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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 22:31

Ces dernières décennies, la conduite de la politique monétaire a souvent été dictée par la règle de Taylor : celle-ci indique à quel niveau la banque centrale doit fixer son taux directeur. Si l’économie se rapproche de son potentiel et subit par conséquent des tensions inflationnistes de plus en plus fortes, la banque centrale va réduire son taux directeur en le fixant au niveau requis par la règle de Taylor. Ce niveau dépendra du taux d’inflation et de l’écart de production (output gap), mais aussi de la pondération associé à chacune des deux variables dans la règle de Taylor.

Les économistes ont cherché à créer l’équivalent d’une règle de Taylor pour la politique budgétaire. L’instauration de règles budgétaires ne vise toutefois pas seulement à répliquer la politique budgétaire optimale pour la gestion de l’activité économique. La hausse régulière de l’endettement public observée ces dernières décennies, son fort accroissement lors de la Grande Récession et la perspective d’une crise de la dette souveraine (en particulier en zone euro) ont également incité à mettre en place des règles budgétaires pour assurer la soutenabilité des finances publiques. Le pacte de stabilité et de croissance (PSC) a par exemple imposé des plafonds sur les niveaux de dette et déficit publics aux Etats-membres de la zone euro. Des pays comme le Royaume-Uni ou la Suède ont également introduit des règles budgétaires nationales.

Jonathan Portes et Simon Wren-Lewis (2014) ont précisé comment concevoir une règle budgétaire. Selon la théorie nouvelle keynésienne, la politique budgétaire doit être contracylique : le gouvernement doit adopter un plan de relance lorsque la demande est insuffisante pour assurer le plein emploi, mais cela se traduit naturellement par un creusement du déficit budgétaire ; il doit au contraire adopter une politique d’austérité pour se désendetter lorsque la production est revenue à son potentiel. La dette publique joue donc un rôle dans l’absorption des chocs de demande, mais son accroissement peut finalement l’amener sur une trajectoire insoutenable. En outre, les prélèvements obligatoires (nécessaires pour financer les dépenses publiques et notamment pour verser les intérêts sur la dette publique) tendent directement à dégrader le bien-être collectif. La théorie suggère que le gouvernement doit lisser autant que possible ses impôts et ses dépenses, tout en permettant à la dette publique d’absorber les chocs macroéconomiques. Tout ajustement programmé de la dette doit être graduel. Cela suggère que les cibles opérationnelles pour les gouvernements doivent se porter sur les déficits plutôt que sur la dette, parce que de telles règles vont alors être plus robustes face aux chocs de demande.

Les règles doivent refléter les contraintes pesant sur la politique monétaire. La politique monétaire est notamment contrainte lorsque le pays appartient à une union monétaire, lorsque sa monnaie est ancrée sur une autre ou lorsque les taux d’intérêt nominaux butent sur la borne inférieure zéro (zero lower bound). Les règles budgétaires pour les pays dans une union monétaire ou un régime de taux de change fixe doivent inclure une forte composante contracyclique, par exemple le niveau d’inflation relativement à celui observé en moyenne dans l’union : si l’inflation est au-dessus de la moyenne de l’union, la cible pour le déficit doit être minorée. Ce type de régime apparait approprié pour de nombreux gouvernements de la zone euro et pourrait contribuer à trouver un équilibre entre le besoin de contenir l’endettement et la nécessité d’assouplir la politique budgétaire (et non d’exacerber les contractions de l’activité en amenant ces gouvernements à adopter des plans d’austérité budgétaire en période de récession).

Les règles fiscales doivent aussi contenir une clause de suspension s’il est possible que les taux d’intérêt soient contraints par leur borne inférieure zéro. La politique monétaire ne peut alors suffisamment réduire les taux d’intérêt réels pour refermer l’écart de production et stabiliser l’inflation. Dans une telle situation de trappe à liquidité, la politique budgétaire gagne en efficacité et les autorités budgétaires doivent se focaliser sur la stabilisation de la demande qu’importe le régime de change. Il s’agit de suspendre et non de modifier la règle lorsque les taux d’intérêt nominaux sont contraints par leur borne zéro. Cette clause de suspension doit être partie intégrante de la règle. 

