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11 février 2024 7 11 /02 /février /2024 15:10

La Grande Dépression a constitué la plus grave crise que l’économie mondiale ait connue dans l’ère industrielle [Hautcœur, 2009]. Aux Etats-Unis, entre 1929 et 1933, la production industrielle a chuté de 47 % et la production nationale de 30 %, tandis que le taux de chômage est passé d’environ 3 % à quasiment 25 %. Beaucoup, dans une filiation monétariste, rendent la Réserve fédérale responsable de la Grande Dépression : par son inaction, elle aurait laissé une récession relativement banale se muer en une véritable dépression [Friedman et Schwartz, 1963]. Mais cette interprétation occulte la dimension internationale de la crise.

Pour expliquer celle-ci, plusieurs économistes et historiens économiques ont mis en avant le rôle de l’étalon-or [Choudhri et Kochin, 1980 ; Temin, 1989 ; Bernanke et James, 1991 ; Eichengreen, 1992]. Suspendu pendant la Première Guerre mondiale, puis réactivé avec une certaine précipitation au lendemain du conflit, ce système de taux de change fixes imposait aux pays-membres de définir une parité de leur monnaie avec l’or et de la défendre. Or son fonctionnement était par nature déflationniste : les pays qui connaissaient des entrées d’or pouvaient les stériliser, tandis que les pays subissant des sorties d’or n’avaient d’autre choix que de resserrer leur politique monétaire pour maintenir la parité de leur taux de change. Ainsi, l’accumulation d’or par la Banque de France à la fin des années 1920 a pu exercer une forte pression déflationniste sur le reste du monde [Irwin, 2010]. De plus, l’étalon-or a eu tendance à pousser les pays-membres à orienter leurs politiques monétaires dans le même sens. Par exemple, lorsque la Réserve fédérale releva ses taux d’intérêt en 1928 pour contenir la spéculation boursière, elle obligea ce faisant les autres banques centrales à resserrer leur politique monétaire ; non seulement ce resserrement monétaire a peut-être amorcé la récession non seulement dans l’économie américaine, mais aussi dans le reste du monde. Une fois la récession en cours, l’étalon-or contraignait l’adoption de politiques de relance : le maintien des parités empêchait les banques centrales d’assouplir leur politique monétaire et les gouvernements d’assouplir leur politique budgétaire. En outre, les attaques spéculatives sur le marché des changes devinrent plus fréquentes avec la crise : en 1931, la Réserve fédérale répondit à une telle attaque en relevant brutalement ses taux d’intérêt, mais ce faisant elle a considérablement aggravé la récession où était plongée l’économie américaine.

GRAPHIQUE 1  Prix de l’or exprimé dans quelques devises (logarithme, en indices, base 100 en 1930)

L’abandon de l’étalon-or a-t-il permis aux pays de sortir de la Grande Dépression ?

Le maintien dans l’étalon-or se traduisait donc par un certain coût en termes d’activité économique et d’emploi et ce coût devenait de moins en moins soutenable avec la Grande Dépression. A partir de 1929, des pays abandonnèrent l’étalon-or, puis dévaluèrent leur monnaie. (cf. graphique 1). Entre autres, le Royaume-Uni, le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède quittèrent l’étalon-or fin 1931, les Etats-Unis en mars 1933, la Belgique en 1935. Les derniers pays à dévaluer ont été la France, les Pays-Bas et la Suisse ; continuant d’adhérer aux principes de l’étalon-or, ils s’étaient regroupés dans le « bloc-or », mais celui-ci finit par éclater en 1936. La dévaluation de leur monnaie a été importante : elle s’est généralement dépréciée de 30 % à 40 %.

Mais si le maintien dans l'étalon-or a bridé l'activité économique, alors son abandon a dû stimuler cette dernière. C'est ce que suggère la dynamique de l'économie américaine : après deux années de chute libre, la production industrielle attint son creux en mars 1933, le mois où Roosevelt annonça la sortie de l'étalon-or, puis elle augmenta de 57 % les quatre mois suivants (cf. graphique 2). Mais cette observation ne fait pas office de preuve : l’abandon de l’étalon-or n’a pas été la seule mesure adoptée par Roosevelt lors de son arrivée au pouvoir.

GRAPHIQUE 2  Evolution de la production industrielle des Etats-Unis pendant la Grande Dépression (en indices, base 100 en juillet 1929)

L’abandon de l’étalon-or a-t-il permis aux pays de sortir de la Grande Dépression ?

