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31 mars 2024 7 31 /03 /mars /2024 10:19
Pourquoi déteste-t-on l'inflation ?

Les économistes ont dressé toute une liste d’inconvénients associés à l’inflation. Tout d’abord, avec l’inflation, les agents comparent davantage les prix, les entreprises modifient plus fréquemment leurs prix, ce qui peut les amener à renégocier les contrats, etc., or ces comparaisons, modifications et renégociations mobilisent des ressources, ne serait-ce que du temps : on parle de « coûts de menu » (menu costs). Pour éviter que leurs liquidités ne perdent en pouvoir d’achat, les agents cherchent à en disposer le moins possible sur eux, ce qui les oblige à aller plus fréquemment à la banque pour en retirer. Ces allers-retours mobilisent eux aussi des ressources : ce sont les « coûts en chaussures » (shoe-leather costs). Selon Milton Friedman, avec l’inflation, les prix futurs, donc les profits et revenus futurs, sont plus incertains, ce qui peut désinciter les agents à investir, etc.

Mais les économistes trouvent aussi des avantages à l’inflation, surtout au niveau macroéconomique. Celle-ci permet « de graisser les roues du marché du travail » : en réduisant le salaire réel, donc les coûts des entreprises, elle devrait inciter celles-ci à embaucher, ce qui contribuerait à réduire le chômage [Tobin 1972 ; Akerlof et alii, 1996]. Lorsque l’inflation est en moyenne plus élevée, les banques centrales ont une plus grande marge de manœuvre pour réduire leurs taux directeurs et ainsi stimuler l’économie en cas de choc déflationniste ou de récession [Blanchard et alii, 2010]. En définitive, le consensus est plutôt pour dire que l’inflation n’a guère d’effet négatif sur la croissance économique, du moins tant qu’elle reste à un chiffre. Plus largement, les économistes peinent à rendre compte d’importantes pertes en termes de bien-être [Nakamura et alii, 2018]. Par exemple, Robert Lucas (2000), pourtant grand défendeur de la stabilité des prix comme seul objectif de la politique monétaire, estimait qu’une baisse du taux d’inflation annuel de 10 % à 0 % apporte moins de bien-être qu'une hausse du revenu réel d’un pourcent.

La majorité des individus ne sont toutefois pas économistes et plusieurs travaux ont montré que l’inflation réduisait significativement leur bien-être. A partir des déclarations obtenues auprès de centaines de milliers d’Européens et d’Américains, Rafael Di Tella et alii (2001) ont mis en évidence une relation négative entre l’inflation et la satisfaction de vivre en faisant des comparaisons entre pays et dans le temps. Dans un travail ultérieur, Rafael Di Tella et alii (2003) estimaient que les Américains et les Européens devaient recevoir approximativement 70 dollars pour chaque hausse d’un point de pourcentage de l’inflation afin que leur satisfaction de vivre reste constante.

Dans la mesure où la lutte des banques centrales contre l’inflation est susceptible de déprimer l’activité économique et en conséquence d’augmenter le chômage, plusieurs travaux ont comparé l’impact respectif de l’inflation et du chômage sur le bien-être des individus. Di Tella et alii (2001) estimaient que les individus sont prêts à « arbitrer » entre une hausse d’un point de pourcentage du taux de chômage et une hausse de 1,7 point de pourcentage du taux d’inflation. En utilisant des données relatives aux populations européennes sur la période allant de 1975 à 2013, David Blanchflower et alii (2014) estiment quant à eux qu’une hausse du taux chômage réduit cinq fois plus la satisfaction de vie déclarée par les individus qu’une hausse équivalente du taux d’inflation.

Ces travaux montrent que l’inflation a des effets délétères sur le bien-être des individus. Reste à comprendre précisément pourquoi.

