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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 22:57

Avec l’approfondissement de l’intégration européenne, l’instauration d’un marché unique et l’unification monétaire, les Etats-membres ont réduit les barrières à l’échange entre eux en espérant stimuler les échanges. Avec l’apparition d’un marché unique, chaque entreprise accroît ses débouchés potentiels, tout comme elle voit s’accroître la concurrence à laquelle elle fait face, si bien qu’elle est incitée à réduire ses prix, au détriment de ses rentes. Avec l’adoption d’une unité de compte commune permettant de comparer plus facilement les prix et de réduire les coûts de transaction (en premier lieu les coûts de conversion), les Européens sont incités à saisir des opportunités d’arbitrage en faveur des prix les plus faibles et mettent plus facilement les entreprises en concurrence. Ces dernières sont alors incitées à pratiquer les mêmes prix et à proposer en l’occurrence les prix les plus faibles. Les consommateurs gagnent en pouvoir d’achat et disposent d’une plus grande variété de biens, ce qui les incite à consommer, tandis que les entreprises disposent d’intrants de meilleur qualité et à un prix réduit. Bref, l’unification des marchés des produits et l’unification monétaire devraient en principe conduire à une convergence des prix par le bas, tout en améliorant l’allocation des facteurs et en stimulant par là même la croissance économique. Toutefois il y a de nombreuses raisons pour lesquelles les prix pourraient rester dispersés au sein même d’une union monétaire : présence de coûts de transport, différences de langues, de cultures, de goûts, de normes réglementaires, du degré de concurrence, de taxation, etc

Pour qu’il y ait convergence des prix au sein d’une union monétaire, les pays-membres disposant des prix les plus faibles (en l’occurrence les pays les moins développés, par exemple l’Espagne, la Grèce, l’Irlande et le Portugal) doivent connaître une plus forte inflation que les autres (en particulier les pays les plus développés, tels que l’Allemagne ou les Pays-Bas). Leur niveau de productivité va augmenter pour converger vers celui des pays les plus avancés, ce qui conduit à une hausse des prix et des salaires en leur sein : c’est l’effet Balassa-Samuelson et celui-ci correspond finalement à un processus de convergence réel. Toutefois, les différentiels d’inflation ne s’expliquent pas par le seul effet du rattrapage des économies les moins développées sur les plus développés. En fait, l’unification monétaire a conduit à une égalisation des taux d’intérêt nominaux. Or, puisqu’ils subissent une plus forte inflation, les pays de la périphérie ont bénéficié de taux d’intérêt réels plus faibles. Ceux-ci ont stimulé l’investissement résidentiel et plus largement la demande en leur sein, ce qui a entretenu en retour l’inflation. Comme la BCE se focalise sur le taux d’inflation de l’ensemble de la zone euro, elle a pu se révéler excessivement accommodante pour les pays les plus inflationnistes et excessivement restrictives pour les pays les moins inflationnistes. De ce point de vue, l’adoption de la monnaie unique a contribué à alimenter les déséquilibres au sein de chaque pays périphérique en nourrissant une expansion du crédit insoutenable et des bulles spéculatives. De plus, en subissant une inflation plus forte que le « cœur » de la zone euro, les pays de la périphérie ont vu leur taux de change réel s’apprécier sans forcément voir leur productivité s’accroître aussi rapidement. Leur compétitivité s’est dégradée vis-à-vis du reste du monde, ce qui a détérioré leur solde extérieur. Tant que les déséquilibres intérieurs s’accumulaient, ils dissimulaient les déséquilibres extérieurs. De ce point de vue, loin de conduire à une convergence des pays-membres (et de faire de la zone euro une zone monétaire optimale de façon endogène), l’unification monétaire a pu au contraire conduire à une divergence.