Dans un article majeur étudiant un échantillon de dix pays européens, Barry Eichengreen et Jeffrey Sachs (1985) ont noté que les pays qui avaient abandonné les premiers l’étalon-or ont été les premiers à connaître une reprise de leur activité économique. Ils ont en effet observé une relation positive entre les variations de la production industrielle et les variations du taux de change. José Manuel Campa (1990) aboutit au même constat en étudiant un échantillon de pays latino-américains. 

En étudiant un échantillon contenant plus de 230.000 observations mensuelles et trimestrielles pour 1.500 variables, Martin Ellison, Sang Seok Lee et Kevin Hjortshøj O'Rourke (2024) vont dans le sens d’une telle corrélation. Parmi les 27 pays qu’ils étudient, 15 pays sont sortis de l’étalon-or à des dates clairement définies. Dans ces pays, les prix avaient tendance à baisser dans les pays avant la sortie de l’étalon-or (cf. graphique 3). Après celle-ci, ils ont connu une hausse, dès le mois suivant, puis se sont stabilisés.

GRAPHIQUE 3  Prix et production suite à la sortie de l’étalon-or (en indices, base 100 le mois de la sortie)

L’abandon de l’étalon-or a-t-il permis aux pays de sortir de la Grande Dépression ?

En recourant à la méthode des différences de différences et à l’identification à haute fréquence pour déterminer la causalité derrière les corrélations observées, Paul Bouscasse (2023) conclut que les dévaluations ont stimulé la production, l’inflation et le commerce extérieur des pays qui y ont recours : au cours des trois années suivantes, une dévaluation de 30 % a pu accroître jusqu’à 14 % la production domestique.

L’abandon de l’étalon-or a pu stimuler l’activité domestique via plusieurs canaux. Une dévaluation augmente le prix des produits étrangers relativement au prix des produits domestiques, ce qui déprime les importations et stimule les exportations, ce qui stimule la demande s’adressant aux entreprises domestiques : c’est le canal de la réorientation des dépenses (expenditure-switching channel). En outre, l’abandon de l’étalon-or permit aux banques centrales et aux gouvernements d’adopter plus librement leurs politiques monétaire et budgétaire et, en l’occurrence, de les assouplir pour relancer l’activité économique. Dans le cas des Etats-Unis, Margaret Jacobson et alii (2019) notent que l’abandon de l’étalon-or a permis à l’administration Roosevelt de convertir la dette publique, non plus en créances sur l’or, mais en créances sur le dollar. Ce faisant, le gouvernement américain a obtenu une marge de manœuvre supplémentaire pour adopter une relance budgétaire.

Les dévaluations ont pu stimuler l’activité de façons plus inattendues. Dans le cas des Etats-Unis, Joshua Hausman et alii (2019) constatent que la dévaluation du dollar s’est traduite par une forte hausse des prix agricoles et des revenus et de la consommation des agriculteurs, mais aussi que cette impulsion aurait contribué à son tour à fortement stimuler la production industrielle. Par exemple, ils notent que les ventes d’automobiles ont augmenté le plus fortement dans les comtés les plus exposés aux hausses des prix agricoles, mais aussi que cet effet a été amplifié dans les comtés où les agriculteurs étaient très endettés. Ainsi, alors que le surendettement des agriculteurs contribuait jusqu’alors à déprimer l’activité domestique, la dévaluation a peut-être permis aux agriculteurs de réduire le poids de leur endettement et ainsi d’accroître leurs dépenses, au bénéfice du reste de l’économie américaine. 

Inspirées des travaux des nouveaux classiques et des nouveaux keynésiens, plusieurs analyses publiées ces dernières décennies ont mis en avant le canal des anticipations pour expliquer la reprise américaine en 1933. Peter Temin et Barrie Wigmore (1990) ont suggéré que Roosevelt, peu après son arrivée au pouvoir en mars 1933, réussit à mettre en place un nouveau régime de politique macroéconomique qui bouleversa les anticipations des ménages et des entreprises et stimula par là l’investissement. De son côté, Christina Romer (1992) estime qu’une baisse des taux d’intérêt réels a mis un terme à la Grande Récession en stimulant les achats de biens durables. Gauti Eggertsson (2008) a formalisé ces idées dans un modèle nouveau keynésien. Andrew Jalil et Gisela Rua (2015) ont observé un relèvement des anticipations d’inflation au deuxième trimestre 1933 et ils ont estimé que celui-ci a joué un rôle causal dans la stimulation de la reprise de l’activité économique. Dans ce cadre, la décision de Roosevelt de faire sortir les Etats-Unis de l’étalon-or a pu contribuer de deux façons à bouleverser les anticipations : d’une part, elle signala qu’un nouveau régime de politique macroéconomique se mettait en place ; d’autre part, la dévaluation qui la suivit contribua à la révision des anticipations d’inflation en alimentant l’inflation courante. 