En s’appuyant sur des enquêtes menées auprès d’Allemands, d’Américains et de Brésiliens, Robert Shiller (1997) constatait que les individus craignent avant tout que l’inflation érode leur niveau de vie, dans la mesure où ils ne pensent pas que les salaires nominaux augmentent autant que les prix. Ils ont également le sentiment que l’inflation nuit au niveau de vie en déprimant la croissance économique, sans qu’ils n’évoquent d’enchaînements clairs pour l’expliquer. Les individus jugent que l’inflation est causée dans une certaine mesure par les comportements opportunistes de certains, mais ils croient aussi en la réciproque, que l’inflation offre aux individus opportunistes davantage de latitude pour améliorer leur sort au détriment de celui des autres. Beaucoup estiment que l’inflation favorise l’égoïsme, qu’elle est susceptible d’alimenter les troubles politiques et même qu’elle porte atteinte au prestige de la nation. En revanche, les répondants ne donnent guère d’importance aux « coûts en chaussures » ou « de menu » et ils n’évoquent absolument pas les effets de l’incertitude à propos de l’inflation future. Ainsi, les coûts de l’inflation que les individus évoquent à travers les enquêtes ne sont pas les mêmes que ceux habituellement mis en avant par les économistes. 

Afin de mieux comprendre les perceptions que les individus ont de l’inflation, Stefanie Stantcheva (2024) a récemment fait réaliser deux enquêtes auprès de ménages américains. En étudiant les réponses récoltées à travers celles-ci, elle retrouve plusieurs constats de Shiller, notamment le fait que les individus s’inquiètent avant tout des effets érosifs de l’inflation sur le pouvoir d’achat : ils croient souvent que les salaires augmentent bien plus lentement que les prix. Lorsqu’ils obtiennent une revalorisation de leur salaire, les individus ont davantage tendance à les attribuer à leur performance au travail et à leur avancement de carrière plutôt qu’ils n’y voient un ajustement à l’inflation. Ces perceptions tiennent notamment à la conviction que les employeurs ont un important pouvoir discrétionnaire sur la fixation des salaires et qu’ils en profitent pour freiner les revalorisations salariales et ainsi accroître leurs marges de profits.

Il n’est alors pas surprenant que Stantcheva constate que l’inflation nourrit un sentiment d’injustice. Elle observe notamment que les individus ont le sentiment que l’inflation exacerbe les inégalités de revenu, dans la mesure où ils croient que les salariés les mieux rémunérés voient leurs rémunérations augmenter bien plus rapidement que les revenus des autres individus lors des épisodes inflationnistes. 

En tout cas, la perception d’un effet érosif de l’inflation sur le pouvoir d’achat amène les individus à modifier significativement leurs habitudes de consommation. C’est en particulier le cas pour les plus modestes : ces derniers doivent souvent reporter leurs dépenses, réduire les quantités achetées et se reporter sur des produits de moindre qualité. Rares sont ceux qui déclarent avancer leurs dépenses dans l’anticipation des hausses futures des prix.

Contrairement aux économistes, la majorité des individus ne voient pas d’avantages à l’inflation. Rares sont ceux qui croient en un arbitrage entre inflation et chômage ou bien qui associent l’inflation à une accélération de la croissance économique. Au contraire, beaucoup estiment que l’inflation est associée à une détérioration de la croissance économique et de la situation sur le marché du travail, un constat que Monica Jain et alii (2022) ont aussi récemment tiré d’une enquête auprès de ménages canadiens. 

Shiller notait que l’inflation nuisait à la popularité des présidents en place et qu’elle apparaissait à la population comme un important problème national. Les enquêtes menées par Stantcheva montrent que, pour la population, la question de l’inflation est bien plus pressante que celles de la croissance économique, de l’emploi ou de la santé.

 

Références

AKERLOF, George A., William T. DICKENS & George L. PERRY (1996), « The macroeconomics of low Inflation », in Brookings Papers on Economic Activity, n° 1.

