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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 23:00

Laurent DAVEZIES

Editions du Seuil, 2012

 

L'économiste Laurent Davezies rejette l’idée d’une « fracture territoriale » selon laquelle les territoires les moins productifs auraient été pénalisés lors de ces dernières décennies : ils ont au contraire enregistré les meilleures progressions au niveau des revenus, de l’emploi et de la démographie en profitant de transferts massifs depuis les territoires les plus productifs. L’équilibre territorial, quoiqu’imparfait, s’est révélé dommageable pour les performances macroéconomiques du pays. Aujourd’hui, la Grande Récession et la crise des dettes souveraines rendent impossible une poursuite de cette « circulation invisible des richesses » et rendent inéluctable un du paysage géographique de l’économie française. L’auteur se propose alors de rendre compte de ces dynamiques spatiales en ne se penchant que sur la seule France métropolitaine.

Davezies observe dans un premier chapitre les répercussions de la Grande Récession sur l’économie française en se focalisant sur la période s’étalant entre 2008 et 2008, soit la phase aiguë de la crise. Certes, celle-ci a été plus sévère que lors des ralentissements de l’activité observés en 1974, en 1982 et en 1992. Toutefois, la France a été relativement épargnée par la crise par rapport aux autres grands pays industriels. Même si les créations d’emplois publics ont joué un moindre rôle d’amortisseur que par le passé, l’emploi a mieux résisté grâce aux emplois non salariés : après un déclin séculaire, le stock d’emplois non salariés vulnérables est tout simplement épuisé. Les emplois se sont pour l’essentiel détruits dans les secteurs industriels, c’est-à-dire ceux qui étaient déjà en difficulté avant la crise. La crise n’a pas accéléré les destructions d’emplois, qui sont associées à un problème structurel ; elle a en revanche interrompu les créations d’emplois en freinant la dynamique des secteurs pérennes. Ces derniers réagissent peut-être fortement au cycle conjoncturel, mais ils justement à même de fortement rebondir avec la reprise de la croissance. En revanche, les pertes en emplois des industries traditionnelles seront irréversibles. 

Si au niveau agrégé, les répercussions de la crise sur l’emploi ont été amorties, le choc s’est en revanche avéré asymétrique d’un point de vue territorial. La crise a principalement touché le nord-est du pays et la diagonale du vide, tandis que le sud et l’ouest ont été relativement épargnés. Il existe également de profondes disparités spatiales dans les pertes d’emplois privées, puisque celles-ci ont davantage affecté les territoires qui concentrent les secteurs en déclin, tout en n’abritant que très peu de secteurs dynamiques, et qui s’avéraient ainsi fragiles avant même l’éclatement de la crise. Ces zones d’emplois en difficulté se situent pratiquement toutes au nord-est d’une ligne reliant le Calvados et la Loire. La géographie de la crise est donc fondamentalement déterminée par des facteurs structurels. En outre, ces dernières décennies, les restructurations du système productif se sont révélées destructrices d’emplois masculins et créatrices d’emplois féminins. La crise a également accéléré cette substitution structurelle en détruisant essentiellement les emplois privés des hommes. Le fossé entre les catégories monoactives présentes en bas de la hiérarchie sociale et la classe moyenne dotée de deux emplois s'en trouve accentué. La hausse résultante des inégalités est alors susceptible d’accroître les tensions raciales et la montrée des populismes. Daviez note a ce propos la quasi similarité entre la géographie des territoires en difficulté et la géographie du vote FN. 

Entre 2008 et 2009, le revenu disponible brut s’est accru dans l’ensemble des régions via des mécanismes privés et public, ce qui a permis à la consommation des Français de résister malgré le stockage net d’épargne. Le maintien des rémunérations des salariés, alors même que la valeur ajoutée des entreprises diminuait, a joué un rôle d’amortisseur. L’accroissement des prestations sociales et la progression des salaires publics ont également joué. Ces mécanismes n’ont toutefois pu empêcher une rapide remontée du chômage. Les plus fortes progressions du chômage ont eu lieu dans les anciennes régions industrielles de l’est et dans les nouvelles régions industrielle de l’ouest, c’est-à-dire dans les territoires les plus industriels et les moins résidentiels où la consommation s’avère par conséquent peu dynamique. 

