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18 juillet 2014 5 18 /07 /juillet /2014 10:41

L’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne sont les seules régions du monde où les inégalités ont diminué au cours de la dernière décennie. En l’occurrence, l’Amérique latine a connu une baisse du coefficient de Gini comprise entre 3 et 4 points de pourcentage, une baisse des taux de pauvreté et de polarisation et un fort essor de la classe moyenne : cette dernière correspond désormais à la moitié de la population latino-américaine, alors qu’elle n’en représentait que les 20 % il y a à peine une décennie. Sur la même période, le reste du monde a eu tendance à connaître une hausse des inégalités.

GRAPHIQUE  Inégalités, pauvreté et polarisation en Amérique latine (en %)

Inegalites--pauvrete-et-polarisation-en-Amerique-latine.png

source : Tsounta et Osueke (2014)

Ces résultats agrégés dissimulent toutefois une forte hétérogénéité dans les performances des pays latino-américain : par exemple, le Honduras et le Costa Rica ont connu une hausse des coefficients de Gini, le Honduras connaissant également une hausse du taux de pauvreté. Surtout, l’Amérique latine reste l’une des régions les plus inégales au monde : le coefficient de Gini s’élève actuellement autour de 50 %. En comparaison avec les pays ayant le même niveau de vie, les pays latino-américains souffrent d’un accès très inégal à l’éducation, aux infrastructures et à la santé. Enfin, les inégalités ont peut-être eu tendance à s’accroître au cours des dernières années, notamment en raison de la crise financière mondiale et du récent ralentissement de la croissance : c’est notamment le cas du Honduras, du Mexique et du Pérou. 

Les deux principales explications avancées pour expliquer le déclin des inégalités en Amérique latine sont la baisse des inégalités de salaires et l’instauration d’un système de redistribution sociale plus progressif  [Lustig et alii, 2013]. Par exemple, Joao Pedro Azevedo, Gabriela Inchaust et Viviane Sanfelice (2013) constatent que la forte croissance des rémunérations des travailleurs les moins rémunérés a constitué le principal contributeur à la baisse des inégalités. L’essentiel de cette dernière peut être attribuée à une hausse des rémunérations horaires en bas de la répartition. Pour Nora Lustig, Luis Lopez-Calva et Eduardo Ortiz-Juarez (2013), la prime de qualification (c’est-à-dire le rendement des études primaires, secondaires et supérieures) est à l’origine de la baisse des inégalités de revenue du travail. En d’autres termes, l’écart entre la rémunération des plus qualifiés et celle des moins qualifiées s’est réduit. La cause sous-jacente à la baisse des rendements à la scolarité n’est cependant pas pleinement établie. Certaines études constatent que ces rendements chutèrent en raison d’une hausse de l’offre de travailleurs éduqués ; d’autres études suggèrent un changement de la demande de travail en faveur de la main-d’œuvre non qualifiée.

Evridiki Tsounta et Anayochukwu Osueke (2014) ont analysé plusieurs économies développées et en développement pour expliquer les performances latino-américaines. Ils suggèrent que presque les deux tiers du récent déclin des inégalités de revenu en Amérique latine s’expliquent par les politiques économiques et une forte croissance économique. Les politiques expliquent même plus de la moitié du déclin total. De plus fortes dépenses d’éducation ont fortement contribué à la baisse des inégalités, suivies par de plus forts investissements directs à l’étranger et de plus hautes recettes fiscales.

En effet, Tsounta et Osueke constatent une corrélation négative entre les variations des recettes fiscales et les variations des inégalités de revenu : l’accroissement des recettes fiscales est associé à une baisse des inégalités économiques. Si les recettes fiscales augmentent en raison d’une fiscalité plus progressive, les inégalités diminuent car le système fiscal collecte une plus grande proportion de revenu des riches par rapport aux pauvres. En outre, le supplément de recettes fiscales peut être utilisé pour financer des transferts sociaux (ciblés notamment sur les populations les plus pauvres) et des dépenses publiques dans l’éducation et certaines infrastructures. Les données suggèrent également une corrélation négative entre les variations des inégalités de revenu et les variations des dépenses publiques dans l’éducation, or ce sont les plus pauvres qui profitent disproportionnellement de ces dépenses. 

