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12 décembre 2024 4 12 /12 /décembre /2024 10:00

Il y a un mois, les républicains gagnaient les élections américaines. Ils n’ont pas seulement gagné la présidence ; ils ont également pris le contrôle du Sénat et de la Chambre des Représentants. Très rapidement, beaucoup ont jugé que la poussée inflationniste que les Etats-Unis ont connue dans le sillage de la pandémie avait été fatale pour les démocrates : à la veille de l’élection, 41 % des Américains estimaient que l’inflation constituait un problème clé, or les électeurs pour lesquels l’inflation était une inquiétude de premier plan ont été davantage enclins à soutenir Donald Trump plutôt que Kamala Harris. 

Mais le cas américain n’est pas isolé. Comme le notait John Burns-Murdoch (2024) dans les pages du Financial Times, tous les partis au pouvoir dans les pays développés ont perdu des voix lors de toutes les élections nationales qui se sont déroulées en 2024, ce qui est sans précédent depuis 120 années d’archives (cf. graphique 1). En France, les rangs des députés macronistes se sont réduits suite aux législatives ; au Royaume-Uni, les conservateurs ont laissé la place aux travaillistes à la tête de l’Etat, etc. Pour Burns-Murdoch, comme pour d’autres commentateurs, cette vague de difficultés électorales pour les partis au pouvoir est à relier à la poussée inflationniste : les électeurs ont rendu les gouvernements responsables de la hausse de l’inflation et les ont punis dans les urnes. En outre, les partis populistes et les extrêmes ont gagné des voix : c’est le cas du RN en France, de l’AfD en Allemagne, de Reform UK au Royaume-Uni, etc. 

GRAPHIQUE 1  Variation de la part des suffrages obtenus par le parti au pouvoir lors des élections au pouvoir (en points de pourcentage)

Les conséquences électorales de l'inflation

Source : Burns-Murdoch (2024)

En s’appuyant sur une enquête réalisée auprès d’Américains, Alberto Binetti et alii (2024) se sont précisément penchés sur les perceptions que les individus ont de l’inflation. Les réponses qu’ils ont obtenues et étudiées montraient que les individus ont une vision purement négative de l’inflation : ils estiment que celle-ci n’a que des coûts, qu’elle ne présente aucun avantage. A leurs yeux, elle a surtout pour conséquence de complexifier les décisions prises au quotidien au sein des ménages. En outre, ils considèrent que l’inflation est injuste, d’une part, comme le note Stefanie Stantcheva (2024), parce qu’elle est perçue (en particulier parmi les sympathisants du parti démocrate) comme pénalisant de façon disproportionnée les plus modestes et creusant ainsi les inégalités et, d’autre part, parce qu’elle est souvent perçue comme résultant du comportement opportuniste des entreprises. Mais c’est surtout l’action du gouvernement en place (en l’occurrence celle de l’administration démocrate) qui est perçue comme une cause de l’inflation, en particulier parmi les sympathisants du parti républicain. Binetti et ses coauteurs notent qu’une hausse donnée du taux d’inflation apparaît deux fois plus douloureuse pour les individus qu’une hausse du taux de chômage de la même ampleur (une observation qui va toutefois à l’encontre de celles réalisées par Rafael Di Tella et alii [2001] et par David Blanchflower et alii [2014]).

Plusieurs travaux ont montré qu’une forte inflation érodait les performances des partis au pouvoir. La plupart d’entre eux se sont contentés d’observer les effets de l’inflation observée. Dans une ancienne étude, Harvey Palmer et Guy Whitten (1999) avaient étudié comment l’inflation et la croissance surprises affectaient les performances électorales des partis au pouvoir dans une vingtaine de pays industrialisés. En définissant l’inflation surprise comme la différence entre l’inflation courante et l’inflation moyenne, ils avaient relevé une relation négative entre celle-ci et les performances électorales des gouvernements en place ; inversement, ils relevaient une relation positive entre la croissance surprise (qu’ils définissaient comme une croissance supérieure à la moyenne) et les performances des gouvernements en place.

Jonathan Federle, Cathrin Mohr et Moritz Schularick (2024) ont étudié les conséquences politiques des inflations surprises. Ils se sont demandé dans quelle mesure les variations de l’inflation non anticipées affectaient les votes en faveur des extrêmes et des partis populistes. Ils ont étudié un échantillon de 365 élections qui se sont tenues dans 18 pays développés depuis 1948. Quant aux données relatives aux inflations surprises, ils se sont appuyés sur celles collectées par Kim et alii (2024).

