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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 14:37

L’économie mondiale connaît une nouvelle vague de globalisation financière depuis quelques décennies. Les positions extérieures des pays avancés  sont passées de 68,4 % en 1980 à un pic de 438,2 % en 2007. Leur croissance a connu une première accélération au milieu des années quatre-vingt, puis une seconde entre 2004 et 2007. Rapportés au PIB, les flux financiers bruts des pays avancés ont plus que doublé entre 2002 et 2007 avant de connaître une sévère contraction à partir de 2008. Les économies émergentes ont connu un même schéma de boom et d’effondrement, mais d’une moindre ampleur. Les crises mexicaine et asiatique des années quatre-vingt-dix les ont en effet amenées à faire preuve d’une plus grande prudence en termes de pratiques financières. Par contre, les pays avancés ont de leur côté pleinement embrassé le modèle de la globalisation financière. Aux alentours de 2006, la globalisation apparaissait pour beaucoup comme un processus séculaire renforçant toujours plus étroitement les liens financiers entre les pays.

Comme le rappelle Dani Rodrik (2012), le principal argument avancé pour justifier la globalisation financière est qu’elle stimule la croissance économique à long terme. Elle permettrait une égalisation des rendements marginaux du capital autour du monde, un transfert d’épargne des pays riches vers les pauvres et une stimulation de la croissance économique et de la convergence entre les pays. Elle offrirait en outre aux investisseurs un meilleur couple risque-rendement à travers la diversification des portefeuilles. Et enfin, elle contribuerait à améliorer le partage du risque et le lissage de la consommation entre les pays.

Dans ce contexte, la crise financière mondiale qui a débuté en 2007 a constitué un véritable banc d’essai pour la globalisation financière. La panique sur les marchés financiers atteint son paroxysme entre l’automne 2008 et le printemps 2009, mais la crise ne s'arrêta pas là. A ce titre, la crise européenne pourrait fournir d’importants enseignements pour le reste du monde, vu le degré élevé d’intégration financière transfrontalière atteint par le continent (en particulier par la zone euro). Stephen Cecchetti et Enisse Kharroubi (2012) avaient évalué un peu plus tôt dans l’année le lien entre finance et croissance économique et en avaient conclu que le développement de la première pouvait très rapidement se révéler nocive à la seconde ; aujourd’hui, un autre économiste de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), Philip R. Lane (2012), se penche sur les liens entre la globalisation financière et la crise mondiale.

Lane s’est tout d’abord demandé si la globalisation financière a directement contribué à l’accumulation des déséquilibres qui ont conduit à la crise financière. Elle a en effet directement participé à la rapide expansion des prêts domestiques dans de nombreux pays en stimulant à la fois les facteurs d’offre et de demande de crédit. Du côté de la demande, les afflux de capitaux ont pu contribuer au maintien de faible taux d’intérêt et amélioré la valeur nette des emprunteurs domestiques en poussant les prix d’actifs domestiques à la hausse. Parallèlement, les innovations financières ont permis un formidable relèvement de l’offre de crédit avant la crise, tout comme elles renforcèrent les pressions déflationnistes sur les marchés une fois que la crise s’est amorcée. Or, les investisseurs étrangers ont étroitement participé à l’essor de la titrisation. Les banques étrangères, en particulier les banques européennes, ont été les principaux acheteurs de titres adossés sur actifs.

La globalisation financière a permis aux banques d’accroître rapidement leur bilan. D’une part, elle alimenta directement l’expansion du crédit dans de nombreux pays en facilitant le refinancement des banques locales sur les marchés internationaux pour étendre leurs prêts. D’autre part, les banques ayant une activité internationale ont vu la taille et la complexité de leur bilan s’accroître fortement, si bien que les superviseurs nationaux eurent plus de difficulté à assurer leur mission. La globalisation financière amplifia ainsi les défauts dans la régulation et la supervision des banques et des marchés du crédit en permettant à de nombreuses activités financières de se développer bien au-delà que ne l’auraient permis des systèmes financiers en autarcie. Enfin, l’accumulation de déséquilibres sur les marchés du crédit n’aurait pas été possible sans l’implication croissante des pays émergents dans le système financier mondial. L’essor de la titrisation a été nourri, d’une part, par la plus forte demande pour les actifs à faible risque de la part des autorités publiques des pays émergents et, d’autre part, par les plus grandes possibilités de placements qu’offraient leurs économies.