BLANCHARD, Olivier, Giovanni DELL’ARICCIA & Paolo MAURO (2010), « Rethinking macroeconomic policy », FMI, staff position note, n° SPN/10/03.

BLANCHFLOWER, David G., David N.F. BELL, Alberto MONTAGNOLI & Mirko MORO (2014), « The happiness trade‐off between unemployment and inflation », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 46.

DI TELLA, Rafael, Robert MACCULLOCH & Andrew J. OSWALD (2001), « Preferences over Inflation and Unemployment: Evidence from surveys of happiness », in American Economic Review, vol. 91, n° 1.

DI TELLA, Rafael, Robert MACCULLOCH & Andrew J. OSWALD (2003), « The macroeconomics of happiness », in The Review of Economics and Statistics, vol. 85, n° 4.

FREY, Bruno S., & Alois STUTZER (2002), « What can economists learn from happiness research? », in Journal of Economic Literature, vol. 40, n° 2.

LUCAS, Robert E., Jr. (2000), « Inflation and welfare », in Econometrica, vol. 68, n° 2.

NAKAMURA, Emi, Jón STEINSSON, Patrick SUN & Daniel VILLAR (2018), « The elusive costs of inflation: Price dispersion during the U.S. Great Inflation », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 133, n° 4.

PRATI, Alberto (2023), « The well-being cost of inflation inequalities », in The Review of Income and Wealth, vol. 70, n° 1.

SHILLER, Robert J. (1997), « Why do people dislike inflation? », in Christina Romer & David Romer (dir.), Reducing inflation: Motivation and strategy, University of Chicago Press.

STANTCHEVA, Stefanie (2024), « Why do we dislike inflation? », Brookings Papers on Economic Activity.

TOBIN, James (1972), « Inflation and unemployment », in American Economic Review, vol. 62, n° 1/2.

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25 mars 2024 1 25 /03 /mars /2024 17:10

Depuis une vingtaine d’années, de nombreux travaux, notamment ceux de la BRI [Borio et Lowe, 2002 ; Borio, 2012], ont mis en avant l’importance des facteurs financiers, en particulier du crédit, dans le cycle d’affaires. Moritz Schularick et Alan Taylor (2012) ont conclu que la croissance du crédit constitue un puissant indicateur avancé des crises financières, tandis qu’Oscar Jordà et alii (2013) ont observé que les récessions étaient plus sévères et les reprises plus lentes lorsque les expansions qui les précédaient étaient marquées par une forte hausse du crédit. Bref, une croissance excessive du crédit tend à augmenter le risque de crise financière et à aggraver les récessions, mais est-ce le cas de tous les crédits ? 

La crise financière de 2007 a fait braquer les projecteurs sur la dette des ménages. En effet, elle semble avoir joué un rôle clé aux Etats-Unis non seulement dans l’accumulation des déséquilibres qui ont conduit à la crise, mais aussi sur la dynamique macroéconomique une fois celle-ci déclenchée : dans les territoires où les emprunteurs les plus pauvres (les ménages catégorisés « subprime ») étaient présents de façon disproportionnée, la croissance du crédit avant la crise a été particulièrement forte et la hausse du nombre de défauts de paiement lors de la crise a été particulièrement forte [Mian et Sufi, 2009] ; pendant la Grande Récession, la chute de la consommation et de l’emploi a été amplifiée dans les comtés où les ménages s’étaient avant-crise le plus endettés [Mian et Sufi, 2010 ]

Plusieurs études ont montré que l’endettement des ménages joue plus largement un rôle clé dans l’ensemble des cycles macroéconomique et financier. Non seulement la croissance de la dette des ménages et du crédit immobilier augmente le risque qu’éclate une crise financière [Büyükkarabacak et Valev, 2010 ; Jordà et alii, 2015] et que le cycle d’affaires se retourne [Mian et alii, 2017], mais en outre elle tend aussi à aggraver la récession qui en résulte et à ralentir la reprise suite à celle-ci [Jordà et alii, 2016a]. Les prix de l’immobilier y jouent un rôle clé, dans la mesure où le logement est le principal actif pour lequel les ménages s’endettent et sur lequel leur dette est adossée. 