L’auteur observe dans un deuxième chapitre la dimension territoriale de la crise des dettes souveraines qui s’est amorcée en 2011. Alors que les disparités de PIB régionaux se sont accrues ces trois dernières décennies, les inégalités de revenu par tête ont diminué entre les régions. Cette évolution tient en l’existence de budgets publics et sociaux qui ont permis des transferts massifs de revenu d’un territoire à l’autre. Il s’agit essentiellement d’un transfert depuis l’Ile-de-France vers le reste du pays pour un montant s’élevant à 10 % du PIB. Ces mécanismes de redistribution apparaissent comme le principal instrument au service de la cohésion territoriale : ils font nation. La redistribution interterritoriale a permis aux régions les moins compétitives de soutenir leur faible croissance et de contenir ainsi les inégalités territoriales que les écarts de compétitivité auraient dû creuser entre les régions. Il apparaît alors difficile de concilier la baisse des inégalités territoriales avec une logique d’autonomie des territoires. 

Ainsi, les prélèvements publics et dépenses sociales ont des effets contrastés sur les territoires ; réciproquement, les effets d’une éventuelle modification de la structure ou du volume du budget auraient eux-mêmes un impact territorial différencié. Or, la France va devoir réduire son déficit et sa dette. Ce qui s’est avéré être le principal mécanisme de réduction des inégalités territoriales ces dernières décennies ne pourra plus l’être dans les prochaines. La province serait perdante si les dépenses publiques étaient fortement réduites ; l’Ile-de-France serait par contre la plus grande période dans le cas d’une forte augmentation des prélèvements. L’auteur note également l’existence d’un « double bind territorial » : durant la Grande Récession, « l’amortissement par les emplois publics a davantage bénéficié aux régions les moins affectées et les plus dynamiques, mais une diminution des emplois publics, si elle se produisait, affecterait au contraire celles qui sont le plus en déclin. » Or, les emplois publics ne pourront pas non plus à l’avenir atténuer aussi efficacement qu’auparavant l’impact de la crise de compétitivité que subissent de nombreux territoires français. Au final, un nouveau régime de dualisation des territoires se met aujourd’hui en place, au détriment des territoires « protégés » d’hier. 

Puisque la croissance ne peut plus reposer sur « la consommation solvabilisée par la dette », l’économie française doit alors nécessairement trouver d’autres moteurs de croissance. Il est essentiel d’améliorer la rentabilité du système productif et pour cela stimuler les gains de productivité. Cette réorientation de la croissance française va, d’une part, se traduire par une reconfiguration spatiale de l’économie et, d’autre part, remettre en question les engagements sociétaux portés par les administrations publiques. Dans un troisième chapitre, Davezies observe donc la nouvelle carte de France qui va émerger de la crise de la dette. Pour cela, il fait appel aux enseignements de la nouvelle économie géographique. Selon ce corpus théorique, avec la baisse des coûts de transport, les coûts de transaction deviennent le principal facteur de localisation pour les entreprises, or la concentration spatiale des facteurs de production permet de réduire ces coûts en stimulant les externalités d’agglomération : l’appariement entre l’offre et la demande gagne en efficacité, les firmes exploitent les économies d’échelle et le transfert d’idées s’en trouve accéléré. La métropole apparaît alors comme essentielle dans la mobilisation des gains d’efficacité. En gagnant en densité et en fluidité, elle stimule la croissance nationale, mais elle ne peut se développer qu’au détriment des territoires périphériques. Les modèles de la nouvelle économie géographique suggèrent ainsi une contradiction fondamentale entre croissance économique et cohésion territoriale : la poursuite de la première ne peut s’accompagner que d’un accroissement des inégalités territoriales.

