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10 juillet 2025 4 10 /07 /juillet /2025 16:07
Economie politique des transferts de relance

Les transferts de revenus aux ménages sont fréquemment utilisés lors des récessions. Mais pour qu’ils stimulent efficacement l’activité économique, les économistes estiment que les mesures de relance budgétaire doivent être « prises à temps, temporaires et ciblés » [Spilimbergo et alii, 2008 ; Creel et alii, 2011]. En l’occurrence, les transferts sont théoriquement plus efficaces s’ils ciblent les ménages ayant un faible revenu et contraints en termes de liquidité, dans la mesure où ceux-ci présentent la propension marginale à consommer la plus élevée. Plusieurs travaux empiriques confirment cette idée, notamment en observant la réponse de la consommation des ménages aux transferts accordés aux Etats-Unis lors de la Grande Récession de la fin des années 2000 [Parker et alii, 2013 ; Kaplan et Violante, 2014] et lors de la pandémie de Covid-19 en 2020 [Coibion, Gorodnichenko et Weber, 2020 ; Kaplan, Moll et Violante, 2020 ; Parker et alii, 2022 ; Baker et alii, 2023]. Pourtant, en pratique, ce ne sont souvent pas les plus pauvres qui sont ciblés par les transferts de relance et ces transferts restent souvent durablement en place.

Tout un courant en science économique, l’économie politique, étudie les motivations des élus et, en l’occurrence, l’impact des préoccupations électorales sur leurs décisions et la conduite de la politique économique. Les élus sont incités à prendre des mesures susceptibles d’accroître leurs chances de rester au pouvoir, or ces mesures ne sont pas forcément celles qui maximisent le bien-être de la collectivité, c’est-à-dire risquent d’être sous-optimales. Dans le sillage des travaux d’Anthony Downs [1957], l’économie politique part du principe que les élus auront tendance à de concevoir les politiques publiques de telle sorte qu’elles satisfassent un maximum l’électeur médian ou les individus dont le comportement électoral y sera le plus sensible. 

Dans le cas d’une mesure de relance, il ne s’agit pas forcément des individus dont la consommation sera la plus sensible à celle-ci. La sociologie politique montre depuis longtemps que les plus modestes sont ceux qui s’engagent le moins politiquement et, notamment, qui sont les moins susceptibles d’aller voter. Les élus ne sont donc pas forcément incités à cibler sur eux les transferts de relance. Cela dit, l’économie politique ne suppose pas que l’électeur (médian) soit forcément égoïste, qu’il ne se soucie que de sa situation personnelle ; d’autres motivations, notamment altruistes, peuvent entrer en considération. Ainsi, les électeurs peuvent récompenser les élus selon l’évolution de leur situation personnelle ou bien selon l’évolution plus générale de l’économie. Dans le premier cas, celui du vote du portefeuille (pocketbook voting), les élus ont un intérêt politique à cibler les individus politiquement sensibles à la hausse de leur revenu. Dans le second cas, celui du vote sociotropique (sociotropic vote), les élus ont un intérêt politique à cibler les individus dont la consommation est la plus sensible au transfert, puisqu’un tel ciblage sera le plus efficace pour améliorer la conjoncture.

En outre, si les élus ont des incitations électorales à adopter certaines mesures, ils peuvent réciproquement avoir des incitations politiques à ne pas mettre fin à de telles mesures. Cela contribue à expliquer pourquoi des mesures adoptées officiellement temporairement pour stimuler l’activité économique soient maintenues après les récessions. 