Les effets macroéconomiques de la dette des entreprises sont moins apparents dans la littérature empirique. En utilisant les données de 30 pays, Atif Mian et alii (2017) ont conclu que la dynamique de la dette des entreprises ne contribue pas au cycle macroéconomique comme le fait la dette des ménages et qu’elle n’a qu’un faible pouvoir prédictif pour la croissance subséquente du PIB. Oscar Jordà et alii (2022) concluent quant à eux que les booms du crédit des entreprises ne sont associés ni à une plus forte fragilité financière, ni à une plus lente reprise suite à une récession, sauf dans les pays qui ont des régimes de faillite des entreprises inefficaces.

Cela dit, Xavier Giroud et Holger Mueller (2015) jugent que l’endettement des entreprises a joué un rôle clé dans la propagation des chocs durant la Grande Récession aux Etats-Unis : les entreprises qui se sont le plus endettées à la veille de la crise ont connu une plus forte baisse de l’emploi lors de celle-ci que les autres entreprises, tandis que les comtés avec la plus grande part d’entreprises très endettées ont connu de plus fortes baisses de l’emploi lors de la crise que les autres comtés. Elargissant leur observation à un grand nombre de récessions américaines, Giroud et Mueller (2015) estiment que la hausse de l’endettement des entreprises augmente le risque de récession et ralentit le rythme de la reprise subséquente, et ce pas seulement dans le cas de la Grande Récession. Şebnem Kalemli-Özcan et alii (2022) ont quant à eux observé que les entreprises européennes qui étaient les plus endettées avant la Grande Récession ont été les plus susceptibles de réduire leur investissement lors de celle-ci et que cet endettement a contribué à expliquer une part significative de la perte d’investissement suite à la crise.

En s’appuyant sur une nouvelle base de donnée relatives à 11 économies avancées et émergentes au cours de la période allant de 1940 à 2014, Victoria Ivashina, Ṣebnem Kalemli-Özcan, Luc Laeven et Karsten Müller (2024) se sont davantage penchés sur le rôle de la dette des entreprises dans la stabilité financière et les fluctuations macroéconomiques. Leur échantillon est plus large que ceux des précédentes études ; il inclut 87 épisodes de crise financière systémique. Ils ont alors étudié les booms du crédit qui précèdent les crises financières en recourant à une approche d’étude d’événement et à des régressions prédictives. 

GRAPHIQUE 1  Variation du ratio crédit sur PIB autour d’une crise financière dans les pays développés (en %)

L’importance de la dette des entreprises dans l’instabilité financière et le cycle d’affaires

Ivashina et ses coauteurs notent que la dette des entreprises explique généralement les deux tiers de l’expansion du crédit agrégé les trois années précédant une crise financière (cf. graphiques 1 et 2). Une fois une crise financière en cours, l’effondrement du crédit se concentre entièrement dans le crédit aux entreprises. Ce dernier constitue alors la grande majorité des prêts non performants. La dynamique de la dette des entreprises contraste avec celle de la dette des ménages : cette dernière continue de croître relativement au PIB, même après une crise financière, et elle ne représente qu’une petite fraction des prêts non performants après la crise. A cet égard, la crise financière de 2007 aux Etats-Unis s’apparente à une anomalie, puisqu’au cours de celle-ci la majorité des prêts non performants concernaient la dette des ménages.

GRAPHIQUE 2  Variation du ratio crédit sur PIB autour d’une crise financière dans les pays émergents (en %)

L’importance de la dette des entreprises dans l’instabilité financière et le cycle d’affaires

Une expansion du crédit aux entreprises est associée à une plus grande probabilité qu’une crise financière éclate subséquemment. Ivashina et ses coauteurs estiment que les hausses de la dette des entreprises peuvent prédire tout autant, voire davantage, les crises financières que les hausses de la dette des ménages. En l’occurrence, elles sont particulièrement susceptibles de déclencher des périodes de détresses pour le secteur financier en détériorant les bilans des banques.

