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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 21:40

Les inégalités de revenu sont aujourd'hui au centre des débats de politique économique et elles apparaissent même au premier plan dans l’agenda d’institutions d’obédience libérale comme le FMI ou l’OCDE. En effet, les évènements de la Grande Récession et les récentes études suggèrent qu’une hausse des inégalités peut non seulement pénaliser la croissance économique, mais aussi générer de l’instabilité financière. Ce fut peut-être précisément le cas aux Etats-Unis, où la stagnation des revenus pour les ménages de la classe moyenne et des catégories populaires les a amené à s’endetter pour maintenir leurs dépenses de consommation, ce qui alimenta une bulle immobilière. Lorsque celle-ci éclata, elle amorça la plus grave crise économique depuis la Grande Dépression. Le maintien de fortes inégalités peut également contraindre la reprise de l'activité, puisque le processus de désendettement amène les ménages à réduire leurs dépenses.

Cinq ans après le début de la crise financière mondiale, les pays avancés n'ont toujours pas achevé leur reprise et ce malgré les politiques particulièrement accommodantes adoptées par les banques centrales : après avoir ramené leurs taux directeurs au plus proche de sa borne inférieure zéro (zero lower bound), les autorités monétaires ont adopté des politiques non conventionnelles, comme l'assouplissement quantitatif (quantitative easing) et le forward guidance, visant notamment à générer des effets de richesse en accroissant les prix d'actifs. Dans ce contexte, il apparaît nécessaire que les banques centrales prennent en compte des dynamiques touchant à la répartition des revenus pour décider de l’orientation de leur politique monétaire. 

Olivier Coibion, Yuriy Gorodnichenko, Lorenz Kueng et John Silvia (2012) se sont particulièrement penchés sur les liens entre la politique monétaire et les inégalités. Ils ont identifié plusieurs canaux via lesquels la première était susceptible d’influencer ces dernières. Par exemple, selon le canal de la redistribution de l’épargne (savings redistribution channel), une hausse non anticipée des taux d’intérêt ou une désinflation inattendue opèrent une redistribution de richesse au profit des épargnants et au détriment des emprunteurs, or ce sont précisément les ménages les plus pauvres qui tendent à emprunter. Selon le canal du portefeuille (portfolio channel), la hausse des prix sur les marchés financiers bénéficie aux ménages qui possèdent des actifs financiers. En effet, le patrimoine financier est concentré au sommet de la répartition, si bien que les ménages les plus aisés tendent à capter de façon disproportionnée les dividendes et les plus-values. Au terme de leur analyse empirique, Coibion et ses coauteurs suggéraient que les resserrements monétaires tendaient à accroître les inégalités aux Etats-Unis avant la Grande Récession. Or, dans une trappe à liquidité, lorsque les taux d’intérêt nominaux sont à leur borne zéro sans pour autant que la demande globale soit rétablie, la politique monétaire apparaît en fait excessivement restrictive. Bref, dans une trappe à liquidité comme celle face à laquelle étaient confrontés les pays avancés lors de la Grande Récession, les inégalités tendraient naturellement à s’accroître [1]

Ayako Saiki et Jon Frost (2014) ont observé les effets que la politique monétaire non conventionnelle mise en œuvre au Japon a pu avoir sur la répartition du revenu entre les ménages nippons. Non seulement le Japon a connu dès les années quatre-vingt-dix les mêmes dynamiques que l’ensemble des pays avancés connurent lors de la Grande Récession, mais sa banque centrale a notamment dû adopter très tôt des politiques non conventionnelles. La Banque du Japon maintint son taux directeur à sa borne zéro entre août 1999 et août 2000 ; elle procéda à des achats d’actifs à grande échelle via un programme d’assouplissement quantitatif entre mars 2001 et mars 2006 ; suite à la crise financière mondiale, elle ramena à nouveau son taux directeur à zéro et entreprit un nouvel assouplissement quantitatif en novembre 2008 ; à partir de 2010, la Banque du Japon étendit ses achats d’actifs à des actifs risqués ; enfin, elle entreprit un programme d’assouplissement quantitatif et qualitatif (quantitative and qualitative easing) à partir d’avril 2013 dans le cadre de ce qui constitue la première flèche de l’abenomics. Les cours boursiers au Japon furent à la hausse en 2013 : ils se sont accrus de 30 % sur l’ensemble de l’année. Les indices boursiers progressaient, alors même que les salaires nippons continuaient de stagner, ce qui a très rapidement amené certains à affirmer que l’abenomics contribuait à accroître les inégalités. Puisque les ménages japonais déposent l’essentiel de leur épargne sur leurs comptes bancaires, ils ne perçoivent que peu d’intérêt de leur patrimoine financier, tout en faisant face à une stagnation de leurs salaires. 

