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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 20:31

Les mouvements de capitaux se sont intensifiés avec le processus d’intégration financière opéré au niveau mondial. Le maintien actuel des taux directeurs à un faible niveau dans les économies avancées a suscité un véritable débat sur la nature de la liquidité mondiale, sa transmission d’une économie à l’autre et sur ses risques potentiels. Suite à la crise financière, les pays émergents, qui avaient été épargnés par les booms d’endettement au cours des années deux mille, ont fait face à d’importants afflux de capitaux, en raison de leur plus grande résilience lors de la Grande Récession et des meilleurs rendements qu’ils offraient par rapport aux économies avancées. Selon un point de vue répandu, les faibles taux directeurs et les achats d’actifs par les banques centrales des pays avancés seraient un vecteur clé dans les mouvements internationaux de capitaux. Ces derniers sont susceptibles de se traduire par une expansion excessive du crédit dans les pays destinataires et finalement par une surchauffe de leur économie susceptible de se solder par une crise.

Pierre-Olivier Gourinchas et Maurice Obstfeld (2012) ont mené une analyse empirique pour la période s’étalant de 1973 à 2010 afin d’identifier les déterminants des crises financières. Ils constatent que la hausse rapide du levier d’endettement et la brutale appréciation du taux de change réel constituent deux prédicteurs particulièrement significatifs des crises financières. Ce résultat est vérifié aussi bien pour les économies avancées que pour les économies émergentes. Cette conclusion est également partagée par Alan Taylor (2012) dans son étude historique. D’autres analyses affirment que les afflux massifs de capitaux entraînent des booms sur les marchés du crédit et des actifs. Cherchant à concilier ces deux courants de la littérature, César Calderón et Megumi Kubota (2012) observent de leur côté un échantillon de 71 pays pour la période s’étalant de 1975 à 2010. Ils constatent que l’accumulation des flux de capitaux tend à précéder les booms sur les marchés du crédit.

Poursuivant directement l’analyse de Gourinchas et Obstfeld, Valentina Bruno et Hyun Song Shin (2012) se demandent comment la politique monétaire des pays avancés peut influencer le levier d’endettement et les taux de change réels dans les économies récipiendaires des flux de capitaux. Ils vont se focaliser sur un canal souvent négligé de la politique monétaire, celui qui a reçu le nom de « canal de la prise de risque » (risk-taking channel) depuis les travaux de Claudio Borio et Haibin Zhu (2008). Ce mécanisme de transmission donne un rôle crucial au secteur bancaire dans le façonnement des conditions financières et des primes de risque au cours du cycle. Les banques sont en effet des intermédiaires qui empruntent à court terme et prêtent à long terme, si bien que la rentabilité des nouveaux prêts dépend de l’écart entre les deux taux, c’est-à-dire l’écart à terme (term spread). Comme les taux longs sont moins sensibles aux variations des taux directeurs que les taux courts, la politique monétaire peut influer sur le spread de terme, ce qui permet aux banques centrales de jouer sur la prise de risque des banques et par là de peser sur l’activité économique.

Bruno et Shin explorent alors les implications du canal de prise de risque dans un contexte international en mettant l’accent sur l’activité transfrontalière des banques mondiales, c’est-à-dire sur les flux de capitaux entre la société-mère et ses filiales à l’étranger. Par exemple, un assouplissement de la politique monétaire de la Fed se traduit par une diminution des coûts de financement en dollar auxquels font face les banques dans les économies récipiendaires des flux de capitaux (typiquement les pays émergents). Ces banques prennent alors plus de risques en prêtant davantage aux agents domestiques. Les entrées de capitaux entraînent une appréciation de la devise du pays récipiendaire, ce qui améliore le bilan des emprunteurs domestiques. Comme ces derniers apparaissent alors moins risqués aux yeux des banques, celles-ci vont leur concéder encore davantage de crédit. Un cercle vertueux est donc temporairement à l’œuvre, l’appréciation de la devise et le crédit se renforçant alors mutuellement. Lorsque le cycle se retourne, le mécanisme d’amplification joue cette fois-ci en sens inverse et la situation financière des banques et des emprunteurs se détériore violemment.

