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26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 12:10

La crise financière mondiale a entraîné une hausse significative des taux de chômage dans les pays avancés. Celui-ci était déjà initialement élevé dans plusieurs d’entre eux. Par exemple, entre 1995 et 2004, le taux de chômage moyen dans la zone euro était de 9,5 % [Blanchard et alii, 2013b]. Après avoir atteint un maximum au milieu de l’année 2013 en s’élevant alors à 12 %, il a quelque peu reflué depuis pour se maintenir à 11,9 % depuis octobre. Malgré cette stabilité, il dissimule une très forte hétérogénéité entre les pays-membres. En l’occurrence, l’Espagne et la Grèce ont un taux de chômage particulièrement élevé, tandis que ce dernier est resté remarquablement faible en Allemagne. Pour certains, cela suggère que les économies espagnole et grecque doivent mettre en œuvre des réformes structurelles et notamment déréguler leurs marchés du travail pour réduire l’écart de compétitivité qu’elles accusent vis-à-vis de l’Allemagne et se rapprocher du plein emploi. Pour d’autres, au contraire, les réformes structurelles accélèrent la contraction de l’activité économique et aggravent par là même le chômage.

Ce débat n’est pas nouveau : dès les années quatre-vingt, beaucoup ont lié la persistance d’un chômage élevé dans les pays européens aux rigidités institutionnelles de leurs marchés du travail. En France, le débat s’est surtout cristallisé sur la question du dualisme du marché du travail : les travailleurs temporaires ont une protection de l’emploi limitée et ils supportent l’essentiel de l’ajustement lors des ralentissements de l’activité ; les travailleurs peu qualifiés et les jeunes sont davantage exposés au chômage que les travailleurs très qualifiés ; les chômeurs de longue durée sont susceptibles de quitter la population active (via les mécanismes d’hystérèse) et sont particulièrement exposés au risque d’exclusion sociale. Or la protection de l’emploi pourrait accentuer toutes ces tendances.

Malgré plusieurs décennies de travaux, les effets théoriques de la protection de l’emploi sur le chômage et, plus largement, sur les dynamiques propres au marché du travail, demeurent encore imprécis. La protection de l’emploi réduit la capacité des entreprises à ajuster leur main-d’œuvre, ce qui accroît leurs coûts. Lorsque les règles de licenciement sont contraignantes, les employeurs seraient, d’une part, moins incités à embaucher et, d’autre part, plus sélectifs lorsqu’ils embauchent car ils ont « moins le droit à l’erreur » [Gautié, 2009]. En outre, comme la protection de l’emploi réduit la probabilité d’être licencié, elle renforce le pouvoir de négociation des travailleurs, ce qui pousse les salaires à la hausse et augmente à nouveau les coûts auxquels font face les entreprises. Cette réduction du nombre de créations d’emplois et cette plus grande sélectivité se feraient aux dépens des travailleurs les moins employables, en particulier les moins qualifiés, et allongeraient la durée moyenne du chômage. La moindre création d’emplois peut toutefois être compensée par une moindre destruction d’emplois, si bien que l’effet total sur l’emploi pourrait s’avérer nul à moyen terme et l’emploi moins sensible aux évolutions conjoncturelles à court terme. Malgré cette neutralité, la protection de l’emploi empêcherait l’économie de faire face aux chocs de réallocation nécessitant un redéploiement (intersectoriel, géographique, etc.) de la main-d’œuvre. Plus spécifiquement, elle enraierait le processus schumpétérien de destruction créatrice. En effet, les entreprises les plus innovantes ont des difficultés à prévoir leurs besoins en main-d’œuvre, si bien que leur développement serait contraint par une forte rigidité du contrat de travail. Au niveau agrégé, la protection de l’emploi pénaliserait la productivité, le potentiel de croissance de l’économie et finalement l’emploi.