D’après l’analyse de Saiki et Frost, la politique monétaire non conventionnelle semble avoir contribué à élargir les inégalités au Japon, en particulier après 2008, lorsque l’assouplissement quantitatif est devenu plus agressif. Les auteurs se focalisent sur le canal du portefeuille : l’accroissement de la base monétaire via les achats d’actifs sûrs et risqués contribue à accroître l’ensemble des prix d’actifs ; la hausse de ces dernières bénéficient avant tout aux ménages nippons les plus aisés, car ceux-ci possèdent l’essentiel de l’épargne actionnariale et donc captent l’essentiel des revenus du capital. Les auteurs notent que le canal du portefeuille pourrait être encore plus important aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans les pays de la zone euro, ce qui suggère que les inégalités pourraient davantage se détériorer dans ces pays sous l’effet de la politique monétaire non conventionnelle qu’elles ne l’ont fait au Japon. Si, comme certains le croient, les inégalités ont joué un rôle décisif dans l’accumulation des déséquilibres qui ont conduit à la crise du crédit subprime et fait basculer l’économie mondiale dans la Grande Récession, alors l’action des banques centrales a peut-être contribué à alimenter le risque d’instabilité financière via le canal des inégalités.

[1] Lors de la Grande Récession, une règle de Taylor conventionnelle exigeait que les banques centrales fixent des taux d’intérêt négatifs pour clore l’écart de production (output gap).

 

Références

COIBION, Olivier, Yuriy GORODNICHENKO, Lorenz KUENG & John SILVIA (2012), « Innocent bystanders? Monetary policy and inequality in the U.S. », FMI, working paper, n° 12/199, août.

DOBBS, Richard, Susan LUND, Tim KOLLER & Ari SHWAYDER (2014), « QE and ultra-low interest rates: Distributional effects and risks”, McKinsey Global Institute, rapport, novembre.

SAIKI, Ayako, & Jon FROST (2014), « How does unconventional monetary policy affect inequality? Evidence from Japan », De Nederlandsche Bank, working paper, n° 423, mai.

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 22:34

La pauvreté s’est considérablement réduite dans le monde au cours des trois dernières décennies. En 1981, plus de la moitié de la population vivait avec moins de 1,25 dollar par jour ; en 2010, ce taux s’élevait à 22 % [Olinto et alii, 2014]. Au début des années quatre-vingt, 1,8 milliard de personnes vivaient avec moins de 1,25 dollar par jour, contre 1,3 milliard aujourd’hui (dont les deux tiers résident en Asie), alors même que la population mondiale s’est accrue de 35 % sur la période. Les nouvelles estimations des parités de pouvoir d'achat (PPA) pourraient même suggérer que l'extrême pauvreté toucherait finalement aujourd'hui 870 millions de personnes [Brookings, 2014]