En outre, elles prédisent également la profondeur de la récession : après un boom de la dette des entreprises, la reprise suite à une crise financière est plus lente et marquée par un plus faible investissement et un plus faible emploi, en particulier lorsque la dette des entreprises est adossée à des collatéraux aux valeurs procycliques, en l’occurrence l’immobilier.

En définitive, malgré le fait que le développement du crédit ait entraîné une forte hausse de la dette des ménages depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale [Jordà et alii, 2016a ; Jordà et alii, 2016b], la dette des entreprises semble continuer de jouer un rôle clé dans le cycle d’affaires et les crises financières. Les autorités de supervision financière ne doivent donc pas se focaliser sur la seule dette des ménages et négliger la dette des entreprises.

 

Références

BORIO, Claudio (2012), « The financial cycle and macroeconomics: what have we learnt? », BRI, working paper, n° 395.

BORIO, Claudio, & Philip LOWE (2002), « Asset prices, financial and monetary stability: Exploring the nexus », BRI, working paper, n° 114.

BÜYÜKKARABACAK, Berrak, & Neven T. VALEV (2010), « The role of household and business credit in banking crises », in Journal of Banking & Finance, vol. 34, n° 6.

GIROUD, Xavier, & Holger M. MUELLER (2015), « Firm leverage and unemployment during the Great Recession », NBER, working paper, n° 21076.

GIROUD, Xavier, & Holger M. MUELLER (2021), « Firm leverage and employment dynamics », in Journal of Financial Economics, vol. 142, n° 3.

IVASHINA, Victoria, Ṣebnem KALEMLI-ÖZCAN, Luc LAEVEN & Karsten MÜLLER (2024), « Corporate debt, boom-bust cycles, and financial crises », NBER, working paper, n° 32225.

JORDÀ, Òscar, Martin KORNEJEW, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2022), « Zombies at large? Corporate debt overhang and the macroeconomy », in The Review of Financial Studies, vol. 35, 4561–4586.

JORDÀ, Oscar, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2013), « When credit bites back », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 45, n° 2.

JORDÀ, Oscar, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2015), « Betting the house », in Journal of International Economics, 96.

JORDÀ, Oscar, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2016a), « The great mortgaging: Housing finance, crises and business cycles », in Economic Policy, vol. 31, n° 85.

JORDÀ, Oscar, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2016b), « Macrofinancial history and the new business cycle facts », in NBER Macroeconomics Annual 2016, vol. 31.

KALEMLI-ÖZCAN, Şebnem, Luc LAEVEN & David MORENO (2022), « Debt overhang, rollover risk, and corporate investment: Evidence from the European crisis », in Journal of the European Economic, vol. 20, n° 6.

MIAN, Atif, & Amir SUFI (2009), « The consequences of mortgage credit expansion: Evidence from the U.S. mortgage default crisis », in Quarterly Journal of Economics, vol. 124, n° 4.

MIAN, Atif, & Amir SUFI (2010), « Household leverage and the Recession of 2007 to 2009 », in IMF Economic Review, vol. 58, n° 1.

MIAN, Atif, & Amir SUFI (2014), House of Debt: How They (and You) caused the Great Recession, and How We Can Prevent It from Happening Again, University of Chicago Press. 

MIAN, Atif R., Amir SUFI & Emil VERNER (2017), « Household debt and business cycles worldwide », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 132, n° 4.

SCHULARICK, Moritz H.P., & Alan M. TAYLOR (2012), « Credit booms gone bust: Monetary policy, leverage cycles, and financial crises: 1870–2008 », in American Economic Review, vol. 102, n° 2.