En outre, la globalisation financière a également joué un rôle majeur dans l’apparition de massifs déséquilibres de comptes courants lors des années deux mille. Ceux-ci ont contribué à propager la crise et à en démultiplier les répercussions au sein de chaque économie. Les plus amples déficits courants observés avant la crise ont été suivis par les plus violents redressements des comptes courants entre 2008 et 2010, souvent via une forte contraction des dépenses domestiques.

Lane s’est ensuite demandé si la globalisation financière a influencé la propagation de la crise d’un pays à l’autre et ses répercussions sur chaque pays. Si la globalisation financière a fourni aux pays émergents un rempart contre la crise, elle a au contraire amplifié l’impact de cette dernière sur les économies avancées. Les pays émergents ont en effet tiré une substantielle protection de leur stratégie « long debt, short equity ». Par contre, si la stratégie « long equity, short debt » adoptée par de nombreuses économies avancées peut rapporter des rendements nets positifs en temps normal, elle se révèle au contraire particulièrement préjudiciable lors d’une crise, puisque la chute des valeurs boursières réduit la valeur nette des investisseurs domestiques, alors même les conditions sur les marchés du crédit se resserrent. Les banques furent les principaux investisseurs dans les autres banques, donc la course à la liquidité dans laquelle elles se lancèrent provoqua l’effondrement des marchés interbancaires. Les investisseurs étrangers ont liquidé leurs placements liquides, notamment leurs dettes de court terme, auprès des banques en difficulté ; symétriquement les investisseurs domestiques ont rapatrié leurs actifs liquides étrangers. En l’absence d’un véritable cadre de régulation international, une fuite vers la liquidité à l’œuvre au niveau mondial est plus difficilement maîtrisable que les paniques sur les marchés domestiques. Même s’il est rationnel d’un point de vue individuel, ce repli collectif, en asséchant la liquidité des marchés, a porté la crise à son paroxysme.

Lane s’interroge enfin sur l’impact de la globalisation sur la gestion de la crise aux niveaux national et international. L’intégration financière au niveau international a amplifié les coûts des échecs réglementaires, que ce soit dans la prévention de la crise ou bien dans sa gestion ex post. La résolution des faillites bancaires dans un contexte de degré élevé de globalisation financière a notamment posé un important défi aux autorités publiques. La complexité de la liquidation des banques actives au niveau international a trouvé une illustration avec le processus de faillite de Lehman Brothers. Il reste en outre difficile de partager les coûts budgétaires impliqués par la faillite d’un groupe bancaire multinational, tel que Dexia. Enfin, les gouvernements sont tentés d’abandonner les filiales étrangères de leurs banques domestiques afin de protéger ces dernières. Lors de la crise toutefois, plusieurs gouvernements ont accepté de prendre en charge le sauvetage de filiales étrangères, parfois à des coûts budgétaires particulièrement élevés.

Il n’en demeure pas moins que la globalisation financière ne peut pleinement contribuer à la diversification des risques, au lissage de la consommation et à l’allocation efficace du capital que si des institutions adéquates sont mises en place pour assurer la supervision des entités financières aux niveaux national et international. Certes un nouveau Système européen de supervision financière (SESF) a été instauré au niveau européen et il inclut notamment le Conseil européen du risque systémique (CERS) et trois nouvelles agences paneuropéennes, en l’occurrence l'Autorité bancaire européenne (ABE), l'Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles (AEAPP) et l'Autorité européenne des marchés financiers (AEMF). Toutefois, en Europe comme ailleurs, la supervision financière s’opère en pratique toujours au seul niveau national. Beaucoup reste donc à faire pour améliorer le cadre institutionnel afin que celui-ci puisse répondre aux défis posés par la globalisation financière.

 

Références Martin ANOTA

BRENDER, Anton, & Florence PISANI (2009), La crise de la finance globalisée, La Découverte, 2009.

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2012), « Reassessing the impact of finance on growth », BIS working paper, n° 381, juillet.

LANE, Philip R. (2012), « Financial globalisation and the crisis », BIS working paper, n° 397, décembre.

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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 22:44