Dans une nouvelle étude, Silvia Vannutelli [2025] s’est penchée sur les effets électoraux d’un transfert de revenu en Italie. Il s’agit d’un crédit d’impôts mensuel de 80 euros adopté en avril 2014 par le gouvernement issu du Partito Democratico, mené par le Premier ministre Matteo Renzi. L’objectif officiel était de stimuler la consommation et de soutenir les franges inférieures des classes moyennes suite à la succession de récessions, celle associée à la crise financière mondiale en 2008, puis celle associée à la crise de la zone euro et à la généralisation de l’austérité en 2011 : en 2013, le PIB italien était 8,7 % inférieur au niveau qu’il atteignait en 2007. En Italie, ce sont, comme ailleurs, les plus pauvres qui présentent les plus fortes propensions marginales à consommer [Neri et alii, 2017 ; Andini et alii, 2018]. Pourtant, la mesure du gouvernement Renzi a ciblé les individus au revenu intermédiaire : étaient éligibles les salariés dont le revenu annuel était compris entre 8.145 euros et 26.000 euros (dans un contexte où le revenu médian s’élevait alors en Italie à 16.000 euros), ce qui représentait une hausse de 6 à 12 % du salaire. Plus de 10 millions de salariés ont reçu ce bonus en 2014. Cette mesure devait initialement être temporaire, n’être effective qu’en 2014, mais elle est devenue permanente à compter de l’année 2015 : aucun des cinq gouvernements qui se sont succédés depuis au pouvoir ne l’a supprimée. 

Vannutelli constate que le transfert a augmenté le part de suffrages recueillis par le parti au pouvoir de 0,18 point de pourcentage pour chaque hausse de 1 point de pourcentage de la part de récipiendaires. Pour la municipalité moyenne, l’adoption du bonus a augmenté la part de suffrages obtenus par le parti démocrate en 2014 de 35 % par rapport aux résultats de 2013. Ces gains électoraux ont persisté pendant au moins cinq ans, puisqu’un effet du bonus sur les suffrages obtenus par le parti démocrate était encore visible en 2019.

En outre, Vannutelli constate que les effets électoraux ont été les plus faibles dans les municipalités avec les bénéficiaires relativement les plus pauvres et significativement plus élevés dans les municipalités avec les bénéficiaires étaient relativement proches du milieu de la répartition des revenus. D’autre part, la sanction électorale dans les urnes a été asymétrique : les individus à haut revenu, qui n’ont pas bénéficié du bonus, ont réduit leur soutien pour le parti démocrate, tandis que les exclus les plus pauvres ne l’ont pas fait. Ces deux constats suggèrent que la propension marginale à voter selon les transferts augmente avec le niveau de revenu : les électeurs proches du revenu médian ont été plus sensibles à l’obtention du crédit d’impôt que les électeurs pauvres. Alors que le ciblage des plus pauvres aurait maximisé l’impact des transferts sur l’activité économique, les politiciens avaient bien un gain électoral à favoriser les revenus intermédiaires dans la mesure où ceux-ci ont été les plus susceptibles de les récompenser dans les urnes. 

Vannutelli a procédé une analyse contrefactuelle pour quantifier l’arbitrage auquel les élus ont été confrontés. Elle estime qu’un transfert qui aurait ciblé les ménages les plus pauvres (ceux gagnant moins de 20.000 euros) plutôt que ceux gagnant un revenu intermédiaire (gagnant entre 8.000 et 26.000 euros) aurait accru la réponse de la consommation de 30 %, mais réduit les rendements électoraux d’au moins 15 %. Cela implique un taux de substitution de 2 pour 1 : pour chaque point de pourcentage de part de suffrages sacrifié, le gouvernement aurait pu augmenter l’efficacité de la relance de 2 points de pourcentage.

 

Références

ANDINI, Monica, Emanuele CIANI, Guido de BLASIO, Alessio D’IGNAZIO & Viola SALVESTRINI (2018), « Targeting with machine learning: An application to a tax rebate program in Italy », in Journal of Economic Behavior and Organization, vol. 156.

BAKER, Scott R., Robert A FARROKHNIA, Steffen MEYER, Michaela PAGEL & Constantine YANNELIS (2023), « Income, liquidity, and the consumption response to the 2020 economic stimulus payments », in Review of Finance, vol. 27, n° 6.

COIBION, Olivier, Yuriy GORODNICHENKO & Michael WEBER (2020), « How did US consumers use their stimulus payments? », NBER, working paper, n° 27693.