Bruno et Shin vont alors examiner comment fonctionne le canal de prise de risque en contexte international à travers un modèle autorégressif (VAR). Ils cherchent à observer comment les bilans s’ajustent en réponse aux changements de la politique monétaire américaine. Pour cela, ils vont se pencher sur la relation entre l’indice VIX de la volatilité des options sur les actions américaines et le taux directeur de la Réserve fédérale, en l’occurrence le taux des fonds fédéraux. Les précédentes études avaient mis en évidence une boucle rétroactive entre les deux variables : une baisse du Fed funds rate est suivie par un amortissement de l’indice VIX, tandis qu’une hausse de ce dernier est suivie par une réduction du taux des fonds fédéraux [Bekaert et alii, 2012].

Bruno et Shin constatent, tout d’abord, qu’une hausse de l’indice VIX provoque un élargissement de l’écart à terme, ce qui suggère que les participants au marché s’attendent alors à une réduction imminente du taux des fonds fédéraux ; un élargissement de l’écart à terme est suivi par une réduction du taux directeur au cours des trimestres suivants. L’écart à terme influence donc effectivement les conditions de marché. En outre, l’analyse révèle qu’un écartement du term spread se traduit par un rythme accru des mouvements de capitaux à travers les opérations transfrontalières des banques mondiales. Le cycle du levier d’endettement des banques mondiales apparaît au cœur des mouvements des capitaux propres au secteur bancaire ; ce cycle se traduit par des fluctuations dans la liquidité mondiale et celles-ci expliquent (en partie) l’expansion du crédit dans les pays récipiendaires des flux de capitaux. Le canal de prise de risque de la politique monétaire s’opère donc effectivement via la gestion de bilan des banques mondiales. Le processus de globalisation financière, en rendant ce mécanisme de transmission plus prégnant, participe ainsi par ce biais-là à fragiliser la stabilité financière mondiale. Or les banques centrales tendent à le délaisser dans leur analyse et leur prise de décision, donc à sous-évaluer les répercussions extérieures de leur politique monétaire.

 

Références Martin ANOTA

BEKAERT, Geert, Marie HOEROVA & Marco LO DUCA. (2012). « Risk, uncertainty and monetary policy,” Banque nationale de Belgique, working paper.

BORIO, Claudio, & Haibin ZHU (2008), « Capital regulation, risk-taking and monetary policy: a missing link in the transmission mechanism? », Banque des règlements internationaux, working paper, n° 268, décembre.

BRUNO, Valentina, & Hyun Song SHIN (2012), « Capital flows and the risk-taking channel of monetary policy », Banque des règlements internationaux, working paper, n° 400, décembre.

CALDERÓN, César, & Megumi KUBOTA (2012b), « Gross inflows gone wild: Gross capital inflows, credit booms and crises », Banque mondiale, Policy research working paper, n° 6270, novembre.

GOURINCHAS, Pierre-Olivier, & Maurice OBSTFELD (2012), « Stories of the twentieth century for the twenty-first », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 4, n° 1.

TAYLOR, Alan M. (2012), « External imbalances and financial crises », NBER working paper, n° 18606, décembre.

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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 20:31

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L’essor du commerce intrafirme et le développement des multinationales ont bousculé les anciennes théories du commerce international qui ne faisaient apparaître des gains à l’échange qu’au travers soit des différences en termes de dotations factorielles, soit des avantages comparatifs intersectoriels dans le sillage de la théorie ricardienne. Les nouvelles théories du commerce international qui se sont développées depuis les années soixante-dix ont cherché à mieux rendre compte des évolutions touchant les échanges commerciaux. Pour cela, elles se sont éloignées du cadre de la concurrence pure et parfaite pour incorporer des éléments de concurrence imparfaite tels que la nature oligopolistique des marchés, la présence de rendements d’échelle croissants et la différenciation des produits [Melitz et Trefler, 2012]. Dans ces modélisations, Les consommateurs aiment la variété et sont prêts à payer un prix plus élevé pour obtenir le produit désiré, mais comme le marché est fragmenté en niches, les différentes entreprises qui y sont présentes ne parviennent pas à atteindre une échelle de production suffisante pour couvrir leurs coûts de développement. L’ouverture au commerce international, en élargissant les marchés, va permettre aux entreprises de pleinement exploiter les rendements d’échelle afin de rentabiliser leurs investissements. Les consommateurs profitent, quant à eux, non seulement d’une plus large variété de produits, mais l’intensification de la concurrence internationale se traduit également par une baisse des prix.