De nombreuses études ont cherché à décrire la dynamique des prix au sein de la zone euro. Par exemple, Alberto Cavallo, Brent Neiman et Roberto Rigobon (2013) ont étudié le comportement des prix d’Apple, d’IKEA, d’H&M et de Zara dans 85 pays entre octobre 2008 et mai 2013. Au cours de leur étude, Apple était la plus grande entreprise cotée au monde ; Ikea le plus grand distributeur de fournitures ; H&M et Zara respectivement les troisième et quatrième distributeurs de vêtements. Ils observent comment les prix de ces entreprises diffèrent selon les pays pour des biens identiques et ils évaluent comment les prix d’un pays à l’autre dépendent de la devise dans laquelle ils sont libellés. Ils constatent que les prix d’un même entreprise pour un bien donné diffèrent significativement entre les pays en-dehors de la zone euro, mais sont souvent identiques à l’intérieur de la zone euro. Lorsque l’on compare les mêmes produits entre deux pays qui ont des taux de change flexibles, la dispersion des prix est plus importante que lorsque les deux pays ont des taux de change fixes. La dispersion des prix est environ 15-40 % moindre pour les taux de change fixes que pour les taux de change flexibles, certains desquels peuvent de façon plausible être attribuables à des niveaux typiques de volatilité des taux de change nominaux. La dispersion des prix est inférieure de 30 à 50 % pour les pays dans une union monétaire par rapport à ceux ayant un taux de change fixe. Cette étude ne précise toutefois pas à quelle vitesse cette dynamique se met en œuvre suite à la modification de la politique de change. En l’occurrence, elle ne précise pas l’impact propre à l’unification monétaire.

Alberto Cavallo, Brent Neiman et Roberto Rigobon (2014) se sont alors penchés sur le cas de l’économie lettone. La Lettonie a abandonné sa monnaie (le lat) le 1er janvier 2014 pour adopter l’euro. Au début des années deux mille, un lat valait environ 2 euros. Le taux de change du lat s’est ensuite quelque peu déprécié vis-à-vis de l’euro, puis la Lettonie a ancré sa monnaie sur l’euro au début de l’année 2005. Au 1er janvier 2014, les comptes bancaires, salaires, prestations sociales, prêts et instruments financiers lettons furent convertis en euro, au taux de 1 lat pour 1,42 euro. L’adoption de la monnaie unique ne s’est pas traduite par une variation du taux de change et elle fut largement anticipée. Il n’y eut aucun changement additionnel dans les politiques touchant aux échanges de produits. En effet, puisque la Lettonie appartient à l’UE depuis 2004, les règles les plus importantes, notamment les tarifs douaniers ou les règles concurrentielles, sont établies au niveau européen depuis lors et ces règles n’ont pas été modifiées durant le passage à la monnaie unique. Celui-ci constitue ainsi une véritable expérience naturelle. Cavallo et ses coauteurs ont donc observé le prix de milliers de biens vendus par Zara, le plus grande retailer de vêtements au monde. La dispersion des prix entre la Lettonie et la zone euro s’effondra rapidement après l’entrée dans la zone euro. Le pourcentage de biens avec des prix presque identiques en Lettonie et en Allemagne est passée de 6 % en novembre 2013 à 89 % en février 2014. La taille médiane des différentiels de prix a baissé, passant de 7 % à zéro. 

 

Références

CAVALLO, Alberto, Brent NEIMAN & Roberto RIGOBON (2013), « The euro and price convergence: You wanted it … you got it! », in voxEU.org, 29 novembre.

CAVALLO, Alberto, Brent NEIMAN & Roberto RIGOBON (2014), « The price impact of joining a currency union: Evidence from Latvia », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20225, juin.