GRAPHIQUE 2  Variation des parts de suffrages des extrêmes et des partis populistes

Les conséquences électorales de l'inflation

 

Source : Federle et alii (2024)

Les inflations surprises sont régulièrement suivies par une hausse significative des parts de suffrages en faveurs des partis extrémistes, anti-système et populistes (cf. graphique 2). En l’occurrence, Federle et ses coauteurs estiment qu’une hausse non anticipée de 10 points de pourcentage de l’inflation entraîne une hausse de 15 %, soit de 1,7 point de pourcentage, de leur part dans les suffrages lors des élections générales suivantes, même une fois contrôlés les effets de l’inflation globale. Cet effet est légèrement supérieur à celui qui est observé suite à une crise financière [Funke et alii, 2016]. A l’inverse, une croissance plus forte qu’anticipé est associée à une baisse des parts de suffrages recueillis par les extrêmes.

Federle et ses coauteurs se sont alors tournés vers les possibles mécanismes sous-jacents. L’effet est deux fois plus prononcé lorsque l’inflation surprise est accompagnée d’une baisse des salaires réels ; il est beaucoup plus effacé lorsque l’inflation surprise n’affecte pas les salaires réels. Federle et ses coauteurs notent également que le nombre de manifestations et de grèves augmente après une inflation surprise lorsque celle-ci s’accompagne d’une plus faible croissance des salaires réels. 

 

Références

BINETTI, Alberto, Francesco NUZZI & Stefanie STANTCHEVA (2024), « People's understanding of inflation », NBER, working paper, n° 32497. 

BLANCHFLOWER, David G., David N.F. BELL, Alberto MONTAGNOLI & Mirko MORO (2014), « The happiness trade‐off between unemployment and inflation », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 46.

BURN-MURDOCH, John (2024), « Democrats join 2024’s graveyard of incumbents », in Financial Times, 7 novembre.

COPELOVITCH, Mark, & Michael WAGNER (2024), « The anti-incumbent wave is real. But it’s not (really) about inflation », in Econbrowser (blog), 18 novembre.

DI TELLA, Rafael, Robert MACCULLOCH & Andrew J. OSWALD (2001), « Preferences over Inflation and Unemployment: Evidence from surveys of happiness », in American Economic Review, vol. 91, n° 1.  

FEDERLE, Jonathan, Cathrin MOHR & Moritz SCHULARICK (2024), « Inflation surprises and election outcomes », CEPR, discussion paper, n° 19741.

FUNKE, Manuel, Moritz SCHULARICK & Christoph TREBESCH (2015), « Going to extremes: Politics after financial crisis, 1870-2014 », in European Economic Review, vol. 88.

KIM, Chi Hyun, Lorenzo RANALDI & Moritz SCHULARICK (2024), « Inflation surprises and asset returns: A macrohistory perspective », document de travail.

PALMER, Harvey D., & Guy D. WHITTEN (1999), « The electoral impact of unexpected inflation and economic growth », in British Journal of Political Science, vol. 29, n° 4.

STANTCHEVA, Stefanie (2024), « Why do we dislike inflation? », Brookings Papers on Economic Activity.

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2 novembre 2024 6 02 /11 /novembre /2024 15:40

La notion de pouvoir joue un rôle important dans les sciences sociales. Elle joue un rôle clé en sociologie (notamment dans les travaux de Max Weber et de Pierre Bourdieu) où elle est notamment associée à la notion de domination, en philosophie (notamment dans les travaux de Michel Foucault) où elle est notamment associée à la notion d’aliénation, en science politique, etc. Elle semble en revanche avoir un rôle limité, voire être tout simplement absente, en science économique. Plus exactement, elle semble y avoir disparu avec l’essor du marginalisme à la fin du dix-neuvième siècle, puis celle de la « révolution formaliste » au milieu du vingtième siècle, qui ont conduit à la domination du paradigme néoclassique en science économique [Palermo, 2014 ; Ozanne, 2016 ; Kurz, 2018].

