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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 22:58

La productivité du travail est le principal déterminant de l’amélioration du niveau de vie. Or, sa croissance a fortement diminué aux Etats-Unis au milieu des années deux mille. Si cette tendance se poursuit, les perspectives de croissance à long terme pourraient particulièrement s’assombrir. Tyler Cowen (2011) a été l’un des premiers a suggéré que les Etats-Unis sont entrés dans une grande stagnation (great stagnation), c’est-à-dire dans une période prolongée où les innovations sont déjà largement exploitées et ne peuvent donc plus générer de la croissance. Certains, en particulier Robert Gordon (2012), ont affirmé que les technologies de l’information et de la communication (TIC) ne sont plus à même de stimuler la productivité du travail. Grâce à la révolution informatique, la croissance de la productivité s’était fortement accélérée à partir de 1995, après deux décennies de faible croissance, mais cette troisième révolution industrielle aura finalement été particulièrement courte, en particulier par rapport aux deux premières. Gordon note également que les Etats-Unis font face à de nombreux « vents contraires », tels que la stagnation du niveau d’éducation et la hausse des inégalités de revenu, qui pèsent également sur leurs perspectives de croissance. Pour d’autres encore, comme Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (2011), le progrès technique est encore présent, mais il serait désormais nettement destructeur d’emplois. Autrement dit, les travailleurs seraient entrés dans une « course contre la machine » (race against the machine). Dans l’un et l’autre de ces scénarii, la Grande Récession apparaît finalement comme un épiphénomène au regard de tendances de long terme particulièrement sombres : même sans la crise du crédit subprime, l’activité économique était destinée à durablement ralentir.

Martin Neil Baily, James Manyika et Shalabh Gupta (2013) ont récemment fait part d’un plus grand optimisme concernant les perspectives futures de l’économie américaine. Ils suggèrent en effet que les Etats-Unis pourraient renouer avec leurs performances macroéconomiques de la fin des années quatre-vingt-dix. Une croissance alimentée par l’innovation avait alors accru le volume de la production, tout en générant de nouveaux biens et services ; les nouvelles technologies avaient rendu possibles les gains de productivité. Or de larges secteurs de l’économie américaine, tels que l’éducation, la santé, l’infrastructure ou encore le secteur public, sont restés à l’écart de ce mouvement, si bien qu’il leur reste à rattraper un retard dans la croissance de la productivité. Aujourd’hui, les opportunités technologiques demeurent importantes. En l’occurrence, la révolution énergétique devrait stimuler l’investissement, non seulement dans l’extraction de ressources naturelles, mais aussi dans le secteur du transport et dans l’industrie intensive en énergie. Enfin, Baily et alii rejettent l’idée que la croissance puisse détruire l’emploi. L’observation des huit dernières décennies suggère que, certes il existe un arbitrage à très court terme entre la croissance de la productivité et celle de l’emploi, mais qu’à long terme la productivité demeure la principale manière d’améliorer le niveau de vie et qu’elle ne s’accroît pas aux dépens de l’emploi.

Evaluant de leur côté l’un des points importants de l’argumentaire de Gordon, David M. Byrne, Stephen D. Oliner et Daniel E. Sichel (2013) cherchent à savoir si la révolution informatique est réellement finie. Les auteurs observent tout d’abord la contribution des TIC à la croissance de la productivité du travail. Leurs résultats confirment l’idée selon laquelle la technologie informatique ne stimule plus autant la croissance de la productivité qu’elle ne le faisait entre 1995 et 2004, ce qui tend à confirmer la thèse de Gordon. Toutefois, sa contribution reste substantielle, puisqu’elle expliquerait plus du tiers de la croissance de la productivité du travail depuis 2004.

Les auteurs se focalisent ensuite sur la technologie des semi-conducteurs, dont les progrès constituent selon eux un élément déterminant dans la révolution informatique en rendant la puissance de calcul toujours plus efficace et toujours moins chère. Selon l’indice des prix des semi-conducteurs calculé par le Bureau of Labor Statistics, le prix des semi-conducteurs ajusté à leur qualité ne chuterait pas aussi rapidement qu’il le fit au début des années deux mille. Une telle évolution tend également à accréditer la thèse de Gordon. Toutefois, selon les auteurs, non seulement les progrès technologiques se sont poursuivis à un rythme rapide dans le secteur informatique, mais le BLS peut avoir considérablement sous-estimé la baisse des prix qu’ont pu connaître les semi-conducteurs au cours des dernières années. 

Byrne et ses coauteurs évaluent enfin les futures perspectives de croissance de la productivité du travail. En observant les progrès qui sont en cours dans le secteur informatique et en supposant que les innovations informatiques stimuleront davantage la productivité dans le reste de l’économie qu’ils ne le firent entre 2004 et 2012, les auteurs suggèrent que le taux de croissance de la productivité du travail devrait s’établir à 1,75 % par an. La croissance de la productivité du travail serait certes supérieure à celle observée depuis 2004, mais elle resterait inférieure à sa moyenne d’après-1889, en l’occurrence 2,25 %. Ce scénario ne suggère ni un retour à une croissance rapide, ni une stagnation durable de l’activité économique, mais plutôt l’idée selon laquelle l’économie ne génèrera durablement que de modestes gains de croissance. En revanche, si la technologie des semi-conducteurs continue de progresser au même rythme, Byrne et alii estiment que les avancées informatiques pourraient entraîner une plus rapide innovation dans l’ensemble de l’économie. La productivité du travail pourrait alors croître de 2,5 % par an, soit un taux supérieur à la moyenne historique à long terme. Les trois auteurs en concluent ainsi que la révolution informatique est loin d’être terminée.

 

Références

BAILY, Martin., N. James MANYIKA & Shalabh GUPTA (2013), « U.S. productivity growth: An optimistic perspective », in International Productivity Monitor, n° 25, printemps.

BRYNJOLFSSON, Erick, & Andrew McAFEE (2011)Race Against The Machine: How the Digital Revolution is Accelerating Innovation, Driving Productivity, and Irreversibly Transforming Employment and the Economy.

BYRNE, David M., Stephen D. OLINER & Daniel E. SICHEL (2013), « Is the information technology revolution over? », Fed, Finance and Economics Discussion paper, n° 36, mars.

COWEN, Tyler (2011), The Great Stagnation: How America Ate All the Low-hanging Food of Modern History, Got Sick, and Will (Eventually) Feel Better.

GORDON, Robert (2012), « Is US economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds », CEPR Policy Insight, n° 63.

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