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2 juin 2019 7 02 /06 /juin /2019 13:58
L’inversion de la courbe des taux signale-t-elle l’imminence d’une récession aux Etats-Unis ?

Une variable a particulièrement attiré l’attention des analystes financiers ces dernières semaines : la pente de la courbe des taux (yield curve) aux Etats-Unis, c’est-à-dire la différence entre le rendement à dix ans et le rendement à un an des titres du Trésor américain. Jusqu’alors positive, elle est récemment devenue négative. Or, par le passé, la pente de la courbe des taux est devenue négative environ un an avant chacune des neuf récessions qui ont été enregistrées aux Etats-Unis depuis 1955 par le National Bureau of Economic Research (cf. graphique). C’est Reuben Kessel (1965) qui a probablement été le premier à noter ce phénomène, mais ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt que la recherche empirique s’est réellement penchée dessus et y voit un véritable fait stylisé [Harvey, 1988 ; Stock et Watson, 1989 ; Estrella et Hardouvelis, 1991].

GRAPHIQUE  Pente de la courbe des taux aux Etats-Unis (en %)

Beaucoup interprètent donc la récente inversion de la courbe des taux comme présageant l’éclatement prochaine d’une récession aux Etats-Unis, mais tous les analystes et responsables de la politique monétaire ne partagent pas leur pessimisme. Certains estiment que les temps sont différents, en raison de changements structurels et de l’exceptionnalité des mesures adoptées depuis une décennie par la Réserve fédérale. D’ailleurs, il y a déjà eu une fausse alarme par le passé : la courbe des rendements s’était inversée en 1966, mais le NBER n’identifia à l’époque aucune récession. 

Cela dit, comment le notent Bruno De Backer, Marjolein Deroose et Christophe Van Nieuwenhuyze (2019) dans leur récente revue de la littérature, la croissance américaine a tout de même ralenti en 1967 et peut-être que les Etats-Unis auraient basculés dans une récession si la Fed n’avait alors pas fortement assoupli sa politique monétaire. Et régulièrement, à la veille des précédentes récessions, beaucoup ont aussi affirmé que les choses étaient alors différentes, reconnaissant certes que l’inversion de la courbe des taux avait été par le passé un bon indicateur avancé de l’éclatement des récessions, mais affirmant qu’elle ne disposait plus de cette capacité dans la période courante [Rudebusch et Williams, 2009]. En 2005, Alan Greenspan, alors à la tête de la Fed, déclarait que le pouvoir prédictif de la courbe des taux s’était fortement essoufflé et qu’il n’interprétait pas l’aplatissement de la courbe des taux alors à l’œuvre comme signalant un ralentissement significatif de la croissance américaine. En 2007, quelques mois avant le début officiel de la Grande Récession, l’économiste britannique Charles Goodhart estimait que le pouvoir prédictif de la courbe des taux avait largement disparu. Aujourd’hui, la plupart des membres du comité d’open market de la Fed estiment que les choses sont différentes, que la courbe des taux a perdu de son pouvoir prédictif ; Neel Kashkari et James Bullard, respectivement présidents des Réserves fédérales de Minneapolis et de Saint Louis, font toutefois figures d’exception.

Depuis les années quatre-vingt, beaucoup ont conclue que la courbe des taux constitue l’un des meilleurs indicateurs avancés de l’activité aux Etats-Unis, si ce n’est le meilleur [Estrella et Mishkin, 1998 ; Stock et Watson, 2003 ; Rudebusch et Williams, 2009]. Ce lien entre courbe des taux et activité a également été décelé dans d’autres pays, notamment dans la zone euro [Estrella et Mishkin, 1997]. Plusieurs études ont mis en évidence une rupture structurelle au milieu des années quatre-vingt avec une moindre sensibilité de la croissance du PIB à la pente de la courbe des taux et certaines ont régulièrement suggéré que le pouvoir prédictif de la courbe des taux s’était évanoui [Chauvet et Potter, 2002 ; Venetis et alii, 2003 ; Jardet, 2004 ; Schrimpf et Wang, 2010]. Certaines études ont toutefois conclu que si la courbe des taux permettait plus difficilement de prévoir la croissance du PIB, elles n’avaient pas pour autant perdu sa capacité à prévoir les récessions [Estrella et alii, 2003 ; Rudebusch et Williams, 2009]. En étudiant à leur tour les données relatives à 17 pays développés, De Backer et ses coauteurs confirment que la courbe des taux constitue l’un des meilleurs indicateurs avancés de l’activité économique, mais aussi que la sensibilité de la croissance du PIB à la pente de la courbe des taux s’est affaiblie autour de l’expérience Volcker.