En effet, dans le monde néoclassique, en particulier dans sa version walrasienne, le pouvoir semble entièrement dissous : il n’y règne que la liberté, l’égalité et l’indifférence. L’échange est pleinement volontaire : aucun offreur, aucun demandeur ne procède à un échange sans avoir consenti à le réaliser. Les conditions de concurrence pure et parfaite assurent aux compétiteurs une impartialité, une égalité de traitement. Dès lors qu’elles sont respectées, en premier lieu celle d’atomicité, les agents apparaissent comme de simples preneurs de prix (price-takers), si bien qu’aucun n’est à même de le manipuler. Le prix n’est pas perçu comme résultant d’un rapport de force entre offreurs et demandeurs ; il résulte certes du jeu de l’offre et de la demande, mais celles-ci sont considérées comme des forces anonymes et aveugles. Dans ce monde où il n’y a pas de véritable production, mais seulement des échanges, les agents économiques ne sont que des atomes égoïstes, s’ignorant mutuellement, se contentant de réagir aux variations des prix : ils n’ont pas de relation entre eux, mais seulement des relations avec les biens. Cette logique a peut-être atteint son point d’orgue avec les modèles à agent représentatif : comment une relation de pouvoir peut-elle émerger lorsqu’il n’y a plus qu’un seul individu, qu’un seul Robinson sur son île ?

Dans un nouveau document de travail, Alexandre Chirat et Ulysse Lojkine (2024) rappellent que si le paradigme néoclassique reste dominant en science économique, il n’est pas pour autant unique. D’autres paradigmes se maintiennent et donnent un rôle clé au pouvoir politique. En fait, l’usage même de la notion de pouvoir semble contribuer à tracer une ligne de démarcation entre l'orthodoxie (néoclassique) et les courants hétérodoxes. Mais surtout, Chirat et Lojkine montrent que le paradigme néoclassique n’a pas totalement écarté le pouvoir de son analyse.

Se restreignant à la notion du pouvoir économique dans une économie de marché capitaliste, les deux chercheurs ont étudié l’usage du concept de pouvoir dans les grandes écoles de pensée économique du vingtième siècle, à savoir l’école néoclassique, l’institutionnalisme et le marxisme. Ils ont proposé une typologie pour comparer comment ces trois écoles conçoivent le pouvoir économique. En l’occurrence, le pouvoir peut être explicite (en passant par exemple via des ordres) ou implicite ; personnel (s’il est exercé par un individu ou une entité pleinement identifiable) ou impersonnel ; unilatéral (lorsqu’un seul agent exerce un pouvoir sur un autre) ou multilatéral (lorsqu’il y a une forme d’équilibre des pouvoirs entre une multitude d’agents).

Dans le paradigme marxiste, le pouvoir économique apparaît à deux niveaux : le pouvoir hiérarchique au sein de l’entreprise et la dépendance salariale sur le marché du travail. Pour reprendre la typologie de Chirat et Lojkine, le pouvoir hiérarchique qui s’exerce au sein d’une société (qualifié de « despotisme » par Marx) est explicite (stipulé par des règles et les ordres donnés par les supérieurs à leurs subordonnés), unilatéral (les capitalistes l’exerçant sur les dirigeants et ces derniers l’exerçant sur les autres travailleurs) et personnel. Quant à la dépendance du salariat, elle renvoie à la dépendance vis-à-vis du revenu : les prolétaires n’ont pas d’autre moyen de subsistance que de vendre leur force de travail, en l’occurrence à un capitaliste, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se soumettre au despotisme évoqué ci-dessus. La liberté formelle du salarié est illusoire : elle dissimule une servitude volontaire, consentie. La dépendance salariale est une forme de pouvoir unilatérale, mais implicite et impersonnelle : le marché agit comme un « voile » de pouvoir.