Seymour Martin Lipset (1959) décela (ou tout du moins crut déceler) une corrélation positive particulièrement forte entre le revenu par tête et la démocratie dans un large ensemble de pays. En se focalisant ainsi sur la relation entre les institutions politiques et le développement économique, il définit une large partie de l’agenda de l’économie politique contemporaine. La corrélation entre revenu et démocratie est la pierre angulaire de la théorie de la modernisation (modernization theory). Celle-ci affirme qu’une relation causale est à l’œuvre : un plus haut revenu par tête pousse un pays à être plus démocratique. La croissance économique va impulser l’industrialisation, l’urbanisation et l’accumulation tant des richesses que du capital humain ; ces divers facteurs qui sous-tendent la modernisation vont interagir pour stimuler le développement de la démocratie. Un régime démocratique doit obtenir suffisamment de légitimité aux yeux des citoyens pour survivre, ce qui n’est possible que si le développement économique est soutenu et continu. Avec l’expansion des classes moyennes, les conflits sur la répartition de la valeur ajoutée perdent en intensité et les institutions au fondement des politiques de redistribution ont un rôle croissant dans l’économie. Les partisans des explications institutionnelles estiment de leur côté que la causalité fonctionnerait plutôt en sens inverse : la croissance économique sera stimulée par des institutions démocratiques qui encadrent étroitement l’action des gouvernements et protègent les droits de propriété.

Ghada Fayad, Robert H. Bates et Anke Hoeffler (2012) ont repris le débat soulevé par les découvertes de Lipset. Ils utilisent tout d’abord les méthodes de modélisation dynamique de données de panel pour examiner dans quel sens s’opère la causalité aussi bien que la relation qui existe à court et long termes entre démocratie et revenu, puis modélisent la démocratie comme fonction du revenu. Ils trouvent alors une relation négative particulièrement significative entre le revenu et la démocratie pour leur échantillon de pays.

Les thèses de l’« Etat rentier » (rentier state) et de la « malédiction politique des ressources naturelles » (political resource curse) pourraient contribuer à expliquer une telle relation négative. Selon elles, en effet, la rente entretient l’autoritarisme et entrave le développement démocratique. Les Etats qui disposent de larges recettes depuis l’exploitation des ressources pétrolières peuvent les utiliser pour réfréner le mécontentement populaire en maintenant de faibles taux d’imposition et en versant de massives aides publiques. Ils peuvent également davantage dépenser en sécurité intérieure et ainsi prévenir la formation d’organisations dissidentes susceptibles de remettre en cause la paix intérieure. Une croissance tirée par les ressources naturelles échouerait notamment à déboucher sur des avancées sur le plan démocratique si elle ne s’accompagne pas d’un accroissement des efforts d’éducation et d’une plus grande spécialisation professionnelle des résidents.

Une seconde raison peut expliquer pourquoi l'on pourrait observer dans une économie donnée des revenus élevés et un faible degré de démocratisation. Les ralentissements de la croissance économique sont susceptibles d’entraîner des mouvements de protestation et par conséquent un renversement des régimes en place. Si un parti politique peut en supplanter un autre dans un régime démocratique, un régime autoritaire peut quant à lui se voir succéder par un régime démocratique. Lorsque la croissance ralentit, les régimes autoritaires s’en trouvent affaiblis et la probabilité d’un coup d’Etat s’élève, en particulier dans un contexte de forte pauvreté. La transition même entre une dictature et une démocratie, puisqu’elle s’accompagne d’une instabilité sociopolitique, risque de constituer une période de faible croissance.

Fayad et alii se sont alors inspirés des thèses de l’Etat rentier et de la malédiction politique des ressources pour affiner leurs résultats. Ils décomposent le revenu par tête en une composante liée aux ressources naturelles et en une seconde composante indépendante de ces mêmes ressources. Ils constatent alors que la source et le niveau des revenus importent fortement pour préciser la relation entre revenu et démocratie. Il apparaît que cette relation est positive et significative dans les pays où les revenus ne proviennent que fort peu des rentes tirées des ressources naturelles. En revanche, dans les pays abondamment dotés en ressources naturelles, il existe une relation négative entre le niveau des revenus et le degré de développement démocratique.

 

Références Martin ANOTA

ACEMOGLU, Daron, Simon JOHNSON, James A. ROBINSON, and Pierre YARED (2008), « Income and Democracy », in American Economic Review, vol. 98 n° 3.

FAYAD, Ghada, Robert H. BATES & Anke HOEFFLER (2012), « Income and Democracy: Lipset’s Law Revisited », FMI, working paper, n° 295, décembre.

LIPSET, Seymour M (1959), « Some Social Requisites of Democracy: Economic Development and Political Legitimacy », in American Political Science Review, vol. 53, n° 1.