 

Références

AZEVEDO, Joao Pedro, Gabriela INCHAUST & Viviane SANFELICE (2013), « Decomposing the recent inequality decline in Latin America », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6715, december 2013.

LUSTIG, Nora, Luis F. LOPEZ-CALVA & Eduardo ORTIZ-JUAREZ (2013), « Deconstructing the decline in inequality in Latin America », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6552, juillet.

TSOUNTA, Evridiki, & Anayochukwu L. OSUEKE (2014), « What is behind Latin America’s declining income inequality? », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/14/124, juillet 2014.

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12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 11:36

La crise financière débuta aux Etats-Unis en 2007 avec les turbulences sur le marché du crédit hypothécaire. Elle prit une dimension mondiale suite à l’effondrement de la banque Lehman Brothers en septembre 2008, provoquant un fort déclin de la production et une forte hausse du chômage dans l’ensemble des pays avancés (cf. graphiques 1 et 2). La violence de la crise fin 2008 a surpris les autorités politiques, mais celles-ci ont toutefois fortement assoupli leurs politiques conjoncturelles, ce qui permit aux pays avancés de connaître une reprise de leur activité dès 2009 et d’éviter une répétition de la Grande Dépression. La reprise s’est depuis lors poursuivie aux Etats-Unis, mais elle s’est interrompue en zone euro. Cette dernière a en en effet basculé dans une nouvelle récession en 2011. Le taux de chômage a dépassé 12 % dans la zone euro, un niveau qu’elle n’avait jusqu’alors jamais atteint depuis sa création.

GRAPHIQUE 1  Taux de chômage aux Etats-Unis et en zone euro (en %)

Orphanides--chomage-Etats-Unis-zone-euro--Martin-Anota-.png

source : Orphanides (2014)

Si la récession de 2009 fut déclenchée par un choc économique amorcé aux Etats-Unis, la récession de 2011 est le résultat des seules décisions politiques prises par les gouvernements de la zone euro. C’est sur cette mauvaise gestion de crise que revient Athanasios Orphanides (2014), un ancien gouverneur de la banque centrale de Chyptre. Selon lui, si les responsables politiques avaient cherché à gérer efficacement la crise, ils auraient cherché à réduire les coûts économiques globaux de la crise pour la zone euro dans son ensemble, puis à répartir équitablement ces coûts. Au contraire, les gouvernements ont défendu leurs propres intérêts de manière non coopérative : chaque gouvernement a cherché à réduire les coûts supportés par son économie et à reporter les coûts sur les autres Etats-membres. Cela s’est malheureusement traduit par un accroissement des coûts pour l’ensemble de la zone euro. L’amorce de la crise était pourtant facilement gérable pour la zone euro dans son ensemble : il s’agissait des difficultés budgétaires rencontrées par le gouvernement grec, un problème qui représentait moins d’un pourcent du PIB de la zone euro. Les décisions politiques ont toutefois transformé cette impulsion initiale en véritable crise existentielle pour la zone euro.