CREEL, Jérôme, Éric HEYER & Mathieu PLANE (2011), « Petit précis de politique budgétaire par tous les temps », in Revue de l'OFCE, n° 116.

DOWNS, Anthony (1957), An Economic Theory of Democracy.

KAPLAN, Greg, Benjamin MOLL & Giovanni L. VIOLANTE (2020), « The Great Lockdown and the big stimulus: Tracing the pandemic possibility frontier for the U.S », NBER, working paper, n° 27794.

KAPLAN, Greg, & Giovanni L. VIOLANTE (2014), « A tale of two stimulus payments: 2001 versus 2008 », in American Economic Review, vol. 104, n° 5.

NERI, Andrea, Concetta RONDINELLI & Filippo SCOCCIANTI (2017), « Household spending out of a tax rebate: the Italian Euro 80 tax bonus », BCE, working paper, n °2099.

PARKER, Jonathan A, Jake SCHILD, Laura ERHARD & David JOHNSON (2022), « Household spending responses to the economic impact payments of 2020: Evidence from the consumer expenditure survey », NBER, working paper, n° 29648.

PARKER, Jonathan A., Nicholas S. SOULELES, David S JOHNSON & Robert MCCLELLAND (2013), « Consumer spending and the economic stimulus payments of 2008 », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

SPILIMBERGO, Antonio, Steve SYMANSKY, Olivier J. BLANCHARD & Carlo COTTARELLI (2009), « Fiscal policy for the crisis », FMI, staff position note, n° 08/01.

VANNUTELLI, Silvia (2025), « The political economy of stimulus transfers », NBER, working paper, n° 33973.

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31 mai 2025 6 31 /05 /mai /2025 14:29

Il y a tout juste cinq ans, la pandémie de Covid-19 et la récession qui l’a accompagnée ont fait l’objet d’une énorme production scientifique en temps réel. En revanche, la reprise qui a suivi a été très peu étudiée. James Stock et Mark Watson [2025] se sont penchés sur ce cycle très particulier. La récession pandémique et la reprise subséquente se révèlent en effet, sur plusieurs plans, très singulières lorsqu’on les compare avec les précédentes fluctuations de l’activité.

Tout d’abord, la récession associée à la pandémie a été extrêmement courte : elle n’a duré que deux mois selon la datation du NBER, en l’occurrence mars et avril 2020. C’est la plus courte selon les registres du NBER remontant à 170 ans. La seconde récession la plus courte a été celle qui avait débuté en mars 1919 ; elle avait duré sept mois.

Cela dit, la contraction de l'activité a été la plus forte qui ait été enregistrée depuis la Seconde Guerre mondiale. La consommation réelle chuta de 6,6 % en mars, puis de 11 % en avril. Au printemps 2020, des millions de travailleurs furent licenciés. Les nouvelles demandes hebdomadaires d’indemnisation du chômage, qui sont généralement comprises entre 200.000 et 300.000, atteignirent les 6 millions la semaine finissant le 28 mars, contre 650.000 à leur pic durant la Grande Récession à la fin des années 2000. Le taux de chômage mensuel était de 3,5 % en février ; il attint 14,8 % en avril.

GRAPHIQUE 1  Taux de chômage aux Etats-Unis (en %)

Cinq ans après la pandémie : zoom sur une très singulière récession

Source : FRED

La reprise subséquente a quant à elle été particulièrement rapide. Elle a été aussi rapide que la récession : au cours des deux mois qui ont suivi le creux en avril, les dépenses de consommation réelles ont augmenté de 14 % et le taux de chômage a chuté de près de quatre points de pourcentage. Au cours des six mois qui ont suivi le creux (en avril), l’emploi a crû de 18 % en rythme annualisé, alors que sa croissance était de seulement 1 % au cours des précédentes reprises enregistrées depuis 1960. Puis, au cours des six mois suivants, le rythme de création d’emplois a ralenti et est revenu aux normes historiques, avant d’accélérer fortement à partir de mars ou d’avril 2021 pour resté élever jusqu’à la fin de l’année. Le taux de chômage avait atteint un pic de 14,8 % en avril 2020 ; il était déjà revenu à 6,9 % en octobre 2020. Fin 2021, l’économie américaine était à son plein emploi, ou du moins proche de celui-ci : le taux de chômage était alors de 3,9 %.

