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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 15:38

Les plus récentes théories de la croissance économique suggèrent que celle-ci est un phénomène cumulatif ; une fois amorcée, elle tend à se perpétuer elle-même. Robert Gordon (2012) a suscité de nombreuses réactions, pour la plupart hostiles, en prédisant un ralentissement durable et significatif de la croissance américaine. Ce faisant, il mettait en question ce qui beaucoup considéraient comme une évidence : rien n’assure que la croissance économique soit un phénomène illimité dans le temps. Le taux de croissance annuel du PIB américain a en effet atteint en moyenne 2 % entre 1891 et 2007. Mais désormais, selon les estimations de Gordon (2014), le taux de croissance annuel moyen s’élèvera ces prochaines décennies à 1,3 % pour la productivité du travail, à 0,9 % pour la production par tête, à 0,4 % pour le revenu réel par tête des 99 % des ménages les moins aisés et à 0,2 % pour le revenu disponible de ces mêmes ménages. Les Etats-Unis renoueraient finalement avec la stagnation économique dans laquelle était plongés l’ensemble des pays avant la Révolution industrielle ; la période de croissance qui débuta avec cette dernière n’aura été qu’une parenthèse historique, non reproductible. En dressant un portait aussi sombre de l’avenir économique des Etats-Unis, Gordon accrédite par là la thèse d’une grande stagnation (great stagnation) développée par Tyler Cowen. 

Gordon (2012), comme Cowen, faisait du ralentissement de l’innovation la principale cause de l'affaiblissement de la croissance potentielle ; les inventions les plus faciles à mettre en œuvre ont déjà été mises à jour et l’économie buterait tout simplement aujourd’hui sur un manque d’inspiration. Gordon suggérait toutefois que six autres dynamiques, indépendantes du processus d’innovation, allaient également contribuer à réduire la croissance à long terme. Gordon (2014) considère à présent que ces six « vents contraires » auront un plus grand impact sur la trajectoire future du PIB américain que le ralentissement de l’innovation.

Premièrement, les changements démographiques vont se traduire par une baisse du nombre d’heures travaillées par tête. Le taux de fertilité a été particulièrement élevé entre 1946 et 1964, si bien que la majorité des baby boomers vont prendre leur retraite entre 2008 et 2034. Même si le taux de chômage et le taux d’emploi reviennent à leurs niveaux de 2004, soit respectivement 5,5 % et 94,5 %, le nombre d’heures travaillées par tête risque tout de même de diminuer en raison de la baisse du nombre d’heures travaillées par travailleur et du déclin du taux d’activité. En effet, en raison des dysfonctions propres à la protection sociale aux Etats-Unis, les entreprises sont incitées à embaucher à temps partiel, afin d’éviter de payer les coûts d’assurance sociale. Au final, ces changements démographiques devraient se traduire par une baisse de 0,3 point de pourcentage le taux de croissance annuel moyen. 

Deuxièmement, le niveau d’éducation, après avoir augmenté pendant plusieurs décennies, stagne désormais à un plateau. Par exemple, le pourcentage de jeunes qui disposent d’un diplôme du secondaire est passé de 10 à 80 % entre 1900 et 1970, puis il a diminué pour atteindre 74 % en 2000. De plus, l’accès à l’éducation et plus particulièrement aux études universitaires devient de plus en plus difficile, comme le dénote notamment l’explosion de la dette étudiante (student debt). Alors qu’elle constituait un moteur central de la croissance économique au cours du dernier siècle en générant de substantiels gains de productivité, l’éducation contribuera moins à la croissance au cours des prochaines décennies. En l’occurrence, la stagnation du niveau d’éducation devrait réduire de 0,2 point de pourcentage le taux de croissance annuel moyen. 

Troisièmement, les inégalités vont continuer à s’accroître. La  part du revenu national détenue par les 1 % des ménages les plus aisés atteignait des niveaux extrêmes entre 1913 et 1929. Elle a fortement diminué entre les années cinquante et le début des années soixante-dix. Elle augmente à nouveau depuis la fin des années soixante-dix et retrouve aujourd’hui les valeurs qu’elle atteignait au début du vingtième siècle. Au cours des dernières décennies, la croissance du revenu réel des 99 % des ménages les moins aisés a été inférieure d’un demi-point à la croissance moyenne de l’ensemble des revenus. En 2012, le revenu réel médian des ménages américains était inférieur à son niveau de 1998. Si cette tendance se poursuit, la hausse des inégalités devrait à l’avenir se traduire par une baisse de 0,5 point de pourcentage le taux de croissance annuel moyen pour les 99 % des ménages les moins aisés. 