GRAPHIQUE 2  PIB par tête aux Etats-Unis et en zone euro (en indices, base 100 quatrième trimestre 2014)

Orphanides--PIB-par-tete-Etats-Unis-zone-euro--Martin-Anot.png

source : Orphanides (2014)

Si l’union monétaire avait été efficace, elle aurait absorbé les chocs touchant un sous-ensemble de pays-membres. En fait, elle a eu tendance à amplifier les différences entre les pays-membres en faisant émerger un « cœur » et une « périphérie ». C’est tout d’abord la Grèce qui connut des difficultés budgétaires au début de l’année 2010 et qui demanda assistance, puis l’Irlande à l’automne de la même année, suivie par le Portugal en 2011, puis par l’Espagne en 2012 et Chypre en 2013. Orphanides fait clairement apparaître la divergence en comparant les performances macroéconomiques des pays qui ont reçu un programme d’aide et celle de l’Allemagne. Le taux de chômage a fortement augmenté dans les pays périphériques, atteignant en Grèce et en Espagne plus de 25 % pour l’ensemble de la population active et plus de 50 % pour les jeunes actifs (cf. graphique 3). Le taux de chômage allemand a à peine augmenté lors de la Grande Récession et a eu tendance à refluer par la suite, ce qui suggère selon Orphanides que la gestion de la crise s’est faite délibérément au bénéfice de l’Allemagne et au détriment des pays-membres en difficulté. 

GRAPHIQUE 3  Taux de chômage dans les pays-membres de la zone euro (en %)

Orphanides--chomage-Grece-Espagne-Portugal-Chyptre-IRland.png

source : Orphanides (2014)

Orphanides se penche tout particulièrement sur deux « gaffes » des responsables politiques pour démontrer la mauvaise gestion de la crise de la zone euro. La première gaffe est la décision qui a été prise à Deauville lors d’une rencontre entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel et qui amena finalement à introduire un risque de crédit dans ce qui était jusqu’alors considéré comme une dette publique sûre. L’idée était que, si un Etat-membre faisait face à des difficultés budgétaires, les pertes seraient imposées aux créanciers privés de sa dette publique, avant même que les gouvernements des autres pays-membres s’accordent à intervenir pour offrir une quelconque assistance. Dès lors, la dette publique des pays-membres ne pouvait plus être considérée comme un actif sûr puisque la promesse implicite qu’elle serait remboursée était écartée. Le coût de financement s’éleva alors dans plusieurs pays-membres, tout d’abord l’Irlande, puis le Portugal. 

Les responsables politiques disposaient pourtant de solutions techniques pour résoudre efficacement la crise. Le problème qui se posait alors était le cercle vicieux entre le risque bancaire et le risque souveraine : si l’Etat se déclare prêt à renflouer le système bancaire, alors la perspective de faillites bancaires amène les agents à anticiper une hausse de l’endettement public ; parallèlement, s’il devient moins certain que l’Etat rembourse sa dette sans difficultés, alors les banques domestiques qui détiennent des titres publics risquent de faire faillite. L’intégration européenne avait entraîné une libéralisation de l’activité bancaire et un retrait des barrières aux activités bancaires internationales, sans qu’une union bancaire soit mise en place. Cette dernière aurait reposé sur un système de régulation et de supervision bancaires, un mécanisme commun de garantie de dépôt et un mécanisme commun de résolution qui soient communs à l’ensemble des pays-membres. Aucune véritable union bancaire n’a été à ce jour mise en place, notamment parce que le gouvernement allemand a bloqué les négociations. D’une part, avec le programme OMT, la BCE a su contenir les turbulences sur les marchés obligataires et réduire les primes de risque sur les titres publics, ce qui rendait moins pressant de mettre en place l’union bancaire. D’autre part, la création d’une union bancaire compromettait la réélection de Merkel à la chancellerie allemande en septembre 2013. 

