En relevant ses droits de douane, un gouvernement cherche généralement à améliorer le solde commercial du pays et, par ce biais, l’emploi domestique ; c’est d’ailleurs la principale justification donnée par les deux administrations Trump lorsqu’elles ont relevé les droits de douane sur les importations américaines. Le prix des biens importés augmentant, les résidents devraient être incités à moins acheter de produits importés et à davantage acheter de produits domestiques : c’est l’effet de « substitution des dépenses » (expenditure-switching).
L’un des contre-arguments habituellement avancés pour critiquer le relèvement des droits de douane est que celui-ci entraînera une appréciation du taux de change. Une appréciation du taux de change réduit la compétitivité des produits domestiques, donc déprime les exportations, tout en contribuant à réduire le prix des produits importés, ce qui stimule les importations. L’effet de substitution des dépenses s’en trouve réduit, voire totalement annulé, si bien que l’adoption de ces mesures protectionnistes se révèle en définitive contre-productive : elle n’aura pas amélioré le solde courant et l’emploi.
C’est notamment ce que suggère le modèle Mundell-Fleming : la hausse des droits de douane réduit les importations, donc également la demande de devises étrangères, ce qui entraîne une appréciation du taux de change [Mundell, 1961 ; Eichengreen, 1981 ; Krugman, 1982]. Si en outre la devise est largement utilisée pour facturer les échanges (ce qui est le cas des Etats-Unis avec le dollar), l’appréciation de son taux de change s’en trouvera amplifiée, dans la mesure où les devises des partenaires à l’échange devraient davantage se déprécier pour s’ajuster aux nouveaux droits de douane [Hartley et Rebucci, 2025]. De plus, si la banque centrale cible un faible taux d’inflation, elle risque de resserrer sa politique monétaire dans la mesure où la hausse des droits de douane alimente l’inflation ; les taux d’intérêt nominaux augmentant, les placements dans l’économie domestique deviennent plus rentables ; les entrées de capitaux devraient s’en trouver stimulées, ce qui accroît la demande de monnaie domestique et déprime la demande de devises étranges, donc conduit également par ce biais à une appréciation du taux de change.
Il est toutefois possible d’évoquer des situations, du moins théoriquement, où le relèvement des droits de douane entraîne au contraire une dépréciation du taux de change. Tout d’abord, la réaction de la banque centrale est loin d’être évidente. La hausse des droits de douane s’apparente à un choc d’offre négatif : elle tend certes à augmenter les prix, mais aussi à dégrader l’activité économique, du moins dans l’immédiat [Barattieri et alii, 2021]. La dégradation de l’activité économique peut justifier un assouplissement de la politique monétaire [Krugman, 1982]. Ainsi, plusieurs modèles nouveaux keynésiens ont ainsi récemment suggéré que la réponse optimale à la hausse des droits de douane consiste pour la banque centrale à adopter une politique monétaire expansionniste [Bergin et Corsetti, 2023 ; Bianchi et Coulibaly, 2025].
Les études empiriques aboutissent quant à elle à un certain consensus, celui selon lequel les relèvements des droits de douane tendent à être suivis par une appréciation du taux de change. C’est par exemple ce qu’ont conclu Davide Furceri et alii [2022] en observant les conséquences macroéconomiques des modifications tarifaires dans 151 pays sur la période allant de 1963 à 2014.