Si certains pensent que les choses sont vraiment différentes aujourd’hui et qu’il ne faut pas s’inquiéter de l’inversion de la courbe des taux, c’est surtout en raison de la baisse de la « prime de terme » (term premium), c’est-à-dire de la part du rendement de long terme qui compense les détenteurs d’obligations pour l’incertitude à propos des variations futures des taux d’intérêt. Depuis plusieurs décennies, c’est-à-dire avant même qu’éclate la crise financière mondiale, plusieurs facteurs contribuent à l’affaiblir : la plus grande crédibilité des banques centrales dans leur lutte contre l’inflation a participé à réduire les anticipations d’inflation, tandis que l’excès d’épargne (savings glut) asiatique, les achats de bons du Trésor américain par les banques centrales des pays émergents et le vieillissement démographique, ont contribué à accroître la demande de titres de long terme, donc poussé leur rendement à la baisse. La plus grande aversion au risque lors de la crise a exacerbé la demande de titres sûrs, avant que ne le fassent les achats d’actifs à grande échelle réalisées par les banques centrales et le resserrement de la réglementation prudentielle. Dans tous les cas, d’autres forces que les anticipations futures de récession contribuent à façonner la prime de terme, en l’occurrence à l’affaiblir, et cette faiblesse rend plus probables les inversions de la courbe de taux sans que celles-ci ne signalent forcément l’arrivée prochaine de récessions. Plusieurs études ont en effet montré que la prime de terme avait significativement chuté depuis le milieu des années quatre-vingt, sans que la probabilité de récessions n’augmente.

Mais, que les choses soient différentes ou non aujourd’hui, l’inversion de la courbe des taux a constitué par le passé le meilleur indicateur des récessions aux Etats-Unis, chose qu'il faut bien expliquer. Or, il n’y a pas de théorie qui fasse consensus pour expliquer cette performance ; Luca Benati et Charles Goodhart (2008) parlaient d’ailleurs d’« un fait stylisé en quête d’une théorie ». Selon un premier ensemble d'explications, l’inversion de la courbe des taux reflète une future récession, mais n’en est pas une cause : il y aurait donc une troisième variable qui expliquerait à la fois l’inversion de la courbe des taux et la survenue de la récession. Par exemple, comme la politique monétaire détermine essentiellement les rendements de court terme, elle peut influencer la pente de la courbe des taux. Un resserrement de la politique monétaire entraîne une hausse du taux à court terme, si bien que la pente s’atténue si les rendements de long terme augmentent moins vite, chose qu’ont notamment constatée Arturo Estrella et Frederic Mishkin (1997). Or, un resserrement monétaire tend à déprimer l’activité et l’inflation, ce qui accroît le risque de récession. Il se peut aussi que ce soit l’anticipation même d’une récession qui conduise à un aplatissement de la courbe des taux : par exemple, si les individus s’attendent à ce qu’une récession éclate prochainement, ils chercheront à acheter davantage de titres de long terme pour s’assurer un flux de revenus futurs, très probablement en vendant des titres de court terme ; dans ce cas, la demande de titres de long terme et l’offre de titres de court terme augmentent, ce qui pousse les rendements de long terme à la baisse et les rendements de court terme à la hausse [Harvey, 1988].