Le paradigme institutionnaliste est bien plus hétérogène que le paradigme marxiste, mais le concept de pouvoir y joue bien un rôle clé. Les institutionnalistes ont étudié les rapports de force qui existent non seulement entre les organisations, mais également en leur sein. Les entreprises disposent d’un pouvoir de marché : elles ont une certaine latitude pour façonner leur environnement de façon à faire face à l’incertitude. Elles n’interagissent pas seulement avec leurs rivales et leurs acheteurs ; elles interagissent également avec les syndicats, les pouvoirs publics, les institutions financières, etc. C’est par exemple le cas sur le marché du travail : alors que les néoclassiques tendaient à considérer les syndicats, les règles de négociation collective et les réglementations publiques comme des facteurs ayant une influence résiduelle sur le salaire, les institutionnalistes historiques leur prêtaient au contraire une influence décisive. Dans le cadre institutionnaliste, la relation de pouvoir, conçu comme un véritable pouvoir de négociation, est multilatérale. Et elle risque d’être asymétrique, comme dans le cas du marché du travail, où les travailleurs subissent l’autoritarisme au sein de l’entreprise et une insécurité économique. Craignant qu’une relation trop asymétrique n’entre en conflit avec les valeurs de la démocratie, les institutionnalistes (qui ne prétendent pas évacuer toute démarche normative dans leur économie, contrairement aux néoclassiques) préconisent un certain équilibre des pouvoirs entre les agents économiques.

Enfin, concernant le paradigme néoclassique, Chirat et Lojkine estiment qu’il n’est pas dénué d’une conception du pouvoir économique. Une telle conception y est présente, quoique de façon implicite. Cette notion est tout d’abord liée à celle du « pouvoir de marché », particulièrement manifeste dans le cas du monopole, où un unique offreur contrôle l’entièreté de l’offre, si bien que l’on parle dans ce cas plus précisément de « pouvoir de monopole. Les néoclassiques ne se sont pas focalisés sur la seule situation de concurrence pure et parfaite : depuis les travaux d’Edward Chamberlin (1933) et de Joan Robinson (1933), ils ont étudié un large éventail de situations intermédiaires entre les deux extrêmes que sont la situation de concurrence pure et parfaite et celle du monopole. Le concept de pouvoir de monopole a pour contrepartie celui de « discipline de marché », qui désigne l’engagement mutuel entre une multitude d’agents en concurrence les uns avec les autres. Alors que le pouvoir de monopole est explicite, unilatéral et personnel, la discipline de marché est implicite, multilatérale et impersonnelle : ce n’est pas un agent, mais le marché, qui impose le prix. C’est la seule véritable forme de pouvoir que reconnaissent les néoclassiques et elle a la particularité d’être inhérente aux relations marchandes. Mais une autre forme de pouvoir sous-tend implicitement leurs modélisations : la souveraineté du consommateur [Penz, 1987]. En effet, dès lors que la discipline de marché écrase le pouvoir de marché des producteurs, les consommateurs exercent leur pouvoir sur la production : leurs préférences déterminent en définitive les prix et les quantités allouées… mais néanmoins sous une contrainte, celle des disponibilités en ressources naturelles et en technologies. Leur pouvoir est certes impersonnel, mais il est unilatéral : il opère dans la seule direction des producteurs. 

Chirat et Lojkine estiment que ces différentes conceptions du pouvoir ont façonné les grands débats qui ont opposé néoclassiques, institutionnalistes et marxistes des années 1930 aux années 1970. C’est notamment le cas des débats autour du marché du travail. Aux yeux des néoclassiques, en concurrence pure et parfaite, la discipline de marché écrase toute asymétrie entre employeur et salarié. Les radicaux (qui s’inspirent des marxistes et des institutionnalistes) rejeté une telle conception. Par exemple, Stephen Marglin (1974) a interprété le passage du système productif à celui d’usines comme une stratégie délibérée de la classe capitaliste pour renforcer sa domination sur les salariés. Dans le cadre néoclassique, les contraintes qui s’exercent sur les choix découlent, non pas des relations de pouvoir, mais des technologies : en l’occurrence, la discipline de marché imposerait la technologie qui répond le mieux aux préférences des consommateurs. Mais pour Marglin, ce sont les capitalistes qui choisissent la technologie et en l’occurrence ils en choisissent une qui leur permet de mieux contrôler les travailleurs. 

