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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 18:25

Depuis les années soixante-dix, le partage du revenu national a eu tendance à se déformer au profit des hauts revenus, en particulier dans les pays développés. Peut-être que la répartition du revenu s’oriente de plus en plus en faveur du capital et (par conséquent) de plus en plus en défaveur du travail, mais ce que les économies avancées ont connu, c'est surtout un fort creusement des inégalités dans la répartition des revenus du travail. Les études macroéconomiques sur les inégalités se sont multipliées depuis la parution du Capital au XXIième siècle de Thomas Piketty, afin d’en déterminer les causes, mais aussi leurs répercussions sur la croissance.

Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer le creusement des inégalités : la concurrence internationale, la financiarisation de l’économie, le déclin du syndicalisme, etc. Le progrès technique a souvent été présenté comme l’un des principaux moteurs des inégalités salariales. Il serait en l’occurrence biaisé en faveur du travail qualifié (skill-biased). En effet, selon des auteurs comme Daron Acemoglu (2002), David Autor, Frank Levy et Richard Murnane (2003), si les machines sont substituables avec le travail peu qualifié, elles sont par contre complémentaires avec le travail qualifié. Par conséquent, l’automatisation et la diffusion des nouvelles technologies d’information entraînent une baisse de la demande de travail peu qualifié et une hausse de la demande de travail qualifié. Or un facteur est d’autant plus rémunéré qu’il est demandé. En conséquence, puisque les travailleurs peu qualifiés voient leurs salaires être poussés à la baisse, tandis que les travailleurs qualifiés voient leurs salaires être poussés à la hausse, les inégalités salariales tendent à s’accroître. Cette idée serait confirmée par le fait que la prime de qualification (skill premium), c’est-à-dire l’écart salarial entre les très diplômés et les peu diplômés ait eu tendance à s’accroître ces dernières décennies, alors même que le nombre de diplômés a fortement augmenté. Dans cette logique, si l’économie est soumise à une destruction créatrice, à travers laquelle les emplois créés dans les secteurs innovants exigent davantage de compétences que les emplois détruits dans les secteurs en déclin, alors le processus tend à accroître le niveau global de compétences. 

Toutefois, les études les plus récentes considèrent que ce ne sont pas nécessairement les tâches les moins qualifiées qui sont les plus explosées à l’automatisation, mais plutôt les tâches exigeant des qualifications intermédiaires. Les analyses empiriques suggèrent effectivement que le marché du travail connaît une polarisation : ce sont les emplois moyennement qualifiés qui tendent à disparaître, si bien que la main-d’œuvre se répartit de plus en plus entre des emplois très qualifiés (donc très rémunérés) et des emplois peu qualifiés (donc peu rémunérés). 

Le progrès technique est susceptible d’affecter les inégalités de revenu par un autre canal : en plaçant l’innovateur dans une situation de monopole, l’innovateur perçoit des rentes. Par conséquent, le processus de destruction créatrice stimule peut-être la croissance à long terme, mais il s’accompagne également d’une déformation du partage du revenu en faveur des innovateurs. Dans cette optique, le creusement des inégalités n’est pas perçu comme nocif pour la croissance : c’est peut-être précisément parce qu’ils espèrent obtenir des hauts revenus que les agents cherchent à innover. Il n’est alors pas étonnant de voir que, parmi les 50 individus les plus riches recensés par Forbes en 2015, 11 soient présentés comme des innovateurs et plusieurs autres dirigent ou possèdent des entreprises qui déposent des brevets.

Philippe Aghion, Ufuk Akcigit, Antonin Bergeaud, Richard Blundell et David Hémous (2015) utilisent des données de panel sur la période 1975-2010 pour observer l’impact de l’inventivité sur les inégalités de revenu. Ils mesurent l’inventivité par la quantité et la qualité des innovations brevetées et l’évolution des inégalités de revenu sont observées à travers la part du revenu détenue par les 1 % des ménages les plus aisés. Ils mettent en évidence une corrélation positive entre diverses mesures de l’inventivité et les inégalités de revenu aux Etats-Unis au cours des dernières décennies. Cette corrélation reflète (du moins partiellement) une causalité allant de l’inventivité vers les inégalités de revenu et cet effet est significatif : par exemple, lorsque les auteurs utilisent le nombre de brevets par tête, l’inventivité explique en moyenne 17 % de la hausse de la part du revenu allant aux 1 % des ménages les plus aisés entre 1975 et 2010. Par contre, lorsqu’Aghion et ses coauteurs utilisent des indicateurs d’inégalités de revenu qui ne se focalisent pas sur les 1 % des plus aisés, ils ne font apparaître qu’une faible corrélation positive, voire-une corrélation négative. C’est notamment le cas lorsqu’ils utilisent le coefficient de Gini, l’indice d’Atkinson ou la part rémunérant les 10 % les plus riches (de laquelle on retranche la part rémunérant les 1 % les plus aisés). Enfin les auteurs constatent que les effets positifs de l’inventivité sur la part du revenu national rémunérant les 1 % des ménages les plus aisés sont atténués dans les Etats présentant le lobbying le plus intense.