L’étude d’Ellison et alii (2024) suggère que l’abandon de l’étalon-or a effectivement contribué à la reprise en alimentant les anticipations d’inflation et en réduisant par ce biais les taux d’intérêt réels. Pour ces 15 pays pour lesquels la date de sortie de l’étalon-or est clairement définie, ils constatent que celle-ci a été associée à une hausse des anticipations d’inflation et à une baisse des taux d’intérêt réels. Dans 9 de ces 15 pays, la sortie de l’étalon-or a été associée à un point tournant dans les anticipations d’inflation. En recourant aux méthodes des variables instrumentales, de différences des différences et du contrôle synthétique, ils concluent que la relation est causale. 

Dans une autre étude, Jason Lennard et Meredith Paker (2023) se sont focalisés sur le cas de la Grande-Bretagne et ont observé comment la suspension de l’étalon-or en septembre 1931 a affecté l’emploi britannique. Pour cela, ils ont utilisé une nouvelle base de données à haute fréquence au niveau sectoriel et recouru la méthode des différences de différences pour déterminer l’impact de la dévaluation sur les exportateurs : ils ont comparé la trajectoire du chômage dans les secteurs exportateurs avec celle du chômage dans les secteurs non exportateurs. Avant la sortie de l’étalon-or, Lennard et Paker notent que les secteurs exportateurs avaient des taux de chômage supérieurs de 6,1 points de pourcentage à ceux des secteurs non exportateurs ; après la sortie de l’étalon-or, l’écart de taux de chômage s’est réduit de 2,7 points de pourcentage, soit de pratiquement la moitié.

Ce premier constat ne permet toutefois pas de saisir les éventuels effets d’équilibre général. Lennard et Paker ont alors réalisé une simulation contrefactuelle pour observer les effets de la sortie de l’étalon-or à un niveau plus agrégé. Celle-ci suggère que la dévaluation a réduit le taux de chômage agrégé de 1,5 point de pourcentage, c’est-à-dire a sorti 140.000 personnes du chômage, via le seul canal des exportations. En outre, la dévaluation aurait augmenté la croissance économique de 0,6 à 0,9 point de pourcentage. Ces effets s’étant manifestés avant que les anticipations d’inflation n’aient significativement changé, Lennard et Paker en concluent que l’abandon de l’étalon-or et la dévaluation ont joué un rôle décisif dans l’amorçage de la reprise de l’économie britannique, et ce indépendamment de leur effet sur les anticipations d’inflation.

Reste la question de savoir si les dévaluations n’ont pas stimulé l’activité des pays qui y ont eu recours en pénalisant l’activité des autres pays. Le canal de la réorientation des dépenses agit négativement : en rendant les produits domestiques plus compétitifs relativement aux produits étrangers, une dévaluation accroît les exportations du pays qui y a recours en réduisant les exportations des autres pays. Mais d’un autre côté, les pays qui ont abandonné l’étalon-or ont pu stimuler leur demande domestique en assouplissant leur politique monétaire, ce qui a pu stimuler les exportations des autres pays. 

Afin de répondre à cette question, Paul Bouscasse (2023) a estimé un modèle multi-pays en appariant les moments avec les données et en réalisant des exercices contrefactuels. Il conclut que la dévaluation n’a pas significativement réduit la production des partenaires à l’échange. En l’occurrence, l’effet de réorientation des dépenses a été principalement compensé par la relance monétaire de la demande étrangère. 

 

Références

BERNANKE, Ben S. (2004), « Money, gold, and the Great Depression ».

BERNANKE, Ben, & Harold JAMES (1991), « The gold standard, deflation, and financial crisis in the Great Depression: An international comparison », in R. Glenn Hubbard (dir.), Financial Markets and Financial Crises, University of Chicago Press.

BOUSCASSE, Paul (2023), « Canst thou beggar thy neighbour? Evidence from the 1930s », document de travail.

CAMPA, José Manuel (1990), « Exchange rates and economic recovery in the 1930s: An extension to Latin America », in The Journal of Economic History, vol. 50, n° 3.