Ce processus n’a pas été à l’œuvre en France. Les métropoles françaises génèrent de la croissance économique, sans pour autant connaître de développement (en termes de population, d’emploi ou de revenu). En revanche, le reste du territoire, privé de croissance, se développe. Le processus de métropolisation et l’accroissement des inégalités territoriales qui lui est associée ont été puissamment contrariés ces dernières décennies par l’action des pouvoirs publics. Puisque les budgets publics et sociaux ne peuvent plus jouer leur rôle de mécanisme d’ajustement face aux chocs asymétriques et assurer l’équilibre territorial, les territoires les mieux dotés en facteurs de production devraient prochainement connaître un regain de développement, tandis que les autres déclineront. Les territoires marchands dynamiques, qui étaient jusqu’alors les « mal aimés de l’aménagement du territoire à la française », seront la base territoriale d’une croissance fondée sur les secteurs productifs modernes : en leur cœur, les grandes métropoles (Paris, Lille, Toulouse, Nantes, Rennes et Grenoble) pourront enfin exploiter tout leur potentiel et se développer à un rythme soutenu. Si les territoires non marchands dynamiques souffriraient fortement d’une baisse des dépenses publiques, ils disposent de larges marges de développement à travers leurs atouts résidentiels et leur potentiel productif jusqu’ici négligé. Par contre, les zones en difficulté seront les plus pénalisées.

Les autorités publiques doivent alors décider soit de freiner cette tendance au nom de l’égalité, soit de la catalyser au nom de la croissance. L’auteur tend à privilégier la seconde option (une idée à laquelle le gouvernement actuel semble s'être également rangé, même s'il n'avoue pas l'abandon de l'équilibre territorial). Les politiques de réindustrialisation se sont en effet montrées d’une efficacité limitée ces trois dernières décennies. Par conséquent, « demain, le redressement productif sera fondé sur certains territoires pas sur d’autres ». La migration apparaît alors nécessaire non seulement pour que la métropolisation s’opère, mais aussi pour prendre désormais le relais comme mécanisme d’ajustement en cas de chocs asymétriques. Or, les migrations résidentielles sont contrariées. En effet, si les travailleurs les plus qualifiés et dotés des emplois les plus stables sont les plus mobiles, les plus exposés aux destructions d’emplois, en particulier les ouvriers, sont par contre « piégés dans les territoires ». De plus, au lieu de migrer vers les territoires dynamiques, les migrants quittent les zones sinistrées pour les territoires proches et à peine moins pénalisés. Il apparaît nécessaire de lever les obstacles à la mobilité résidentielle et d’expérimenter de nouvelles formes décentralisées de solidarité. On peut alors regretter que Davezies reste particulièrement vague concernant ces derniers.


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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 20:03

La Grande Récession a été précédée par une puissante expansion des prix des matières premières. Entre 2003 et 2008, les prix réels de l’énergie et des métaux ont plus que doublé, atteignant des records historiques, tandis que les prix réels des produits alimentaires ont augmenté de 75 % [Erten et Ocampo, 2012]. Si les premiers semblent effectivement connaître une trajectoire haussière à long terme, les prix des produits agricoles avaient quant à eux plutôt tendance à diminuer depuis les années quatre-vingt. La crise mondiale, en se traduisant mécaniquement par un fort ralentissement de la croissance économique, a entraîné une forte baisse des prix, avant que ceux-ci se reprennent très rapidement, laissant suggérer une poursuite durable du boom. Ce « super-cycle » du prix des matières premières n’est pas unique dans l’histoire économique, même s’il se singularise de par ampleur et sa durée. Le développement de la Chine est très certainement moteur dans leur évolution actuelle, de la même manière que la reconstruction européenne et l’industrialisation du Japon, qui était alors une économie émergente, ont été à l’origine d’un forte accroissement des prix des matières premières au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

David S. Jacks (2013) a étudié l’évolution des prix réels de 30 matières premières depuis 1850. Déployant son analyse sur plusieurs horizons temporels, il distingue les tendances à long terme, les cycles à moyen terme et les épisodes de boom et d’effondrement que l'on peut observer à court terme. Selon la pondération privilégiée par l’auteur, les prix réels des matières premières ont en moyenne augmenté de 252,41% depuis 1900, de 191,77% depuis 1950, et de 46,23% depuis 1975. Ils ont clairement été à la hausse depuis 1950. Cette tendance s’expliquerait avant tout par l’évolution propre aux prix des énergies.