L’impact des mesures protectionnistes que Donald Trump a adoptées ou menacé d’adopter lors de son premier mandat sur le taux de change du dollar a fait l’objet de plusieurs études. En analysant ses tweets, Matveev et Ruge-Murcia [2024] et Filippou et alii [2025] concluent que les menaces tarifaires du Président américain ont eu tendance à faire apprécier le dollar. De leur côté, Olivier Jeanne et Jeongwon Son [2024] estiment que les droits de douane adoptés par la première administration Trump en 2018-2019, ciblant pour l’essentiel les importations en provenance de Chine, n’ont pas eu un grand impact sur le dollar, mais qu’ils ont toutefois conduit à une dépréciation significative du renminbi. Ils ont notamment réalisé une analyse d’événement jaugeant l’impact que les informations relatives aux droits de douane ont pu avoir sur le taux de change du dollar et du renminbi. Au terme de cette analyse, ils ont conclu que les droits de douane ont expliqué au maximum un cinquième de l’appréciation du taux de change du dollar, mais environ deux tiers de la dépréciation du renminbi observée en 2018-2019.
Les récents événements tarifaires cadrent mal avec ces observations. Suite aux annonces de droits de douane par l’administration Trump lors du « Jour de la Libération » (Liberation Day), le 2 avril 2025, le taux de change du dollar s’est déprécié de plus de 6 % vis-à-vis de l’euro et en termes effectifs vis-à-vis d’un panier de devises. Plusieurs commentateurs ont ainsi estimé que ce comportement du dollar aurait été inverse à celui qui est généralement observé et qui est prédit par les modèles théoriques classiques.
Afin d’éclairer le comportement a priori énigmatique du taux de change du dollar suite au Jour de la Libération, Daniel Ostry, Simon Lloyd et Giancarlo Corsetti [2025] ont étudié la réaction des taux de change et des rendements obligataires aux événements tarifaires sur la période allant de 2018 à 2020 et en 2025. Ils constatent que la réaction des taux de change aux chocs tarifaires américains dépend de la réaction des autres pays : le taux de change du dollar tend à se déprécier si d’autres pays adoptent des représailles commerciales, tandis qu’il tend à s’apprécier si les autres pays ne répliquent pas. Ils concluent que la dépréciation du dollar suite aux annonces de droits de douane du Jour de la libération n’est pas forcément aberrante, dans la mesure où il était attendu que les autres pays ont rapidement adopté ou menacé d’adopter des représailles vis-à-vis des Etats-Unis. En revanche, comme le notent notamment Ostry et ses coauteurs, c’est surtout l'évolution des rendements des bons du Trésor américain de longue maturité observée suite au Jour de la Libération qui apparaît singulière : habituellement, une hausse des droits de douane sur les importations américaines est suivie par une baisse des taux d'intérêt sur les bons du Trésor américain ; en avril, ces taux d'intérêt ont significativement augmenté
Dans un contexte de forte incertitude, on observe habituellement une fuite vers la sûreté (flight to safety) au bénéfice du dollar américain : les actifs libellés en dollars étant perçus comme sûrs, une hausse de l’incertitude pousse les investisseurs financiers à en acquérir davantage (en particulier les plus sûrs d’entre eux, c’est-à-dire les bons du Trésor américain), ce qui pousse leurs prix à la hausse et alimente les entrées de capitaux aux Etats-Unis, donc pousse le taux de change du dollar à la hausse. Ce fut notamment le cas lors de la crise financière mondiale : celle-ci a beau eu avoir pour origine l’économie américaine, les titres américains ont gardé leur statut de valeurs refuges.
Mais dans le sillage du Jour de la Libération, alors même que l’incertitude atteignait des niveaux extrêmement élevés, les cours des titres financières américains ont connu un plongeon. Il y eu un rééquilibrage des portefeuilles, mais en sens inverse par rapport à d’habitude : les investisseurs financiers ont vendu des titres américains, aussi bien des actions que des bons du Trésor, pour se procurer des titres d’autres pays, notamment européens, ce qui a eu pour effets de pousser à la baisse les cours des titres financiers et le taux de change du dollar [Krugman, 2025 ; Hartley et Rebucci, 2025 ; Cardani et alii, 2025]. Pour plusieurs économistes, cet épisode signale peut-être une érosion du statut du dollar comme monnaie internationale.
Références
KRUGMAN, Paul (2025), « Stop! In the name of Trump! », 22 avril.
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