Enfin, les règles budgétaires doivent refléter l’ampleur à laquelle les gouvernements sont sujets au biais de déficit (deficit bias). Lars Calmfors et Simon Wren-Lewis (2011) ont recherché les différentes causes possibles de ce dernier. Par exemple, les responsables politiques peuvent être excessivement optimistes en ce qui concerne les futures recettes fiscales, notamment si leurs prévisions de croissance sont elles-mêmes optimistes ; en raison de l’asymétrie d’informations, ils peuvent offrir des réductions d’impôts ou des hausses des dépenses publiques sans informer la population qu’elles seront annulées à un moment ou l’autre dans l’avenir ; les gouvernements et la population peuvent chercher à exploiter les générations futures, puisque l’accroissement de la dette publique conduit à transférer des ressources de l’avenir vers le présent ; le gouvernement au pouvoir pourrait désirer accroître la dette publique pour contraindre la marge de manœuvre du prochain gouvernement ; des groupes d’intérêt font du lobbying pour obtenir des mesures budgétaires particulières, mais comme les coûts de chaque mesure prise isolément est relativement faible, ce coût n’est pas internalisé dans le processus de prise de décision ; comme toute décision budgétaire n’est pas sans implications pour les futures décisions budgétaires, des problèmes d’incohérence temporelle peuvent facilement survenir (une fois que le gouvernement a pris une décision, il lui devient optimal de revenir sur cette décision) etc. Dans plusieurs de ces situations, le gouvernement est « malveillant » et prend des décisions sous-optimales pour la population, mais ce faisant il risque même de ne pas atteindre les objectifs qu’il suit officieusement.

Les banques centrales font face à de tels problèmes d’incohérence temporelle ; c’est précisément pour gagner en crédibilité et accroître l’efficacité de la politique monétaire qu’elles ont adopté la règle de Taylor et qu’elles sont devenues indépendantes. L’instauration de règles budgétaires explicites vise notamment à empêcher les politiciens d’adopter des comportements malveillants : puisque les gouvernements ne parviennent pas à s’auto-discipliner, alors les règles budgétaires peuvent contribuer à les discipliner. Or il peut alors y avoir un arbitrage entre les règles qui répliquent la politique économique optimale et les règles qui contrent efficacement le biais en faveur du déficit. 

Pour que les règles budgétaires soient efficacement appliquées, Portes et Wren-Lewis préconisent la création de conseils budgétaires (fiscal councils), c’est-à-dire d’institutions mises en place et financées par les gouvernements, mais indépendantes de ces derniers, mandatées pour informer et conseiller au sujet de la politique budgétaire [Calmfors et Wren-Lewis, 2011]. Elles jouent un rôle complémentaire aux règles budgétaires, notamment lorsqu’elles surveillent leur application. Par exemple, si les règles impliquent des prévisions (de croissance, de recettes fiscales, d’efficacité de telle ou telle mesure budgétaire, etc.), alors les conseils peuvent évaluer si ces prévisions sont réalistes et même offrir leurs propres prévisions et estimations. Si les règles permettent un ajustement conjoncturel, alors un conseil budgétaire peut vérifier si tout ajustement est justifié ou non. Si un gouvernement dépense davantage que prévu, mais explique ce dérapage par la malchance, alors un conseil peut vérifier si c’est effectivement le cas. Les conseils budgétaires accroissent les coûts en termes de crédibilité et les coûts électoraux auxquels fait face tout gouvernement qui romperait ses engagements, ce qui incite précisément les gouvernements à respecter les règles budgétaires.

Portes et Wren-Lewis en concluent qu'en temps normal, la conception des règles budgétaires va dépendre de l’ampleur à laquelle les gouvernements sont sujets au biais de déficit et à l’efficacité des conseils budgétaires nationaux qui ont été mis en place. Par exemple, les gouvernements qui n’ont pas faire preuve de biais de déficit au cours de l’histoire peuvent viser à cibler des niveaux de déficits cinq ans auparavant (selon le principe des cibles roulantes, rolling targets) et ceux-ci ne nécessitent pas d’ajustement conjoncturel ; à l’inverse, les gouvernements qui présentent un tel biais doivent cibler un déficit ajusté en fonction de la conjoncture au terme de leur mandat. Les conseils budgétaires ont un rôle important à jouer, notamment en permettant des écarts par rapport à la cible lorsque des chocs surviennent dans le second cas. 