La croissance économique apparaît comme la principale explication de la diminution de la pauvreté que nous avons pu observer à travers le monde durant ces trente dernières années. En l’occurrence, la croissance de pays émergents comme la Chine et l’Inde ont joué un rôle déterminant dans cette évolution. Selon les estimations d’Aart Kraay (2006), la croissance des revenus moyens expliquerait entre 70 et 95 % du recul de la pauvreté. D’autres analystes estiment que cette dernière s’expliquerait pour les deux tiers par la croissance économique et le tiers restant par la réduction des inégalités. En observant les performances de 118 pays au cours des quatre dernières décennies, David Dollar, Tatjana Kleineberg et Aart Kraay (2013) mettent en évidence une forte relation entre la croissance globale des revenus et la croissance du revenu moyen des quintiles les plus pauvres : les revenus des 40 % des ménages les plus pauvres s’accroissent généralement de façon équiproportionnelle avec les revenus moyens, ce qui amène Dollar et ses coauteurs à conclure que « la croissance est une bonne chose pour les pauvres ».

Divers travaux ont cherché à évaluer la sensibilité de la pauvreté à la croissance et aux inégalités à travers deux indicateurs : l’élasticité-croissance et l’élasticité-inégalités de la réduction de la pauvreté. Par exemple, Martin Ravallion (1997, 2004) constate que la croissance réduit d’autant plus la pauvreté que le degré d’inégalités est faible : une hausse de 1 % des niveaux de revenu réduit la pauvreté de 4,3 % dans les pays ayant de très faibles niveaux d’inégalités et seulement de 0,6 % dans les pays très inégalitaires. Il existerait en l’occurrence une relation négative entre le niveau initial d’inégalités et la valeur de l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté. En outre, il affirme que la réduction des inégalités peut directement contribuer à faire reculer la pauvreté. François Bourguignon (2003) constate que l’évolution de la pauvreté est étroitement liée aux variations du revenu et des inégalités, ainsi qu’aux niveaux initiaux de développement et d’inégalités. En l’occurrence, l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté serait fonction croissante du niveau de développement d’un pays. Humberto Lopez et Luis Servén (2006) montrent que, pour un seuil de pauvreté donné, l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté s’accroît au fur et à mesure que les niveaux de pauvreté diminuent : l’impact de la croissance sur la pauvreté serait plus fort dans les pays riches que dans les pays pauvres, si bien qu’il semble plus difficile pour ces derniers de réduire rapidement la pauvreté.

Pedro Olinto, Gabriel Lara Ibarra et Jaime Saavedra-Chanduvi (2014) se sont demandés si la croissance économique contribuera à l’avenir à réduire aussi amplement la pauvreté qu’elle le fit par le passé. Pour cela, ils ont cherché à déterminer et comparer l’élasticité-inégalités et l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté en observant un large échantillon de pays sur la période 1980-2010. Ils mettent en évidence une relation positive et décroissante entre l’élasticité-inégalités et les taux de pauvreté. En revanche, l’élasticité-croissance ne présente pas une telle relation avec les taux de pauvreté : l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté s’accroît ou reste constante avec le niveau initial de pauvreté. Ainsi, au fur et à mesure que le taux de pauvreté décline, l’élasticité-inégalités de la réduction de la pauvreté s’accroît plus rapidement que l’élasticité-croissance. En d’autres termes, à partir d’un certain seuil de pauvreté, la réduction des inégalités est davantage susceptible de contribuer à la réduction de la pauvreté que ne le fait la croissance économique.

Ainsi, relativement aux politiques stimulant la croissance, les politiques visant à réduire les inégalités ont un rôle de plus en plus important à jouer au fur et à mesure que la pauvreté recule. En outre, il n’est précisément pas certain que la croissance mondiale soit aussi élevée ces prochaines décennies qu’elle le fut au cours des trois dernières, ce qui devrait encore davantage réduire sa capacité à faire reculer la pauvreté à l'avenir. Olinto et ses coauteurs en concluent que les autorités publiques devraient de plus en plus se focaliser sur la réduction des inégalités si elles désirent réduire davantage la pauvreté. Ces résultats confirment l’idée de certains auteurs comme Nobuo Yoshida, Hiroki Uematsu et Carlos Sobrado  (2014) qui suggèrent que l’accélération de la croissance économique ne suffira pas pour éliminer l’extrême pauvreté d’ici 2030 comme l’avait déclaré la Banque mondiale en établissant ses Objectifs du millénaire pour le développement. 