CHOUDHRI, Ehsan, & Levis KOCHIN (1980), « The exchange rate and the international transmission of business cycle disturbances: Some evidence from the Great Depression », in Journal of Money, Credit, and Banking, vol. 12.

EICHENGREEN, Barry (1992), Golden Fetters: The Gold Standard and the Great Depression, Oxford University Press.

EICHENGREEN, Barry, & Jeffrey SACHS (1985), « Exchange rates and economic recovery in the 1930s », in Journal of Economic History, vol. XLV, n° 4.  

EICHENGREEN, Barry, & Peter TEMIN (2000), « The gold standard and the Great Depression », in Contemporary European History, vol. 9, n° 2.

EGGERTSSON, Gauti B. (2008), « Great expectations and the end of the Depression », in American Economic Review, vol. 98, n° 4.

ELLISON, Martin, Sang Seok LEE & Kevin Hjortshøj O'ROURKE (2024), « The ends of 27 big depressions », in American Economic Review, vol. 114, n° 1.

FRIEDMAN, Milton, & Anna J. SCHWARTZ (1963), A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton University Press.

HAUSMAN, Joshua K., Paul W. RHODE & Johannes F. WIELAND (2019), « Recovery from the Great Depression: The farm channel in spring 1933 », in American Economic Review, vol. 109, n° 2.

HAUTCŒUR, Pierre-Cyrille (2009), La Crise de 1929, La Découverte.

IRWIN, Douglas A. (2010), « Did France cause the Great Depression? », NBER, working paper, n° 16350. Traduction française, « Le France a-t-elle causé la Grande Dépression?», in Revue Française d’économie, vol. XXV.

JACOBSON, Margaret M., Eric M. LEEPER & Bruce PRESTON (2019), « Recovery of 1933 », NBER, working paper, n° 25629.

JALIL, Andrew, & Gisela RUA (2015), « Inflation expectations and recovery from the Depression in 1933: Evidence from the narrative record », Réserve fédérale, working paper.

LENNARD, Jason, & Meredith PAKER (2023), « Devaluation, exports and recovery from the Great Depression », LSE, economic history working paper, n° 363.

ROMER, Christina D. (1992), « What ended the Great Depression? », in The Journal of Economic History, vol. 52, n° 4.

TEMIN, Peter (1989), Lessons from the Great Depression, MIT Press.

TEMIN, Peter, & Barrie A. WIGMORE (1990), « The end of one big deflation », in Explorations in Economic History, vol. 27, n° 4.

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4 février 2024 7 04 /02 /février /2024 10:19

Les échanges internationaux de biens et services ont explosé dans les années 1990 et 2000, alimentés en particulier par les exportations de produits en provenance de pays à bas coûts, en premier lieu de la Chine. Cela ne s’est pas traduit que par des gains, en termes de pouvoir d’achat et de diversité des produits par exemple, pour les populations [Dorn et Levell, 2021]. La plus forte concurrence à l’importation a significativement contribué au déclin de l’emploi industriel aux Etats-Unis [Autor et alii, 2013]. Même si, dans le sillage de la crise financière mondiale, la vague d’hypermondialisation s’est essoufflée et la part des produits asiatiques, notamment chinois, dans les importations américains a atteint un plateau, les effets du « choc chinois » sur l’emploi américain se sont révélés être particulièrement durables [Autor et alii, 2021]. Si la majorité de la population américaine est restée favorable au libre-échange, ce dernier a suscité des crispations croissantes dans les débats politiques aux Etats-Unis au cours de la dernière décennie. C'est un candidat au discours protectionniste qui gagne les élections présidentielles en 2016, avec notamment pour programme de « ramener des emplois en Amérique ».

GRAPHIQUE 1  Exposition aux droits de douane sur les importations

Quelles ont été les conséquences de la guerre commerciale de Trump pour les Etats-Unis ?

Début 2018, l’administration Trump a commencé à fortement relever les taxes douanières sur des importations en provenance de Chine et de quelques autres pays. Ces mesures protectionnistes ont déclenché une véritable guerre commerciale : les pays ciblés par l’administration Trump ont relevé en représailles leurs droits de douane sur leurs importations de produits américains, en particulier les produits agricoles, et les Etats-Unis ont réagi en adoptant de nouvelles mesures à l’égard des premiers. En deux ans, les droits de douane américains sur les importations de produits chinoises sont passés en moyenne de 3,1 % à 21,0 %, tandis que les droits de douane chinois sur les importations de produits américains sont passés en moyenne de 8,0 % à 21,8 %. L’administration Trump a fortement accru les subventions publiques au secteur agricole pour atténuer l’effet des représailles étrangères sur celui-ci. Après deux ans, la guerre commerciale a cessé d’escalader avec la signature d’un accord entre les Etats-Unis et la Chine conclu en janvier 2020.