D’habitude la consommation de services et l’emploi tertiaire sont moins sensibles à la conjoncture que la consommation de biens et l’emploi industriel. Ce fut l’inverse lors de la pandémie : les services se sont effondrés et il leur a fallu plusieurs années à retrouver leur pic d’avant-crise ; juste après sa contraction en mars et en avril 2020, la consommation de biens durables explosa dès mai et était en juin 14 % supérieure à son pic d’avant-crise. Le cycle a été marqué par une réallocation sans précédent de la consommation, de la production et l’emploi des services, en particulier ceux en face à face, comme la restauration, vers les biens, en particulier les biens qui peuvent être consommés à domicile et en plein air.

Au prisme d’un modèle empirique simple, Stock et Watson montrent qu’un unique choc non observable peut expliquer les anomalies observées lors de la pandémie. Il s’avère a posteriori que ce « choc du Covid » a suivi étroitement l’évolution du nombre de décès occasionnés par la pandémie. En tout cas, dans la modélisation de Stock et Watson, il a diminué au cours du temps, à mesure que la reprise se poursuivait. Fin 2022, le choc du Covid et les anomalies de l’activité économique avaient largement disparu. En définitive, ce choc expliquait à lui seul 97 % de la variation de la croissance de l’emploi, 95 % de la variation du taux de chômage, 75 % de la variation de la consommation, 73 % de la variation de la consommation de services, 56 % de la variation des mises en chantier de logements et 37 % de la variation de la consommation de biens durables. 

GRAPHIQUE 2 Logarithme du PIB réel et trajectoire tendancielle d’un pic à l’autre

Cinq ans après la pandémie : zoom sur une très singulière récession

Source : Stock et Watson (2025)

Stock et Watson ont noté une autre anomalie par rapport aux précédents cycles. Les autres récessions postérieures à 1960 ont été suivies par l’arrimage du PIB à une trajectoire tendancielle inférieure à celle qu’il suivait avant-crise (cf. graphique 2). La crise financière de la fin des années 2000 n’a pas fait exception : dans une étude antérieure, Stock et Watson [2012] notaient qu’elle était juste plus large qu’habituellement. La récession pandémique, elle, se singularise par un retour du PIB à sa trajectoire antérieure. Les dynamiques macroéconomiques qui étaient observées avant la pandémie se sont reproduites suite à celle-ci ou, comme préfèrent le dire Stock et Watson, elles n’ont jamais disparu : elles n’ont été que temporairement dissimulées par le choc pandémique.

C’est précisément le Covid lui-même qui posait problème. Par conséquent, tout ce qui permettait de réduire les conséquences sanitaires du virus ou de continuer de vivre malgré le virus a contribué à stimuler l’activité. Par exemple, le déploiement du télétravail a permis à beaucoup de travailleurs de poursuivre leur activité. Le déploiement des masques, puis surtout l’arrivée du vaccin ont permis à la population de retrouver rapidement ses habitudes. En l’occurrence, l’opération Selon Stock, l’opération Warp Speed, orchestrant la recherche d’un vaccin, a probablement constitué la meilleure politique macroéconomique [Eberly et alii, 2025]. 