D’autres explications donnent un rôle actif à l’inversion de la courbe des taux. Par exemple, dans la mesure où les banques prêtent à long terme et ont des dépôts à court terme, leur profitabilité diminue lorsque la courbe des taux s’aplatit, ce qui peut les inciter à réduire leurs prêts, au détriment de l’activité réelle, voire accroît le risque qu’éclate une crise financière, notamment en incitant les banques à prendre plus de risques dans leur chasse au rendement [Borio et alii, 2017 ; Claessens et alii, 2018]. Selon un autre type d’explication donnant un rôle actif à l’inversion de la courbe des taux dans la survenue des récessions, il pourrait y avoir des prophéties autoréalisatrices : les banques et les marchés financiers interprétant l’inversion de la courbe des taux comme un signal avancé d’une récession, l’aversion au risque augmente, ce qui pèse sur le financement de l’activité économique, donc freine cette dernière.

En conclusion, les divers résultats empiriques et raisonnements théoriques amènent à prendre avec précaution le lien entre courbe des taux et récession. Ceux qui estiment que « cette fois, c'est différent » ne sont pas dénués d'arguments fondés et il ne faut pas oublier que l'activité économique dépend étroitement des politiques conjoncturelles, or les institutions en charge de ces dernières peuvent toujours donner crédit à cette relation et la déjouer en changeant de comportement. Selon les estimations que proposent De Backer et alii, la courbe des taux suggérait en avril 2019 qu’il y avait 45 % de chances que les Etats-Unis basculent en récession entre les 12 et 18 mois suivants, c’est-à-dire au milieu de l’année 2020. C’est une probabilité bien supérieure à la probabilité inconditionnelle (d’environ 20 %) qu’une récession éclate 12 à 18 mois après. Il faudra attendre l'année prochaine pour voir si la récente inversion de la courbe des taux marque ou non une fausse alerte comme il y a un demi-siècle, en 1967. En tout cas, au vu des velléités protectionnistes de l'administration Trump, le scénario d'une récession américaine est loin d'être irréaliste. Et la faiblesse du chômage offre un autre signal d'alarme [Fatas, 2019].

 

Références

BENATI, Luca, & Charles GOODHART (2008), « Investigating time-variation in the marginal predictive power of the yield spread », in Journal of Economic Dynamics & Control, vol. 32.

BORIO, Claudio, Leonardo GAMBACORTA & Boris HOFMANN (2017), « The influence of monetary policy on bank profitability », in International Finance, vol. 20.

CHAUVET, Marcelle, & Simon POTTER (2002), « Predicting a recession: Evidence from the yield curve in the presence of structural breaks », in Economics Letters, vol. 77, n° 2.

CLAESSENS, Stijn, Nicholas COLEMAN & Michael DONNELLY (2018), « Low-for-long interest rates and banks’ interest margins and profitability: Cross-country evidence », in Journal of Financial Intermediation, vol. 35.

DE BACKER, Bruno, Marjolein DEROOSE & Christophe VAN NIEUWENHUYZE (2019), « Is a recession imminent? The signal of the yield curve », in Banque nationale de Belgique, NBB Economic Review.

ESTRELLA, Arturo, & Gikas A. HARDOUVELIS (1991), « The term structure as a predictor of real economic activity », in Journal of Finance, vol. 46, n° 2.

ESTRELLA, Arturo, & Frederic S. MISHKIN (1997),  « The predictive power of the term structure of interest rates in Europe  and the United States: Implications for the European Central Bank », in European Economic Review, vol. 41.

ESTRELLA, Arturo, & Frederic S. MISHKIN (1998),  « Predicting U.S. recessions: Financial variables as leading indicators », in The Review of Economics and Statistics, vol. 80, n° 1.

ESTRELLA, Arturo, Anthony R. RODRIGUES & Sebastian SCHICH (2003), « How stable is the predictive power of the yield curve? Evidence from Germany and the United States », in The Review of Economics and Statistics, vol. 85, n° 3.

FATAS, Antonio (2019), « The 2020 (US) recession », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 12 mars. 