GRAPHIQUE 2  Exposition aux représailles étrangères

Quelles ont été les conséquences de la guerre commerciale de Trump pour les Etats-Unis ?

Les hausses de droits de douane, en particulier celles adoptées en représailles par les autres pays, n’ont pas ciblé n’importe quels produits (cf. graphiques 1 et 2). Fajgelbaum et alii (2020) estiment que les secteurs les plus exposés aux droits de douane de l’administration Trump et aux représailles étrangères ont eu tendance à se concentrer sur les régions dirigées par des élus républicains. De leur côté, Thiemo Fetzer et Carlo Schwarz (2021) et Sung Eun Kim et Yotam Margalit (2021) estiment que les représailles chinoises ont été conçues de façon à infliger des dommages au parti républicain. Quant aux subventions publiques, ce sont bien les régions les plus agricoles qui en ont le plus bénéficié (cf. graphique 3). 

GRAPHIQUE 3  Subventions agricoles par tête

Quelles ont été les conséquences de la guerre commerciale de Trump pour les Etats-Unis ?

Les analyses empiriques ont suggéré que la guerre commerciale a détérioré la situation économique des Etats-Unis [Amiti et alii, 2019 ; Fajgelbaum et alii, 2020 ; Cavallo et alii, 2021 ; Flaaen et alii, 2021]. Dans une nouvelle étude, David Autor, Anne Beck, David Dorn et Gordon Hanson (2024) concluent que la guerre commerciale n’a pas aidé le « cœur » des Etats-Unis. En effet, les droits de douane sur les importations de biens étrangers n’ont ni augmenté, ni réduit l’emploi dans les secteurs nouvellement protégés. En revanche, les droits de douane adoptés en représailles par les autres pays ont eu un impact clairement négatif sur l’emploi, en particulier dans le secteur agricole. Ces effets négatifs n’ont été qu’en partie atténués par les subventions publiques adoptées par l’administration Trump pour les contrer.

Plusieurs travaux ont également cherché à identifier les répercussions politiques de la guerre commerciale aux Etats-Unis. D’un côté, Olga Chyzh et Robert Urbatsch (2020), Sung Eun Kim et Yotam Margalit (2021) et Emily Blanchard et alii (2024) constatent que celle-ci a fait perdre des voix aux républicains lors des élections de mi-mandat. De l’autre, James Lake et Jun Nie (2022) et Jaerim Choi et Sunghun Lim (2023) estiment qu’elle a fait gagné des voix aux républicains lors de l’élection présidentielle de 2020. 

Autor et ses coauteurs concluent pour leur part que les résidents des régions les plus exposées aux droits de douane ont été moins susceptibles de s’identifier comme démocrates, davantage susceptibles de réélire Donald Trump en 2020 et davantage susceptibles de voter républicain pour le Congrès. Certes, Autor et ses coauteurs vont dans le sens de Kim et Margalit (2021) et Blanchard et alii (2024) en concluant que les mesures de représailles des autres pays ont en soi érodé le soutien en faveur des républicains, mais ils estiment que les droits de douane et les subventions publiques de l’administration Trump (bien que peu efficaces d’un point de vue économique) ont davantage renforcé ce soutien, si bien que l’effet net sur celui-ci a été positif. En outre, ils notent que ces gains électoraux se sont concentrés dans les régions qui ont le plus subi l’intensification de la concurrence chinoise et dont les secteurs ont par la suite été les plus protégés par les mesures protectionnistes de l’administration Trump. 

 

Références

AMITI, Mary, Stephen J. REDDING & David E. WEINSTEIN (2019), « The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare », in Journal of Economic Perspectives, vol. 33, n° 4.

AUTOR, David H., Anne BECK, David DORN & Gordon HANSON (2024), « Help for the heartland? The employment and electoral effects of the Trump tariffs in the United States », NBER, working paper.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2021), « On the persistence of the China shock », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 2021, n° 2.

BLANCHARD, Emily J., Chad P. BOWN & Davin CHOR (2024), « Did Trump's trade war impact the 2018 election? », in Journal of International Economics, vol. 148.