Quatrièmement, les administrations publiques sont fortement endettées et, dans un contexte de faible croissance économique, la dette publique va continuer à augmenter plus rapidement que le PIB. La hausse à long terme du ratio dette publique sur PIB va tôt ou tard pousser les autorités publiques à accroitre les recettes fiscales et/ou réduire les prestations sociales pour ramener le ratio sur une trajectoire plus soutenable. Or une telle consolidation budgétaire ne manquera pas de peser en retour sur la croissance économique et de réduire le revenu disponible des ménages. Elle devrait réduire de 0,2 point de pourcentage le taux de croissance annuel moyen du PIB par tête.

Ces dynamiques démographique, éducative, distributive et fiscale devraient ensemble contribuer à réduire de 1,2 point de pourcentage le taux de croissance annuel moyen. Alors que ce dernier s’élevait à 2 % entre 1891 et 2007, il devrait atteindre 0,8 % au cours des prochaines décennies pour les 99 % des ménages américains les moins aisés. Si le PIB par habitant suivait à long terme la même tendance qu’entre 1891 et 2007, c’est-à-dire s’accroissait en moyenne de 2 % par an, il atteindrait environ 200.273 dollars en 2077, c’est-à-dire quadruplerait en l’espace d’un siècle (cf. graphique). Mais, en raison des quatre vents contraires et de leur impact sur la croissance économique, le PIB par tête devrait finalement s’élever aux alentours de 86.460 dollars en 2077.

GRAPHIQUE PIB par tête américain avec et sans vents contraires (en dollars 2009)

Robert-Gordon--Etats-Unis--PIB-par-tete--Martin-Anota.png

source : Gordon (2014)

Dans sa précédente étude, Robert Gordon (2012) parlait également de deux « vents contraires » supplémentaires, en l’occurrence la mondialisation et le changement écologique, mais il n’offre dans son nouveau document de travail aucune estimation numérique de ceux-ci. Gordon (2014) rappelle que la mondialisation agit précisément comme le suggèrent les théories traditionnelles du commerce internationale et plus particulièrement le théorème d’égalisation des prix des facteurs, en élevant les salaires dans les pays en développement tout en ralentissant leur croissance dans les pays avancés. Le mouvement de délocalisation (offshoring) et la concurrence des produits bon marché en provenance des pays émergents contribuent à réduire la population active américaine en provoquant une destruction nette d'entreprises sur le territoire. De son côté, le réchauffement climatique va en lui-même affecter les perspectives futures de croissance économique. Les règles et taxes environnementales mises en place pour réduire l’ampleur du réchauffement climatique vont également peser sur l’activité à long terme. L’épuisement des ressources naturelles va conduire une hausse de leurs prix, ce qui va réduire à la fois la compétitivité des entreprises et le pouvoir d’achat des ménages. Dans ce contexte, l’exploitation de gaz de schiste va d’une part réduire le prix du gaz aux Etats-Unis, ce qui permettra de compenser la hausse du prix du pétrole, et d’autre part conduire à substituer le gaz au pétrole, ce qui contribuera à contenir les émissions de carbone. Toutefois, elle ne va pas stimuler la productivité de la même manière que l’a fait l’invention de l’aviation commerciale, de l’air conditionné ou de l’autoroute. Le gaz de schiste ne constituera pas une source indépendante de croissance économique semblable à l’électricité. Si Gordon prenait numériquement en compte ces deux vents contraires (en l’occurrence la mondialisation et la question environnementale), il reverrait à la baisse ses prévisions déjà bien pessimistes qu'il établit pour la croissance à long terme.