JARDET, Caroline (2004), « Why did the term structure of interest rates lose its predictive power? », in Economic Modelling, vol. 21, n° 3.

HARVEY, Campbell R. (1988), « The real term structure and consumption growth », in Journal of Financial Economics, vol. 22, n° 2.

KESSEL, Reuben A. (1965), The Cyclical Behavior of the Term Structure of Interest Rates, NBER.

RUDEBUSCH, Glenn D., & John C. WILLIAMS (2009), « Forecasting recessions: The puzzle of the enduring power of the yield curve », in Journal of Business & Economic Statistics, vol. 27, n° 4.

SCHRIMPF, Andreas, & Qingwei WANG (2010), « A reappraisal of the leading indicator properties of the yield curve under structural instability », in International Journal of Forecasting, vol. 26, n° 4.

STOCK, James H., & Mark W. WATSON (1989), « New indexes of coincident and leading economic indicators », in NBER Macroeconomics Annual.

STOCK, James H., & Mark W. WATSON (2003), « How did leading indicator forecasts perform during the 2001 recession? », in Federal Reserve Bank of Richmond, Economic Quarterly, vol. 89, n° 3.

VENETIS, Ioannis A., Ivan PAYA & David A. PEEL (2003), « Re-examination of the predictability of economic activity using the yield spread: A nonlinear approach », in International Review of Economics and Finance, vol. 12, n° 2.

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30 mai 2019 4 30 /05 /mai /2019 15:25
L’hystérèse, ou pourquoi il peut être opportun de maintenir une économie en surchauffe

Selon l’hypothèse du taux naturel, il existe un taux de chômage auquel l’inflation est stable et ce taux de chômage serait indépendant de la demande globale [Friedman, 1968]. Si c’est le cas, alors les politiques conjoncturelles, celles qui cherchent à influer sur l’activité économique en influençant la demande, ne peuvent maintenir durablement le taux de chômage en-deçà de son niveau naturel. Ainsi, c’est cette hypothèse qui amène Friedman, mais aussi les nouveaux keynésiens, à considérer qu’il peut y avoir un arbitrage entre inflation et chômage à court terme, mais non à long terme. Les partisans d’une telle hypothèse appellent alors à la mise en œuvre de réformes structurelles en vue de réduire le chômage de long terme. Cela dit, même si l’hypothèse du taux de chômage naturel est valide, cela n’amène pas forcément à dénier un rôle aux politiques conjoncturelles. En effet, comme le notait James Tobin, si le taux de chômage est supérieur au taux naturel, rien ne certifie qu’il revienne spontanément au niveau de ce dernier ; les politiques expansionnistes peuvent au moins chercher à éliminer la part conjoncturelle du chômage.

Selon l’hypothèse concurrente de l’hystérésis (ou hystérèse), le taux de chômage à long terme est influencé par le taux de chômage courant, si bien qu’il peut être influencé par la demande globale : si en raison d’une insuffisance de la demande globale le chômage se maintient à un niveau élevé, cela poussera le taux de chômage de long terme à la hausse [Blanchard et Summers, 1986 ; Ball, 2009]. En effet, plus les chômeurs passent de temps au chômage, plus ils perdront en qualifications, moins ils auront de chances d’être réembauchés et moins ils seront efficaces s’ils parviennent à se faire réembauchés ; les difficultés d’embauche peuvent amener certains chômeurs à se décourager et à quitter la population active ; en période de mauvaise conjoncture, les entreprises sont moins incités à investir, ce qui réduit leur capacité à embaucher lorsque la bonne conjoncture revient, etc. Si c’est le cas, alors il sera d’autant plus difficile de faire refluer le chômage que celui-ci s’est maintenu à un niveau élevé.