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 22:21

Le FMI a reconnu en 2010 que les entrées soudaines de capitaux exposaient leurs récipiendaires (en particulier les pays en développement) à des risques d’instabilité financière et que le contrôle des capitaux constituait alors un outil efficace pour préserver la stabilité financière [Ostry et alii, 2010]. Cette perspective contraste radicalement ses précédentes positions : l’institution de Washington était jusqu’alors favorable à la liberté des mouvements de capitaux. Par exemple, durant la crise asiatique de 1997 et 1998, le FMI critiqua l’instauration de contrôles des capitaux parmi les pays en difficulté, en l'occurrence en Malaisie. Or, comme le suggèrent par exemple Ethan Kaplan et Dani Rodrik (2001), les pays qui restreignirent les afflux de capitaux connurent par la suite une plus forte reprise que les autres pays. En principe, les contrôles de capitaux fournissent aux autorités monétaires une marge de manœuvre supplémentaire pour stabiliser l’activité économique à court terme. En effet, selon le trilemme de Mundell, un pays ne peut à la fois avoir la liberté des capitaux, une politique monétaire indépendante et un taux de change fixe. Par conséquent, en restreignant l’entrée des capitaux dans l’économie, une banque centrale est à même de maintenir des taux de change fixes, tout en assouplissant sa politique monétaire pour stimuler la production. Si le contrôle des capitaux contient les fuites de capitaux lors des crises financières (empêchant les premières d’aggraver les secondes), il empêche en « temps normal » que les capitaux affluent massivement et alimentent alors une expansion insoutenable du crédit et des prix d’actifs.

Pour déterminer l’efficacité respective du contrôle des capitaux et du libre flottement des devises comme catalyseurs de la reprise économique, plusieurs auteurs se sont penchés sur les événements de la Grande Dépression. En effet, à la veille de cet épisode, de nombreux pays appartenaient à l’étalon-or, un système de taux de change fixes reposant étroitement sur le métal précieux. Le resserrement de la politique monétaire américaine au début de l’année 1928 est considéré par certains comme l’événement déclencheur de la Grande Dépression. Contraints par le système monétaire international, les autres banques centrales furent forcées de resserrer également leur politique monétaire. Or, de telles actions amorcèrent des paniques bancaires au sein de chaque économie tout en faisant propager la déflation au niveau mondial. La crise bancaire internationale de 1931 mena à des attaques spéculatives sur les monnaies. Les autorités publiques privilégièrent la préservation du système monétaire international sur la stabilisation de l’activité, en supposant que la première conduirait mécaniquement à la seconde [Eichengreen et Temin, 1997]. Face à un déficit de la balance des paiements et des sorties d’or, les règles de l’étalon-or imposaient aux gouvernements et banques centrales de restreindre le crédit et de réduire les prix et coûts (notamment les salaires) jusqu’à ce que l’équilibre soit restauré. Adoptées lors de la crise mondiale, de telles mesures ne faisaient qu’aggraver les conditions économiques.

Avec la poursuite de la déflation dans un contexte de contraction de l’activité, les pays-membres eurent de plus en plus de difficultés à maintenir l’ancrage de leur taux de change à partir de 1929, si bien que plusieurs d’entre eux quittèrent le système monétaire international [Mitchener et Wandschneider, 2014]. Au milieu des années trente, la plupart des pays avaient abandonné (de façon désordonnée) l’étalon-or pour embrasser des systèmes de change alternatifs. Si certains pays suivirent l’Angleterre et abandonnèrent l’or dès 1931, d’autres pays, comme la France, maintinrent l’ancrage de leur monnaie sur l’or, même après 1933 : ces derniers formèrent le « bloc-or ». Parmi ceux qui abandonnèrent l’or, certains décidèrent d’ancrer leur monnaie sur la livre sterling et d’autres laissèrent leur devise flotter librement. Plusieurs pays instaurèrent des contrôles de capitaux pour protéger leur économie des afflux de capitaux de court terme et contenir les pressions sur leur balance des paiements. Depuis les travaux précurseurs d’Ehsan Choudhri et Levis Kochin (1980) et de Barry Eichengreen et Jeffrey Sachs (1985), plusieurs études ont suggéré que les pays qui avaient rapidement abandonné l’or connurent une plus forte croissance que les autres. Ces événements eurent des répercussions durables sur les relations financières internationales. Il fallut attendre les années quatre-vingt pour que les flux de capitaux retrouvent leur ampleur d’avant-crise. Cette décennie marqua également le retour de l’instabilité financière. 