Gordon conclut enfin son travail prospectif en se penchant sur l’innovation et son impact sur la trajectoire future du PIB. Il reconnaît, comme de nombreux auteurs, que le progrès technique joue un rôle majeur dans la croissance des pays avancés et il affirme pour sa part que le ralentissement du premier contribuera à la faiblesse de la seconde. Il ne lui est toutefois pas nécessaire de conjecturer que le progrès technique ralentira dans un avenir proche pour que ses prévisions pessimistes deviennent réalité, précisément parce qu’un tel ralentissement a eu lieu il y a quatre décennies. Au cours de la deuxième révolution industrielle, c’est-à-dire de la fin du dix-neuvième siècle jusqu’à 1972, la productivité a augmenté assez rapidement pour doubler tous les 29 ans. Mais le taux de croissance annuel moyen de la productivité du travail a diminué de 0,8 points de pourcentage au cours des quatre décennies suivantes. La croissance de la productivité a certes significativement augmenté entre 1996 et 2004, mais cette performance n’est pas reproductible, si bien que cette période aura été unique dans l’histoire. Le boom de la fin des années quatre-vingt-dix s’explique par un déclin exceptionnel du prix du matériel informatique et une hausse toute aussi exceptionnelle de la part du PIB consacrée à l’investissement dans les technologies de l’information et de la communication (TIC). Ces dépenses d’investissement ont chuté avec l’effondrement de la bulle internet en 2000, mais la croissance de la productivité est restée forte jusqu’en 2004, suggérant un délai entre l'acquisition des nouvelles technologies et la pleine exploitation de leur potentiel (ce qui expliquerait notamment le paradoxe relevé par Solow à la fin des années quatre-vingt).

La révolution informatique aura donc accéléré la croissance de la productivité durant à peine une décennie, une performance particulièrement décevante au regard des huit décennies de gains de productivité de la deuxième révolution industrielle. Les trois inventions les plus décisives sont apparues en l’espace de trois mois en 1879 : Thomas Edison a inventé l’ampoule électrique, Karl Benz a mis au point un moteur à allumage électrique et David Edward Hughes a réussi à envoyer des ondes sur une distance de plusieurs centaines de mètres. A la différence de la révolution des TIC, la deuxième révolution industrielle fut multidimensionnelle, puisqu'elle vit l'émergence d'inventions aussi diverses que l’électricité, l’eau courante, les véhicules motorisés, la radio, la télévision, la santé publique, etc. Toutes ces inventions sont apparues en même temps, en l’occurrence entre 1880 et 1929. Au final, les progrès économiques observés jusqu’à 1972 consistèrent principalement à développer des inventions subsidiaires et complémentaires celles apparues au tournant du siècle.

Joel Mokyr (2013) avait rejeté les précédentes conclusions de Robert Gordon (2012) en affirmant qu’il est impossible pour le cerveau humain de prévoir les futures innovations. Gordon (2014) suggère au contraire que les avancées technologiques peuvent être prévues cinquante ans, voire un siècle, en avance. Il rappelle que dans un ouvrage de Jules Verne publié en 1863, celui-ci avait prévu assez finement ce que sera Paris un siècle plus tard, puisqu'il y dépeignant des voitures dotés de moteurs à combustion alimentés par du gaz et des rues éclairées par des lumières reliées par un réseau souterrain. Gordon rappelle également que le concept d’eau courante (une invention de la deuxième révolution industrielle qu’il juge particuièrement fondamentale) existait déjà sous l’Antiquité, mais qu’il manquait alors les ressources financières et la détermination politique pour la mettre en place. 

Des techno-optimistes comme Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (2014) suggèrent que nous sommes à un « point d’inflexion », c’est-à-dire sur le point de voir le progrès technique s’accélérer significativement. Les progrès les plus attendus concernent essentiellement le domaine médical, les robots, l’impression en 3D, l’intelligence artificielle, les big data et les voitures sans conducteur. Or, pour Gordon, aucune de ces innovations n’aura autant d’impact sur la productivité et le niveau de vie que celles générées lors de la deuxième révolution industrielle. La révolution informatique est bel et bien finie. A l’inverse de David Byrne et alii (2013), Gordon rejette l’idée que la loi de Moore reste d’actualité : le prix de l’équipement en TIC rapporté à sa performance avait diminué de 15 % en 1998 ; à partir de cette date, il diminue de moins en moins rapidement et ne décline plus depuis 2012. Le taux de croissance annuel moyen de la productivité s’élevait à 2,36 % avant 1972 et atteint seulement 1,59 % depuis lors. Selon Gordon, le taux d’innovation devrait se poursuivre au mieux au même rythme qu’au cours des quatre dernières décennies. Au final, si l’on prend en compte le ralentissement de l’innovation en plus des six « vents contraires », le taux de croissance annuel moyen de ces prochaines décennies pour les 99 % des ménages américains les moins aisés s’établira, non pas à 0,8 %, mais à 0,2 %.