Si les études empiriques réalisées avant la Grande Récession sont difficilement parvenues à établir une corrélation entre le degré de protection de l’emploi et le taux de chômage, elles tendent toutefois à confirmer que le premier influe sur la composition du chômage et accroîtrait la part de l’emploi temporaire : la protection de l’emploi accentuerait effectivement le dualisme du marché du travail [Gautié, 2009]. En outre, les analyses empiriques d’avant-crise tendent à accréditer la « critique schumpétérienne » en confirmant que le renforcement de la protection de l’emploi réduit les flux de créations et de destructions d’emplois.

Dès les années quatre-vingt-dix, des institutions internationales comme l’OCDE et le FMI ont appelé les pays avancés à réformer leurs marchés du travail et à diminuer la protection de l’emploi. La hausse des taux de chômage observée lors de la crise financière mondiale a rendu plus pressante la question des politiques de l’emploi. Si le FMI et les autres institutions reconnaissent que la hausse du chômage lors de la Grande Récession est liée à une insuffisance de la demande, elles soulignent l’importance du chômage structurel et appellent les pays avancés à déréguler leurs marchés du travail pour stimuler la croissance et retourner au plein emploi. En l'occurrence, la Troïka (à laquelle participe le FMI) exige la mise en œuvre de politiques structurelles en contrepartie de l’aide fournie aux pays « périphériques » de la zone euro. 

Trois récentes études empiriques réalisées par les économistes du FMI ont fourni un fondement « scientifique » aux recommandations politiques de l’institution de Washington. En observant un ensemble de 97 pays entre 1980 et 2008, Lorenzo Bernal-Verdugo, Davide Furceri et Dominique Guillaume (2012a) ont suggéré que les gains dans la flexibilité du marché du travail se traduisent par une baisse du chômage total, du chômage des jeunes et du chômage de longue durée. Parmi les différents indicateurs de flexibilité du marché du travail qu’ils observent, les coûts d’embauche et les règles d’embauche et de licenciement semblent être les plus importants. Bernal-Verdugo et alii (2012b) constatent que les crises financières ont un impact largement négatif à court terme, mais ils suggèrent également que cet effet disparaît rapidement dans les pays disposant d’institutions du marché du travail flexibles, tandis que l’impact des crises financières est moins prononcé mais plus persistant dans les pays caractérisés par des institutions du marché du travail plus rigides. Ces effets seraient même plus importants pour le chômage des jeunes à court terme et pour le chômage de longue durée à moyen terme. Enfin, à partir d’un échantillon de 167 pays pour la période s’écoulant de 1991 à 2009, Ernesto Crivelli, Davide Furceri et Joël Toujas-Bernaté (2012) suggèrent que les politiques structurelles visant à accroître la flexibilité des marchés du travail et des produits et à réduire la taille du gouvernement ont un impact fortement positif sur les élasticités de l’emploi : la dérégulation enrichirait la croissance en emplois. 

Ces trois études plaident en faveur de la dérégulation des marchés du travail pour réduire le chômage et stimuler la croissance économique. Cependant Mariya Aleksynska (2014) a identifié de sérieux défauts dans les données et la manière par laquelle celles-ci sont manipulées. En l’occurrence, l’indice de flexibilité du marché du travail utilisé est faussé. Au lieu de travailler directement à partir d’un ensemble donné de réformes, les études du FMI tendent à utiliser les ruptures de tendance dans les séries de données pour identifier les réformes, or celles-ci sont souvent dues à des changements méthodologiques. Une fois ces ruptures méthodologiques prises en compte, la majorité des réformes identifiées par les économistes du FMI ne peuvent être répliquées. Par contre, ces mêmes analystes ne parviennent pas à capturer toutes les réformes effectivement mises en œuvre et ignorent l’ampleur des réformes. Aleksynska est ainsi amenée à mettre en cause les conclusions empiriques de ces travaux et par là même les recommandations politiques auxquelles elles aboutissent.