Les effets d’hystérèse compliquent la tâche des politiques conjoncturelles, mais ils n’amènent pas à les rejeter. Non seulement ils impliquent que les politiques conjoncturelles soient rapidement assouplies pour éviter que le chômage ne s’envole, mais ils accroissent aussi l’impact des politiques conjoncturelles sur l’activité. Brad DeLong et Larry Summers (2012) suggèrent que la présence d’effets d’hystérèse accroît fortement les multiplicateurs budgétaires lors des récessions, si bien que les plans de relance qui sont menés lors des récessions sont susceptibles de s’autofinancer. Philipp Engler et Juha Tervala (2018) obtiennent également des multiplicateurs budgétaires élevés en raison des effets d’hystérèse entraînés par le phénomène d’apprentissage par la pratique (learning-by-doing). En conséquence, l’adoption de plans d’austérité, a fortiori lors des récessions, se traduit par des dommages irrémédiables sur l’activité [Fatás et Summers, 2018 ; Fatás, 2018].

La plupart des modèles économiques suggèrent que l’activité et le taux de chômage tendent à revenir à leur tendance d’avant-crise à mesure qu’une reprise se poursuit. Mais si des effets d’hystérèse sont à l’œuvre lors des récessions et de chômage élevé, ils pourraient aussi s’exercer, mais en sens inverse, lorsque l’économie connaît une expansion soutenue et avoisine son plein emploi. Arthur Okun (1973) notait ainsi les gains à long terme d’une « économie à haute pression » (high-pressure economy), notamment en termes d’ascension sociale pour les plus modestes. Lorsque le marché du travail se retrouve sous tensions, l’amélioration des perspectives d’embauche peut inciter les chômeurs découragés à revenir dans la population active ; elle peut conduire à de meilleurs appariements entre emplois et travailleurs, dans la mesure où ces derniers ont moins de difficultés à changer d’emploi et ont plus de chances d’obtenir l’emploi qui leur convient le mieux ; à mesure que les entreprises embauchent, elles peuvent être incitées à investir dans le capital physique pour équiper les nouveaux travailleurs ou pour faire face à d’éventuelles pénuries de main-d’œuvre ; la perspective d’un maintien de la bonne conjoncture peut inciter les entreprises à davantage investir dans le capital humain via les formations, etc. Autrement dit, les expansions pourraient non seulement réduire le chômage structurel, mais aussi stimuler la production potentielle. Or, si effectivement le chômage poursuit sa baisse tout en poussant la production potentielle à la hausse, cela tend en partie à contenir les pressions inflationnistes : si les autorités parviennent à maintenir le taux de chômage juste en-deçà de son niveau compatible avec une inflation stable, ce dernier tend à décliner sans générer d’accélération significative de l’inflation.

Plusieurs études ont suggéré que des effets d’hystérèse négative sont effectivement à l’œuvre dans le sillage des récessions [Ball, 2014 ; Martin et alii, 2015 ; Blanchard et alii, 2015]. Si Janet Yellen (2016), alors présidente de la Réserve fédérale, évoquait la possibilité d’une hystérèse positive dans une économie « à haute pression » pour justifier le maintien d’une politique monétaire expansionniste aux Etats-Unis alors même que ces derniers se situent dans une situation que beaucoup qualifient de plein emploi, il faut avouer, comme le soulignait Jay Powell, à la tête aujourd’hui de la Fed, que les preuves empiriques d’une hystérèse positive sont parcellaires. Or, les risques d’une économie à haute pression sont eux bien plus clairement identifiés : un dérapage de l’inflation, une perte de crédibilité des autorités monétaires, le gonflement de bulles spéculatives (avec le maintien de faibles taux d’intérêt), donc le risque d’une nouvelle crise financière, etc. Le taux de chômage américain ayant continué à baisser ces dernières années sans générer pour l’heure d’accélération de l’inflation : il n’est pas seulement revenu à son niveau d’avant-crise ; il a atteint un niveau qu’il n’avait pas atteint depuis un demi-siècle. Les études se sont alors récemment multipliées pour déterminer si le maintien d’une économie en surchauffe rapportait effectivement des gains à long terme.