CAVALLO, Alberto, Gita GOPINATH, Brent NEIMAN & Jenny TANG (2021), « Tariff passthrough at the border and at the store: Evidence from US trade policy », in American Economic Review: Insights, vol. 3, n° 1.

CHOI, Jaerim, & Sunghun LIM (2023), « Tariffs, agricultural subsidies, and the 2020 US presidential election », in American Journal of Agricultural Economics, vol. 105, n° 4.

CHYZH, Olga V., & Robert URBATSCH (2020). « Bean counters: The effect of soy tariffs on change in republican vote share between the 2016 and 2018 elections », in Journal of Politics, vol. 83, n° 1.

DORN, David, & Peter LEVELL (2021), « Trade and inequality in Europe and the US », IZA, discussion paper, n° 14914.

FAJGELBAUM, Pablo D., Pinelopi K. GOLDBERG, Patrick J. KENNEDY & Amit K. KHANDELWAL (2020), « The return to protectionism », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 135, n° 1.

FETZER, Thiemo, & Carlo SCHWARZ (2021), « Tariffs and politics: Evidence from Trump’s trade wars », in The Economic Journal, vol. 131. 

FLAAEN, Aaron B., Ali HORTAÇSU & Felix TINTELNOT (2019), « The production relocation and price effects of U.S. trade policy: The case of washing machines », in American Economic Review, vol. 110, n° 7.

HANDLEY, Kyle, Fariha KAMAL & Ryan MONARCH (2020), « Rising import tariffs, falling export growth: When modern supply chains meet old-style protectionism », NBER, working paper, n° 26611.

KIM, Sung Eun, & Yotam MARGALIT (2021), « Tariffs as electoral weapons: The political geography of the US-China trade war », in International Organization, vol. 75, n° 1.

LAKE, James, & Jun NIE (2022), « The 2020 Us presidential election and Trump’s trade war », in European Journal of Political Economy, vol. 78.

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21 janvier 2024 7 21 /01 /janvier /2024 16:27

Le fait que le salaire tende à être d'autant plus élevé que l'on s'élève dans l'échelle des diplômés a été dûment établi. 

La théorie du capital humain initiée par Gary Becker (1964) propose une interprétation de cette observation. Selon elle, l’éducation est un véritable investissement : elle permet aux individus d’accroître leurs rémunérations futures en devenant plus productifs. En l’occurrence, plus un individu fait d’études, plus il accumule de savoirs et savoir-faire, plus il augmente son efficacité au travail, plus il augmente le salaire qu’il est susceptible de gagner une fois embauché. Cela dit, un individu n’a peut-être pas intérêt à allonger indéfiniment ses études en raison de l’existence de coûts : ces derniers incluent notamment les frais d’inscription, les coûts de logement, les coûts psychologiques du stress occasionné par les examens, mais aussi le coût d’opportunité que représente le fait que l’individu se prive d’un salaire immédiat lorsqu’il étudie. L’agent beckerien, arbitrant entre gains et coûts, allongera ses études tant que le gain (en termes de salaires) d’une année supplémentaire d’études fait plus que compenser les coûts de celle-ci.

Jacob Mincer (1958, 1974) a proposé une équation pour calculer le taux de rendement moyen d’une année d’éducation supplémentaire en reliant le logarithme du salaire à la durée de la formation initiale, mais aussi à l’expérience professionnelle. En effet, les individus accumulent également des compétences en travaillant : c’est l’apprentissage par la pratique (learning-by-doing). Or, il y a une corrélation négative entre niveau d’éducation et d’expérience professionnelle : ceux qui finissent le plus tôt leurs études tendent à être ceux qui ont le plus d’expérience professionnelle.

Une fois celle-ci prise en compte, les estimations tirées de l’équation de Mincer suggèrent d’importants rendements à l’éducation. Ces derniers seraient de l’ordre de 5 à 8 % par année d’études dans les pays développés, mais de 10 à 14 % dans les pays en développement [Behaghel et alii, 2023]. Dans le cas français, Marion Selz et Claude Thélot (2006) obtiennent de telles grandeurs. Ils notent aussi une baisse au fil des décennies du taux de rendement moyen d’une année d’études : celui-ci était de 9 à 9,5 % au milieu des années 1960, mais de 6 à 6,5 % au début des années 2000.