La seconde erreur sur laquelle se penche l’auteur est la décision qui a été prise le 16 mars 2013 à Bruxelles, lors de la crise chypriote, et qui amena finalement à introduire le risque de crédit dans ce qui était jusqu’alors considéré comme des dépôts sûrs. Le gouvernement chypriote faisait face à une crise budgétaire depuis mai 2011 lorsqu’il perdit l’accès aux marchés suite à deux années de hausses insoutenables des dépenses publiques. Chypre aurait dû demander assistance, mais le gouvernement repoussa toute demande d’aide par souci électoral. La mauvaise gestion de la crise chypriote en mars 2013 s’explique par contre par la réaction allemande. Angela Merkel avait obtenu le soutien du SPD, le principal parti de l’opposition lors des précédents programmes d’aide, ceux mis en place pour la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne. Cependant la population allemande acceptait de moins en moins l’idée d’aider les pays en difficulté, si bien que le coût politique que faisait face le gouvernement en participant à de tels programmes d’assistance augmentait au fur et à mesure qu’approchaient les élections de septembre. Le 16 mars, les gouvernements européens décidèrent d’accorder un plan de sauvetage à Chypre, mais en contrepartie duquel ils exigeaient une ponction des dépôts chypriotes afin d’en utiliser les recettes pour injecter du capital dans les banques chypriotes. La stratégie se révéla payante pour la chancelière allemande durant la campagne. Suite à l’annonce du 16 mars, le parti de l’opposition (le SPD) chercha même à en partager le « crédit ». Cette décision violait toutefois les principes fondamentaux de l’union européenne et les engagements pris par les gouvernements pour protéger les dépôts et soutenir, si bien qu’elle fut amendée le 25 mars. Même temporaire, elle suffit à faire basculer Chypre dans une dépression durable. Au final, l’ensemble des décisions politiques amenèrent à transférer environ la moitié du PIB chypriote en-dehors de l’île pour couvrir des pertes dans le reste du monde.

Pour Orphanides, soit ces erreurs régulières traduisent l’incompétence des décideurs publics, auquel cas le problème pourra être résolu avec leur remplacement, soit elles mettent en évidence un processus de prise de décision au niveau de la zone euro intrinsèquement défectueux, auquel cas le problème sera plus difficile à résoudre. L’auteur rappelle que les défauts de conception de la zone euro avaient été identifiés avant le lancement de la monnaie unique ; il n’y avait notamment aucun mécanisme pour gérer les problèmes de liquidité qu’un Etat-membre était susceptible de connaître. L’euro fut toutefois introduit, les décideurs « croyant ou espérant » que les gouvernements coopéreraient efficacement pour gérer une crise si celle-ci éclatait, ce qui s’est révélé ne pas être le cas.

Bref, pour Orphanides, la zone euro est entrée en crise parce qu’elle était institutionnellement incomplète. En l’absence d’un gouvernement fédéral, aucune institution ne peut véritablement défendre les intérêts de la zone euro dans son ensemble. En l’occurrence, les institutions européennes sont susceptibles d’être « capturées » par les gouvernements des Etats-membres, derniers profitant de la crise pour en tirer des gains politiques locaux, mais aggravant par là même la crise. Pour résoudre cette dernière, il faut alors approfondir l’intégration européenne, notamment en mettant en place l’union bancaire et un gouvernement fédéral. Malheureusement, Orphanides considère la solution comme une simple question technique, qu’il faudrait imposer au motif qu’elle est « économiquement  optimale » et qu’elle n’exigerait par là même aucune consultation des populations européennes.

 

Référence

ORPHANIDES, Athanasios (2014), « The euro area crisis: Politics over economics », MIT, working paper, juin.

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8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 16:00

Plusieurs études ont analysé la précision des prévisions de croissance économique à court terme. Par exemple, Allan Timmermann (2006) s’est penché sur les prévisions de croissance du PIB réel que fournit régulièrement le FMI au travers de ses Perspectives de l’économie mondiale (World Economic Outlooks). Il constate tout d’abord que celles-ci sont systématiquement optimistes. De plus, c’est en particulier lorsqu’elles sont réalisées lors d’une récession que les prévisions tendent à être excessivement optimistes [FMI, 2014]. Jeffrey Frankel (2011) a étudié les prévisions de taux de croissance et de soldes budgétaires par les agences gouvernementales de 33 pays. Celles-ci se caractérisent également par un large biais positif, mais celui-ci serait plus important lors des booms. Timmermann, Frankel et bien d’autres suggèrent en outre que le biais d’optimisme est d’autant plus important que l’horizon temporel sur lequel porte la prévision est éloigné. 