 

Références

BOURGUIGNON, François (2003), « The growth elasticity of poverty reduction: explaining heterogeneity across countries and time periods », in Theo S. Eicher & Stephen J. Turnovsky (dir.), Inequality and Growth Theory and Policy Implications.

DOLLAR, David, Tatjana KLEINEBERG & Aart KRAAY (2013), « Growth still is good for the poor », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6568, août.

KRAAY, Aart (2006), « When is growth pro-poor? Evidence from a panel of countries », in Journal of Development Economics, vol. 80, n° 1.

LOPEZ, J. Humberto, & Luis SERVÉN (2006), « A normal relationship? Poverty, growth, and inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 3814.

OLINTO, Pedro, Gabriel Lara IBARRA & Jaime SAAVEDRA-CHANDUVI (2014), « Accelerating Poverty Reduction in a Less Poor World. The Roles of Growth and Inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6855.

RAVALLION, Martin (2004), « Pro-poor growth : A primer », Banque mondiale, policy research working paper, n° 3242.

YOSHIDA, Nobuo, Hiroki UEMATSU & Carlos E. SOBRADO (2014), « Is extreme poverty going to end?, An analytical framework to evaluate progress in ending extreme poverty », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6740, janvier.

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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 15:01

Ce que nous avons observé ces dernières décennies, ce n’est pas seulement une mondialisation des échanges, mais aussi une internationalisation de la production. Aujourd’hui, un bien n’est pas entièrement produit dans un pays ; un bien est réalisé dans une multitude de pays. La baisse des coûts des échanges et le développement des technologies d’information et de communication ont permis aux entreprises de fragmenter plus finement le processus de production en de multiples tâches qui ne seront pas réalisées dans le même pays. En segmentant ainsi la production et en faisant réaliser chaque tâche dans le pays disposant d’un avantage comparatif dans sa réalisation, les entreprises espèrent diminuer leurs coûts de production. Ainsi, la production de biens est de plus en plus organisée autour des « chaînes de production » ou « chaînes de valeur » (value chains) mondiales au sein desquelles les tâches nécessaires pour produire les biens et services sont réalisées en divers lieux tout autour du monde. A chaque étape d’une chaîne de valeur, chaque producteur achète des intrants et y ajoute de la valeur ; ses consommations intermédiaires et sa valeur ajoutée (c’est-à-dire la rémunération de ses facteurs de production) constituent un coût pour la prochaine étape de production.

Les exemples les plus connus sont ceux du Boeing 787 Dreamliner et de l’iPod. Boeing assemble ses Dreamliners dans l’Etat de Washington aux Etats-Unis, mais de nombreuses pièces et équipements proviennent du reste du monde : Alenia réalise une partie du fuselage en Italie, Ipeco produit les sièges du poste de pilotage au Royaume-Uni, Bridgestone fabrique les pneus au Japon, Messier-Bugatti-Dowty réalise le train d’atterrissage en France, Saab produit les portes de soute en Suède, etc. ; ensuite, 80 % des Dreamliners assemblés aux Etats-Unis sont vendus dans le reste du monde [Ruta et Saito, 2014]. En l’occurrence, un pays peut même importer des biens incorporant des composants qu’il aura lui-même produit. Par exemple, en 2005, l’iPod de cinquième génération était assemblé en Asie, mais sa puce de contrôle, son processus multimédia et sa mémoire flash étaient réalisés sur le sol américain : les Etats-Unis les ont donc tout d’abord exportés pour finalement les importer, mais cette fois-ci intégrés aux iPod [Dedrick, 2010].