Les super-cycles des prix des matières premières surviennent de manière récurrente et ils se traduisent par de fortes déviations positives des prix par rapport à leur tendance à long terme. Les phases haussières peuvent s’étendre sur 10 à 35 ans, si bien que la durée d’un super-cycle complet est comprise entre 20 et 70 ans. Les mouvements haussiers, qui sont souvent associés à des épisodes historiques d’industrialisation ou d’urbanisation, sont avant tout tirés par la demande dans un contexte où de nombreuses matières premières, notamment l’énergie, les métaux et les minéraux, subissent de lourdes contraintes du côté de l’offre. Ainsi, l’industrialisation rapide de la Chine, de l’Inde et des autres pays émergents a pu directement contribuer à l’émergence du super-cycle en cours. Réciproquement, les prix réels retournent typiquement à leur tendance à long terme lorsque ces contraintes de capacité se desserrent et que la croissance économique ralentit. Ainsi, puisque les super-cycles sont tirés par la demande, ils tendent alors à se synchroniser au cours du temps.

La majorité des matières premières analysées par Jacks ont débuté un nouveau super-cycle au cours des années quatre-vingt-dix. Cet ensemble de super-cycles est actuellement à son pic, si bien les prix réels devraient prochainement amorcer leur retour à leur tendance à long terme. En outre, de nombreuses études, en particulier celles réalisées dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, avaient précédemment conclu que les prix réels des matières premières ne révélaient aucune tendance particulière ou, si elles parvenaient à en extraire une, qu’ils étaient sujets à une tendance baissière. Or, ces analyses ont précisément été réalisées sur une période où la majorité des matières premières suivaient la phase descendante de leur super-cycle.

Enfin, Jacks fait apparaître que les super-cycles des matières premières ont depuis toujours été régulièrement ponctués par des booms et des effondrements à court terme, mais ces mouvements tendent à s’amplifier au cours du temps. En outre, l’analyse suggère que les périodes de taux de change flottant sont associées à des booms et effondrements des prix réels beaucoup plus amples et plus longs. Ce schéma est particulièrement visible lors des quatre décennies qui suivent l'éclatement du système de Bretton Woods. Les booms et effondrements sont à leur tour associés à une plus forte volatilité des prix des matières premières, or une partie de la littérature économique a mis en évidence une corrélation négative entre la volatilité des prix des matières premières et la croissance économique. Jacks en conclut que celle-ci risque alors de persister à l’avenir et ainsi de continuer à affecter les perspectives de croissance, en particulier celles des pays exportateurs de matières premières.

Pour préciser les répercussions de cette volatilité des prix sur l’activité économique, Jacks observe son impact sur l’économie australienne. Selon ses estimations, avec un boom du prix des matières premières, le PIB australien tend à s’élever de 6,47 % par rapport à sa tendance à long terme. Lorsque les prix connaissent au contraire un effondrement, le PIB australien tend à diminuer de 8,22 % par rapport à sa tendance à long terme. L’accroissement de la volatilité des prix des matières premières pourrait alors entraîner à l’avenir de plus larges déviations.

 

Références

ERTEN, Bilge, & José Antonio OCAMPO (2012), « Super-cycles of commodity prices since the mid-nineteenth century », DESA working paper, n° 110.

JACKS, David S. (2013), « From boom to bust: A typology of real commodity prices in the long run », NBER working paper, n° 18874, mars.