Les études favorables à la dérégulation des marchés, notamment celles de l’OCDE et du FMI, ont régulièrement suggéré que ces réformes prenaient du temps avant de porter des fruits : si elles stimulent la production et la création d’emplois à long terme, elles n’en demeurent pas moins coûteuses à court terme, si bien qu’elles doivent être accompagnées d’un assouplissement des politiques conjoncturelles pour soutenir la demande globale lors de leur mise en œuvre [Crivelli et alii, 2012]. Or les réformes sont encore plus douloureuses quand celles-ci sont mises en œuvre lors d’une récession ; les réformes amplifient les répercussions de la récession sur l’activité et l’emploi. En effet, la dérégulation facilite le licenciement à un instant où la faiblesse de la demande n’incite pas les entreprises à embaucher. En accroissant la flexibilité (à la baisse) des salaires, les réformes du marché du travail contribuent à réduire les débouchés des entreprises, ce qui incite d’autant plus ces dernières à licencier. Gauti Eggertsson, Andrea Ferrero et Andrea Raffo (2013) ont montré que, lorsque la politique monétaire est contrainte par la borne inférieure zéro, une dérégulation des marchés du travail et des produits ne stimule pas la croissance à court terme et peut même conduire à une contraction de l’activité. Sans relance monétaire supplémentaire, les réformes alimentent les anticipations d’une déflation prolongée, accroissent le taux d’intérêt réel et dépriment la demande agrégée. Or, comme l’a démontré la Grande Récession, une crise économique est susceptible d’avoir des effets permanents sur la production et l'emploi, en particulier lorsqu’elle est synchrone avec une crise financière. Les réformes structurelles sont alors susceptibles d'accroître ces dommages permanents.

 

Références 

ALEKSYNSKA, Mariya (2014), « Deregulating labour markets: How robust is the analysis of recent IMF working papers? », Organisation internationale du travail, conditions of work and employment series, n° 47.

BERNAL-VERDUGO, Lorenzo E., Davide FURCERI & Dominique GUILLAUME (2012a), « Labor market flexibility and unemployment: New empirical evidence of static and dynamic effects », FMI, working paper, n° 12/64, mars.

BERNAL-VERDUGO, Lorenzo E., Davide FURCERI & Dominique GUILLAUME (2012b), « Crises, labor market policy, and unemployment », FMI, working paper, n° 12/65, mars. 

BLANCHARD, Olivier, Florence JAUMOTTE & Prakash LOUNGANI (2013a), « Labor market policies and IMF advice in advanced economies during the Great Recession », FMI, staff discussion note, n° SDN/13/02, mars.

BLANCHARD, Olivier, Florence JAUMOTTE & Prakash LOUNGANI (2013b), « Unemployment, labour-market flexibility and IMF advice: Moving beyond mantras », in voxEU.org, 18 octobre. 

CRIVELLI, Ernesto, Davide FURCERI & Joël TOUJAS-BERNATÉ (2012), « Can policies affect employment intensity of growth? A cross-country analysis », FMI, working paper, n° 12/218, août. 

EGGERTSSON, Gauti, Andrea FERRERO & Andrea RAFFO (2014), « Can structural reforms help Europe? », in Journal of Monetary Economics, vol. 61.

GAUTIE, Jérôme (2009), Le Chômage, chapitre 3, « Les performances nationales en termes de chômage : quel rôle des institutions du marché du travail ? », La Découverte.