Le développement des chaînes d'approvisionnement a profondément refaçonné le commerce international. Depuis 1950, les échanges mondiaux de biens et services ont été multipliés par 27 [Hoekman, 2013] ; en l’occurrence, les échanges internationaux de biens et service se sont accrus plus rapidement que la production mondiale. Une part significative de ces échanges s’explique par le transfert de biens et services intermédiaires d’un pays à l’autre. Un pays en développement peut s’industrialiser, s’intégrer aux marchés internationaux et se développer en participant aux chaînes de valeur mondiales ; il ne lui est plus nécessaire de réaliser un bien dans sa totalité, mais de participer à certaines tâches dans sa réalisation. Lorsque les entreprises des pays avancés délocalisent et externalisent tout ou partie de leurs activités productives dans les pays en développement, ce transfert d’activités stimule la création d’emplois et les hausses salariales dans ces derniers.

Si l’importance de ce commerce et des interdépendances qu’il génère explique pourquoi les pays sont aujourd’hui moins tentés par le protectionnisme que par le passé, elle explique aussi pourquoi les échanges internationaux de biens et services se sont tout de même massivement effondrés lors la Grande Récession (avant de très rapidement rebondir avec la reprise mondiale). Lors de la crise financière mondiale, la réduction de la demande et de la production dans les pays avancés a entraîné une baisse de la production dans tous les pays impliqués en amont dans leurs chaînes de valeur. Les chocs touchant les entreprises dans une économie donnée sont susceptibles de se répercuter aussi bien sur les pays en amont que les pays en aval. Les inondations en Thaïlande en 2011 ont eu ainsi des répercussions sur une large gamme de biens finaux, notamment les produits électroniques, les automobiles et les chaussures. Les chaînes d'approvisionnement apparaissent ainsi désormais comme un véritable vecteur de transmission de crise d'un pays à l'autre. 

Les statistiques traditionnelles du commerce international (qui utilisent les valeurs des échanges brutes) ne sont pas adaptées pour analyser les chaînes de valeur mondiales. D’une part, il est plus difficile d’associer la production avec la consommation finale, puisque les biens intermédiaires utilisés dans un pays donné peuvent en fait avoir été réalisés dans un deuxième pays et être exportés et consommés dans un troisième pays et ces chaînes de valeur peuvent facilement inclure plus de trois pays. 

D’autre part, il y un problème de double comptage. En effet, les statistiques concernant les échanges commerciaux mesurent ceux-ci en termes bruts, si bien qu’ils incluent à la fois les biens intermédiaires et les biens finaux. La valeur des biens intermédiaires qui sont échangés d’un pays à l’autre est comptabilisée au moins deux fois dans les statistiques d’échanges lorsque les intrants d’un pays sont utilisés pour produire les exportations finales d’un autre pays. Selon leur étude de la production de l’iPod, Dedrick, Kraemer et Linden (2010) indiquent que le prix de sortie d’usine d’un iPod assemblé en Chine est de 144 dollars, mais la valeur ajoutée chinoise n’est que de 4 dollars. Robert Koopman, Zhi Wang et Shang-Jin Wei (2008) montrent que les pays étrangers contribuent en moyenne à plus de 80 % de la valeur ajoutée des ordinateurs, équipements de bureau et équipement de télécommunication exportés par la Chine. Plus globalement, en moyenne, 20 à 30 % des exportations domestiques ont un contenu étranger. Les (dés)équilibres commerciaux apparaissent différemment selon que l’on observe les échanges internationaux en termes de valeur ajoutée ou en termes bruts. Par exemple, en termes de valeur ajoutée, le déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine serait 30 % plus faible qu’en termes bruts. Le processus d’externalisation et de délocalisation contribue en effet à détériorer les soldes commerciaux des pays avancés : chaque iPod ou iPad vendu aux Etats-Unis ajoutait 229 à 275 dollars au déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine. Pourtant, la production de ce même iPod ou iPad ne génère que peu de revenus en Chine : moins de 10 dollars selon les estimations de Dedrick et alii (2011).