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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 20:01

Camille PEUGNY

Editions du Seuil, 2013

 

Dans ses précédents travaux sur le déclassement, le jeune sociologue Camille Peugny avait mis en évidence que la fréquence des trajectoires descendantes s’était accrue ces dernières décennies en France malgré la hausse du niveau de qualification, ce qui l’avait amené à finalement rejoindre les conclusions de Louis Chauvel en suggérant l’existence de profondes inégalités intergénérationnelles. Il revient, dans un nouveau livre publié dans la collection La Républiques des Idées, sur les progrès réalisés en termes d’égalité des chances lors du dernier quart de siècle. Le constat qu’il y dresse est amer : la reproduction sociale demeure puissante et menace l’intégration sociale. Il clôt son ouvrage en proposant quelques pistes pour réduire le déterminisme de naissance et accroître l’égalité des places.

Dans un premier chapitre, Peugny observe ainsi la stratification de la société française et discute le processus de moyennisation que certains ont cru déceler. Marx constatait déjà que certains individus n’étaient membres ni de la bourgeoisie capitaliste, ni du prolétariat exploité, mais il estimait toutefois que ces groupes intermédiaires seraient en définitive absorbés par le prolétariat, si bien que l’espace social se polariserait bien à terme en deux classes fondamentales. Georg Simmel est le premier à délivrer une analyse sociologique de la classe moyenne. Elle y apparaît comme dotée d’un rôle déterminant dans le changement social en insufflant ses propres caractéristiques aux autres classes. Son expansion numérique, que constatait déjà Simmel, ne pouvait donc que bouleverser l'ensemble de la société. Les analyses suggérant une disparition des classes sociales et une moyennisation de la société vont se multiplier au vingtième siècle. Selon Henri Mendras notamment, la France a connu un « émiettement » des classes sociales lors des Trente Glorieuses avec la disparition de leur identité et de leurs antagonismes : celles-ci transforment la condition et la culture ouvrières, la bourgeoisie rentière a disparu, les paysans déclinent numériquement, les modes de vie ruraux s’urbanisent… Surtout, les niveaux de vie s’élèvent rapidement et les inégalités se réduisent. La sécurité sociale offre au salariat une protection contre les principaux risques de la vie. Mendras propose alors une nouvelle représentation de la société française organisée en constellations. Au sein d'une constellation centrale en expansion, les techniciens, cadres moyens et employés de bureau, porteurs d’un libéralisme culturel, jouent un rôle de « noyaux innovateurs » : la diffusion de leurs valeurs, axées sur la liberté et l’épanouissement individuel, refaçonne l’ensemble de la société.

« L’argument de la hausse de la mobilité sociale est centrale dans les analyses qui postulent la fin des classes sociales ; et la diminution de la reproduction sociale est indissociable des théories de la moyennisation. » Or, Peugny rejette l’idée d’une moindre immobilité sociale ces dernières décennies. Grâce à l’aspiration de la structure sociale vers le haut, la proportion d’individus appartenant à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père diminue fortement des années cinquante à soixante-dix, mais elle reste stable depuis. Ces dernières décennies, les inégalités salariales se sont certes réduites, mais pour les seuls salariés à temps complet ; pire, les hauts revenus explosent dans les années deux mille, d’où un nouveau creusement des inégalités économiques. Depuis les années soixante-dix, la montée du chômage, la précarisation et la paupérisation de la jeunesse participent au déclassement entre les générations et au cours du cycle de vie. Déclassement et peur du déclassement sapent la cohésion sociale en générant des tensions entre les groupes socialement proches. Surtout, le clivage entre qualifiés et non qualifiés se renforce. Le nombre d’emplois routiniers ou d’exécution augmente, alors même que ces emplois exposent leurs détenteurs à la précarisation ; la faiblesse de leurs ressources économiques et culturelles les empêche de répondre à l’exigence de mobilité, devenue aiguë avec la mondialisation. Ainsi, la part des Français se déclarant appartenir à la société moyenne a beau s’accroître, celle-ci n’est en définitive qu’un mirage. La France est toujours une société de classes et seules les transformations structurelles ont permis d’enrayer (temporairement) la reproduction des inégalités.