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23 avril 2014 3 23 /04 /avril /2014 21:29

Les pays émergents ont retrouvé des taux de croissance particulièrement élevés au sortir de la Grande Récession. Leur croissance économique s’est toutefois fortement ralenti ces dernières années. D’après les dernières prévisions de l’OCDE, la croissance dans les pays qui ne sont pas membres de l’OCDE passera de 6,5 à 5 % entre la période 2010-12 et la période 2013-2015. Certains pays émergents font peut-être face à un ralentissement de leur croissance potentielle et plus largement sur des facteurs structurels. Au fur et à mesure qu’ils se développent, leur croissance repose de plus en plus sur le progrès technique et de moins en moins sur l’accumulation des facteurs. Or cette réorientation de leur modèle de croissance dépend de la mise en œuvre de politiques structurelles telles que l’investissement dans le capital humain, le développement des infrastructures et la réforme des institutions ; sans de telles réformes, les pays émergents sont susceptibles d’être piégés dans une trappe à revenu intermédiaire (middle-income trap).

Le ralentissement de la croissance des pays émergents s’explique aussi par des facteurs conjoncturels. D’une part, certains pays émergents ont adopté des politiques accommodantes et ils ont profité du boom des échanges internationaux avec la reprise de l’activité mondiale, mais ces effets stimulateurs se sont depuis dilués. D’autre part, plusieurs pays émergents ont vu des déséquilibres macrofinanciers s’accumuler en leur sein entre 2010 et 2012 en raison de conditions financières mondiales particulièrement accommodantes : avec la faiblesse des taux d’intérêt et des perspectives de croissance dans les pays avancés, les pays émergents ont bénéficié d’amples entrées de capitaux et celles-ci ont alimenté une hausse des prix d’actifs et une expansion du crédit. Le Brésil, la Chine, la Pologne et la Turquie ont notamment connu une expansion particulièrement rapide du crédit ces dernières années. Mais aujourd’hui, avec la poursuite de la croissance dans les pays avancés et la perspective d’un resserrement prochain de la politique monétaire américaine (le tapering de la Fed), les capitaux sont à nouveau susceptibles de refluer des pays émergents. Ces derniers risquent ainsi aujourd’hui de connaitre un arrêt soudain dans les entrées de capitaux. Avec celui-ci, les déséquilibres accumulés risquent de se dénouer violemment, avec l’effondrement des prix d’actifs, des dynamiques de déflation par la dette et le basculement des économies émergentes dans la récession.

GRAPHIQUE  Taux de croissance du PIB mondial (en %)

source : The Economist (2014)

Les pays qui ne sont pas membres de l’OCDE ont contribué aux deux tiers de la croissance mondiale entre 2010 et 2012. Non seulement la croissance est trop faible parmi les pays avancés pour que ceux-ci soient moteurs dans la croissance mondiale, mais ils pourraient voir leur actuelle reprise (déjà particulièrement lente) s’interrompre avec une crise du monde émergent pour les faire basculer dans une nouvelle récession, alors même que leurs taux de chômage persistent à des niveaux particulièrement élevés. En outre, avec des niveaux de dette publique historiquement élevés et des politiques monétaires contraintes par leur borne inférieure zéro, les autorités publiques des pays avancés disposent de peu de marge de manœuvre pour stimuler leur activité économique. Une crise économique peut se transmettre d’un pays à un autre via les canaux des échanges commerciaux et les liens financiers, or les liens commerciaux et financiers entre les pays avancés et les pays émergents se sont particulièrement resserrés ces dernières décennies, rendant les premiers davantage vulnérables aux évolutions touchant à la croissance des seconds. 

Les pays émergents représentent le tiers des exportations des pays avancés. Les exportations vers les pays émergents représentent aujourd’hui en moyenne 3 % du PIB des pays avancés, contre 1,6 % entre 1992 et 2002. Durant la dernière décennie, 20 % des exportations totales de biens des pays avancés étaient destinées aux pays émergents, contre 13 % dans les années quatre-vingt-dix. Les pays avancés (en particulier la zone euro et exportent principalement des biens d’équipement et des biens connexes à ces derniers ; même si la part de ces biens dans le total des exportations ait diminué, elle en représente toujours la moitié. Ainsi, un ralentissement de la croissance dans les pays émergents réduirait les exportations des pays avancés, en particulier en biens durables. En outre, les pays émergents jouent un rôle de plus en plus important dans les chaînes de valeur mondiales, si bien que les pays exportateurs de biens manufacturés, en particulier l’Allemagne et le Japon, sont particulièrement vulnérables aux éventuelles perturbations touchant les flux d’approvisionnement. 