Limités au niveau méthodologique, ces nouveaux modèles ont fait l’hypothèse durant plusieurs décennies d’une homogénéité des entreprises ; les firmes étaient supposées produire à la même échelle et être confrontées aux mêmes coûts. Melitz (2003), d’une part, et Bernard, Eaton, Jensen et Kortum (2003), d’autre part, ont mis à jour une nouvelle source de gains du commerce international en prenant en compte l’hétérogénéité des entreprises. Dans un secteur étroitement défini, les entreprises sont effectivement diverses en termes de taille et de profit, en raison notamment des différences de productivité. Or, cette hétérogénéité des entreprises au sein d’un même secteur va contribuer à amplifier les gains de la libéralisation que la littérature économique avait déjà identifiés.

L’ouverture au commerce va en effet contribuer à relever la productivité, non seulement via les économies d’échelle, mais également à travers un processus darwinien de sélection des entreprises [Corcos et alii, 2012]. D’un côté, la libéralisation des échanges se traduit par une diminution des coûts de transaction qui vont inciter les entreprises étrangères à pénétrer les marchés domestiques. Les firmes domestiques vont alors voir leurs profits diminuer sur les ventes domestiques, et ce quel que soit leur niveau initial de productivité. D’un autre côté, certaines entreprises domestiques vont se révéler suffisamment productives pour prendre en charge les coûts qu'exigent l'accès aux marchés extérieurs, notamment les coûts de transport, et faire face aux barrières de nature institutionnelle ou culturelle. Ces firmes vont alors accéder aux marchés étrangers et en obtenir ainsi des profits supplémentaires.

Avec la libéralisation des échanges, les entreprises vont par conséquent se partitionner en trois groupes. Comme les entreprises les moins productives font des pertes sur les marchés domestiques et ne disposent pas d’accès aux marchés étrangers, elles sont forcées de se retirer du marché. Les entreprises les plus productives sont quant à elles en mesure de compenser le manque à gagner sur les ventes domestiques avec les profits qu’elles retirent de leurs exportations. Elles peuvent donc survivre et sont même susceptibles d’accroître leur part de marché. Enfin, les entreprises ayant des niveaux intermédiaires de productivité peuvent également survivre, mais elles ne sont pas suffisamment productives pour accéder aux marchés étrangers, si bien qu’elles sont confinées aux seuls marchés domestiques et voient leur part de marché décliner irrémédiablement. Au final, comme l’intégration du commerce international élimine les entreprises les moins productives, la productivité moyenne du secteur s’élève grâce à la réallocation des ressources productives depuis les producteurs les moins efficaces vers les plus efficaces.

La prise en compte de l’hétérogénéité des entreprises fait apparaître une source supplémentaire de gain à l’échange, provenant cette fois-ci de l’influence positive que l’élargissement des marchés exerce sur le processus innovation [Melitz et Trefler, 2012]. L'adoption des nouveaux produits et processus productifs améliorant la productivité impose effectivement des coûts fixes. L’intégration commerciale, en élargissant la taille du marché et l’échelle de production des entreprises, encourage ces dernières à entreprendre ces investissements et stimule par là leur productivité. Cette source supplémentaire de gain à l’échange a trait à l’efficacité interne à la firme, tandis que le gain associé à la sélection des entreprises relevait quant à lui de l’efficacité interentreprises (ou allocative).

Cette nouvelle littérature théorique qui s’élabore autour de l’hétérogénéité des entreprises est motivée par un certain nombre de constats empiriques réalisés au niveau microéconomique [Melitz et Redding, 2012] :

Premièrement, la participation au commerce international permettrait aux entreprises de réaliser de meilleures performances. Dans un même secteur, les exportateurs sont notamment plus larges, plus productifs, plus intensifs en capital et en travail qualifié que les entreprises non exportatrices et rémunèrent également davantage leurs salariés.

Deuxièmement, les effets de composition seraient particulièrement importants entre les entreprises présentes dans un même secteur. Les entreprises sortantes sont en l'occurrence relativement plus petites que les opérateurs historiques et les entreprises entrantes ont des taux de croissance de l’emploi relativement plus élevés que ces derniers.

Troisièmement, la performance d’un établissement ou d’une entreprise répond sur plusieurs plans à l’environnement commercial. La libéralisation des échanges se traduirait notamment par une hausse de la productivité, une accélération de l’adoption des nouvelles technologies, une rationalisation de la gamme de produits offerts et une réduction du mark-up.

Gregory Corcos et alii (2012) ont estimé les gains de la libéralisation du commerce en Union européenne, notamment les gains d’efficacité tirés de la sélection des entreprises les plus efficaces. Si l’intégration européenne n’avait pas eu lieu, un pays subirait en moyenne une perte permanente de 7 % de son niveau de productivité. L’analyse fait en outre apparaître que l’intégration européenne s’est traduite par une plus riche variété de produits, mais aussi par des baisses de prix et de mark-up de la même amplitude que la hausse de la productivité. Les gains à l’échange sont inégalement répartis dans l’espace, puisque les pays périphériques et ceux de petite taille en profitent le plus. Ainsi, les changements dans les barrières au commerce auraient des répercussions particulièrement larges.