Aghion et ses coauteurs réalisent également des régressions transversales au niveau des zones de comutage. Celles-ci suggèrent que l’innovation est positivement corrélée avec la mobilité sociale ascendante, que la corrélation positive entre l’inventivité et la mobilité sociale s’explique surtout par les innovateurs entrants (et non par les innovateurs en place) et qu’elle s’affaiblit dans les Etats avec le lobbying le plus intense.

Les trois auteurs jugent que les résultats de leur étude confirment la thèse (néo)schumpétérienne selon laquelle une croissance tirée par l’innovation accroît à la fois la part du revenu rémunérant les plus aisés (en raison des rentes d’innovation), mais aussi la mobilité sociale (qui résulte de la réallocation des travailleurs d’un secteur à l’autre qui résulte du processus de destruction créatrice).

 

Références

ACEMOGLU, Daron (2002), « Technical change, inequality, and the labor market », in Journal of Economic Literature, vol. 40.

AGHION, Philippe, Ufuk AKCIGIT, Antonin BERGEAUD, Richard BLUNDELL & David HÉMOUS (2015), « Innovation and top income inequality », NBER, working paper, n° 21247, juin.

AGHION, Philippe, & Peter Howitt (1992), « A model of growth through creative destruction », in Econometrica, vol. 60.

AUTOR, David H., Lawrence F. KATZ & Melissa S. KEARNEY (2006), « The polarization of the U.S. labor market », in American Economic Review, vol. 96, n° 2.

AUTOR, David H., Frank LEVY & Richard J. MURNANE (2003), « The skill content of recent technological change: An empirical exploration », in Quarterly Journal of Economics, vol. 118, n° 4.

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7 juin 2015 7 07 /06 /juin /2015 08:57

La croissance de la productivité marque le pas aux Etats-Unis et la crise financière mondiale n'en est pas (la seule) responsable. En effet, la croissance de la productivité totale des facteurs (PTF) a commencé à ralentir au milieu des années deux mille, c’est-à-dire avant même la Grande Récession. Après avoir atteint en moyenne environ 1,75 % entre 1996 et 2004, elle a ensuite été divisée par deux sur la période 2005-2013. Ce ralentissement, combiné à la baisse des taux d’activité, signifie que la croissance de production potentielle a ralenti aux Etats-Unis : celle-ci pourrait être passée de 3 % à 2 %. Ce constat n’est guère enchanteur : il suggère qu’à long terme le niveau de vie américain progressera plus lentement qu’auparavant.

GRAPHIQUE  Taux de croissance de la production réelle et de la productivité totale des facteurs aux Etats-Unis (en %)

Le ralentissement de la productivité américaine

Pour beaucoup, ce ralentissement s’explique par un essoufflement de la révolution informatique ou tout du moins par l’émoussement de ses répercussions sur l’activité. John Fernald (2014) affirme que le récent ralentissement de la croissance de la productivité n’est qu’un retour au rythme moyen observé entre 1973 et 1995, après plus d’une décennie de gains de productivité exceptionnels associés à la révolution informatique. Après avoir accéléré au milieu des années quatre-vingt-dix, la croissance de la productivité du travail a de nouveau ralenti au début des années deux mille. Peu de preuves empiriques suggèrent que les dynamiques tendancielles de productivité aient fortement changé au cours de la Grande Récession ou lors de la reprise. Les dynamiques de la productivité du travail et de la PTF sont similaires à celles observées au cours des précédentes récessions. La PTF a connu le plus fort ralentissement observé depuis la Seconde Guerre mondiale, ce qui est cohérent avec l’idée d’une rétention de main-d’œuvre et de capital. La productivité du travail n’a pas décliné autant, ce qui reflète un approfondissement du capital durant la récession (l’usage de la main-d’œuvre déclinant plus rapidement que le capital) et une hausse de la qualité du travail (dans la mesure où ce sont essentiellement les travailleurs peu qualifié qui perdirent leur emploi). Durant la reprise, la TFP et la productivité du travail retournèrent pratiquement à leur tendance du milieu des années deux mille. Pessimiste, Robert Gordon (2012) doute de la capacité des Etats-Unis à générer des innovations aussi importantes que celles issues de la deuxième révolution industrielle. Selon lui, la troisième révolution industrielle, celle organisée autour des nouvelles technologies d’information et de la communication (TIC), a non seulement été courte, mais ses innovations ont peu de répercussions sur la croissance américaine, comparées aux précédentes.

