectionism », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 135, n° 1.

FLAAEN, Aaron, & Justin PIERCE (2024), « Disentangling the effects of the 2018–2019 tariffs on a globally connected U.S. manufacturing sector », in Review of Economics and Statistics.

FURCERI, Davide, Swarnali A. HANNAN, Jonathan D. OSTRY & Andrew K. ROSE (2022), « The macroeconomy after tariffs », in The World Bank Economic Review, vol. 36, n° 2.

GOPINATH, Gita, & Brent NEIMAN (2026), « The incidence of tariffs: Rates and reality », NBER, working paper, n° 34620.

KRUGMAN, Paul (2026), « Attack of the zombie tariffs », 24 février.

MITCHENER, Kris James, Kirsten WANDSCHNEIDER & Kevin Hjortshøj O’ROURKE (2022), « The Smoot-Hawley trade war », in The Economic Journal, vol. 132, n° 647.

OSSA, Ralph, & Stephen J. REDDING (2026), « The economics of tariffs », CEP, discussion paper, n° 2155.

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21 février 2026 6 21 /02 /février /2026 15:07

La montée des tensions géopolitiques et surtout l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie ont amené les pays européens, les Etats-Unis et d’autres pays à fortement accroître leurs dépenses militaires. La question de leur financement est d’autant plus aiguë que beaucoup de pays développés ont des niveaux d’endettement public particulièrement élevés et, surtout pour certains pays européens, des niveaux de fiscalité également élevés. C’est notamment en raison de ce contexte qu’Emmanuel Macron a appelé à l’émission d’une dette commune pour financer le réarmement européen, idée que les dirigeants allemands ont, comme on pouvait s’y attendre, taclé en appelant leurs homologues français à réduire leurs dépenses sociales pour financer leurs dépenses militaires [Pisani-Ferry, 2026].

Comment les gouvernements ont-ils par le passé financé leurs dépenses militaires ? Dès les premiers conflits, les Etats ont naturellement recouru à l’impôt. Pointant l’imbrication entre le processus de construction de l’Etat et les conflits militaires, le sociologue Charles Tilly [1990] estimait que « la guerre fait les Etats et les Etats font la guerre » et soulignait le rôle central de l’impôt dans cette double dynamique. En effet, la hausse des recettes fiscales permet de financer un conflit, en particulier lorsque l’économie est encore peu développée, c’est-à-dire lorsque les institutions et marchés financiers sont peu développés ; symétriquement, la guerre permet aux Etats d’étendre leur territoire, donc leur base fiscale, mais aussi d’accroître le consentement à l’impôt de la population.

Comment financer les dépenses militaires ?

Dans l’histoire contemporaine, ce sont durant les guerres mondiales que les taux d’impositions et les recettes fiscales ont connu leurs plus fortes hausses, en particulier parmi les pays belligérants [Scheve et Stasavage, 2016] (cf. graphique 1). Mais ces conflits se sont également accompagnés de fortes hausses des ratios dette publique sur PIB [Mitchener et Trebesch, 2023] (cf. graphique 2). Les deux modes de financement ont bien été utilisés à travers l’histoire. Que dit la théorie économique quant au mode de financement qu’il faut privilégier entre l’impôt et l’emprunt ?

Comment financer les dépenses militaires ?

Adam Smith, puis David Ricardo lors des guerres napoléoniennes, conseillaient de financer les guerres via l’impôt plutôt que par l’emprunt, notamment parce que ce dernier tendait à dissimuler le coût réel des conflits. John Maynard Keynes [1940] s’est également montré circonspect à l’idée de recourir à l’endettement lorsqu’il a présenté son plan pour financer la participation du Royaume-Uni à la Seconde Guerre mondiale : il proposa un nouvel impôt sur le revenu fortement progressif pour faire avant tout contribuer les plus riches, mais aussi de confisquer une partie de l’épargne des ménages le temps du conflit, puis d’adopter un impôt sur le capital à la fin du conflit pour rembourser les dettes et réduire les inégalités que celui-ci n’aurait pas manqué de creuser. Dans sa logique, le boom des dépenses militaires, en économie contrainte, alimenterait la demande, donc l’inflation ; la confiscation (temporaire) de l’épargne réduisait ce risque en contenant la demande. Keynes s’écartait ainsi de son mentor, Pigou [1916], qui considérait que les financements des conflits par l’emprunt et par l’impôt étaient en définitive équivalents.

Il est clair que les conséquences d’une hausse d’impôts et d’un emprunt ne sont pas similaires. La hausse des impôts risque de peser sur l’activité, en particulier en temps de guerre dans la mesure où le conflit contraint déjà l’appareil productif. Mais d’un autre côté l’endettement risque, comme nous l’avons dit, d’alimenter l’inflation, mais aussi d’entraîner une hausse des coûts de financement pour le secteur privé et ainsi des effets d’éviction sur les investissements, et il laisse ouverte la question de la soutenabilité de la dette publique à plus long terme.

Depuis une cinquantaine d’années, la question de savoir s’il faut recourir à l’emprunt ou à l’impôt pour financer une dépense publique est souvent étudiée au prisme des modèles de « lissage fiscal » (tax smoothing) [Barro, 1979 ; Lucas et Stokey, 1983]. D’après ceux-ci, il est sous-optimal de faire varier les taux d’imposition d’une année sur l’autre, dans la mesure où une telle variation est source de distorsions. Si le gouvernement doit augmenter temporairement et de façon inattendue les dépenses publiques, comme c’est souvent le cas avec les dépenses militaires lors d’un conflit, il est optimal qu’il ne modifie pas les impôts courants et finance le surcroît de dépenses en empruntant ; il remboursera le surcroît de dette progressivement par la suite. En revanche, si le gouvernement doit financer une hausse durable des dépenses publiques, il en va tout autrement : il doit augmenter d’un même montant les impôts. En effet, s’il finançait le surcroît de dépenses par l’emprunt, le déficit se creuserait durablement et la dette publique se retrouverait sur une trajectoire explosive.