Dans une nouvelle publication du FMI, John Bluedorn et Daniel Leigh (2019) ont étudié les révisions des prévisions professionnelles au cours des 30 dernières années dans 34 pays développés. Ils constatent tout d’abord que les prévisionnistes considèrent que les effets d’une expansion de l’emploi sont durables. Suite à une hausse non anticipée de 1 % de l’emploi dans la période courante, la prévision d’emploi dans les cinq années suivantes est relevée en moyenne de 1,6 %, celle de taux d’activité est relevée de 1,1 % et celle du taux de chômage chute de 0,4 point de pourcentage.

Ensuite, Bluedorn et Leigh se sont penchés sur les effets à long terme des changements de la demande globale en observant les épisodes au cours desquels le chômage et l’inflation de la période courante sont révisés dans des sens opposés. Ils constatent que les prévisionnistes voient ces épisodes comme dominés par les chocs de demande. En l’occurrence, les prévisionnistes considèrent que ces derniers ont des effets durables sur l’emploi, le taux d’activité et le taux de chômage. Pour toute hausse de 1 % de l’emploi dans la période courante lors des expansions tirées par la demande, les prévisions sur cinq ans de l’emploi et du taux d’activité et du taux d’activité s’élèvent en moyenne de 1,7 % et de 1,3 %, tandis que la prévision sur cinq ans du taux d’emploi diminue de 0,4 point de pourcentage. Au cours de ces épisodes, la prévision d’inflation à proche terme augmente en moyenne de 0,2 point de pourcentage, mais les anticipations d’inflation ne sont pas modifiées.

Si les prévisionnistes surestimaient systématiquement la persistance d’une expansion d’emploi, alors les erreurs de prévisions subséquentes devraient être négativement corrélées avec la révision initiale. Bluedorn et Leigh ne constatent pas de preuve d’une telle corrélation systématique : les prévisionnistes ne surestiment, ni ne sous-estiment la persistance des chocs. Bref, leurs divers constats constats ne sont pas cohérents avec l’idée que le taux de chômage à long terme est indépendant de son niveau à court terme et finalement de la demande globale : cette dernière semble bien affecter l’offre globale.

GRAPHIQUE  Taux d'activité des 25-54 ans aux Etats-Unis (en %)

Plusieurs études focalisées sur l’économie américaine ont également mis en évidence la présence d’une hystérèse positive ; c’est le cas de Julie Hotchkiss et Robert Moore (2018), de Stephanie Aaronson et alii (2019) ou encore de Regis Barnichon (2019). Ce dernier note que le taux d’activité des personnes d’âge intermédiaire a augmenté ces dernières années aux Etats-Unis, alors qu’il avait fortement chuté durant la Grande Récession et dans le sillage de celle-ci (cf. graphique). Cela pourrait laisser penser qu’un marché du travail américain sous tensions attirerait de nouveaux travailleurs dans les rangs des actifs. Or, ce ne semble pas être le cas. D’après l’analyse de Barnichon qui distingue entre les flux d’entrées et de sortie de la vie active, la récente hausse du taux d’activité des personnes d’âge intermédiaire ne s’explique pas par l’afflux de nouveaux travailleurs ; par contre, dans la mesure où les chômeurs retrouvent plus rapidement un emploi, ils sont moins susceptibles de quitter la vie active.

 

Références

AARONSON, Stephanie R., Mary C. DALY, William WASCHER, & David W. WILCOX (2019), « Okun revisited: Who benefits most from a strong economy? », in Brookings Papers on Economic Activity.

BALL, Laurence (2009), « Hysteresis in unemployment: Old and new evidence », NBER, working paper, n° 14818.

BALL, Laurence (2014), « Long-term damage from the Great Recession in OECD countries », NBER, working paper, n° 20185.

BARNICHON, Regis (2019), « Is the hot economy pulling new workers into the labor force? », Federal Reserve Bank of San Francisco, FRBSF Economic Letter, n° 2019-15. 

BLANCHARD, Olivier, Eugenio CERUTTI & Lawrence SUMMERS (2015), « Inflation and activity – Two explorations and their monetary policy implications », NBER, working paper, n° 21726.