Kris James Mitchener et Kirsten Wandschneider (2014) ont examiné la période entre 1925 et 1936 pour évaluer l’efficacité des contrôles de capitaux instaurés en réponse à la Grande Dépression. Ils constatent que les contrôles des capitaux jugulèrent effectivement les sorties d’or au cours des mois qui suivirent leur instauration. Cependant, les pays qui les mirent en œuvre n’ont pas connu une reprise plus rapide que les pays qui abandonnèrent l’or et laissèrent tout simplement leur taux de change flotter. Lorsqu’ils examinent l’impact des contrôles de capitaux sur la production industrielle, les exportations et les prix, Mitchener et Wandschneider ne décèlent un effet statistiquement significatif que sur la production industrielle. Les pays qui adoptèrent un contrôle des capitaux eurent un taux de croissance de la production industrielle légèrement inférieur à celui des pays ayant laissé leurs taux de change flotter. Ainsi, même si les contrôles de capitaux permirent de contenir les fuites de capitaux, ils semblent avoir contraint la reprise. Puisque les pays qui instaurèrent un contrôle des capitaux abandonnèrent l’étalon-or plus tôt que les pays du bloc-or, leur reprise débuta plus rapidement. Toutefois, lorsque les pays-membres du bloc-or abandonnèrent celui-ci, ces pays eurent par la suite les mêmes performances que les pays qui avaient instauré un contrôle des capitaux. Ce dernier n’offrit donc qu’une maigre amélioration en termes de reprise. 

Mitchener et Wandschneider cherchent alors à comprendre pourquoi les contrôles de capitaux n’ont pas conduit à une accélération significative de la reprise. L’analyse des séries temporelles leur suggère que les pays ayant instauré des contrôles de capitaux ne profitèrent pas entièrement de l’autonomie de leur politique monétaire. Même s’ils ne suivirent pas la France en resserrant leur politique monétaire après avoir imposé un contrôle des changes, ces pays ne poursuivirent pas non plus la même stratégie que les Etats-Unis, un pays qui laissa flotter sa monnaie dès 1933 et mit en œuvre une politique monétaire particulièrement expansionniste. Le taux de croissance moyen de l’offre de monnaie des pays ayant instauré un contrôle des capitaux devint positif après leur instauration, mais il fut plus faible que les taux de croissance de l’offre de monnaie des pays qui laissèrent flotter leur monnaie ou même des pays-membres du bloc-or une fois qu’ils quittèrent ce dernier. Ces constats confirment les précédentes études, notamment celles de Milton Friedman et Anna Schwartz (1962) et de Barry Eichengreen (1992), qui ont suggéré que les politiques monétaires furent trop restrictives au cours de la Grande Dépression. En alimentant la déflation, les actions des banques centrales amenèrent en fait les systèmes bancaires au bord de l’effondrement. Les contrôles de capitaux n’ont pas été efficacement utilisés lors de la Grande Dépression pour stabiliser les systèmes bancaires, stimuler la production domestique ou générer de l’inflation. De leur côté, les pays qui adoptèrent la flexibilité des taux de change poursuivirent des politiques monétaires expansionnistes et surent alors contenir la déflation et la contraction de l’activité. 

 

Références

CHOUDHRI, Ehsan U., & Levis A. KOCHIN (1980), « The exchange rate and the international transmission of business cycle disturbances: Some evidence from the Great Depression », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 12, n° 4.

EICHENGREEN, Barry (1992), Golden Fetters: The Gold Standard and the Great Depression, Oxford University Press.

EICHENGREEN, Barry, & Jeffrey SACHS (1985), « Exchange rates and economic recovery in the 1930s », in The Journal of Economic History, vol. 45, n° 4.

EICHENGREEN, Barry, & Peter TEMIN (1997), « The gold standard and the Great Depression », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 6060.

FRIEDMAN, Milton, & Anna SCHWARTZ (1963), A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton University Press.