D’autres sont plus optimistes sur la capacité des Etats-Unis à innover et sur la capacité des innovations à stimuler la croissance américaine à l’avenir. Par exemple, David Byrne, Stephen Oliner et Daniel Sichel (2013) montrent que depuis 2004, les TIC ont continué à fortement contribuer à la croissance de la productivité du travail aux Etats-Unis, mais qu’ils ne la stimulent pas autant que durant la période comprise entre 1995 et 2004. Ensuite, ils montrent que la technologie des semi-conducteurs, qui joue un rôle crucial dans la révolution des TIC, a poursuivi ses progrès à un rythme soutenu et que la baisse de ses prix peut avoir été fortement sous-estimée. Enfin, selon leurs prévisions de base, la croissance tendancielle de la productivité du travail devrait s’établir à 1,75 %, c’est-à-dire à un rythme inférieur à la moyenne de long terme (en l’occurrence 2,25 %), mais supérieur à ce qui a été observé au cours des dernières années. Selon des hypothèses plus optimistes, mais loin d’être irréalistes, ils suggèrent qu’elle pourrait revenir à sa moyenne historique, voire même la dépasser. En d’autres termes, ils estiment que la révolution informatique est loin d’être finie. De leur côté, Martin Neil Baily, James Manyika et Shalabh Gupta (2013)  estiment que les opportunités technologies restent importantes dans l’industrie avancée et que la révolution énergétique va impulser de nouveaux investissements, non seulement dans l’extraction d’énergies, mais aussi dans le secteur du transport et dans l’industrie intensive en énergie. Plusieurs secteurs importants de l’économie américaine, tels que l’éducation, la santé, les infrastructures et le secteur public, ont historiquement été en retard en termes de croissance de la productivité, non pas en raison d’un manque d’opportunités d’innovation, mais plutôt en raison de la rigidité institutionnelle et d’un manque d’incitations à changer.

Roberto Cardarelli et Lusine Lusinyan (2015) cherchent à éclairer le ralentissement de la croissance de la PTF des Etats-Unis en estimant la PTF au niveau agrégé et au sein des différents Etats au cours des deux dernières décennies. Ce faisant, ils cherchent à déterminer si le ralentissement de la croissance de la PTF a été similaire d’un Etat à l’autre, puis à quelle ampleur la croissance de la PTF agrégée peut bénéficier de la convergence des Etats à faible productivité vers les Etats à forte productivité et enfin quels sont les facteurs et les politiques les plus déterminants pour la croissance de la PTF. 

En observant la croissance de la PTF dans les différents Etats, les auteurs constatent que son ralentissement est généralisé. Alors que la croissance de la PTF a diminué au niveau agrégé des Etats-Unis de 1,75 point de pourcentage en moyenne sur la période 2005-2010 par rapport à la période 1996-2004, il y a en fait une forte hétérogénéité d’un Etat à l’autre. A un extrême, elle diminua de plus de 3 points de pourcentage au Nouveau-Mexique et dans le Dakota du Sud ; à un autre extrême, elle déclina de moins d’un point de pourcentage dans une dizaine d’Etats, notamment l’Oregon, l’Etat de Washington, le Nebraska et le Maryland. En outre, le ralentissement n’est pas plus important dans les Etats produisant ou utilisant relativement plus des TIC. Par exemple, le Nouveau-Mexique et l’Oregon présentent le degré le plus élevé de spécialisation dans la production de TIC et un degré similaire d’intensité en TIC, mais ont eu des performances de productivité et de croissance très différentes ces dernières décennies. Les écarts de performances entre l’Oregon et le Nouveau Mexique ne s’expliquent pas seulement par l’essoufflement du boom des TIC. Si cela avait été le cas, il y aurait eu une relation étroite entre les performances de productivité de chaque Etat et sa spécialisation dans les TIC. 