 

Références

CALMFORS, Lars, & Simon WREN-LEWIS (2011), « What should fiscal councils do? », in Economic Policy, vol. 26, n°68.

PORTES, Jonathan, & Simon WREN-LEWIS (2014), « Issues in the design of fiscal policy rules », Université d'Oxford, economics discussion paper, n° 704, mai.

WREN-LEWIS, Simon (2012a), « Should the Eurozone’s fiscal rules be abolished? », in Mainly Macro (blog), 18 novembre.

WREN-LEWIS, Simon (2012b), « Some thoughts on fiscal rules », in Mainly Macro (blog), 9 décembre.

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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 18:55

Le taux de chômage n’a pas réagi de la même manière, d’un pays à l’autre, lors de la crise financière mondiale. Par exemple, il demeure aux Etats-Unis toujours cinq points de pourcentage au-dessus de son niveau d’avant-crise, tandis que le chômage ne s’est qu’à peine dégradé au Royaume-Uni, voire n’a qu’à peine changé en Allemagne, malgré de plus larges contractions du PIB, alors que ces deux derniers pays ont connu une plus forte contraction de leur PIB.

Arthur Okun (1962) avait décelé une relation relativement stable entre les variations du chômage et celles du PIB, une relation qui reçut par la suite le nom de loi d’Okun : lorsque la croissance de la production est inférieure à celle attendue, le chômage augmente. Typiquement, aux Etats-Unis, si le taux de croissance du PIB réel diminue de 2 points de pourcentage par rapport à sa tendance de long terme, alors le taux de chômage s’élève d’environ 1 point de pourcentage. La loi d’Okun s’était révélée extrêmement stable aux Etats-Unis, si bien que les conjoncturistes ont souvent utilisé le taux de chômage pour réaliser des prévisions de croissance ou se sont au contraire basés sur les chiffres de croissance pour prévoir l’évolution du chômage.

Or, lors de la Grande Récession, le chômage s’est accru bien plus amplement que ne le suggéraient les données qui étaient alors disponibles, ce qui a amené beaucoup à s’interroger si la loi d’Okun était toujours pertinente pour les prévisions de chômage. Les révisions ultérieures des données montrent que la relation entre le PIB et le chômage suivit un schéma conjoncturel relativement similaire à celui observé lors des précédents épisodes de récessions et de reprises. Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani (2013) et Mary Daly, John Fernald, Òscar Jordà et Fernanda Nechio (2014b) ont ainsi montré que la loi d’Okun était restée valide lors de la Grande Récession et lors de la subséquente reprise, suggérant que si le chômage persistait à un niveau élevé dans plusieurs pays avancés, c’est tout simplement en raison du faible rythme de croissance dans ces derniers. 

Mary Daly, John Fernald, Òscar Jordà et Fernanda Nechio (2014a) ont utilisé la loi d’Okun pour déterminer comment les entreprises et les marchés du travail ont réagi à la crise financière mondiale. En l’occurrence, les entreprises peuvent répondre à un choc de demande en faisant varier le nombre de travailleurs, le nombre d’heures travaillées par travailleur ou encore leur productivité. Cela dépendra de multiples facteurs, notamment des lois et institutions qui affectent la capacité des employeurs à embaucher et licencier du personnel et à modifier le temps de travail ou encore du processus de négociations. L’ajustement dépendra aussi de la persistance du choc de demande : si les employeurs interprètent la contraction de la demande comme permanente, ils seront incités à réduire le nombre de travailleurs ; si le choc est au contraire perçu comme temporaire, les employeurs veilleront à « thésauriser » la main-d’œuvre pour que les entreprises puissent immédiatement augmenter leur production lorsque surviendra la reprise. La productivité peut également varier lors d’une chute de la demande, notamment si les entreprises thésaurisent la main-d’œuvre, si le cadre institutionnel empêche de réduire le temps de travail ou si l'intensification de la concurrence incite les entreprises à réduire leurs coûts.