Les pays avancés ont également multiplié les relations financières avec les pays émergents au cours de la dernière décennie : la détention d’actifs émis par les pays émergents représente plus de 20 % du PIB de nombreux pays avancés. Autrement dit, les investisseurs financiers des pays avancés sont exposés au déclin des valeurs financières parmi les pays émergents et ils pourraient perdre de leur appétit pour le risque, ce qui se traduirait également par de fortes corrections sur les marchés financiers des économies avancées. Ces dernières sont également vulnérables à une réduction de la demande des pays émergents pour leurs titres de dette, notamment les titres publics. Si les pays émergents cessent à accumuler des réserves de devises étrangères et surtout vendent ces devises pour protéger leur propre monnaie, les rendements avancés à long terme sur les pays sont susceptibles de s’élever, compliquant la soutenabilité de leur endettement public.

La perspective d’un ralentissement des pays émergents et, plus largement, de la croissance mondiale nous amène à douter de la stratégie suivie par les Etats-membres de la zone euro. Avec la mise en œuvre de politiques de dévaluation interne conduisant à une contraction de la demande domestique, la croissance des pays-membres dépend de plus en plus de la demande extérieure, comme le démontre l’apparition d’un excédent de la balance courante. Une nouvelle dégradation des perspectives de croissance mondiale compromettrait la fragile reprise de la zone euro, rendrait plus probable son basculement dans une trappe déflationniste et risquerait d'amorcer une nouvelle crise de la dette souveraine.

Deux analyses empiriques ont récemment cherché à évaluer l’impact du ralentissement de l’activité des pays émergents sur les pays avancés. La première a été réalisée par Juan Yépez (2014) dans le cadre de la dernière édition des Perspectives de l’économie mondiale du FMI. De leur côté, Patrice Ollivaud, Elena Rusticelli et Cyrille Schwellnus (2014) ont réalisé des estimations pour le compte de l’OCDE. Pour le FMI, un ralentissement de la croissance des pays émergents, semblable à ceux observés lors de la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, aurait des effets modérés sur l’ensemble des pays avancées, le Japon étant alors le plus touché. En l’occurrence, la baisse du taux de croissance du PIB des pays émergents d’un point de pourcentage se répercuterait par une baisse du taux de croissance du PIB de 0,15 point de pourcentage au Royaume-Uni et de 0,5 point au Japon. Selon les estimations de l’OCDE, pour toute baisse du taux de croissance du PIB des pays émergents, celui des pays avancés diminuerait en moyenne de 0,67 point de pourcentage. Le déclin des échanges commerciaux expliquerait 0,5 point de pourcentage de cette baisse. Les pays de l’OCDE qui seraient les plus affectés par le ralentissement de la croissance des pays émergents seraient la Belgique, le Japon et les Pays-Bas, en raison des liens commerciaux étroits qu’ils entretiennent avec eux. Le commerce a été le canal de transmission principal au cours des précédents ralentissements, mais les données empiriques suggèrent toutefois que le canal financier jouerait désormais un plus grand rôle dans la transmission des chocs générés au sein des pays  émergents. 

 

Références

OLLIVAUD, Patrice, Elena RUSTICELLI & Cyrille SCHWELLNUS (2014), « Would a growth slowdown in emerging markets spill over to high-income countries? A quantitative assessment », OCDE, economics department working paper, n° 1110, avril. 