Cardarelli et Lusinyan suggèrent que le ralentissement de la croissance de la PTF aux Etats-Unis au cours des deux dernières décennies s’explique par une perte d’efficacité dans la combinaison entre le travail et le capital plutôt que par un ralentissement des avancées technologiques. En effet, ils observent comment la frontière de production (le montant maximal de production qui peut être obtenu à partir d’un montant fixe des ressources) s’est déplacée et comment chaque Etat se situe par rapport à cette frontière, c’est-à-dire s’il devient plus ou moins « efficaces ». Or ils constatent de larges écarts d’efficacité de la production d’un Etat à l’autre : la frontière de production s’est certes déplacée vers l’extérieur, mais en moyenne les Etats se sont éloignés de cette frontière. Si chaque Etat avait été capable de maintenir avec l’efficacité moyenne du pays, le PIB réel par travailleur en 2010 aurait été 3 % plus élevé qu’il ne l’a été, ce qui se serait traduit par un supplément de 400 milliards de consommation, d’investissement et d’exportations (soit plus de 1000 dollars supplémentaires pour chaque Américain). En l’occurrence, ce sont les Etats présentant les plus forts taux de réussite scolaire et un plus grand investissement en recherche-développement qui sont les plus proches de la frontière de production. En utilisant un indicateur de capital humain, Cardarelli et Lusinyan mettent en évidence une forte corrélation entre celui-ci et la croissance de la PTF parmi les Etats américains. L’analyse suggère également que les dépenses de recherche-développement des entreprises et surtout celles du gouvernement influencent positivement la croissance de la PTF.

 

Références

BAILY, Martin Neil, James MANYIKA & Shalabh GUPTA (2013), « U.S. productivity growth: An optimistic perspective », in International Productivity Monitor, vol. 25.

BYRNE, David M., Stephen D. OLINER & Daniel E. SICHEL (2013), « Is the information technology revolution over? », in International Productivity Monitor, vol. 25.

CARDARELLI, Roberto, & Lusine LUSINYAN (2014), « A tale of two states—Bringing back U.S. productivity growth », in iMFdirect (blog), 25 septembre.

CARDARELLI, Roberto, & Lusine LUSINYAN (2015), « U.S. total factor productivity slowdown: Evidence from the U.S. states », FMI, working paper, n° 15/116, mai.

FERNALD, John G. (2014), « Productivity and potential output before, during, and after the Great Recession », 29ème conference annuelle du NBER en macroéconomie.

GORDON, Robert (2012), « Is U.S. economic growth over? Faltering innovations confronts the six headwinds », NBER, working paper, n° 18315.

GORDON, Robert (2013), « U.S. productivity growth: The slowdown has returned after a temporary revival », in International Productivity Monitor, vol. 25.

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4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 21:49

Avec la Grande Récession, la baisse des recettes fiscales associée au déclin de l’activité économique, le déploiement de plans de relance budgétaire et le renflouement du secteur bancaire ont conduit à une hausse de l’endettement public dans les pays avancés, alors même qu’elle était initialement élevée. Les ratios dette publique sur PIB ont atteint des niveaux qu’ils n’avaient pas atteints depuis plus de quatre décennies. La crainte que l’endettement suive une trajectoire explosive et devienne insoutenable a très rapidement amené les gouvernements à resserrer leur politique budgétaire ou tout du moins à abandonner la relance budgétaire à partir de 2010 pour ramener leur dette publique sur une trajectoire plus soutenable, même dans les pays qui n’ont pas connu de tensions sur le marché obligataire. Le resserrement budgétaire a pu freiner, voire avorter, la reprise dans plusieurs pays, accroissant en définitive les ratios d’endettement public au lieu de les réduire. L’insuffisance persistante de la demande globale (qui se traduit par le maintien d’un taux de chômage élevé) et la détérioration du capital public dans plusieurs pays, dans un contexte de faibles taux d’intérêt, plaidaient pourtant pour une poursuite des plans de relance budgétaire, sous la forme en particulier d’un investissement public dans les infrastructures qui serait financé par emprunt. En fait, le débat au sein du monde politique vise non pas à déterminer s’il faut opter pour la relance ou pour l'austérité, mais plutôt à quel rythme mener cette dernière. Ceux croyant que la dette publique nuit à la croissance préconisent une réduction rapide de l’endettement, tandis que ceux pointant le besoin de stimuler la demande globale préconisent de ralentir la consolidation.