Le singulier rebond du PIB tient certainement aussi à la réaction, elle-même singulière, de la politique budgétaire. Face à la récession pandémique, les pays développés ont adopté une relance budgétaire d’une ampleur sans précédent [Auerbach et alii, 2022]. Les Etats-Unis ne font pas exception : la première administration Trump, puis l’administration Biden ont adopté trois plans de relance massifs. En conséquence, le ratio dette publique sur PIB aux Etats-Unis a augmenté de 17,4 points de pourcentage pour atteindre 124 %, ce qui constitue sa plus forte hausse, supérieure à celle observée dans le sillage de la crise financière de la fin des années 2000. Une autre conséquence a peut-être la poussée inflationniste au sortir de la pandémie, comme le suggèrent plusieurs travaux [Jordà et alii, 2022 ; de Soyres et alii, 2022 ; Dynan et Elmendorf, 2024].

Si la pandémie n’a pas eu d’effet durable sur la dynamique du cycle d’affaires, reste ouverte la question de savoir si elle a durablement affecté diverses variables macroéconomiques. Comme nous l’avons déjà noté, la crise sanitaire a accéléré le déploiement du télétravail [Buckman et alii, 2025] et entraîné une forte hausse de l’endettement public, mais elle a aussi fortement accru le nombre de créations d’entreprises [Decker et Haltiwanger, 2023], accentué l’attention portée aux chaînes de valeur et modifié la main-d’œuvre [Abraham et Rendell, 2023], notamment avec les décès provoqués par la pandémie, les COVID longs [Blanchflower et Bryson, 2023] et les départs à la retraite anticipés [Davis et alii, 2023]. Pourtant, les taux de croissance d’agrégats macroéconomiques comme la consommation, l’investissement, le taux d’activité et la productivité étaient, une fois le choc du Covid passé, revenus à leur niveau prépandémique. Stock et Watson rejoignent ainsi ici d'autres travaux : John Fernald et alii [2024] ont conclu que la croissance de la productivité du travail est revenue à son rythme prépandémique et Nicholas Bloom et alii [2025] n'ont pas non plus noté de changement quant à la croissance de la productivité globale des facteurs. 

 

Références

ABRAHAM, Katharine G., & Lea E. RENDELL (2023), « Where are the missing workers? Anticipated and unanticipated labor supply changes in the pandemic’s aftermath », in Brookings Papers on Economic Activity, printemps.

AUERBACH, Alan, Yuriy GORODNICHENKO, Peter B. MCCRORY & Daniel MURPHY (2022), « Fiscal multipliers in the COVID19 recession », in Journal of International Money and Finance, vol. 126.

BLANCHFLOWER, David G., & Alex BRYSON (2023), « Long COVID in the United States », in PLOS One, vol. 18, n° 11.

BLOOM, Nicholas, Philip BUNN, Paul MIZEN, Pawel SMIETANKA & Gregory THWAITES (2025), « The impact of COVID-19 on productivity », in The Review of Economics and Statistics, vol. 107, n° 1.

BUCKMAN, Shelby R., Jose Maria BARRERO, Nicholas BLOOM & Steven J. DAVIS (2025), « Measuring work from home », NBER, working paper, n° 33508.

DAVIS, Owen F., Laura D. QUINBY, Matthew S. RUTLEDGE, & Gal WETTSTEIN (2023), « How did COVID-19 affect the labor force participation of older workers in the first year of the pandemic? », in Journal of Pension Economics and Finance, vol. 22.

DE SOYRES, François, Ana Maria SANTACREU & Henry YOUNG (2022), « Demand-supply imbalance during the Covid-19 pandemic: The role of fiscal policy », Réserve fédérale, international finance discussion paper, n° 1353.

DECKER, Ryan A., & John HALTIWANGER (2023), « Surging business formation in the pandemic: Causes and consequences? », in Brookings Papers on Economic Activity, automne.

DYNAN, Karen, & Douglas ELMENDORF (2024), « Fiscal policy and the pandemic-era surge in US inflation », PIIE working paper, n° 24-24.

EBERLY, Janice C., Louise SHEINER, Jón STEINSSON & James H. STOCK (2025), « Was the economic recovery from COVID-19 unique? », Brookings, 29 mai 2025.

FERNALD, John G., Huiyu LI, Brigid MEISENBACHER & Aren S. YALCIN (2024), « Productivity during and since the pandemic », Federal Reserve Bank of San Francisco, Economic Letter, n° 2024-31.