GRAPHIQUE  Coefficients d'Okun

Daly-Fernald-Jorda-Nechio-coefficients-d-Okun.png

source : Daly et alii (2014a)

Daly et alii ont estimé le coefficient d’Okun pour une quinzaine de pays (cf. graphique) ; celui-ci mesure combien la production tend à varier, par rapport à sa tendance, lorsque le taux de chômage augmente d’un point de pourcentage. Le coefficient d’Okun est généralement négatif. En outre, plus sa valeur absolue est élevée, moins le chômage réagit à la conjoncture. Avant la Grande Modération, une hausse d’un point de pourcentage du taux de chômage était typiquement associée à un déclin d’environ 3 points de pourcentage du taux de croissance de la production, ce qui suggère que la production s’ajustait face aux chocs autrement qu’à travers le chômage. Le coefficient d’Okun moyen pour l’ensemble des 15 pays étudiés a fortement diminué durant les années quatre-vingt-dix et deux mille et les différences entre pays se sont considérablement réduites. Cette convergence des coefficients d’Okun pourrait notamment s’expliquer par la mondialisation, la plus grande mobilité de la main-d’œuvre, la libéralisation des relations salariés-employeurs et la diminution de la protection de l’emploi. Ces différents facteurs ont accru la flexibilité des marchés du travail et des produits, si bien que lorsque la production variait, l’ajustement passait de plus en plus par l’emploi et se répercutait donc de plus en plus sur le taux de chômage.

La crise financière mondiale a mis un terme à cette convergence. Le coefficient d’Okun est revenu à des niveaux qui n’avaient pas été observés depuis les années quatre-vingt. Sauf aux Etats-Unis et en Nouvelle-Zélande, sa valeur absolue a fortement augmenté lors de la Grande Récession, en particulier au Royaume-Uni et en Allemagne. Les coefficients d’Okun se sont également fortement dispersés.

Mary Daly et ses coauteurs ont décomposé la relation d’Okun en considérant que la croissance de la production est la somme de la croissance du nombre de travailleurs, la croissance du nombre d’heures par travailleur et la croissance de la productivité. Aux Etats-Unis, le nombre d’heures travaillées par travailleur est procyclique : il tend à chuter lorsque le chômage s’élève durant un ralentissement. Dans d’autres pays, notamment la France, l’Allemagne et l’Italie, les heures par travailleur tendent à s’élever durant les différents ralentissements de l’activité qui ont eu lieu avant la Grande Récession, ce qui suggère que la main-d’œuvre était utilisée plus intensivement lors de ces épisodes. En ce qui concerne la productivité, certaines études ont suggéré que la cyclicité de la productivité aux Etats-Unis avait changé de signe : la productivité américaine était tout d’abord procyclique, puis elle est devenue contracyclique. D’autres pays ont également présenté une productivité contracyclique depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. A l’inverse, dans des pays comme l’Allemagne, la France ou l’Italie, la productivité était procyclique : elle avait tendance à fortement chuter lorsque le taux de chômage s’élevait. 

Durant la Grande Récession et lors de la reprise qui l’a suivie, les pays ont ajusté les trois facteurs, mais ils n’ont pas toujours privilégié le même. A la différence des précédents ralentissements de l’activité, les entreprises se sont davantage appuyées sur le temps de travail pour ajuster leur production. Parallèlement à la hausse du chômage, tous les pays ont réduit le nombre d’heures travaillées par travailleur et certains l’ont même très fortement réduit. L’ajustement aux Etats-Unis apparaît semblable aux précédents : les hausses du chômage étaient associées à une réduction de l’emploi, à une chute la durée du travail et à une légère hausse de la productivité. Au Royaume-Uni, l’emploi, la durée du travail et la productivité réagirent bien plus lors de la Grande Récession qu’ils ne le firent lors des précédents ralentissements de l’activité. La principale différence entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni est principalement l’ajustement de la productivité. En Allemagne, ce sont essentiellement le nombre d’heures travaillées par travailleur et la productivité qui réagirent lors de la Grande Récession, en raison notamment d’une législation qui permet aux employeurs d’ajuster plus facilement la durée du travail. Cela explique pourquoi le taux de chômage a faiblement varié en Allemagne lors de la crise et de la reprise, alors même que la production connaissait de fortes variations. Les dynamiques observées au Royaume-Uni et aux Etats-Unis pourraient refléter des différences dans les modèles sociaux amenant les entreprises britanniques à privilégier le maintien de l’emploi et les entreprises américaines à privilégier le maintien des salaires. Dans tous les cas, les moyens d’ajustement privilégiés par les entreprises pour faire face à la Grande Récession ont profondément façonné la trajectoire du taux de chômage. 