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22 février 2024 4 22 /02 /février /2024 14:56

Lorsque le territoire d’un pays est le théâtre d’une guerre, son économie bascule dans la récession. Le conflit s'apparente tout d'abord à un puissant choc d'offre. En effet, l'économie perd une partie de son stock de capital physique, notamment avec les destructions de logements et de sites de production, et une partie des ressources du secteur privé est réallouée au secteur défensif. Les disponibilités en main-d’œuvre diminuent avec les pertes en vie humaine, les mobilisations pour l’armée et l’émigration. L’activité économique privée risque également d’être pénalisée par un assèchement des financements disponibles et par la remontée de l’incertitude, qui entraînent une hausse des coûts de financement et découragent l’investissement. Enfin, la contraction de l’activité économique, donc des recettes fiscales, et la hausse des besoins en dépenses militaires détériorent les finances publiques.

Maxim Chupilkin et Zsoka Kóczán (2022) ont étudié près de 400 conflits, aussi bien des guerres civiles que des guerres interétatiques, qui ont éclaté ces deux derniers siècles. Ils ont recouru à la méthode du contrôle synthétique pour déterminer leurs répercussions économiques ; cette méthode avait d’ailleurs été développée par Abadie et Gardeazabal (2003) en utilisant le conflit au pays basque comme étude de cas. En l’occurrence, pour déterminer les répercussions économiques d’une guerre sur un pays donné, Chupilkin et Kóczán ont combiné les données relatives à des pays qui se comportaient pareillement à ce pays avant le début du conflit, mais qui n’ont ensuite pas été concernés par ce dernier ; ensuite, ils ont comparé l’évolution ultérieure de ce « pays » contrefactuel avec celle du pays en guerre. De cette façon, Chupilkin et Kóczán ont estimé qu’un pays qui connaît une guerre sur son territoire enregistre une perte de PIB par tête de 7 % à la fin du conflit. En outre, ils notent que les perdants et les pays qui ont été initialement attaqués tendent à subir de plus fortes chutes de leur PIB par tête que les gagnants et les pays qui ont déclaré la guerre.

GRAPHIQUE 1  Effets d’une guerre sur le PIB et l’inflation

Les conséquences économiques de la guerre

A partir de données relatives à 60 pays pour une période allant de 1870 à 2022, Jonathan Federle, André Meier, Gernot Müller, Wili Mutschler et Moritz Schularick (2024) ont analysé les répercussions économiques des guerres interétatiques provoquant la mort d’au moins 10.000 personnes. Ces conflits entraînent une chute immédiate du PIB. Cinq ans après le début du conflit, le PIB est en général inférieur de 30 % au niveau qu’il aurait atteint si la guerre n’avait pas eu lieu. La guerre entraîne également une hausse forte et durable de l’inflation : elle augmente de 15 points de pourcentage au cours de la première année du conflit, puis elle reste ensuite à un niveau élevé. Ainsi, une guerre s’apparente bien à un puissant choc d’offre négatif. 

GRAPHIQUE 2  Effets d’une guerre sur le PIB et l’inflation des pays non belligérants

Les conséquences économiques de la guerre

Les dommages économiques occasionnés par un conflit ne sont pas supportés par les seuls pays dans lesquels il se déroule. Tout d'abord, la guerre exerce de larges effets négatifs sur les pays qui leur sont proches géographiquement, notamment en raison de leurs liens commerciaux. D’après les estimations de Federle et alii, ceux-ci voient leur production chuter de 10 % au cours des cinq années suivantes et leur inflation augmenter de 5 points de pourcentage en moyenne. En revanche, la guerre a un effet nul, voire légèrement positif, pour les pays très éloignés. Ainsi, les dommages économiques que subit un pays non belligérant diminuent avec la distance géographique qui le sépare du pays théâtre d’une guerre et ils augmentent avec le degré d’intégration de leurs relations commerciales (cf. graphique 2).