JORDÀ, Òscar, Celeste LIU, Fernanda NECHIO & Fabián RIVERA-REYES (2022), « Why Is U.S. Inflation higher than in other countries? », FRBSF Economic Letter, n° 2022-07, mars. 

STOCK, James H., & Mark W. WATSON (2012), « Disentangling the channels of the 2007-2009 recession », in Brookings Papers on Economic Activity, printemps.

STOCK, James H., & Mark W. WATSON (2025), « Recovering from COVID », NBER, working paper, n° 33857.

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24 mai 2025 6 24 /05 /mai /2025 18:47

Les anticipations d’inflation tiennent une place de premier plan dans la macroéconomie moderne [Kose et alii, 2019]. Les modèles monétaristes, nouveaux classiques, puis nouveaux keynésiens, leur font jouer un rôle clé dans la mécanique de l’inflation. Les poussées inflationnistes des années 1970 sont désormais interprétées comme des échecs des banques centrales à avoir su maintenir les anticipations d’inflation à un faible niveau [Goutsmedt, 2021]. Ainsi, les banques centrales considèrent que l’ancrage des anticipations à un faible niveau est essentiel pour maintenir effectivement l’inflation à un faible niveau et ainsi assurer leur mandat. Cette focalisation sur les anticipations d’inflation contribue d’ailleurs peut-être à expliquer pourquoi les banques centrales ont réagi tardivement à la hausse de l’inflation au sortir de la pandémie de Covid-19 : l’apparent maintien des anticipations d’inflation à un faible niveau laissait suggérer que la poussée inflationniste serait limitée et transitoire. 

En tout cas, les économies ont connu ces dernières années des niveaux d’inflation qu’elles n’avaient plus enregistrées depuis plusieurs décennies, ce qui a conduit à une multiplication de nouveaux travaux pour comprendre les mécanismes de l’inflation, notamment le rôle des anticipations dans celle-ci. Dans un nouveau document de travail, Olivier Coibion et Yuriy Gorodnichenko [2025] ont passé en revue les enseignements à tirer de cette ligne de recherche, une littérature à laquelle ils ont largement participé.

L’une des premières questions à se poser est de savoir à quel niveau se situent les anticipations d’inflation. Dans quelle mesure sont-elles ancrées ? Dans leurs discours, les banquiers centraux évoquent régulièrement l’ancrage des anticipations d’inflation à un faible niveau comme un fait. Coibion et Gorodnichenko contestent le fondement de cette croyance. Selon tous les indicateurs qu’ils utilisent, les anticipations d’inflation des ménages et des entreprises apparaissent désancrées (cf. graphique 1). C’est le cas aujourd’hui et c’était déjà le cas avant la pandémie. Les choses sont différentes pour les prévisionnistes professionnels et les participants aux marchés financiers : leurs anticipations d’inflation sont proches d’être ancrées. Mais elles ne le sont pas totalement : Coibion et Gorodnichenko repèrent plusieurs épisodes au cours desquels elles apparaissent désancrées. 

GRAPHIQUE 1 Taux d’inflation et inflation anticipée sur l’année aux Etats-Unis (en %)

L’inflation, les anticipations d’inflation et la politique monétaire : qu’a-t-on appris depuis la pandémie ?

Source : Coibion et Gorodnichenko (2025)