La littérature tend à confirmer la corrélation positive entre durée des études et salaires, mais corrélation n’implique pas forcément causalité. En l’occurrence, elle ne prouve pas qu’un allongement supplémentaire des études entraîne une hausse de la rémunération en rendant les individus plus efficaces au travail. S’il y a causalité, celle-ci peut opérer dans l’autre sens : les individus font peut-être d’autant plus d’études qu’ils sont (initialement) efficaces au travail. En l’occurrence, selon Michael Spence (1973), les compétences transmises par l’institution scolaire ne sont peut-être pas utiles dans le monde du travail, si bien qu’un allongement des études n’augmente pas vraiment l’efficacité au travail. En revanche, l’obtention du diplôme permettrait aux individus les plus efficaces de « signaler » leur efficacité aux potentiels employeurs. En effet, le marché du travail est affecté par une asymétrie d’information : les employeurs ne peuvent clairement distinguer les travailleurs efficaces des travailleurs inefficaces. Les travailleurs efficaces se lancent dans une activité laborieuse pour montrer qu’ils sont capables et déterminés : ils font des études. Ainsi, l’école, agissant tel un « filtre », évaluerait davantage les compétences qu’elle n’en transmet [Arrow, 1973 ; Stiglitz, 1975].

La théorie du signal s’oppose à la théorie du capital humain, mais elles ne s’excluent pas l’une l’autre : il n’est pas impossible que les études offrent des compétences utiles au travail tout en permettant aux plus efficaces de signaler leur efficacité. Plus largement, il est fort probable que ceux qui font le plus d’études ne sont pas n’importe qui : ils sont certainement différents de ceux qui font le moins d’études. Dans tous les cas, si les individus initialement les plus efficaces tendent à faire plus d’études que les autres, alors les rendements de l’éducation obtenus par l’équation de Mincer sont surestimés. 

De nombreux travaux ont ainsi cherché à estimer l’effet causal d’une année supplémentaire d’éducation sur les rémunérations en recourant à divers stratagèmes. Une partie de la littérature a cherché à observer des individus susceptibles d’avoir des capacités similaires, de façon à ce que les éventuelles différences de salaires gagnées lors de la vie active puissent être attribuées aux différences dans la durée des études. Ainsi, certains ont observé les trajectoires scolaires et professionnelles de frères et sœurs, en particulier de jumeaux monozygotes [Ashenfelter et Krueger, 1994 ; Ashenfelter et Rouse, 1998].

Les économistes se sont surtout appuyés sur des expériences naturelles pour déterminer le rendement causal de l’éducation. Par exemple, Joshua Angrist et Alan Krueger (1991) se sont appuyés sur le constat que les individus nés en début d’année tendent à faire moins d’études que ceux nés plus tard dans la même année. Mais ce que les économistes étudient surtout, ce sont des événements qui touchent des cohortes entières. Par exemple, Eric Maurin et Sandra McNally (2008) se sont penchés sur les conséquences de l’année 1968 en France : avec les mouvements sociaux de mai et de juin, une proportion inhabituellement forte d’élèves a obtenu son baccalauréat ou son diplôme du supérieur cette année-là. 

Les changements dans les durées obligatoires de scolarisation constituent l’expérience naturelle privilégiée. Par exemple, Philip Oreopoulos (2006) s’est penché sur l’allongement de la durée de scolarisation obligatoire au Royaume-Uni au sortir de la Seconde Guerre mondiale : alors que l’âge de fin de scolarité obligatoire était jusqu’alors de 14 ans, celle-ci est repoussée à 15 ans en 1947. La première cohorte à être concernée par la nouvelle loi a fait en moyenne un semestre d’études en plus que la dernière cohorte à avoir pu quitter l’école à 14 ans, or il n’est guère vraisemblable que ces deux cohortes successives présentent des capacités différentes. Alors que le salaire tend généralement à augmenter légèrement d’une cohorte à l’autre, Oreopoulos a  observé un bond du salaire entre la dernière cohorte à avoir pu arrêter ses études à 14 ans et la première cohorte qui a dû attendre 15 ans pour arrêter les études. De son côté, Julien Grenet (2013) a observé les effets du passage à 16 ans de l’âge de fin de scolarité en Angleterre et en France. Il observe suite à celui-ci une hausse des salaires horaires dans le cas anglais, mais non dans le cas français. Cela s’explique selon lui par le fait que la réforme a entraîné une baisse de la part d’individus sans diplôme en Angleterre, mais non en France. 