Un autre débat a porté sur la question de savoir qui contrôle les entreprises et donc de savoir quels sont les objectifs que celles-ci poursuivent. Pour les néoclassiques, les entreprises cherchent à maximiser leurs profits. Lorsqu’ils cessent de considérer les entreprises comme une boîte noire, ils les voient comme répondant aux intérêts de leurs propriétaires, si bien qu'ils rejoignent finalement les marxistes [Baran et Sweezy, 1966]. Cette idée est contestée par les institutionnalistes (Berle, Means, Galbraith...). A leurs yeux, le contrôle de l’entreprise est exercé par un large groupe de personnes occupant diverses fonctions en son sein, en premier lieu les dirigeants (managers) ; c’est notamment l’idée de « technostructure » de John Kenneth Galbraith (1967). L’entreprise ne cherche alors pas nécessairement à maximiser le profit : elle peut par exemple chercher à maximiser son chiffre d’affaires… ou bien chercher à ne rien maximiser, dans la mesure où elle fait preuve de rationalité limitée [Simon, 1962 ; Cyert et March, 1963]. »

Un autre débat a porté sur la souveraineté du consommateur. Les néoclassiques estiment que « dans une économie de marché concurrentielle, le pouvoir d’allocation des ressources est exercé unilatéralement, explicitement et impersonnellement par les consommateurs sur les producteurs ». Cette idée a été partagée aussi bien par l’école autrichienne (von Mises, Hayek) que par les socialistes de marché (Lange, Lerner). Elle a en revanche été contestée par les institutionnalistes (Veblen, Galbraith avec son concept de « filière inversée »), les marxistes et les radicaux (Dobb, Gintis, Baran et Sweezy…) et même des néoclassiques qui se sont particulièrement intéressés à la concurrence imparfaite (Chamberlin). A leurs yeux, les préférences des consommateurs sont notamment influencées, aiguillonnées par les entreprises, en particulier les plus grosses, par exemple à travers la publicité. 

A partir des années 1970, les frontières entre les trois grands paradigmes se sont déplacées et ont perdu de leur netteté. Les trois débats évoqués ci-dessus ont notamment contribué à modifier leur conception du pouvoir. Le paradigme néoclassique a renouvelé sa théorie de l’entreprise et enrichi sa théorie du pouvoir de marché. Selon Chirat et Lojkine, l’incapacité de la théorie walrasienne à capturer d’importantes formes de pouvoir économique a contribué à la reconstruction de la théorie néoclassique sur la base de la théorie des jeux.

 

Références

BARAN, Paul A., Paul M. & SWEEZY (1966), Monopoly Capital, Monthly Review Press. Traduction française, Le Capital monopoliste, un essai sur la société industrielle américaine.

BERLE, Adolf A. (1954), The 20th Century Capitalist Revolution, Harcourt, Brace. 

BERLE, Adolf A. & Gardiner C. MEANS (1932), The Modern Corporation and Private Property, Transaction Publishers.

CHAMBERLIN, Edward H. (1933), The Theory of Monopolistic Competition, Harvard University Press.

CHIRAT, Alexandre, & Ulysse LOJKINE (2024), « Three views on economic power », EconomiX, document de travail, n° 2024-31.

CYERT, Richard M., & James G. MARCH (1963), A Behavioral Theory of the Firm, Prentice Hall.

DOBB, Maurice (1933), « Economic theory and the problems of a socialist economy », in The Economic Journal, vol. 43, n° 172.

DOBB, Maurice (1935), « Economic theory and socialist economy: A reply », in The Review of Economic Studies, vol. 2, n° 2.

GALBRAITH, John Kenneth (1967), The New Industrial State, Houghton Mifflin. Traduction française, Le Nouvel Etat industriel

KURZ, Heinz D. (2018), « Power–the bête noire in much of modern economics », Artha Vijnana, vol. 60, n° 4.

MARGLIN, Stephen A. (1974), « What do bosses do? », in Review of Radical Political Economy, vol. 6.

MEANS, Gardiner C. (1962), The Corporate Revolution in America, Crowell-Collier Press.

OZANNE, Adam (2016), Power and Neoclassical Economics: A return to political economy in the teaching of economics.

PALERMO, Giulio (2014), « The economic debate on power: a Marxist critique », in Journal of Economic Methodology, vol. 21, n° 2.

PENZ, G. Peter (1987), Consumer Sovereignty and Human Interests, Cambridge University Press.

ROBINSON, Joan (1933), The Economies of Imperfect Competition

SIMON, Herbert A. (1962), « New developments in the theory of the firm », in The American Economic Review, vol. 52, n° 2.

VEBLEN, Thorstein B. (1923), Absentee Ownership and Business Enterprise in Recent Times: The Case of America, B.W. Huebsch.