BLANCHARD, Olivier, & Lawrence SUMMERS (1986), « Hysteresis in unemployment », in NBER Macroeconomics Annual, vol. 1.

BLUEDORN, John, & Daniel LEIGH (2019), « Hysteresis in labor markets? Evidence from professional long-term forecasts », FMI, working paper, n° 19/114. 

DELONG, J. Bradford, & Lawrence H. SUMMERS (2012), « Fiscal policy in a depressed economy », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 44.

ENGLER, Philipp, & Juha TERVALA (2016), « Hysteresis and fiscal policy », DIW, discussion paper, n° 1631, décembre.

FATÁS, Antonio (2018), « Fiscal policy, potential output and the shifting goalposts », CEPR, discussion paper, n° 13149.

FATÁS, Antonio, & Lawrence H. SUMMERS (2018), « The permanent effects of fiscal consolidations », in Journal of International Economics, vol. 112.

FRIEDMAN, Milton (1968), « The role of monetary policy », allocution présidentielle prononcée à la conférence de l’American Economic Association, in American Economic Review, vol. 58, n° 1.

HOTCHKISS, Julie L., & Robert E. MOORE (2018), « Some like it hot: Assessing longer-term labor market benefits from a high-pressure economy », Federal Reserve Bank of Atlanta, working paper, n° 2018-1. 

LUNDBERG, Shelly (1985), « The added worker effect », in Journal of Labor Economics, vol. 3, n° 1.

MARTIN, Robert, Teyanna MUNYAN, & Beth Anne WILSON (2015), « Potential output and recessions: Are we Fooling ourselves? », Réserve fédérale, international finance discussion paper, n° 1145.

OKUN, Arthur M. (1973), « Upward mobility in a high-pressure economy », in Brookings Papers on Economic Activity.

YELLEN, Janet L. (2016), « Macroeconomic research after the crisis », discours prononcé à la soixantième conférence annuelle de la Federal Reserve Bank of Boston, 14 octobre. Traduction française, « La recherche en macroéconomie depuis la crise ».

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24 mai 2019 5 24 /05 /mai /2019 17:27
L'essoufflement de la productivité, une pathologie transatlantique ?

Au fil des décennies, la croissance de la productivité du travail a eu tendance à ralentir dans les pays développés. Aux Etats-Unis, la croissance du PIB réel par heure travaillée est passée de 2,7 % par an en moyenne sur la période allant de 1950 à 1972 à 1,9 % sur la période allant de 1972 à 2005, puis à 1,1 % sur la période allant de 2005 à 2017. Dans l’ensemble des quinze pays d’Europe occidentale (en l’occurrence, les quinze pays qui constituaient l’Union européenne avant que celle-ci ne s’élargisse en 2004 en acceptant dix nouveaux pays-membres en Europe orientale), la croissance du PIB réel par heure travaillé a baissé encore plus fortement, puisqu’elle est passée de 4,7 % par an en moyenne sur la période allant de 1950 à 1972, à 2,0 % sur la période allant de 1972 à 2005, puis à 0,8 % sur la période allant de 2005 à 2017.

Une telle évolution inquiète les économistes. Pour tout partage donné de la valeur ajoutée, un ralentissement de la productivité du travail freine la croissance des salaires réels et plus largement du niveau de vie. Il se traduit en outre par un ralentissement de la même ampleur de la production potentielle, donc de la capacité du pays à créer des richesses. 

Afin d’éclairer ce phénomène, Robert Gordon et Hassan Sayed (2019) ont récemment utilisé les données de KLEMS pour comparer le ralentissement de la croissance de la productivité que les Etats-Unis connaissent depuis 1950 et celui que connaissent depuis 1972 les dix plus grosses économies d’Europe occidentale (en l’occurrence, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, la France, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suède). Ils considèrent en l’occurrence quatre sous-périodes, la première entre 1950 et 1972, la deuxième entre 1972 et 1995, la troisième entre 1995 et 2005 et la dernière entre 2005 et 2015. Leurs données leur permettent de réaliser une décomposition comptable de la croissance de la productivité en distinguant les contributions respectives de l’approfondissement du capital, de la composition du travail et de la productivité multifactorielle ; d’identifier à quelle vitesse les différents secteurs croissent au cours de chaque sous-période et de mesurer la contribution relative de chacun de ces secteurs à la croissance de la productivité globale ; et de réaliser une décomposition comptable au niveau sectoriel pour identifier les secteurs dans lesquels un ralentissement de l’approfondissement du capital ou de la productivité multifactorielle s’est révélé particulièrement marqué.