YÉPEZ, Juan (2014), « Spillover feature: Should advanced economies Worry about growth shocks in emerging market economies? », in FMI, World Economic Outlook : Recovery Strengthens, Remains Uneven, avril 2014. Traduction française, « Dossier spécial sur les effets de contagion : les pays avancés doivent-ils se préoccuper d’un ralentissement de la croissance des pays émergents? », in FMI, Perspectives de l’économie mondiale : la reprise s’affermit, mais reste inégale

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19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 14:17

A partir des années quatre-vingt-dix, plusieurs travaux empiriques suggèrent que les Etats-Unis connaissent une extrême stabilité macroéconomique après 1984, un phénomène que James Stock et Mark Watson (2002) ont qualifié de « Grande Modération » (Great Moderation). En particulier, le taux de croissance du PIB semblait moins volatile qu’au cours des précédentes décennies. Selon Olivier Blanchard et John Simon (2001), la variabilité de la croissance trimestrielle de la production réelle a été divisée par deux après le milieu des années quatre-vingt (cf. graphique ci-dessous). La période fut certes ponctuée de récessions (en l’occurrence en 1990-1991 et en 2001), mais celles-ci s'avérèrent courtes et peu sévères. Les reprises qui les suivirent furent lentes et faiblement créatrices d’emplois (jobless recoveries). Les récessions ne furent donc finalement que de simples parenthèses entre des périodes prolongées d’expansion modérée. Bref, les cycles d’affaires se seraient atténués au fil du temps. Les composantes mêmes du PIB et d’autres variables macroéconomiques sont aussi devenues plus stables. En l’occurrence, le taux d’inflation et sa volatilité ont également décliné. Selon Blanchard et Simon, la variabilité de l’inflation trimestrielle de la production réelle a été divisée par deux après le milieu des années quatre-vingt. Enfin, il semblait que l’économie américaine n’était pas la seule à connaître la Grande Modération : les autres pays avancés bénéficiaient aussi au même instant d’une forte stabilité des variables macroéconomiques. 

GRAPHIQUE Ecart-type sur cinq ans du taux de croissance trimestrielle du PIB américain

Jason-Furman--variabilite-croissance-PIB-Etats-Unis--Grand.png

source : Jason Furman (2014)

C’est lors d’un discours prononcé à une conférence organisée par l'Eastern Economic Association que Ben Bernanke (2004) a popularisé le concept de Grande Modération. Il avançait alors alors trois types d’interprétations pour expliquer la stabilité macroéconomique que les économies avancées semblaient connaître depuis deux décennies : les changements structurels, l’amélioration des politiques économiques et tout simplement la chance.

Plusieurs changements structurels de l’économie auraient permis à celle-ci d’absorber plus facilement les chocs. Par exemple, les entreprises savent gérer plus efficacement leurs stocks, grâce notamment aux nouvelles formes d’organisation du travail, elles-mêmes permises par l’amélioration des technologies d’information et de communication ; elles peuvent réagir plus finement aux variations de la demande, ce qui réduit la contribution des stocks dans les cycles d’affaires. L’économie se tertiarise, or la demande pour les services est moins volatile que la demande pour les biens manufacturés. L’approfondissement et la sophistication croissante des marchés financiers auraient permis une meilleur gestion des risques et par là même d’allouer plus efficacement les capitaux vers leur usage le plus productif [Dynan et alii, 2005]. D’autres changements structurels susceptibles d’avoir accru la flexibilité et la stabilité macroéconomiques incluraient notamment la dérégulation de plusieurs secteurs, ainsi que l’ouverture croissante des pays au commerce extérieur et aux flux de capitaux internationaux.