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6 octobre 2024 7 06 /10 /octobre /2024 15:06

Les mesures de discrimination positive sont apparues il y a un demi-siècle : elles instaurant un traitement inégal des individus en vue de réduire les inégalités. Aux Etats-Unis, des politiques de discrimination positive (sous le nom d’« affirmative action ») ont été adoptées à partir des années 1960 sous l’action de l’administration Kennedy et surtout de l’administration Johnson pour améliorer la situation des noirs et des hispaniques et ainsi réduire les inégalités ethno-raciales. A partir des années 1970, des mesures ont été adoptées pour faciliter l’accès des minorités sous-représentées aux études supérieures, notamment les universités, en instaurant des quotas s’appuyant sur des critères ethno-raciaux.

Les Etats-Unis ne sont pas le premier pays à avoir adopté des politiques de discrimination positive, notamment dans l’accès à l’éducation [Behaghel et alii, 2023]. L’Inde, marquée par le système de castes, est le premier pays à avoir adopté de telles mesures, notamment en faveur des Dalits et des populations aborigènes. Le Brésil, marqué par l’héritage de l’esclavage, a également adopté d’importantes mesures de discrimination positive, notamment pour faciliter l’accès des noirs et des métis aux universités fédérales. En France, des mesures de discrimination positive dans l’accès à l’enseignement supérieur ont également été adoptées, notamment dans l’accès à Sciences Po à partir de 2021 et sur la plateforme Parcoursup à partir de 2018, mais, contrairement aux pays cités ci-dessus, ces mesures ont été adoptées selon des critères socio-économiques et territoriaux, et non des critères ethniques.

Les mesures de discrimination positive ont été contestées aux Etats-Unis dès les années 1970, notamment en justice, par des personnes issues de catégories non ciblées, en particulier celles issues de la population (majoritaire) blanche et de la minorité asiatique, jugeant qu’elles nuisent à leur accès aux études universitaires et ainsi à leur trajectoire professionnelle. Suite à la tenue d’un référendum d’initiative populaire (sur la « Proposition 209 »), la Californie met fin en 1996 à l’affirmative action dans les universités publiques. Dans les décennies qui ont suivi, une dizaine d’Etats ont également supprimé la prise en compte de l’appartenance ethnique comme critère d’accès dans les procédures d’admission à leurs universités. En 2020, un nouveau référendum est organisé en Californie pour éventuellement réinstaurer l’affirmative action ; cette proposition est rejetée. En 2023, la Cour suprême a déclaré la discrimination positive inconstitutionnelle. 

Les politiques de discrimination politique ont clairement permis d’accroître la représentation à l’université des catégories ciblées ; réciproquement son abolition dans certains Etats a été suivie par une chute de la proportion de noirs et d’hispaniques parmi les étudiants à l’université [Hinrichs, 2012]. L’une des questions est de savoir si cette mesure de discrimination positive est bénéfique aux catégories ciblées, notamment en ce qui concerne leur situation sur le marché du travail et donc, réciproquement, si son retrait nuit à leur situation. Une autre question est de savoir dans quelle mesure la discrimination positive nuit aux populations non ciblées. Elles ont été particulièrement été étudiées en économie de l’éducation et elles rejoignent le débat plus général quant à savoir s’il y a un arbitrage entre égalité et efficacité. Par la suite, je vais surtout me concentrer sur la première. 

Richard Sander (2004), professeur de droit à l’Université de Californie (Los Angeles), a suggéré que la discrimination positive pouvait se révéler contreproductive en creusant les inégalités. En l’occurrence, il a avancé l’hypothèse selon laquelle la discrimination positive pourrait nuire aux populations visées en les faisant accéder à des formations dont le niveau d’exigence est trop élevé par rapport à leur niveau et en les détournant ainsi des formations dans lesquelles ils ont de bien meilleures chances de réussir : c’est la théorie du « mésappariement » (mismatch). C’est ce qu’il conclu en observant les chances des noirs de réussir l’examen du barreau. Ainsi, il suggère que les noirs auraient de meilleures chances de devenir avocats en l’absence de l’affirmative action.  