Robert Gordon souligne à plusieurs reprises que son analyse se focalise sur la seule économie américaine. Certains « vents contraires » sont spécifiques à celle-ci ou affectent moins sévèrement les autres pays, par exemple le Canada et les pays scandinaves. Il ne serait alors pas étonnant que de nombreux pays voient leur niveau de vie dépasser celui des Etats-Unis au cours des prochaines décennies. 

 

Références

BYRNE, David M., Stephen D. OLINER & Daniel E. SICHEL (2013), « Is the information technology revolution over? », Réserve fédérale, finance and economics discussion paper, n° 2013-36.

BRYNJOLFSSON, Erik, & Andrew MCAFEE (2014), The Second Machine Age, Norton.

COWEN, Tyler (2011), The Great Stagnation: How America Ate All the Low-Hanging Fruit of Modern History, Got Sick, and Will (Eventually) Feel Better.

GORDON, Robert J. (2012), « Is U.S. economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18315, août.

GORDON, Robert J. (2014), « The demise of U.S. economic growth: restatement, rebuttal, and reflections », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 19895, février. 

MOKYR, Joel (2013), « Is technological progress a thing of the past? », in Vox.EU.org, 8 septembre. 

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 12:33

La crise que rencontrent actuellement plusieurs pays émergents sur les marchés des changes fait notamment suite au ralentissement de leur croissance économique depuis 2010 (mais elle résulte également du resserrement de la politique monétaire aux Etats-Unis, le fameux « tapering » des achats d’actifs de la Fed). Or, en incitant les banques centrales à resserrer leur politique monétaire pour contrer la fuite des capitaux et les hausses de prix, cette crise est susceptible de dégrader encore davantage les perspectives de croissance des pays émergents, enfermant alors ces derniers dans un véritable cercle vicieux. Le ralentissement de leur activité économique survient d’autant plus inopportunément que la reprise demeure encore particulièrement fragile dans les pays avancés ; en d’autres termes, ces derniers sont incapables d’impulser la croissance mondiale. 

La question est de savoir si ce ralentissement reflète des facteurs purement conjoncturels ou bien également des dynamiques structurelles. La littérature économique a par exemple montré que les crises financières sont susceptibles de dégrader la croissance potentielle, donc de durablement affecter les perspectives de croissance. En ce qui concerne plus spécifiquement les pays émergents, beaucoup craignent que ceux-ci basculent dans une « trappe à revenu intermédiaire » : au cours de l’histoire, plusieurs économies à forte croissance ont fini par stagner dans le club des pays à revenu intermédiaire avant d’avoir pu atteindre le club des pays avancés, or plusieurs pays émergents comme la Chine se rapprochent du niveau de vie autour duquel plusieurs pays comme ceux d’Amérique latine ont basculé dans la stagnation il y a quelques décennies [Aiyar et alii, 2011 ; Eichengreen et alii, 2013]. La faiblesse de la croissance dans les pays avancés pourrait elle-même refléter des facteurs structurels, or sa persistance à moyen terme se répercuterait sur la croissance des pays émergents à travers les échanges commerciaux et les canaux de diffusion de la technologie. 

GRAPHIQUE 1  Taux de croissance annuel moyen du PIB (en %)

Asie-emergente--croissance.png

source : Anand et alii (2014)

Ces problématiques concernent tout particulièrement l’Asie émergente. L’Inde et la Chine ont connu un ralentissement de leur croissance depuis la crise financière mondiale (cf. graphique 1). En Chine, la croissance est passée d’un taux supérieur à 10 % dans les années deux mille à un taux inférieur à 8 % au cours des deux dernières années. En Inde, la croissance est passée d’environ 8 % à 6 % au cours de la même période. Dans les pays de l’ASEAN, les taux de croissance ont été plus faibles que ceux observées avant la crise asiatique. L’inflation n’a qu’à peine ralentit en Inde, or une telle persistance de l’inflation à un niveau élevé suggère selon certains que la croissance potentielle a diminué (cf. graphique 2). L’inflation a par contre plus fortement ralenti en Chine, ce qui rend moins clair si la Chine connait effectivement un ralentissement de la croissance potentielle.