Les anticipations d’inflation ne sont plus ancrées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient avant la pandémie, mais Coibion et Gorodnichenko notent toutefois d’importants changements dans le sillage de la crise sanitaire, en particulier en ce qui touche l’attention de la population à l’inflation et à la politique monétaire. Alors que cette attention a été limitée avant la pandémie, elle s’est fortement accentuée lors de la poussée inflationniste. Avec la hausse de l’inflation, la part de ménages indiquant ne pas connaître les niveaux récents du taux d’inflation a baissé, ce qui suggère que les ménages ont cherché à se renseigner sur l’inflation [Bracha et Tang, 2024]. En étudiant les recherches internet, Oleg Korenok et alii [2023] concluent que les ménages ne prêtent guère attention à l’inflation lorsque celle-ci reste inférieure à 4 %, mais qu’une fois passé ce seuil ils y prêtent de plus en plus d’attention à mesure que le taux d’inflation augmente. Coibion et Gorodnichenko qualifient de « cycle d’inattention sélective » (cycle of selective inattention) la tendance des ménages à ne pas prêter attention à l’inflation lorsque celle-ci est faible, mais à y prêter attention lorsqu’elle est élevée, une tendance observée également en situation expérimentale [Weber et alii, 2025].

En outre, à mesure que l’inflation a augmenté, l’incertitude à propos de l’inflation future faisait de même. Celle-ci amène notamment les ménages à revoir leur comportement en matière de consommation, de travail et d’épargne [Georgarakos et alii, 2024]. Les ménages détestent l’inflation [Stantcheva, 2024]. Ils la détestent car, à leurs yeux, elle ne peut que s’accompagner d’une chute de leur pouvoir d’achat. A partir d’une enquête qu’ils ont menée auprès des ménages, Georgarakos et alii [2025] concluent que ceux-ci désirent une désinflation de 1 à 2 % par an et manifestent une préférence pour un retour des prix à leurs trajectoires précédentes. Ils sont notamment prêts à sacrifier une partie de leur consommation pour être assurés de la stabilité des prix. 

GRAPHIQUE 2  Inflation et inflation anticipée sur un an aux Etats-Unis dans le sillage de la pandémie de Covid-19 (en %)

L’inflation, les anticipations d’inflation et la politique monétaire : qu’a-t-on appris depuis la pandémie ?

Source : Coibion et Gorodnichenko (2025)

Coibion et Gorodnichenko se sont ensuite penchés sur les causes de la poussée inflationniste au sortir de la pandémie. Lorsqu’elle a commencé, beaucoup ont mis l’accent sur les tensions sur les marchés du travail. Coibion et Gorodnichenko estiment que ces tensions ont pu effectivement contribuer à expliquer une partie de la hausse de l’inflation, mais ils estiment que l’essentiel de cette hausse tient aux chocs d’offre négatifs, en particulier la hausse du prix des matières premières après la reprise de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et à une révision à la hausse des anticipations d’inflation ; les anticipations d’inflation se révèlent d’ailleurs bien sensibles aux prix des matières premières, en particulier des prix à la pompe. La désinflation qui a suivi semble quant à elle tenir avant tout à des chocs d’offre positifs, qui ont notamment contribué la population à réviser à la baisse ses anticipations d’inflation, sûrement bien davantage qu’au resserrement des politiques monétaires. Autrement dit, Coibion et Gorodnichenko estiment que cela a été avant tout une histoire de malchance, puis de chance. Mais ils soulignent aussi que les anticipations restent élevées par rapport à leur niveau initial.

GRAPHIQUE 3  Inflation et inflation anticipée sur un an aux Etats-Unis dans les années 1970 (en %)

L’inflation, les anticipations d’inflation et la politique monétaire : qu’a-t-on appris depuis la pandémie ?

Source : Coibion et Gorodnichenko (2025)