La théorie du mismatch est loin d’avoir été validée par les études empiriques. Dans le cas des Etats-Unis, Zachary Bleemer (2022) a étudié les effets de l’abolition de l’affirmative action en Californie. Il observe que celle-ci a conduit à une baisse des effectifs des étudiants des minorités sous-représentées dans les universités les plus prestigieuses et une hausse de leurs effectifs dans les universités moins prestigieuses. Si l’hypothèse de Sander était juste, cette réorientation aurait dû se traduire par une meilleure réussite scolaire des minorités sous-représentées et une amélioration de leur situation sur le marché du travail. Or, Bleemer observe l’inverse : leurs chances d’obtention d’un diplôme universitaire et leurs rémunérations ont baissé. Il note que l’affirmative action a pu détériorer la situation de certains blancs et asiatiques, mais il estime que ces coûts sont moindres que les gains qu’en tirent les minorités sous-représentées. Surendrakumar Bagde et alii (2016) et Sebastián Otero et alii (2021), observant respectivement le cas de l’Inde et du Brésil concluent aussi que les mesures de discrimination positive ont amélioré le niveau de diplôme et la situation sur le marché du travail des populations ciblées (cf. Luc Behaghel et alii [2023] pour creuser davantage cette question).

Dans une nouvelle étude, Francisca Antman, Brian Duncan et Michael Lovenheim (2024) ont cherché à déterminer l’impact à long terme que l’abolition de la discrimination positive a pu avoir dans quatre Etats qui l’ont adoptée dans le courant des années 1990 ou 2000, à savoir le Texas, la Californie, l’Etat de Washington et la Floride. A partir de données tirées du recensement américain et de l’enquête American Community Survey, ils ont appliqué la méthode des différences de différences pour comparer l'obtention de diplômes, les rémunérations et l'emploi des individus issus des minorités sous-représentées relativement à ceux des autres individus avant et après l'entrée en vigueur de l’abolition de la discrimination positive. Ils ont pris en compte l’origine ethno-raciale, mais aussi le genre. Leurs résultats montrent que l’interdiction de la discrimination positive a bien des répercussions sur les catégories ethno-raciales et que ces répercussions dépendent étroitement du genre.

Antman et ses coauteurs concluent que l’abolition de l'affirmative action a creusé les inégalités ethno-raciales parmi les femmes dans l’obtention d’un diplôme et les rémunérations. En effet, les femmes issues de minorités sous-représentées ont vu leurs chances d’obtenir un diplôme universitaire, leurs rémunérations et leurs chances d’être en emploi diminuer relativement aux femmes blanches non hispaniques. Ce sont tout particulièrement les femmes hispaniques qui ont vu leur situation se détériorer : leurs chances d’obtention d’un diplôme universitaire, leurs chances d’être en emploi et leurs rémunérations ont chuté. Les femmes noires ont également vu leurs rémunérations baisser, tandis que les femmes blanches ont vu les leurs augmenter.

L’impact de l’abolition de la discrimination positive sur les hommes s’avère bien plus ambigu. Dans l’ensemble, ses effets sur les chances d’obtention d’un diplôme, les chances d’être en emploi et les rémunérations des hommes sont assez limités. Antman observent toutefois que dans certains Etats cette abolition semble avoir amélioré la situation des noirs sur le marché du travail, ce qui pourrait aller dans le sens de la théorie du « mismatch », mais l'effet reste peu significatif. 

 

Références

ANTMAN, Francisca M., Brian DUNCAN & Michael F. LOVENHEIM (2024), « The long-run impacts of banning affirmative action in US higher education », IZA, discussion paper, n° 17169.

BAGDE, Surendrakumar, Dennis EPPLE & Lowell TAYLOR (2016), « Does affirmative action work ? Caste, gender, college quality, and academic success in India », in The American Economic Review, vol. 106, n° 6.

BEHAGHEL, Luc, Julien GRENET & Marc GURGAND (2023), Économie de l'éducation, éditions La Découverte.

BLEEMER, Zachary (2022), « Affirmative action, mismatch, and economic mobility after California’s Proposition 209 », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 137, n° 1.

HINRICHS, Peter (2012), « The effects of affirmative action bans on college enrollment, educational attainment, and the demographic composition of universities », in The Review of Economics and Statistics, vol. 94, n° 3.

OTERO, Sebastián, Nano BARAHONA & Cauê DOBBIN (2021), « Affirmative action in centralized college admission systems : evidence from Brazil », Université de Stanford, document de travail.

SANDER, Richard H. (2004), « A systemic analysis of affirmative action in American law schools », in Stanford Law Review, vol. 57.

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