Dans une nouvelle publication du FMI, Jonathan Ostry, Atish Ghosh et Raphael Espinoza (2015) cherchent à déterminer quels sont les ratios d’endettement public et les politiques d’investissement public qui sont optimaux suite à la crise financière mondiale. Ce qu’ils cherchent à déterminer est si les gouvernements endettés peuvent tout simplement ne rien faire du tout, c’est-à-dire vivre avec leur dette publique sans prendre de mesures pour la réduire. 

Ostry et ses coauteurs relèvent trois éventuelles objections à cette idée et évaluent chacune d’entre elles. Premièrement, dans certains pays, la dette publique est dangereusement élevée et leur gouvernement dispose d’une marge de manœuvre budgétaire limitée : ils sont proches d’une limite d’endettement à partir de laquelle les marchés sont susceptibles d’exiger de très fortes primes de risque sur les titres publics, voire tout simplement refuser de leur prêter. Ces pays ont un choix relativement limité, mais ce n’est pas le cas de l’ensemble des pays. Ostry et ses coauteurs distinguent les pays en fonction de leurs niveaux de dette et en les classant en trois zones : une zone verte où la marge de manœuvre budgétaire est importante ; une zone jaune où cette marge de manœuvre est positive, mais où le risque souverain est saillant ; et une zone rouge où la marge de manœuvre est nulle (cf. graphique ci-dessous). Pour les pays de la zone rouge et peut-être pour certains pays de la zone jaune, les contraintes d’endettement laissent peu d’options, si bien qu'ils devraient se focaliser sur la réduction de leur dette publique. Par contre, les pays dans la zone verte sont dans une position confortable pour continuer à se financer à de faibles taux d’intérêt et il est peu probable qu’ils connaissent une crise de la dette souveraine. Dans leur cas, vivre simplement avec la dette publique et laisser les ratios dette publique sur PIB diminuer avec la poursuite de la croissance économique apparaît comme une meilleure option que chercher à la réduire délibérément.

GRAPHIQUE  Marge de manœuvre budgétaire : distance par rapport à la limite d’endettement (en points de %)

 

Quand les gouvernements doivent-ils rembourser leur dette ?

Ostry et ses coauteurs tirent cette conclusion d’une analyse coûts-bénéfices. Les bénéfices d’un remboursement sont faibles pour les pays disposant d’une marge de manœuvre budgétaire et les crises de la dette souveraine sont certes coûteuses lorsqu’elles surviennent, mais leur fréquence est extrêmement faible, même pour des niveaux élevés d’endettement public. Les coûts d’une réduction de dette peuvent être bien plus élevés, même si la consolidation budgétaire est étalée sur plusieurs années : les hausses d’impôts et les baisses de dépenses publiques nécessaires pour générer un excédent primaire nuisent à la croissance à long terme, notamment en freinant l’accumulation du capital.

Deuxièmement, un argument souvent avancé pour réduire la dette publique est que celle-ci nuit à la croissance. En effet, les impôts nécessaires pour assurer le service de la dette freinent l’accumulation du capital et freinent tant l’offre que la demande de travail. Toutefois, Ostry et ses coauteurs jugent que cela ne démontre pas pour autant que le remboursement de la dette soit bon pour la croissance. Il affecte en effet l’économie, car la consolidation budgétaire qu’il implique (qu’elle prenne la forme d’une hausse des impôts ou d’une baisse des dépenses publiques) freine également l’accumulation du capital et pèse sur le travail.

Troisièmement, les économies peuvent subir de larges chocs budgétaires à l’avenir (par exemple une crise financière peut amener l’Etat à renflouer le secteur bancaire), si bien qu’il leur est logique de se constituer des marges de manœuvre budgétaire pour pouvoir emprunter malgré les chocs. Si la dette publique est élevée lorsqu’un tel choc survient, la prime de risque des titres publics est susceptible de s’élevé sur le marché obligataire, si bien que l’Etat peut en perdre l’accès. Pour Ostry et ses coauteurs, une réduction de la dette publique permet certes d’accroître la marge de manœuvre des Etats, mais cette marge de manœuvre sera illusoire si elle se reconstitue au détriment de l’investissement et de la croissance de la production. Ainsi, ils préconisent que les Etats ne remboursent pas le montant nominal de la dette publique, mais laissent plutôt le ratio dette publique sur PIB décliner naturellement avec la poursuite de la croissance.

 

Références

OSTRY, Jonathan D. & Atish R. GHOSH (2015), « When is repaying public debt not of the essence? », in iMFdirect (blog), 2 juin.

OSTRY, Jonathan D., Atish R. GHOSH & Raphael ESPINOZA (2015), « When should public debt be reduced? », FMI, staff discussion note, n° 15/10.

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