Selon une deuxième interprétation, en l’occurrence celle que privilégie Bernanke, la stabilité macroéconomique observée après 1984 s’expliquerait par la plus grande efficacité des autorités publiques, en particulier des banques centrales, dans la gestion des déséquilibres conjoncturels. suite à la nomination de Paul Volcker à la tête de la Fed, la politique monétaire serait devenue plus agressive dans la lutte contre l’inflation. En donnant la priorité à la stabilité des prix, les banques centrales auraient gagné en crédibilité, ce qui leur aurait permis d’ancrer plus fermement les anticipations d’inflation à un faible niveau et par là même de contenir plus efficacement les pressions inflationnistes. Et en réduisant le taux d’inflation et sa volatilité, les autorités monétaires auraient stabilisé la croissance de la production. En effet, l’inflation perturbe les décisions des agents économiques, notamment en matière d’investissement ; la stabilité des prix favoriserait donc l’allocation optimale des ressources et l’investissement. Non seulement une plus grande stabilité des prix contribuerait à la stabilité macroéconomique, mais la première apparait même comme une condition suffisante à la seconde selon certains nouveaux keynésiens : c’est la thèse de la « divine coïncidence ».

Si ces deux premières interprétations sont correctes, alors la Grande Modération est susceptible de perdurer. Ce n’est toutefois pas la conclusion à laquelle nous amène la troisième interprétation : selon l’hypothèse de la chance (good-luck hypothesis), si les variables macroéconomiques ont été moins volatiles, ce n’est pas parce que l’économie fut intrinsèquement plus stable, ni parce que les autorités publiques ont su gérer plus efficacement les déséquilibres conjoncturels, mais tout simplement parce que l’économie a subi moins de chocs et que ceux-ci furent moins amples que par le passé. Or, si cette hypothèse est juste, rien ne certifie que les Etats-Unis et les autres pays connaissent un nouvel accroissement de la volatilité macroéconomique. 

Beaucoup ont considéré que la Grande Récession mettait un terme la Grande Modération. Ni les changements structurels, ni les autorités publiques ont su empêcher qu’éclate la plus grave crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. En d’autres termes, la Grande Récession laissait penser que la relative stabilité macroéconomique observée au cours des précédentes décennies reposerait sur la seule chance. 

Lors de la vingt-troisième conférence annuelle « Hyman P. Minsky », Jason Furman (2014), le président du Council of Economic Advisers de l’administration Obama, a suggéré que la récente crise mondiale ne remettait peut-être finalement pas en cause la Grande Modération. La volatilité, telle que Blanchard et Simon (2001) la calculaient, a certes brutalement augmenté lors de la Grande Récession, mais elle est toutefois  restée inférieure aux valeurs qu’elle atteignait avant les années quatre-vingt (cf. graphique ci-dessus). Elle a en outre reflué par la suite pour revenir aujourd’hui aux valeurs moyennes qu’elle atteignait entre 1984 et 2008. Cela pourrait suggérer que les forces sous-jacentes à la Grande Modération sont toujours à l’œuvre et donc que nous connaissons probablement une période prolongée d’expansion modérée. Si malgré la sévérité de la Grande Récession l’actuelle reprise est conforme aux précédentes, alors elle est susceptible de durer encore plusieurs années [Davies, 2014]. Les précédentes reprises ont eu tendance à être en forme de L, plutôt qu’en V, ce qui correspond précisément à ce que les économies avancées connaissent actuellement.

Furman se demande alors si les forces qui sont aujourd’hui à l’œuvre derrière la Grande Modération sont les mêmes que celles avant la Grande Récession. Il rejette l’idée selon laquelle l’économie aurait subi moins de chocs ces dernières décennies, mais ceux-ci auraient toutefois effectivement été de moindre ampleur. Pour autant, l’auteur ne considère pas la good-luck hypothesis comme la principale explication à la Grande Modération.

Lorsqu’il se tourne vers les explications structurelles, Furman remet en question le rôle habituellement attribué à la gestion des stocks dans la Grande Modération. Entre 1960 et 1984, les stocks furent assez volatiles et ils furent aussi procycliques, ce qui signifie que lorsque les ventes augmentaient, les stocks augmentaient également, ce qui contribua à amplifier la volatilité de la production. A partir de 1984, l’investissement dans les stocks se stabilise et la relation entre stocks et ventes devient négative. Furman remarque que cette relation s’est de nouveau inversée au cours de la Grande Récession pour redevenir positive. L’amélioration dans la gestion des stocks n’a donc pas suffi à atténuer la crise ; le comportement des stocks a au contraire aggravé cette dernière.