Pour avoir une image plus fine des chaînes de valeur, Arjan Lejour, Hugo Rojas-Romagosa et Paul Veenendaal (2014) ont développé de nouveaux indicateurs. Pour cela, ils qualifient de « moyeux » d’approvisionnement (supply hubs) mondiaux les couples secteur-pays qui utilisent une part relativement importante de la valeur ajoutée importée pour produire des biens faisant l’objet d’une consommation finale à l’étranger. Les « rayons » d'approvisionnement (supply spokes) mondiaux, c’est-à-dire les régions constituant les principaux fournisseurs des intrants intermédiaires pour les moyeux (les rayons entrants) ou les destinations finales qui constituent les principaux récepteurs de la valeur ajoutée qui est transférée par les moyeux (les rayons sortants).

Leur analyse confirme que les principaux réseaux de production mondiaux sont principalement localisés dans l’Union Européenne, la région de l’ALENA (Etats-Unis, Canada et Mexique)  et la région d’Asie-Pacifique (Chine, Asie de l’Est et Asie du Sud-Est). Dans ces régions, quelques sous-régions constituent des moyeux dans un réseau régional. Par exemple, la région des derniers pays-membres de l’Union européenne (l’UE à 12) est un moyeu pour les premiers pays-membres (l’UE à 15). Alors que l’Union européenne et l’ALENA sont principalement des moyeux régionaux qui prennent leurs sources dans leur bloc commercial, la région Asie-Pacifique (et en particulier la Chine) possède des moyeux de dimension mondiale qui prennent leurs racines dans plusieurs régions et fournissent les marchés mondiaux avec les biens finaux. 

Lejour et ses coauteurs observent également comment s’organisent les chaînes d’approvisionnement mondiales selon les secteurs d’activité. L’équipement électronique constitue selon eux le meilleur exemple d’une chaîne de valeur mondialement intégrée qui possède son cœur de production dans la région Asie-Pacifique, tandis que les Etats-Unis et l’Union européenne sont d’importants rayons sortants pour les moyeux en Asie. Dans le secteur des machines et biens d’équipement, l’Union européenne à 15 et la région Asie-Pacifique (sauf la Chine) sont des moyeux mondiaux, tandis que l’Union européenne à 12 est un moyeu pour l’UE à 15. Les auteurs remarquent que, même si l’importance de la Chine comme moyeu mondial se soit accrue pour l’électronique et la chimie, celle-ci ne constitue pas un nœud pour les autres secteurs manufacturés, par exemple les autres machines et équipements, les véhicules motorisés et les autres équipements de transport. Pour les secteurs des services, de l’agriculture et de l’énergie, ils ne trouvent pas de véritables chaînes de valeur mondiales. 

 

Références

BALDWIN, Richard, & Javier LOPEZ-GONZALEZ (2013), « Supply-chain trade: A portrait of global patterns and several testable hypotheses », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18957, avril.

DEDRICK, Jason, Kenneth L. KRAEMER & Greg LINDEN (2010), « Who profits from innovation in global value chains? A study of the iPod and notebook PCs », in Industrial and Corporate Change, vol. 19, n° 1.

DEDRICK, Jason, Kenneth L. KRAEMER & Greg LINDEN (2011), « Capturing value in global networks: Apple’s iPad and iPhone ».

HOEKMAN, Bernard (2013), « Adding Value », in Finance & Development, vol. 50, n° 4. Traduction française, « Ajouter de la valeur », in Finances & Développement, vol. 50, n° 4, décembre. 

KOOPMAN, Robert, Zhi WANG & Shang-Jin WEI (2008), « How much chinese exports is really made in China—Assessing foreign and domestic value-added in gross exports », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 14109.

KOOPMAN, Robert, William POWERS, Zhi WANG & Shang-Jin WEI (2011), « Give credit where credit is due: Tracing value added in global production chains », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 16426, septembre.

LEJOUR, Arjan, Hugo ROJAS-ROMAGOSA & Paul VEENENDAAL (2014), « Identifying hubs and spokes in global supply chains using redirected trade in value added », BCE, working paper, n° 1670, avril.

RUTA, Michele, & Mika SAITO (2014), « Chained Value » in Finance & Development, vol. 51, n° 1, mars. Traduction française, "Les chaînes de valeur », in Finances & Développement, vol. 51, n° 1, mars.

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