L’auteur questionne alors dans un deuxième chapitre l’intensité de la reproduction sociale. Pendant les trente glorieuses, le salaire des primo-arrivants sur le marché du travail augmentait au fil des cohortes ; désormais, les écarts entre tranches d’âge s’accroissent au détriment des plus jeunes. Le ralentissement de la croissance à la fin des années soixante-dix s'accompagne d'une profonde détérioration de l’insertion sur le marché du travail pour les cohortes nées depuis les années soixante. Le rythme de la mobilité professionnelle est bouleversé ; les positions se figent dès 35 ans. Les enfants de classes populaires voient leurs trajectoires ascendantes se compliquer et se raréfier ; les enfants de cadres connaissent de plus en plus des trajectoires descendantes. « La structure générationnelle de la société française s’apparenterait à une gérontoclassie dans laquelle les statuts, le pouvoir et la richesse seraient confisqués par les générations les plus anciennes, au détriment des plus jeunes ». La nature du contrat de travail continue de se dégrader : les jeunes actifs sont surreprésentés dans les emplois d’exécution. En outre, les inégalités sociales demeurent profondes au sein même des générations, en particulier pour les plus récentes. Parmi les jeunes, si les non-diplômés oscillent entre emplois précaires et chômage, les « gagnants de la compétition scolaire » peuvent espérer une insertion satisfaisante à moyen terme, notamment en accédant au salariat d’encadrement.

Au cours du dernier quart de siècle, la part des individus appartenant à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père reste stable. La position occupée à l’âge adulte reste toujours autant liée à l’origine sociale. Les trajectoires vers une autre catégorie socioprofessionnelle restent de faible amplitude. La reproduction sociale reste donc prégnante, que ce soit en haut ou en bas de l’espace sociale. D’une part, la plupart des emplois d’ouvriers et d’employés convergent en termes de salaires, de perspectives de carrière, de conditions de travail ou encore de rapport au travail. Or, parmi les enfants d’ouvriers et d’employés, la probabilité d’obtenir un emploi d’exécution n’a que légèrement diminué. D’autre part, les enfants ayant un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ont une probabilité croissante de reproduire ce statut. Si la probabilité d’obtenir un emploi d’encadrement s’élève pour les enfants des classes populaires, elle augmente aussi pour les enfants les plus favorisés. Au final, les inégalités demeurent inchangées. La reproduction est également visible dans la transmission des diplômes au fil des générations. En effet, les enfants ayant des parents diplômés sont particulièrement favorisés dans l’accès aux diplômés du supérieur et par là aux meilleurs emplois. Les enfants des familles peu dotées en capital culturel sont par contre de plus en plus pénalisées. Puisque le revenu est fortement corrélé au niveau de diplôme, ces disparités contribuent à la reproduction des inégalités de revenus entre les générations.

Le troisième chapitre discute la portée du mouvement de la démocratisation scolaire : l’école est-elle un vecteur efficace de mobilité sociale ? Le niveau d’éducation a continuellement augmenté au fil des générations. Avec l’ouverture des différents niveaux du système éducatif aux enfants des classes populaires, les taux de scolarisation ont progressé à des âges de plus en plus élevés depuis les années soixante. Pourtant, plusieurs dizaines de milliers de jeunes quittent chaque année le système éducatif sans qualification, la part des bacheliers reste inférieure à 65 %, le taux de poursuites d’études supérieures diminue depuis le milieu des années deux mille… Or, la probabilité d’accéder rapidement à un emploi stable, les chances d’obtenir un emploi d’encadrement ou encore la probabilité d’échapper au chômage s’élèvent avec le niveau de diplôme. Les « vaincus » de la sélection scolaire sont donc durablement affectés par leur échec. De plus, les enfants des classes populaires sont surreprésentés parmi ces derniers, ce qui entretient un haut degré de reproduction scolaire. Si la part des enfants issus des classes populaires s’élève à chaque niveau, elle baisse toutefois rapidement tout au long du cursus scolaire. Les inégalités entre les enfants d’ouvriers et les enfants de cadres supérieurs ou d’enseignants ont été simplement repoussées plus loin dans le cursus.