Coibion et Gorodnichenko se sont alors tournés vers les épisodes inflationnistes des années 1970 pour établir des parallèles avec les années 2020. Une idée largement répandue aujourd’hui, aussi bien parmi les économistes que parmi les banquiers centraux, est que le désancrage des anticipations d’inflation a joué un rôle crucial dans les dynamiques de l’inflation observées cinquante ans plus tôt. Coibion et Gorodnichenko adhèrent à cette interprétation : l’inflation a commencé à augmenter en 1974, sous l’effet de chocs d’offre, en l’occurrence la hausse des prix du pétrole et des produits alimentaires [Blinder & Rudd, 2013], mais les anticipations d’inflation ont commencé à augmenter plus tôt, ce qui suggère que la hausse des anticipations d'inflation a permis la généralisation de l’inflation (cf. graphique 3). Et lorsqu’après cette poussée inflationniste le taux d'inflation a baissé, Coibion et Gorodnichenko notent également que les anticipations d’inflation sont restées à un niveau plus élevé qu’initialement : la population est certainement restée attentive aux informations concernant l'inflation, si bien que tout choc significatif était susceptible de déclencher une nouvelle flambée des prix. Et ce choc s’est effectivement produit à la fin des années 1970 : l’inflation est repartie à la hausse avec la hausse des prix des matières premières et de l'énergie, ce qui a entraîné une nouvelle hausse des anticipations d'inflation et alimenté une seconde poussée d'inflation, plus brutale et plus ample. 

Ainsi, pour Coibion et Gorodnichenko, l’épisode post-pandémique ressemble beaucoup à celui du début des années 1970 : au cours des deux épisodes, la poussée inflationniste a été alimentée par la hausse des prix du pétrole et des prix des produits alimentaires ; les ménages ont commencé à réviser à la hausse leurs anticipations d’inflation avant même que cette poussée inflationniste commence ; une fois la poussée inflationniste résorbée, les anticipations d’inflation sont restées à un niveau nettement plus élevé qu’initialement. Ainsi, pour Coibion et Gorodnichenko, la situation actuelle est très semblable à celle observée au mitan des années 1970. C’est pour cela qu’ils estiment que tout nouveau choc pourrait facilement réalimenter l’inflation et entraîner une inflation plus élevée qu’au sortir de la pandémie. Et malheureusement ils craignent qu’un tel choc soit déjà à l’œuvre, avec la montrée des prix entraînée par la nouvelle guerre commerciale de Trump.

Enfin, la littérature sur les anticipations d’inflation offre des enseignements pour la conduite de la politique monétaire. Tout d’abord, en notant que les ménages préfèrent un retour des prix à leurs trajectoires antérieures suite à une poussée inflationniste, Coibion et Gorodnichenko concluent que la population préfèrerait que les banques centrales adoptent une approche plus proche de celle du ciblage des prix que du ciblage de l’inflation que poursuivent traditionnellement les banques centrales. Les deux économistes ne sont pas convaincus par un tel changement de mandat des banques centrales. Noun seulement ils doutent que cela améliore l’ancrage des anticipations, mais en outre on peut penser qu’un ciblage des prix impliquerait de bien plus amples resserrements monétaires que ceux impliqués par le ciblage de l’inflation, ce qui occasionnerait de plus lourds dommages à l’économie. 

Cela dit, les deux économistes ne sont guère optimistes quant à la capacité des banques centrales à ancrer les anticipations d’inflation [Coibion et alii, 2020]. Lorsque l’inflation est faible, la population semble peu attentive à l’inflation et à la politique monétaire ; lorsque l’inflation est élevée, la population est plus attentive à l’inflation et à la politique monétaire, mais elle ne peut alors que conclure en l’échec de la banque centrale à assurer son mandat. 

Coibion et Gorodnichenko estiment que la politique monétaire doit à l’avenir se montrer plus agressive lorsque l’inflation est supérieure à sa cible. Si, dans le cas où les anticipations d’inflation restent ancrées, les banques centrales peuvent peut-être ignorer les chocs d’offre transitoires, ce n’est pas le cas lorsque ces anticipations ne sont pas ancrées : la politique monétaire doit être plus restrictive aussi longtemps que les anticipations ne sont pas ancrées. Ensuite, Coibion et Gorodnichenko jugent nécessaire de casser le cycle d’inattention sélective et, pour cela, il faut que les banques centrales parviennent à communiquer à propos de l’inflation et de leur politique monétaire lorsque l’inflation est basse : si la population note le succès des banques centrales lorsque l’inflation est à sa cible, cela pourrait peut-être leur permettre de mieux ancrer les anticipations d’inflation lorsque l’inflation n’est plus à sa cible. 

 

Références

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