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 21:41

Les travaux les plus optimistes en économie de l’environnement confèrent au changement technologique une place déterminante dans la lutte contre le réchauffement climatique, or les récentes modélisations incorporant un progrès technique endogène suggèrent que le marché ne va pas générer suffisamment d’innovations pour réduire l’ampleur du changement climatique. Les dépenses en recherche-développement sont en l’occurrence bien trop concentrées dans la création de technologies « sales ». Plusieurs modèles ont affirmé que la trajectoire du progrès technique est soumise à un phénomène de dépendance au sentier (path dependency). En effet, dans les économies qui ont fortement innové par le passé dans les technologies sales, les entreprises trouveront plus profitable d’innover à l’avenir dans ces dernières. Ce phénomène de dépendance au sentier va entrer en interaction avec les externalités environnementales : les entreprises ne prennent pas en compte le fait que la dégradation de l’environnement va se traduire par une diminution de la productivité agrégée et de l’utilité des consommateurs. Une économie soumise au seul laissez-faire va donc excessivement produire des technologies sales en délaissant l’innovation en technologies propres. Une intervention des autorités publiques est alors nécessaire pour réorienter le changement technologique sur une trajectoire compatible avec la protection de l’environnement. Par exemple, l’Etat peut favoriser l’adoption d’énergies renouvelables et inciter les agents à délaisser les énergies fossiles.

Le secteur automobile va être déterminant dans la transition écologique. Le transport routier représente en effet 16,5 % des émissions mondiales de CO2, ce qui a récemment amené Philippe Aghion, Antoine Dechezleprêtre, David Hemous, Ralf Martin et John Van Reenen (2012) à se pencher sur le processus d’innovation dans le secteur automobile. Ils ont utilisé les données de 3423 entreprises et individus dans 80 pays entre 1965 et 2005. Aghion et ses coauteurs se sont focalisés sur les innovations propres (en l’occurrence les voitures électriques, à hydrogène et hybrides) plutôt que sur les innovations dans l’efficience énergétique du carburant, car il est difficile de pleinement distinguer celles-ci des innovations sales. De plus, les progrès dans l’efficience énergétique d’une voiture à combustion interne vont se trouver limités par des limites technologiques. Enfin, les progrès réalisés dans l’efficience énergétique du carburant peuvent être annulés par la multiplication des véhicules en circulation, phénomène que l’on qualifie d’effet rebond (et que les théoriciens de la décroissance ont particulièrement mis en avant pour dénier au progrès technique ses vertus curatives).

L’étude fait tout d’abord apparaître qu’une hausse des prix du carburant stimulent l’innovation dans les technologies propres et pousse au contraire les agents à délaisser l’innovation sale. Les différences observées d’un pays à l’autre (ou au cours du temps) dans la fiscalité des carburants expliquent en grande partie les différences de prix. Ces derniers n’auront pas le même impact d’un constructeur automobile à l’autre selon leurs parts respectives de marché.

L'analyse confirme également la présence d’une dépendance au sentier dans le changement technologique : les entreprises que furent les plus exposées par le passée à l’innovation propre sont les plus susceptibles de consacrer leurs futurs efforts de recherche à l’innovation propre. Réciproquement, les entreprises qui ont auparavant généré une multitude d’innovations sales sont plus susceptibles de se focaliser à l’avenir sur l’innovation sale. En utilisant les modèles économétriques, les auteurs mettent en évidence la présence d’une dépendance au sentier tant au niveau de chaque entreprise qu’au niveau agrégé.

L’existence d’une telle dépendance au sentier aussi bien pour l’innovation sale que propre souligne la nécessité d’agir au plus tôt pour modifier les incitations à innover. Puisque le stock d’innovations sales est plus élevé que le stock d’innovations sales (l’échantillon d’Aghion et alii incorpore notamment 6500 brevets en technologies propres contre 18500 brevets en technologies sales), l’effet de sentier de dépendance va conduire les économies à fortement émettre du carbone, même si une légère taxe carbone est introduire ou si les autorités publiques subventionnent la recherche-développement verte. Aghion et alii plaident alors à une forte action aujourd’hui, quitte à relâcher les efforts à l’avenir, une fois que l’économie sera placée sur une trajectoire d’innovation propre. Les hausses dans les prix du carbone peuvent contribuer à réorienter les efforts d’innovation vers le développement de technologies plus propres. Par exemple, les auteurs estiment que si les prix du carburant se maintenaient à plus de 140 % de leur valeur en 2005, le stock d’innovations propres pourrait dépasser le stock d’innovations sales en moins d’une quinzaine d’années. L'instauration d'une véritable taxe carbone permettrait ainsi d'accélérer le redéploiement de la recherche-développement vers l'objectif d'une croissance verte.

 

Référence Martin ANOTA

AGHION, Philippe, Antoine DECHEZLEPRÊTRE, David HEMOUS, Ralf MARTIN, & John VAN REENEN (2012), « Carbon taxes, path dependency and directed technical change: Evidence from the auto industry », NBER working paper, n° 18596, décembre.

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