 

Références

BALL, Laurence, Daniel LEIGH & Prakash LOUNGANI (2013), « Okun’s law: Fit at fifty? », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18668.

DALY, Mary C., John G. FERNALD, Òscar JORDÀ, Fernanda NECHIO (2014a), « Labor markets in the global financial crisis: The good, the bad and the ugly », Federal Reserve Bank of San Francisco, working paper, n° 2014-10.

DALY, Mary C., John G. FERNALD, Òscar JORDÀ, Fernanda NECHIO (2014b), « Interpreting deviations from Okun’s law », Federal Reserve Bank of San Francisco, FRBSF Economic Letter, 21 avril.

OKUN, Arthur (1962), « Potential GNP: Its Measurement and Significance », American Statistical Association, Proceedings of the Business and Economics Statistics Section, pp. 98–104.

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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 21:56

Les pays d’Afrique subsaharienne a connu pendant plusieurs décennies une véritable « tragédie de croissance » avec une croissance lente ou négative du PIB par tête. Divers facteurs comme le passé colonial, les conflits, la géographie, la malédiction des ressources naturelles ou le manque de capital humain contribueraient à les maintenir dans une trappe à pauvreté. The Economist qualifiait en 2000 l’Afrique de « continent sans espoir ». Pourtant, ce portrait a profondément changé depuis. La part de la population vivant avec moins de 1,25 dollar par jour est passée de 58 % en 2000 à 48 % en 2010, les taux de mortalité infantile ont diminué significativement et l’accès à l’éducation s’est significativement amélioré.  L’Afrique subsaharienne connaît des taux de croissance du PIB et du PIB par habitant sans précédents depuis le milieu des années quatre-vingt-dix (cf. graphique). Six des dix économies à avoir connu la plus forte croissance dans le monde au cours de la dernière décennie étaient subsahariens. Certains pays d’Afrique ont connu une croissance supérieure à 6 %, alors même que ces taux de croissance pourraient être sous-estimés. Alwyn Young (2012) a suggéré que le taux de croissance annuel moyen de la consommation en Afrique était récemment compris entre 3,4 et 3,7 %, si bien qu’il a pu parler de « miracle de la croissance africaine ». La Grande Récession en 2008 et 2009 n’a même eu qu’un impact limité sur les performances des pays d’Afrique subsaharienne. La question qui se pose naturellement est si cette accélération de la croissance est temporaire ou marque le début d’un décollage (takeoff) durable.

GRAPHIQUE  Taux de croissance du PIB et du PIB par tête des pays subsahariens (en %)

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source : Cho et Tien (2014)

La forte croissance de l’Afrique subsaharienne a souvent été attribuée aux prix élevés des produits de base (notamment du pétrole et des minéraux). Ceux-ci auraient dopé les recettes et attiré les flux d’IDE. Les pays abondants en ressources naturelles (qu’il s’agisse ou non de pétrole) ont effectivement connu un essor significatif d’IDE entrants [Cho et Tien, 2014]. La Chine pourrait en l’occurrence avoir joué un rôle significatif dans le succès africain : elle importerait d’importantes quantités de matières premières et exporterait en retour des biens manufacturiers vers les pays subsahariens. La forte demande mondiale pour les ressources naturelles aurait accru les ressources budgétaires des Etats subsahariens et la démocratisation des pays africains aurait rendu plus probable que ces ressources financent l’investissement dans le capital humain et les infrastructures. Certes plusieurs régions dépendent en effet fortement des exportations subsahariennes. Pourtant plusieurs pays d’Afrique subsaharienne ont connu des taux de croissance élevés et d’importantes entrées d’IDE alors même qu’ils sont dépourvus de ressources naturelles. En l’occurrence, huit des douze pays à avoir connu la plus forte croissance en Afrique subsaharienne étaient pauvres en ressources naturelles [FMI, 2013].