Gregory Clark et Christian Alexander Abildgaard Nielsen (2024) ont réalisé une méta-analyse à partir de 66 estimations tirées de 44 études utilisant une expérience naturelle comme le recul de l’âge de fin de la scolarité obligatoire ou d’âge minimal pour travailler, notamment les travaux d’Oreopoulos (2006) et de Grenet (2013) cités ci-dessus. La majorité de ces études trouvent de substantiels gains à l’éducation : le rendement moyen d’une année supplémentaire d’éducation est de 8,5 %.

GRAPHIQUE 1  Rendement de l’éducation : taille de l’estimation versus erreur-type

Les études rapportent-elles vraiment ?

Mais Clark et Nielsen constatent aussi la présence de larges biais dans la distribution des rendements rapportés. Il apparaît tout d’abord un lien entre la taille des effets estimés et l'ampleur de l'erreur-type (cf. graphique 1). Les études sont plus susceptibles d’être publiées lorsqu’elles rapportent une estimation de rendement significativement différente de zéro ; ce constat fait écho à celui d’une « pénalité du résultat nul » (null result penalty) relevé par Felix Chopra et alii (2024), selon lequel les travaux rapportant des résultats non significatifs sont considérés comme de moindre qualité et moins publiables que les autres.

GRAPHIQUE 2  Fréquences relatives des estimations de rendement

Les études rapportent-elles vraiment ?

En outre, les études rapportant des estimations négatives du rendement n’ont guère de chances d'être publiées. Il apparaît notamment que les estimations de rendement sont fortement biaisées vers le haut (cf. graphique 2). Une fois l’omission de ces études corrigée, Clark et Nielsen concluent que les rendements moyens d’une année supplémentaire d’étude sont proches de zéro. 

 

Références

ANGRIST, Joshua D., & Alan B. KRUEGER (1991), « Does compulsory school attendance affect schooling and earnings? », in Quarterly Journal of Economics, vol. 106, n° 4.

ARROW, Kenneth J. (1973), « Higher education as a filter », in Journal of Public Economics, vol. 3.

ASHENFELTER, Orley, & Alan B. KRUEGER (1994), « Estimates of the economic return to schooling from a new sample of twins », in American Economic Review, vol. 84, n° 5.

ASHENFELTER, Orley, Colm HARMON, & Hessel OOSTERBEEK (1999), « A review of estimates of the schooling earnings relationship, with tests for publication bias », in Labour Economics, vol. 6, n° 4.

ASHENFELTER, Orley, & Cecilia ROUSE (1998), « Income, schooling and ability: Evidence from a new sample of identical twins », in Quarterly Journal of Economics, vol. 113, n° 1.

BECKER, Gary (1964), Human Capital, New York, NBER.

BEHAGHEL, Luc, Julien GRENET & Marc GURGAND (2023), Économie de l'éducation, La Découverte.

CARD, David (1999), « The causal effect of education on earnings », in Ashenfelter, Orley & David Card (dir.), Handbook of labor economics, vol. 3A. Elsevier.

CHOPRA, Felix, Ingar HAALAND, Cristopher ROTH & Andreas STEGMANN (2024), « The null result penalty », in The Economic Journal, vol. 134, n° 657.

CLARK, Gregory, & Christian Alexander Abildgaard NIELSEN (2024), « The returns to education: A meta-study », CEPR, discussion paper, n° 18769.

GRENET, Julien (2013), « Is extending compulsory schooling alone enough to raise earnings? Evidence from French and British compulsory schooling laws », in The Scandinavian Journal of Economics, vol. 115, n° 1. https://www.jstor.org/stable/23356999

MAURIN, Eric, & Sandra MCNALLY (2008), « Vive la révolution! Long‐term educational returns of 1968 to the angry students », in Journal of Labor Economics, vol. 26, n° 1.

MINCER, Jacob A. (1958), « Investment in human capital and personal income distribution », in Journal of Political Economy, vol. 66, n° 4.

MINCER, Jacob A. (1974), Schooling, Experience, and Earnings, NBER.

OREOPOULOS, Philip (2006), « Estimating average and local average treatment effects of education when compulsory schooling laws really matter », in American Economic Review, vol. 96, n° 1.

SELZ, Marion, & Claude THELOT (2006), « L'évolution de la rentabilité salariale de la formation initiale et de l'expérience en France depuis trente-cinq ans », in Population, vol. 59, n° 1.

SPENCE, Michael (1973), « Job market signaling », in Quarterly Journal of Economics, vol. 87, n° 3.

STIGLITZ, Joseph E. (1975), « The theory of screening, education, and the distribution of income », in The American Economic Review, vol. 65, n° 3.

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