KAPLAN, Ethan, & Dani RODRIK (2001), « Did the Malaysian capital controls work? », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 8142.

MITCHENER, Kris James, & Kirsten WANDSCHNEIDER (2014), « Capital controls and recovery from the financial crisis of the 1930s », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20220, juin.

OSTRY, Jonathan, Atish GHOSH, Karl HABERMEIER, Marcos CHAMON, Mahvash QURESHI & Dennis REINHARDT (2010), « Capital inflows: The role of controls », Fonds monétaire international, staff position paper, n° 10/04.

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14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 16:29

Avant même la récente crise financière mondiale, les pays avancés se caractérisaient par un niveau élevé de dette publique. La Grande Récession, le renflouement du secteur bancaire et les plans de relance budgétaire ont conduit à un fort accroissement des ratios dette publique sur PIB. La faiblesse de la subséquente reprise contraint fortement le désendettement public en comprimant les recettes publiques, alors que des tendances lourdes à long terme telles que le vieillissement de la population pèseront à l’avenir sur les finances publiques. Les perspectives futures de croissance restant particulièrement faibles, les Etats ne peuvent compter sur une accélération substantielle de la croissance pour ramener leur endettement public sur une trajectoire plus soutenable. Jusqu’à présent, les Etats ont cherché à réduire leur endettement public en alourdissant la fiscalité et/ou en réduisant les dépenses publiques, mais ces plans d’austérité ont au contraire tendance à accroître les ratios d’endettement car ils dépriment davantage l’activité économique, donc les recettes publiques. 

Les Etats des pays avancés ont déjà connu par le passé des ratios d’endettement aussi élevés, si bien que plusieurs économistes se sont penchés sur les épisodes passés de désendettement public pour observer quelles mesures les gouvernements ont alors adoptées. Leurs analyses font  apparaître qu’au cours de l’histoire la dette publique a souvent été réduite via une forte accélération de l’inflation. Par exemple, les pays avancés se caractérisaient par des ratios dette publique sur PIB particulièrement élevés au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; en 1946, la dette publique des Etats-Unis représentait par exemple 108,6 % du PIB. Joshua Aizenman et Nancy Marion (2011) suggèrent que l’inflation a réduit ce ratio de plus d’un tiers au cours de la décennie suivante. Carmen Reinhart et Belen Sbrancia (2011) ont constaté que l’inflation et la répression financière (désignant l’ensemble des mesures par lesquelles les gouvernements imposent aux résidents d’acheter et de garder des titres publics domestiques) ont fortement contribué aux réductions de l’endettement public des pays avancés entre 1945 et les années soixante-dix. Même au cours des épisodes antérieurs de désendettement, les dettes des pays avancés ont été réduites via une combinaison de restructurations de dette, de répression financière et d’une forte inflation. Si certains considèrent que de telles mesures sont l’apanage des pays en développement, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2013) estiment de leur côté que les gouvernements des pays avancés ne peuvent aujourd’hui exclure de telles options.

Selon Bernardin Akitoby, Takuji Komatsuzaki et Ariel Binder (2014), une accélération de l’inflation est susceptible de réduire la dette publique via trois canaux. Premièrement, les gouvernements peuvent capturer davantage de ressources via la création monétaire et les récettes de seigneuriage. Deuxièmement, l’inflation érode la valeur réelle de la dette. L’efficacité de ce canal dépend toutefois de la maturité de la dette et de sa dénomination en devises étrangères, aussi bien que de la réaction des taux d’intérêt à l’accélération de l’inflation. En effet, la banque centrale est susceptible d’accroître ses taux directeurs pour préserver la stabilité des prix. En outre, l’inflation amène les agents privés à exiger des taux d’intérêt plus élevés sur les nouvelles émissions de titres publics. Troisièmement, l’inflation affecte le solde primaire si l’impôt est progressif et si les tranches d’imposition ne sont pas indexées à l’inflation. En outre, une accélération de l’inflation ne faciliterait pas seulement le désendettement du secteur public, mais aussi le désendettement des agents privés, ce qui accélèrerait la reprise de l’activité économique, donc accroîtrait les recettes fiscales. En l’occurrence, comme l’ont suggéré Blanchard et alii (2010) et plus récemment Laurence Ball (2013), un relèvement des cibles d’inflation réduirait le risque que les économies basculent dans une trappe à liquidité ou, le cas échéant, accroîtrait leurs chances d’en sortir.