 

Références Martin ANOTA

BERNARD, Andrew B., Jonathan EATON, J. Bradford JENSEN & Samuel KORTUM (2003), « Plants and Productivity in international trade », in American Economic Review, vol. 93.

CORCOS, Gregory, Massimo DEL GATTO, Giordano MION, & Gianmarco I.P. OTTAVIANO (2012), « Productivity and firm selection: Quantifying the ‘new’ gains from trade », in VoxEU.org, 10 juillet 2012.

MELITZ, Marc J. (2003), « The impact of trade on intra-industry reallocations and aggregate industry productivity », in Econometrica, vol. 71, n° 6.

MELITZ, Marc J., & Stephen J. REDDING (2012), « Heterogeneous firms and trade », NBER working paper, n° 18652, décembre.

MELITZ, Marc J., & Daniel TREFLER (2012), « Gains from trade when firms matter », in Journal of Economic Perspectives, vol. 26, n° 2.

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 20:28

La crise des années trente a été un événement d’une rare violence. Entre 1929 et 1933, la masse monétaire diminue de 26 %, le niveau des prix de 25 % et la production de 27 %. Sur la même période, des milliers des banques font faillite en plusieurs vagues. Après plusieurs décennies, les économistes ne s’accordent toujours pas sur les mécanismes exacts qui ont généré ces dynamiques dépressives. L’interprétation monétariste domine aujourd’hui dans les débats universitaires et ce sont Milton Friedman et Anna Schwartz (1963) qui en ont donné la formulation la plus célèbre.

Les deux économistes se sont appuyés sur l’équation quantitativiste pour affirmer que la contraction monétaire fut relativement exogène au déclin de la production : la diminution de la quantité de monnaie et la décélération de la vitesse de circulation, impulsée par la ruée sur les billets, auraient entraîné l’effondrement de la valeur de la production. En raison du multiplicateur monétaire, les banques réagissent à une baisse des dépôts en réduisant plus que proportionnellement leurs prêts pour maintenir leur liquidité. Par conséquent, avec l’aggravation de la crise bancaire, la baisse des dépôts et la nécessité d’accroître les réserves se seraient mutuellement renforcées pour conduire à un assèchement du crédit. Confrontées à des difficultés croissantes de financement, les entreprises ont diminué leurs dépenses, licencié leur personnel, voire fait faillite. La chute subséquente de l’investissement, de la consommation et de la production aurait alors rétroagi sur les turbulences bancaires.

Dans le schéma monétariste, la dépression trouve donc sa source dans les crises bancaires. Celles-ci apparaissent comme largement exogènes : elles expliquent la sévérité de la crise sans avoir elles-mêmes été produites par une quelconque évolution économique dans la période antérieure. Friedman et Schartz ont donc cherché à identifier, dans le chapitre 7 de leur ouvrage A Monetary History of the United States, les différents mouvements de la masse monétaire qui apparaissent inhabituels au regard des conditions économiques de la période courante, mouvements qu’ils qualifient de « chocs monétaires ». Ils concluent leur étude en accusant la Fed d’avoir été responsable, ne serait-ce que par son inaction, des divers enchainements qui ont conduit à transformer la récession en véritable dépression. La banque centrale aurait en effet insuffisamment alimenté en liquidité le système bancaire pour stopper la chute des dépôts ; elle ne se contente, par exemple, de réaliser des opérations d’open market qu’au début de la crise, fin 1929, et brièvement durant l’été 1932. Or, privées de liquidité interbancaire, les banques se révèlent incapables de maintenir leur activité de prêt, ce qui amplifie le ralentissement de l’activité.