GRAPHIQUE 3  Perte en PIB occasionnée par l'invasion russe de l'Ukraine

Les conséquences économiques de la guerre

En utilisant les régularités historiques, Federle et ses coauteurs ont estimé les coûts économiques de l’invasion russe de l’Ukraine. Ils s’attendent à une chute cumulée de 110 milliards d’euros du PIB ukrainien jusqu’à 2026 et une destruction du stock de capital physique de plus de 879 milliards d’euros. Le coût de ce conflit pour les pays non belligérants sera également substantiel : d’ici 2026, la perte en PIB s’élèverait à environ 231 milliards d’euros pour l’économie mondiale (la Russie et l’Ukraine exclus), à 65 milliards d’euros pour l’ensemble de l’Union européenne, à 16 milliards d’euros pour l’Allemagne et à 11 milliards d’euros pour la France plus spécifiquement. 

Les répercussions économiques d’une guerre ne se manifestent pas seulement le temps du conflit. Ce dernier a des répercussions durables sur les économies. Valerie Cerra et Sweta Chaman Saxena (2008) montrent que les récessions provoquées par une guerre sont certes suivies par un rebond de la production, mais celui-ci est incomplet, si bien que la production ne revient pas sur la trajectoire qu’elle suivait avant le conflit. Chupilkin et Kóczán (2022) observent notamment que, même si le revenu par tête rebondit et la productivité globale des facteurs retourne au bout de cinq ans au niveau qu’elle atteignait à la veille du conflit, la main-d’œuvre et le stock de capital physique restent durablement déprimés. Dans l’immédiat, les disponibilités en main-d’œuvre restent réduites en raison des pertes humaines et de l’émigration ; à plus long terme, elles seront contraintes par la chute de la natalité enregistrée lors du conflit. Quant au capital physique, aux infrastructures, leur reconstruction peut certes stimuler la croissance à court terme et contribuer à moderniser l’économie, mais elle peut prendre plusieurs décennies avant que le stock de capital retrouve son niveau initial. En outre, Chupilkin et Kóczán notent que ces effets sont plus durables dans le cas des guerres civiles que dans le cas des guerres interétatiques, dans la mesure où les premières tendent à durer plus longtemps et à avoir moins de chances d’être résolues.

Au fil de ses travaux, Robert Barro a conclu que les pandémies dépriment plus durablement la croissance que les guerres : les premières affectent essentiellement le stock de capital humain et les secondes détruisent essentiellement le stock de capital physique, mais, comme l’accumulation de capital humain dépend du stock de capital humain déjà existant, le stock de capital humain se reconstitue selon lui plus difficilement que le stock de capital physique. Mais ce raisonnement tend à négliger le fait que les conflits ne sont pas sans détruire une partie du stock de capital humain et freiner son accumulation.

Plusieurs travaux ont en effet montré les effets particulièrement négatifs et durables que les guerres ont eu sur l’éducation et la santé, physique et mentale, des enfants, notamment en raison des perturbations de la scolarité, des difficultés d’alimentation et des traumatismes qu'elles provoquent [Justino, 2011 ; Brück et alii, 2022 ; Angrist et alii, 2022 ; Tekin et alii, 2022]. Par exemple, Andrea Ichino et Rudolf Winter‐Ebmer (2011) ont étudié les effets que la Seconde Guerre mondiale a pu avoir sur les enfants dont elle a perturbé la scolarité. En l’occurrence, ils ont comparé la trajectoire des Autrichiens et des Allemands qui avaient dix ans lors du conflit et qui avaient en conséquence reçu moins d’éducation avec la trajectoire des personnes qui appartenaient aux mêmes cohortes, mais qui résidaient en Suisse et en Suède, deux pays restés extérieurs au conflit. Ichino et Winter‐Ebmer observent un effet particulièrement durable sur les premières : quatre décennies après le conflit, elles accusaient encore une perte de revenus significative. En étudiant également les effets de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de la guerre du Vietnam, Mevlude Akbulut-Yuksel (2022) note que les effets sur l’éducation et la santé sont plus prononcés pour les filles et les enfants des familles les plus modestes.