Giang Ho et Paolo Mauro (2014) ont cherché à évaluer le biais d’optimisme dans les prévisions de croissance à long terme. Pour cela, ils se sont penchés sur les prévisions réalisées conjointement par le FMI et la Banque mondiale allant jusqu’à vingt ans. Ils constatent que les prévisions sont optimistes non seulement pour les économies dont les taux de croissance ont été récemment supérieurs aux moyennes passées, mais également pour celles dont les taux de croissance ont été récemment inférieurs aux moyennes passées. En l’occurrence, les prévisionnistes tendent à surestimer la persistance des taux de croissance élevés en se focalisant sur la plus récente période. Inversement, pour les pays qui ont connu une croissance faible, voire négative, les prévisionnistes ne considèrent pas que la croissance va simplement revenir à sa moyenne, mais bien qu’elle va dépasser celle-ci. Ho et Mauro notent également que le biais d’optimisme s’accroît avec l’allongement des horizons de prévision.

Les économistes prévoient souvent une forte croissance économique à moyen et long terme pour les pays qui ont précisément connu une forte croissance au cours des récentes années. Pourtant, William Easterly, Michael Kremer, Lant Pritchett et Lawrence Summers (1993) ont montré que les taux de croissance économique d’un pays au cours d’une décennie donné sont faiblement corrélés avec ceux observés lors de la précédente décennie. Vingt ans plus tard, Pritchett et Summers (2013) se sont également penchés sur les prévisions que le FMI offre dans ses Perspectives de l’économie mondiale. Selon eux, la faible persistance des taux de croissance est le plus robuste constat empirique que l’on peut avoir à propos de la croissance économique. Ensuite, la croissance économique n’est pas du tout caractérisée par des fluctuations de cycle d’affaires autour d’une moyenne relativement stable, en particulier pour les pays qui n’appartiennent pas à l’OCDE. Les épisodes de croissance fortement rapide tendent à être de courte durée et se soldent par un retour des taux de croissance vers les moyennes mondiales. Pritchett et Summers concluent notamment de leur analyse que les prévisions de croissance à moyen et long termes de la Chine et de l’Inde disponibles lors de leur étude sont excessivement optimistes.

De leur côté, Hites Ahir et Prakash Loungani (2014) ont cherché à évaluer la capacité des économistes à prévoir les récessions, notamment la Grande Récession. Pour cela, ils se sont penchés sur les prévisions du Consensus Forecasts qui compile pour chaque pays les prévisions du PIB réel de nombreux analystes économiques proéminents. Entre 2008 et 2012, il y eu au total 88 récessions. 62 récessions ont eu lieu entre 2008 et 2009, mais aucune d’entre elles ne fut prévue à la clôture de l’année précédente. Les récessions qui se sont produites entre 2011 et 2012 ont également pris les prévisionnistes par surprise.

Ahir et Loungani concluent de leur analyse que les prévisionnistes ont une capacité limitée pour prédire les points de retournement. En outre, réduire l’horizon de prévision n’améliore par significativement la capacité des économistes à prévoir les points de retournement. Ensuite, les résultats ne changent pas lorsque les auteurs utilisent une définition plus précise des récessions qui serait basée sur les données trimestrielles. De plus, les prévisionnistes n’ont pas seulement échoué à prédire la Grande Récession ; ils ont également échoué à prédire les précédentes récessions. Enfin, les institutions publiques et les agences internationales comme le FMI et l’OCDE ne sont pas significativement meilleures dans leurs prévisions que les organisations privées. 