GRAPHIQUE 2  Taux d’inflation annuel moyen (en %)

Asie-emergente--inflation.png

source : Anand et alii (2014)

Rahul Anand, Kevin C. Cheng, Sidra Rehman et Longmei Zhang (2014) ont observé la croissance potentielle de la Chine, de l’Inde et de cinq pays-membres de l’ASEAN, en l’occurrence l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam entre 1993 et 2013. Ils rappellent qu’il existe plusieurs manières de définir la croissance « tendancielle » ou « potentielle ». Tout d’abord, elle peut désigner l’estimation purement statistique des tendances suivies par le PIB. Ensuite, elle peut se définir comme le taux de croissance compatible avec la stabilité des prix. Enfin, elle peut être définie comme le taux de croissance de long terme tel qu’il est déterminé par les capacités de production, la technologie et les intrants dans l’économie. Ils déterminent alors de trois manières différentes la croissance potentielle des sept économies de leur échantillon.

D’après leurs résultats, la Chine et l’Inde ont tout deux connu un ralentissement de leur croissance potentielle au cours des récentes années. La croissance tendancielle chinoise semble avoir atteint un pic en 2011 en s’élevant alors 11 % avant de diminuer pour atteindre 8 % en 2013. La croissance tendancielle indienne semble également avoir atteint un pic juste avant la crise financière mondiale en s’élevant alors à 10 % pour finalement atteindre entre 6 et 7 % au cours des récentes années. Ce ralentissement résulte principalement d’un déclin de la croissance de la productivité totale des facteurs.

La croissance tendancielle des cinq pays de l’ASEAN qu’observent Anand et ses coauteurs est par contre restée stable après la crise financière mondiale et peut même s’être un peu accélérée grâce à une accumulation plus rapide du capital, à l’exception toutefois du Vietnam qui enregistre actuellement son plus faible taux de croissance potentielle depuis le début des années quatre-vingt-dix. En effet, même si elle reste inférieure à celle observée avant la crise asiatique de 1997, la croissance tendancielle de l’ensemble des cinq pays de l’ASEAN demeure particulièrement robuste, notamment en raison d’une plus forte demande domestique. Plus spécifiquement, l’Indonésie et les Philippines ont été isolées du choc mondial en raison de leur moindre ouverture commerciale et financière, tandis que la Malaisie a bénéficié d’un boom des prix des matières premières après la crise mondiale. Néanmoins, le taux de croissance de la productivité totale des facteurs de ces cinq pays de l’ASEAN demeure inférieur à celui de la Chine et, dans une moindre mesure, de celui de l’Inde. Cette faible croissance de la productivité totale des facteurs s’explique notamment par de faibles dépenses en recherche-développement et par la mauvaise qualité des infrastructures. 

A plus long terme, les facteurs démographiques devraient davantage favoriser l’Inde et certaines économies de l’ASEAN que l’économie chinoise. Ils devraient jouer un rôle de plus en plus important en affectant le taux de croissance tendanciel du PIB à la fois directement via ses effets sur la croissance de la population en âge de travailler et indirectement via ses répercussions sur le profil de la population en termes d’âge. La croissance de la population en âge de travailler commence déjà à devenir négative en Chine et le ratio de dépendance devrait commencer à y augmenter dès la fin de cette décennie. Toutefois, à terme, le vieillissement démographique va peser sur l’ensemble des émergents asiatiques.

 

Références

ANAND, Rahul, Kevin C. CHENG, Sidra REHMAN & Longmei ZHANG (2014), « Potential growth in emerging Asia », FMI, working paper, n° 14/2, janvier.

AIYAR, Shekhar, Romain DUVAL, Damien PUY, Yiqun WU, and Longmei ZHANG (2014), « Growth slowdowns and the middle-income trap », FMI, working paper, n° 13/71, mars.

EICHENGREEN, Barry, Donghyun PARK, and Kwanho SHIN (2013), « Growth slowdowns redux: New evidence on the middle-income trap », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18673, janvier.

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 15:49

Les historiens et économistes ne s’accordent toujours pas sur les raison de la Grande Divergence : pourquoi la Grande-Bretagne et plus largement l’Europe de l’ouest ont-ils connu une accélération de la croissance économique au dix-neuvième siècle tandis que le niveau de vie continuait de stagner dans le reste du monde ? Plusieurs historiens économiques mettent en avant le rôle joué par le charbon pour expliquer la Révolution industrielle. Ils rejoignent ainsi d'autres auteurs lorsqu'ils suggèrent ainsi que la géographie et les ressources naturelles sont des déterminants cruciaux du développement économique. 