Gordon et Sayed comparent la performance des Etats-Unis avec celle des dix plus grosses économies d’Europe occidentale. Les Etats-Unis et les pays européens ont donc connu un ralentissement de la croissance de la productivité, mais pas de façon synchrone. Cela dit, il y a eu des différences dans le calendrier et l’ampleur de ce ralentissement : d’une part, le ralentissement de la croissance après 1972 est plus marqué en Union européenne qu’aux Etats-Unis ; d’autre part, les Etats-Unis ont joui d’un retour temporaire de la croissance de la productivité entre 1995 et 2005, tandis que les pays européens n’en ont connu aucun.

Gordon et Sayed interprètent l’expérience européenne de la période allant de 1950 à 1995 comme un rattrapage vis-à-vis des Etats-Unis. En effet, au cours des décennies qui suivent immédiatement la Seconde Guerre mondiale, la croissance a été plus rapide en Europe qu’aux États-Unis. En conséquence, la productivité européenne représentait 81 % de la productivité américaine en 1972, contre 50 % en 1950. Au cours des décennies suivantes, la croissance a ralenti des deux côtés de l’Atlantique, mais elle est restée plus forte en Europe qu’aux Etats-Unis, si bien que la convergence s’est poursuivie, mais plus lentement.

La croissance rapide qu’ont connue les pays européens entre 1950 et 1972 s’explique, d’une part, par les efforts de reconstruction qu’ils ont dû entreprendre dans le sillage du conflit mondial et, d’autre part, par l’adoption (retardée) des innovations qui avaient alimenté la croissance de la productivité américaine au cours de la première moitié du vingtième siècle. Le ralentissement que la croissance européenne a connu entre 1972 et 1995 réplique celui qu’a connu la croissance américaine entre 1950 et 1972. Le rythme et la composition sectorielle de la croissance de la productivité agrégée qu’ont connue les pays européens entre 1972 et 1995 sont similaires à ceux que la croissance américaine a enregistrés entre 1950 et 1972.

Plusieurs études antérieures ont suggéré que le décrochage de la croissance européenne des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix s’expliquerait par l’inadéquation de ses institutions des marchés de produits et du travail [Ark et alii, 2008]. Or, Gordon et Sayed aboutissent à un constat qui amène à remettre en question cette visions : entre la période allant de 1972 à 1995 et la période allant de 2005 à 2015, la croissance de la productivité des pays européens a baissé en moyenne de 1,68 point de pourcentage, soit du même montant que la croissance américaine entre la période allant de 1950 à 1972 et la période allant de 1995 à 2005, puisque celle-ci a décliné de 1,67 points de pourcentage. De plus, il y a une très forte corrélation dans la magnitude du ralentissement de la croissance des deux côtés de l’Atlantique. Autrement dit, le ralentissement de la croissance de la productivité serait une « pathologie transatlantique ». Cela amène Gordon et Sayed à penser que le ralentissement de la croissance de la productivité observé de l’immédiat après-guerre à la dernière décennie s’explique par un retard dans le changement technologique qui affecta les mêmes secteurs dans les mêmes proportions des deux côtés de l’Atlantique.

 

Références

ARK, Bart Van, Mary O'MAHONY & Marcel. P. TIMMER (2008), « The productivity gap between Europe and the United States: trends and causes », in Journal of Economic Perspectives, vol. 22, n° 1.

GORDON, Robert J., & Hassan SAYED (2019), « The industry anatomy of the transatlantic productivity growth slowdown », NBER, working paper, n° 25703.

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