Furman note ensuite que la moindre volatilité de la consommation a particulièrement contribué à la Grande Modération et qu’elle s’est maintenue durant et après la Grande Récession. Karen Dynan, Doug Elmendorf et Dan Sichel (2006) avaient précédemment suggéré que l’innovation financière jouait un rôle crucial dans la Grande Modération ; en l’occurrence, elle aurait facilité l’accès des ménages au crédit et permis à ceux-ci de lisser leurs dépenses de consommation. Furman doute de cette interprétation. L’occurrence même de la Grande Récession a démontré que l’innovation financière pouvait contribuer à générer et amplifier un choc. En outre, les ménages ont eu moins recours au crédit durant et après la crise financière, or la consommation est restée relativement stable.

Cela amène finalement Furman à mettre l’accent sur le rôle joué par les politiques conjoncturelles et pas seulement par la politique monétaire. Si l’économie s’est stabilisée plus rapidement qu’elle ne le faisait par le passé suite à une crise financière de dimension systémique, c’est parce que la politique budgétaire discrétionnaire a réduit les répercussions de la crise sur l’économie, notamment via des investissements stimulant la croissance à long terme (en particulier l’investissement dans les infrastructures). En outre, le gouvernement américain a significativement renforcé les stabilisateurs automatiques au cours des dernières années ; ceux-ci ont permis aux ménages de lisser leur consommation, ce qui a soutenu la demande globale lors de la crise. 

Si la Grande Modération est encore à l’œuvre aujourd’hui, cela ne signifie aucunement que les économies ne connaissent pas de crises de forte amplitude ; la Grande Récession l'a démontré. Surtout, les mêmes facteurs qui sont à l’origine de la première ont pu également générer les déséquilibres qui ont conduit à la seconde. L’endettement des ménages américains a peut-être contribué à lisser leur consommation, mais il a également fragilisé par là même l’économie américaine. L’innovation financière a peut-être permis une meilleure gestion des risques en temps normal, mais, dans un contexte de dérégulation, elle a également accru le risque systémique en interconnectant les institutions financières et en les amenant à adopter des comportements de plus en plus spéculatifs. C’est peut-être justement parce que l’environnement macroéconomique semblait des plus stables que les agents économiques ont multiplié les prises de risque et que les autorités publiques ne s’en sont pas inquiétées. Bref, la stabilité a alimenté les déséquilibres tout en les dissimulant. Si cette interprétation minskyenne est juste, alors les fluctuations économiques vont peut-être continuer à être plus lisses que par le passé, mais au prix d’événements extrêmes plus fréquents. La Grande Modération ne justifie donc pas le retrait des politiques contracycliques ; elle dépend précisément de celles-ci.

 

Références

BERNANKE, Ben S. (2004), « The Great Moderation », discours prononcé à la conférence organisée par l’Eastern Economic Association, Washington, 20 février

BLANCHARD, Olivier, & John SIMON (2001), « The long and large decline in US output volatility », Brookings Papers on Economic Activity, vol. 32, n° 1.

DAVIES, Gavyn (2014), « The Great Moderation, version 2.0 », in Financial Times, 13 avril.

DYNAN, Karen E., Douglas W. ELMENDORF & Daniel E. SICHEL (2006), « Can financial innovation help to explain the reduced volatility of economic activity? », in Journal of Monetary Economics, vol. 53, n° 1.

FURMAN, Jason (2014), « Whatever happened to the Great Moderation? », discours prononcé à la 23ième conférence annuelle Hyman P. Minsky, 10 avril.

STOCK, James H., & Mark W. WATSON (2002), « Has the business cycle changed and why? », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 9127.

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