Le principal défenseur de cette thèse est Edward Anthony Wrigley (1961). Celui-ci considère l’utilisation du charbon comme une condition nécessaire à la Révolution industrielle : la maîtrise du charbon a permis à l'humanité d’utiliser une large réserve d’énergie et de se libérer des contraintes malthusiennes. Plusieurs historiens le rejoignent lorsqu’ils affirment que la disponibilité en charbon s’est révélée essentielle à toute région qui eut à s’industrialiser au dix-neuvième siècle. Utilisé alors pour alimenter le processus de producteur, le charbon pourrait expliquer pourquoi la Révolution industrielle est survenue en Europe plutôt qu’en Chine. Il est notoire que la Grande-Bretagne, l’économie la plus dynamique du dix-neuvième-siècle, était abondamment dotée en charbon ; les champs de charbon de Belgique, du Nord de la France et plus tard de la Ruhr devinrent également des hauts lieux de l’industrie lourde. Par contre, en Chine, les réserves houillères étaient localisées au nord et nord-est, c’est-à-dire éloignées des régions les plus dynamiques économiquement, en l’occurrence les régions côtières du sud. Pour les tenants de cette approche, le charbon n’aurait pu se révéler aussi important sans le progrès technique tel que celui-ci s’est manifesté. Les innovations sont apparues en Grande-Bretagne au cours de la Révolution industrielle de manière à économiser le facteur travail devenu trop cher et substituer ce dernier par du capital et du charbon bon marché. L’usage du charbon fut un symptôme du progrès technique, que la majorité des auteurs considèrent comme le principal moteur de la Révolution industrielle ; c’est d’ailleurs pour cela que Wrigley ne considère pas le charbon comme une condition nécessaire à cette dernière. 

Alan Fernihough et Kevin O'Rourke (2014) suggèrent que cette thèse peut se résumer au final par deux hypothèses : la première (qu’ils qualifient d’« hypothèse de croissance ») suggère que l’exploitation de charbon expliqua une part substantielle de la croissance économique observée à partir de la Révolution industrielle ; la seconde (qualifiée d’« hypothèse de localisation ») suggère que la localisation des activités industrielles a été fortement influencée par la localisation des bassins houillers.

Tous les historiens économiques ne prêtent toutefois pas un rôle aussi important au charbon, rejetant l’une ou l’autre des deux hypothèses. Les plus sceptiques mettent plutôt l’accent sur les facteurs culturels et les institutions pour expliquer l’industrialisation et l’accélération de la croissance économique. Les études économétriques ont toutefois jusqu’à présent été insuffisantes pour déterminer si le charbon a effectivement joué un rôle crucial dans la Révolution industrielle. 

Fernihough et O'Rourke ont testé économétriquement les deux hypothèses dans le cadre paneuropéen. Puisque toutes les données relatives au PIB régional ou la production industrielle ne sont pas disponibles pour les époques reculées, les deux auteurs utilisent les données relatives à la taille des villes pour se représenter la répartition géographique de l’activité économique et saisir l’influence exercée par la proximité des bassins houillers. Fernihough et O'Rourke constatent qu’être à proximité d’un bassin houiller importe pour la taille des villes après la Révolution industrielle, mais pas avant, ce qui suggère que l’hypothèse de localisation est valide. Ils constatent également que l’émergence lors de la Révolution industrielle de technologies utilisant le charbon explique plus de 60 % de la croissance urbaine en Europe entre 1750 et 1900. Cette idée que le charbon ait joué un rôle déterminant dans la croissance urbaine après la Révolution industrielle est cohérente avec l’hypothèse de croissance.

Fernihough et O'Rourke reconnaissent toutefois que leurs résultats sont insuffisants pour conclure que l’accès au charbon fut une cause suffisante à la Révolution industrielle ou pour rejeter l’idée que le progrès technique ait amorcé le changement économique moderne. En revanche, en raison de la nature des technologies déployées lors de la Révolution industrielle, l’accès au charbon devint crucial pour le développement économique. Les sources de la croissance sont peut-être ailleurs, mais ni le rôle des énergies fossiles dans la croissance postérieure à la Révolution industrielle, ni le rôle de la géographie pour expliquer pourquoi certaines régions ont connu cette croissance ne peuvent être ignorés. 

 

Références

FERNIHOUGH, Alan, & Kevin Hjortshøj O'ROURKE (2014), « Coal and the European Industrial Revolution », National Bureau of Economic Research, working paper, n ° 19802, janvier. 

WRIGLEY, Edward Anthony (1961), Industrial Growth and Population Change; A Regional Study of the Coalfield Areas of North-West Europe in the Later Nineteenth Century, Cambridge University Press, Cambridge.

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