                  GRAPHIQUE Evolution du taux d'intérêt du papier commercial (1925-1933)  

commercialrate                                                                                                        source : Romer et Romer (2013b)

Cette interprétation souffre de plusieurs limites. D’une part, Friedman et Schwartz ne parviennent pas à prouver que les chocs monétaires sont à l’origine de la Grande Dépression. Parmi les chocs qu’ils identifient, ceux repérés au début de la crise sont les plus tenus. D’autre part, leur livre ne parvient pas à décrire le mécanisme par lequel les chocs monétaires ont pu affecter l’économie. Plusieurs économistes ont supposé que Friedman et Schwartz avaient à l’esprit un canal du taux d’intérêt classique : la contraction de la masse monétaire aurait entraîné une hausse des taux d’intérêt réels et nominaux. Or, les taux d’intérêt nominaux furent clairement à la baisse lors de la Grande Dépression (cf. graphique). Les taux chutèrent suite au krach sur le marché boursier en octobre 1929. Ils diminuèrent à nouveau lors des vagues de panique d’octobre 1930 et de mars 1931. Ils s’élèvent certes brièvement fin 1931 (la Fed cherchant alors à combattre la spéculation contre le dollar), mais ils diminuent ensuite continuellement jusqu’à février 1933. Cette baisse des taux d’intérêt pourrait s’expliquer par le fait que la demande de monnaie ait diminué encore plus rapidement que l’offre de monnaie, or Friedman et Schwartz ne prennent pas en compte cette éventualité. En revanche, pour expliquer le comportement des taux d’intérêt lors des années trente, Peter Temin (1976) adopte une optique plus keynésienne et suggère que la Grande Dépression trouve sa source dans les larges chocs négatifs affectant la demande agrégée. La baisse des prix et de l’activité aurait selon lui entraîné une baisse de la demande de monnaie et par là une contraction de la masse monétaire.

Une façon de réconcilier l’interprétation de Friedman et Schwartz avec le comportement des taux nominaux demande d’introduire la déflation et les anticipations dans l’analyse : si la déflation était à l’époque majoritairement anticipée, alors les taux d’intérêt réels étaient élevés, si bien que le niveau élevé des coûts d’emprunt réels aurait déprimé la dépense et la production. Christina et David Romer (2013b) affirment que l’explication monétariste, pour être validée, nécessite la présence de telles anticipations, mais elle exige aussi que celles-ci furent le produit de la contraction monétaire. Ils ont alors cherché à fournir le mécanisme de transmission qui manque dans l’explication monétariste de la Grande Dépression. Ils ont analysé en détails les numéros de la revue d'affaires Business Week pour voir s’il existait un lien entre les chocs monétaires et les anticipations de déflations dans les années centrales de la crise, en l’occurrence 1930 et 1931. Ils constatent que les observateurs professionnels ont effectivement anticipé une déflation, et ce en invoquant l’action (ou plus exactement de l’inaction) de la Fed et la contraction monétaire. Les époux Romer en concluent que les chocs monétaires qui se sont produits au cours de la Dépression ont pu affecter la production et l’emploi en entraînant une hausse des taux d’intérêts réels.

Ces résultats ont plusieurs implications pour la conduite de la politique monétaire. Lorsque les taux d’intérêt nominaux sont à leur bordure inférieure zéro (zero lower bound), une politique monétaire expansionniste peut accroître la production en élevant notamment les anticipations d’inflation et en diminuant ainsi les taux d’intérêt réels. L’analyse des numéros de Business Week suggère aux époux Romer que l’expansion monétaire est effectivement capable de générer de telles anticipations. Lors de la Grande Dépression, les autorités monétaires en firent trop peu parce qu’elles étaient convaincues que leur action serait inefficace. Christina et David Romer (2013a) estiment dans une autre étude que les banques centrales tendent encore aujourd’hui à sous-estimer les bénéfices de leur action et à en surestimer les coûts, ce qui aurait notamment bridé leur réponse face à la Grande Récession. Ainsi, Christina Romer a régulièrement appelé la Fed à adopter des mesures plus agressives et à cibler le PIB nominal (NGDP targeting) afin de stimuler la reprise américaine. Selon elle, la proximité des taux nominaux de leur limite inférieure zéro ne doit pas empêcher la banque centrale d’influencer les anticipations, notamment à travers la pratique du forward guidance

 

Références Martin ANOTA

FRIEDMAN, Milton, & Anna Jacobson SCHWARTZ (1963), A Monetary History of the United States, 1867–1960, Princeton University Press for NBER.

HAUTCOEUR, Pierre-Cyrille (2009), La Crise de 1929, La Découverte, Repères.

ROMER, Christina D., & David H. ROMER (2013a), « The most dangerous idea in Federal Reserve history: Monetary policy doesn’t matter », janvier.

ROMER, Christina D., & David H. ROMER (2013b), « The Missing Transmission Mechanism in the Monetary Explanation of the Great Depression », NBER working paper, n° 18746, janvier.

TEMIN, Peter (1976), Did Monetary Forces Cause the Great Depression?, Norton.

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