Parallèlement à l’élévation du taux de scolarisation, la structure de chaque niveau d’enseignement se complexifie avec l’apparition de nouvelles filières qui ne destinent véritablement pas au même avenir, or celles-ci sont socialement très clivées. Le poids des inégalités sociales dans les trajectoires scolaires ne s’est pas significativement allégé au fil des décennies, ce qui explique la forte persistante de la reproduction sociale. Les jeunes issus des classes populaires ont certes allongé leur durée de scolarité, ils sont surreprésentés dans les études courtes du supérieure et sous-représentés dans les filières nobles de l’université, dans les classes préparatoires et dans les grandes écoles. Les enfants de parents fortement dotés en ressources économiques et/ou culturelles se distinguaient autrefois par la longueur de leur durée d’études ; ils se distinguent aujourd’hui par le jeu des filières. Au final, malgré l’ampleur de la massification scolaire observé ces dernières décennies, les progrès en termes de démocratisation scolaire ont été limités ; les inégalités scolaires expliquent la persistance de la reproduction sociale ; au lieu de promouvoir la mobilité sociale, l’école a justifié la stratification sociale.

Dans le dernier chapitre, Camille Peugny propose certaines pistes pour désamorcer les mécanismes de reproduction. Il est essentiel de desserrer l’étau de la reproduction sociale aussi bien pour récompenser le mérite individuel que pour favoriser la justice social en enrayant la reproduction des inégalités. Un premier levier d’action serait de rendre l’école véritablement démocratique en rompant avec l’élitisme qui l’emplit. Les inégalités dans la réussite scolaire apparaissent dès les premières années de scolarité, se renforcent très rapidement et apparaissent comme puissamment cumulatives, or l’effort éducatif, selon les niveaux d’enseignement, est particulièrement déséquilibré, notamment en défaveur de l’enseignement primaire. Il est donc nécessaire d’agir au sein même de l’école maternelle et de l’école primaire, à cet instant précis où elles sont les moins fortes en recrutant davantage d’enseignants, en adaptant leur formation et en réduisant l’effectif des classes. Il est en outre essentiel de faire bénéficier aux étudiants à l’université des mêmes conditions d’études que les élèves en classe préparatoire.

Afin de rendre les conditions de naissance moins déterminantes pour la trajectoire socioprofessionnelle, il apparaît en outre nécessaire de multiplier les « moments d’égalité » au cours du cycle de vie, c’est-à-dire les moments de formation, ce qui passe par la réalisation d’une véritable « révolution culturelle » : la formation initiale ne doit plus apparaître comme le seul temps du cycle de formation. Peugny propose la mise en place d’un dispositif universel d’accès à la formation. Ce dispositif s’appuierait sur un financement public d’un certain nombre d’années de formation que chaque individu serait libre d’utiliser à partir de l’entrée dans l’enseignement supérieur. Si par exemple chacun se voyait doter d’une soixantaine de bons, un individu ayant suivi trois années d’études dans le supérieur pourrait potentiellement suivre deux années supplémentaires de formation lors de sa vie professionnelle. Cette instauration de bons mensuels de formation pourrait se coupler d’une ouverture des droits sociaux aux jeunes précarisés qui seraient ni en formation, ni en emploi. Alors qu’ils sont aujourd’hui exclus du système de solidarité nationale, les jeunes pourraient ainsi gagner leur autonomie plus tôt et seraient moins exposés à la pauvreté et à la désaffiliation sociale. Ce plus grand accès des jeunes à la formation et à l’autonomie leur permettrait d’exprimer plus facilement leur potentiel et renforcerait leur sentiment de maîtriser leur propre vie, une condition essentielle pour qu’ils assument pleinement leur rôle de citoyen.

 

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