Comment financer les dépenses militaires ?

Les études empiriques des financements des guerres restent assez rares ; la question a notamment perdu de son intérêt dans le sillage de la fin de la Guerre froide, lorsqu’on a cru que les conflits interétatiques seraient pour l’essentiel relégués au passé. Ces travaux ont souvent porté sur le cas américain (cf. graphique 3). Lee Ohanian [1997] s’est par exemple penché sur le financement de l’engagement des Etats-Unis à la Seconde Guerre mondiale et à la guerre de Corée ; la première a été principalement financée via l’endettement, tandis que les administrations Truman et Eisenhower ont principalement financé la seconde par des hausses d’impôts, ce qui contribue certainement à expliquer pourquoi la croissance américaine fut particulièrement volatile au cours de ces années-là. En procédant à une simulation contrefactuelle, Ohanian conclut que la Seconde Guerre mondiale aurait davantage nui à la production et au bien-être des ménages si elle avait été financée par l’impôt plutôt que par la dette. En étudiant le financement de la guerre d’indépendance, de la guerre de 1812 et de la guerre civile, Hall et Sargent [2014] concluent que la question du financement n’est pas qu’une question de choix entre impôt et emprunt et que le choix du gouvernement d’honorer ou non certaines créances joue particulièrement sur la confiance vis-à-vis de sa dette et de la monnaie.  

Lors de la Guerre froide, certains ont évoqué un possible arbitrage entre les dépenses militaires (« guns ») et les autres dépenses publiques, en particulier les dépenses sociales (« butter » [1]) : les gouvernements auraient tendance à augmenter les dépenses militaires en réduisant les dépenses sociales [Russett, 1982 ; Mintz, 1989]. Les études empiriques ne sont toutefois pas vraiment parvenues à corroborer cette hypothèse. 

Comment financer les dépenses militaires ?

Dans une nouvelle étude, Johannes Marzian et Christoph Trebesch [2026] ont exploré les conséquences budgétaires des accroissements de dépenses militaires à partir d’un échantillon de données couvrant 20 pays sur la période allant de 1870 à 2022. Celui-ci leur permet d’identifier 114 booms dans les dépenses militaires (cf. graphique 4). 26 de ces booms ont eu lieu durant une guerre civile ou interétatique majeure (c’est-à-dire entraînant au moins 10.000 morts au combat), 66 ont eu lieu durant la paix. Il apparaît que les booms dans les dépenses militaires ont été assez réguliers au cours de l’histoire, mais ils ont été particulièrement fréquents au cours de trois événements, à savoir les deux guerres mondiales et les années 1950. Depuis les années 1970, ils sont devenus rares. Ce n’est que dans la période récente, en l’occurrence suite à la reprise de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, que leur fréquence s’est accrue. Marzian et Trebesch n’incluent toutefois pas ces booms récents, dans la mesure où ils manquent de données relatives à leur financement et à leur impact sur les finances publiques.

Comment financer les dépenses militaires ?

En étudiant leur échantillon, Marzian et Trebesch concluent qu’en temps de guerre les booms de dépenses militaires sont principalement financés via l’emprunt. En revanche, le financement est plus équilibré en période de paix : il s’appuie à la fois sur l’emprunt et sur l’impôt. Les gouvernements agissent donc assez conformément aux préconisations de la théorie du lissage fiscal : les conflits étant généralement limités à quelques années, elle amène à recommander le recours à l’endettement lorsqu’un conflit éclate ; les booms des dépenses militaires en temps de paix ne visant pas forcément à se préparer à une menace imminente, ces dépenses sont davantage susceptibles de s’étaler dans la durée, ce qui justifie selon celle-ci le recours à l’impôt.

Comment financer les dépenses militaires ?

En zoomant sur le comportement des dépenses, Marzian et Trebesch trouvent peu d’éléments empiriques soutenant l’idée que les dépenses sociales sont réduites durant les accroissements de dépenses militaires. Les réductions dans les dépenses sociales en périodes de guerre et de réarmement sont exceptionnelles, que ce soit en termes nominaux ou réels, leur niveau nominal ayant tendance à augmenter avec le niveau général des prix. 

Comment financer les dépenses militaires ?

Ainsi, les booms des dépenses publiques semblent durablement accroître les impôts et les dépenses publiques, et non seulement des dépenses militaires. Ces dernières ne se sont pas substituées aux dépenses sociales ; ces deux postes ont augmenté conjointement. Autrement dit, il n'y a pas eu d'arbitrage « guns versus butter ». Marzian et Trebesch en concluent que ces épisodes ne sont donc pas de simples perturbations temporaires, mais modifient durablement la trajectoire de l’Etat fiscal. Dans une logique à la Tilly, les booms des dépenses militaires semblent donc bien contribuer à élargir le poids de l’Etat.

 

[1] Le mot « butter » vient certainement du manuel d’économie de Paul Samuelson [1948], ce dernier l’utilisant pour évoquer un bien de consommation au sens large, et non pour désigner les dépenses sociales comme le fait la littérature que nous évoquons ici. 

 

Références

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