Yoonyoung Cho et Bienvenue Tien (2014) ont examiné les sources de la croissance économique de 32 pays d’Afrique subsaharienne. Leur analyse suggère que la récente accélération de la croissance est largement associée à la croissance de la population en âge de travailler, à l’accumulation du capital et à la productivité totale des facteurs. La plus grande stabilité politique et la transformation structurelle semblent avoir contribué à la croissance de la productivité totale des facteurs. En l’occurrence, la moindre fréquence des conflits, le recul de la corruption et la meilleure gouvernance ont permis aux pays subsahariens de recevoir des flux plus importants d’aides et d’IDE [FMI, 2013]. L’essor des aides et les allègements de dette ont accru la marge de manœuvre des Etats et ces derniers ont alors davantage investi dans l’éducation et les infrastructures, tandis que les IDE ont stimulé l’investissement privé. 

Pour Margaret McMillan et Kenneth Harttgen (2014), la récente accélération de la croissance africaine s’explique effectivement par une transformation structurelle : entre 2000 et 2010, la part de la main-d’œuvre employée dans l’agriculture  a diminué d’environ 10 points de pourcentage, tandis que le part de la main-d’œuvre employée dans l’industrie augmentait de 2 points de pourcentage et celle employée dans les services augmentait de 8 points de pourcentage. Les précédentes études ont suggéré que l’agriculture est de loin le secteur le moins productif en Afrique et que le revenu et la consommation dans le secteur agricole sont moindres que dans tout autre secteur. Ainsi, comme la main-d’œuvre est passée de l’agriculture à faible productivité vers l’industrie et les services à plus haute productivité, cette réallocation s’est traduite par une hausse de la productivité de la main-d’œuvre. Selon les estimations de McMillan et Harttgen, elle expliquerait en l’occurrence la moitié de la croissance de la production par travailleur en Afrique. Ces déclins ont été plus rapides dans les pays où la part initiale de la main-d’œuvre employée dans l’agriculture a été la plus élevée et où les hausses des prix des matières premières se sont accompagnées d’une amélioration dans la qualité de la gouvernance. 

Pour McMillan et Harttgen, ces résultats sont cohérents avec les travaux de Theodore Schultz et d’Arthur Lewis. Ces derniers expliquaient pourquoi et comment l’agriculture pouvait rester un secteur à faible productivité malgré la croissance du revenu et de la productivité au niveau national. Dans le modèle de Lewis, la faible productivité agricole persiste jusqu’à ce que l’emploi non agricole s’accroisse suffisamment pour absorber la croissance de la population rurale. Schultz et Lewis considéraient que la persistance d’une faible productivité agricole était l’une des causes fondamentales de la pauvreté. Le processus de transformation structurelle jouerait alors un rôle crucial pour sortir les pays en développement de la pauvreté et permettre à leur niveau de vie de converger vers celui des pays avancés. En l’occurrence, selon McMillan et Harttgen, les pays subsahariens auraient su l’amorcer en profitant de la hausse des prix des matières premières et en améliorant la qualité de leur gouvernance. Toutefois la croissance du secteur manufacturier reste encore fortement contrainte par la faiblesse des marchés domestiques et l’insuffisance persistante des infrastructures : le mauvais état des routes freine les échanges, les pannes de courants pénalisent l’activité manufacturière, etc. [FMI, 2013 ; The Economist, 2013].

 

Références

CHO, Yoonyoung, & Bienvenue N. TIEN (2014), « Sub-Saharan Africa’s recent growth spurt: An analysis of the sources of growth », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6862.

The Economist (2013), « No need to dig », 2 novembre.

FMI (2013), Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa. Keeping the Pace, octobre. Traduction française, Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne. Maintenir le rythme. Octobre 2013.

MCMILLAN Margaret S., &, Kenneth HARTTGEN (2014), « What is driving the ‘African growth miracle’? », NBER, working paper, n° 20077, avril.

YOUNG, Alwyn (2012), « The African growth miracle », in Journal of Political Economy, vol. 120, n° 4.

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