Pour expliquer ces difficultés de prévision, Ahir et Loungani rejettent l’idée selon laquelle les prévisionnistes n’actualiseraient pas suffisamment souvent leurs prévisions pour anticiper une récession. Elles ne sont tout simplement pas suffisamment révisées à la baisse. Les auteurs avancent alors trois types de raisons pour expliquer ce biais à la hausse. Premièrement, les prévisionnistes peuvent ne pas disposer suffisamment d’informations ou bien ils utilisent des modèles économiques qui ne sont pas suffisamment pertinents. En outre, les récessions sont générées par des chocs, telles que les crises politiques, qu’il est difficile d’anticiper. Deuxièmement, les prévisionnistes pourraient ne pas être incités à anticiper une récession. Ils subiraient des coûts importants, notamment en termes de réputation, s’ils anticipaient à tort une récession, alors qu’ils tireraient peu de bénéficies s’ils anticipaient correctement une récession. Troisièmement, Ahir et Loungani suggèrent des raisons proprement comportementales : les prévisionnistes pourraient avoir tendance à s’en tenir à leurs prévisions et ne les réviserait que lentement et insuffisamment en réponse aux nouvelles informations.

Ces divers résultats expliquent en partie les déficits budgétaires excessifs et l’incapacité des gouvernements à générer des excédents budgétaires lors des périodes d’expansion soutenue de l’activité. En surestimant la croissance future du PIB, les prévisionnistes surestiment le solde budgétaire et donc sous-estiment le ratio dette publique sur PIB. Les gouvernements eux-mêmes se basent sur leurs propres prévisions de croissance pour établir leur Budget. Si la croissance effective du PIB s’avère au final inférieure à la croissance anticipée, les recettes sont moindres que celles attendues. L’accroissement du ratio d’endettement public sera alors d’autant plus marqué que le sera le ralentissement de la croissance. S’ils craignent que la dette publique suive une trajectoire insoutenable, les gouvernements sont alors incités à resserrer leur politique budgétaire pour stabiliser leurs finances publiques. Or les prévisionnistes peuvent mal évaluer les répercussions de la consolidation budgétaire sur l’activité économique : si l’économie connaît une récession, le multiplicateur budgétaire est susceptible d’être élevé, en particulier si les taux d’intérêt butent sur leur borne inférieure zéro et si le système financier dysfonctionne. En supposant (erronément) que les multiplicateurs budgétaires sont aussi faibles qu’en période de croissance robuste, les prévisionnistes sous-estiment les répercussions que pourrait avoir un plan d’austérité mise en œuvre lors d’une récession. Les gouvernements ont ainsi sous-estimé l’efficacité des plans de relance et la nocivité des plans d’austérité lors de la Grande Récession, ce qui explique les erreurs dans les récentes prévisions de croissance et de trajectoire d’endettement public [Blanchard et Leigh, 2013]

 

Références

AHIR, Hites, & Prakash LOUNGANI (2014), « "There will be growth in the spring": How well do economists predict turning points? », in VoxEU.org, 14 avril.

BLANCHARD, Olivier, & Daniel LEIGH (2014), « Growth forecast errors and fiscal multipliers », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/13/1, janvier.

EASTERLY, William, Michael KREMER, Lant PRITCHETT, & Lawrence H. SUMMERS (1993), « Good policy or good luck? Country growth performance and temporary shocks », in Journal of Monetary Economics, vol. 32, n° 3.

FMI (2014), « IMF forecasts: Process, quality and country perspectives ».

FRANKEL, Jeffrey A. (2011), « Over-optimism in forecasts by official budget agencies and its implications », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 17239, octobre.

HO, Giang, & Paolo MAURO (2014), « Growth: Now and forever? », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/14/117, juillet.

PRITCHETT, Lant, & Lawrence H. SUMMERS (2013), « Asiaphoria meet regression to the mean », Université d’Harvard, working paper.

TIMMERMANN, Allan (2006), « An evaluation of the World Economic Outlook forecasts », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/06/59, mars.

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