La guerre, une fois terminée, peut avoir certains effets positifs sur la productivité globale des facteurs. C’est par exemple le cas si les technologies développées à des fins militaires (à l’instar de l’aviation, de la chimie, de l’énergie nucléaire et de l'informatique lors des guerres mondiales) sont mobilisables à des fins civiles [Ruttan, 2006 ; Gross et Sampat, 2023] ou bien si la recherche-développement publique stimule la recherche-développement privée [Moretti et alii, 2019]. Mais ce n’est pas systématiquement le cas. En étudiant l’impact des guerres prolongées qui ont émaillé l’Amérique latine ces derniers siècles, Jakob Madsen et Miethy Zaman (2023) constatent que la forte hausse des dépenses militaires a eu tendance à évincer les investissements dans l’éducation et la recherche-développement. Une fois que les dépenses militaires ont commencé à diminuer, il fallut plusieurs décennies pour que l’investissement en éducation et en recherche-développement se redresse. Madsen et Zaman en concluent que ces guerres ont certainement contribué à retarder le décollage de la croissance dans les pays latino-américains. 

 

Références

ABADIE, Alberto, & Javier GARDEAZABAL (2003), « The economic costs of conflict: A case study of the Basque country », in American Economic Review, vol. 93, n° 1.

AKBULUT-YUKSEL, Mevlude (2022), « Unaccounted long-term health cost of wars on wartime children », VoxEU.org, 10 mai.

ANGRIST, Noam, Simeon DJANKOV, Pinelopi GOLDBERG & Harry Anthony PATRINOS (2022), « The loss of human capital in Ukraine », VoxEU.org, 27 avril.

ARTUC, Erhan, Nicolas GOMEZ-PARRA & Harun ONDER (2022), « The true cost of war », Banque mondiale, policy research working paper, n° 10217.

BRÜCK, Tilman, Michele DI MAIO & Sami MIAARI (2022), « Learning the hard way: The effect of conflict on education », VoxEU.org, 19 avril.

CERRA, Valerie, & Sweta Chaman SAXENA (2008), « Growth dynamics: The myth of economic recovery », in American Economic Review, vol. 98, n° 1.

CHUPILKIN, Maxim, & Zsóka KÓCZÁN (2022), « The economic consequences of war: Estimates using synthetic controls », EBRD, working paper, n° 271.

FEDERLE, Jonathan, André MEIER, Gernot MÜLLER, Wili MUTSCHLER & Moritz SCHULARICK (2024), « The price of war », CEPR, discussion paper, n° 18834.

GROSS, Daniel P., & Bhaven N. SAMPAT (2023), « The World War II crisis innovation model: What was it, and where does it apply? », in Research Policy, vol. 52., n° 9.

ICHINO, Andrea, & Rudolf WINTER‐EBMER (2004), « The long‐run educational cost of World War II », in Journal of Labor Economics, vol. 22, n° 1.

JUSTINO, Patricia (2011), « Violent conflict and human capital accumulation », Institute of Development Studies, working paper, n° 379.

MADSEN, Jakob B., & Miethy ZAMAN (2023), « Wars, education and economic development », CAMA, working paper, n° 22/2023.

MORETTI, Enrico, Claudia STEINWENDER & John VAN REENEN (2019), « The intellectual spoils of war? Defense R&D, productivity and international spillovers », NBER, working paper, n° 26483.

RUTTAN, Vernon Wesley (2006), Is War Necessary for Economic Growth? Military Procurement and Technology Development, Oxford University Press. 

TEKIN, Erdal, Belgi TURAN & Mevlude AKBULUT-YUKSEL (2022), « Wartime children and long-term mental health », VoxEU.org, 18 octobre.

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