Si l’inflation est susceptible de réduire l’endettement public, la déflation risque symétriquement d’en accroître le fardeau. Même une faible inflation (lowflation) est susceptible de générer une dynamique de déflation par la dette à la Fisher qui rendrait encore moins soutenable l’endettement des Etats et des agents privés. Akitoby et ses coauteurs (2014) ont étudié l’impact de l’inflation sur le ratio dette publique sur PIB des pays du G7. Leurs simulations suggèrent que si l’inflation restait nulle pendant cinq ans, le ratio dette nette sur PIB augmenterait en moyenne de 5 points de pourcentage au terme de la période. A l’inverse, si l’inflation se maintenait à 6 % pendant cinq ans, le ratio dette nette sur PIB diminuerait en moyenne de 11 à 14 points de pourcentage. Une accélération de l’inflation contribuerait effectivement à réduire le fardeau de la dette publique. Elle serait d’autant plus efficace que les banques centrales ne resserrent pas leur politique monétaire.

L’idée d’accélérer l’inflation pour faciliter le désendettement public n’est pas sans soulever de nombreux problèmes. Comme le démontre le Japon de ces deux dernières décennies, il peut être difficile d’accélérer l’inflation. Il n’en reste pas moins que les autorités publiques doivent faire tout leur possible pour ne pas laisser l’inflation atteindre de faibles niveaux, car une fois dans une trappe déflationnistes les économies peuvent difficilement en sortir. Toutefois, si l’inflation finit effectivement par s’accélérer, l’économie fait face à des risques symétriques : si les anticipations d’inflation ne sont plus ancrées à un faible niveau, l’inflation est susceptible de déraper et l’économie de basculer dans une véritable spirale inflationniste. En l’occurrence, les banques centrales pourraient être incitées à faciliter le désendettement public en maintenant une politique monétaire davantage accommodante que ne l’exigent les conditions macroéconomiques pour éviter une hausse des taux d’intérêt sur les titres publics : c’est le risque de « dominance fiscale ». Les autorités monétaires laisseraient alors filer l’inflation au-delà de leur cible, ce qui effriterait leur crédibilité et compliquerait davantage l’ancrage des anticipations. Dans tous les cas, l’accélération de l’inflation peut alors conduire à une forte hausse des taux d’intérêt à long terme ; non seulement celle-ci rendrait l’endettement public encore moins soutenable, mais elle pénaliserait aussi l’investissement productif. Si comme certains le craignent l’inflation détériore l’allocation des ressources et l’accumulation de capital, la croissance économique pourrait alors en être affectée. 

 

Références

AIZENMAN, Joshua, & Nancy MARION (2011), « Using inflation to erode the U.S. public debt », in Journal of Macroeconomics, vol. 33, n° 4.

AKITOBY, Bernardin, Takuji KOMATSUZAKI & Ariel BINDER (2014), « Inflation and public debt reversals in the G7 countries », Fonds monétaire international, working paper, juin.

BALL, Laurence M. (2013), « The case for Four Percent Inflation », in Banque Centrale de la République de Turquie, Central Bank Review, vol. 13, n° 2.

BLANCHARD, Olivier, Giovanni DELL’ARICCIA & Paolo MAURO (2010), « Rethinking macroeconomic policy », IMF staff position note, n° SPN/10/03.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2013), « Financial and sovereign debt crises: Some lessons learned and those forgotten », Fonds monétaire international, working paper, décembre.

REINHART, Carmen, & M. Belen SBRANCIA (2011), « The liquidation of government debt », National bureau of Economic Research, working paper, n° 16893.

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