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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 22:29

En 155 ans, l’exploitation de pétrole a connu de nombreux booms et effondrements, notamment au gré du progrès technique. James Hamilton (2014) cherche à montrer dans son récent document de travail que les récents développements que le secteur ont connu marquent une rupture dans l’usage de cette énergie.

GRAPHIQUE 1  Consommation de pétrole des pays développés

Hamilton--consommation-petrole-pays-avances--Martin-Anota.png

source : Hamilton (2014)

Hamilton revient tout d’abord sur les dynamiques touchant la demande. Au cours du vingtième siècle, les plus grandes économies avancées ont été les premiers consommateurs de pétrole. Depuis 1984 et ce pendant près de deux décennies, la consommation quotidienne de pétrole des Etats-Unis, du Canada, de l’Europe et du Japon s’est accrue en moyenne chaque année d’environ 440.000 barils (cf. graphique 1). Cette tendance s’est inversée au cours de la dernière décennie. La consommation quotidienne de pétrole dans les pays développés a chuté en moyenne de 700 000 barils chaque année. Fin 2012, elle était inférieure d’environ 8 millions de barils à ce qu’elle aurait été si la tendance passée s’était poursuivie. Le ralentissement de la consommation de pétrole des pays avancés s’explique par le déclin de la production, du revenu et de la consommation associé à la Grande Récession, mais aussi et surtout par le doublement du prix du pétrole depuis 2005. Par contre, la consommation quotidienne des économies en développement s’est accrue chaque année de 650 000 barils entre 1984 et 2005, puis encore plus rapidement ensuite (cf. graphique 2). La seule croissance de la Chine explique 57 % de cet accroissement depuis 2005. Les pays en développement sont aujourd’hui à l’origine de 55 % de la consommation mondiale de pétrole, contre un tiers en 1980. Désormais, la demande mondiale de pétrole est tirée par les pays en développement.

GRAPHIQUE 2  Consommation de pétrole des pays en développement

Hamilton--consommation-petrole-pays-en-developpement--Mar.png

source : Hamilton (2014)

Avant 2005, la production s’accroissait annuellement de 8,7 millions de barils par jour, mais seulement de 2,3 millions de baril par an entre 2005 et 2013, alors même que la demande des pays en développement s’accélérait. Si les prix n’avaient pas augmenté, la demande aurait dépassé l’offre. La stagnation de la production mondiale de pétrole signifie que les prix vont être significativement plus élevés.

Hamilton se penche sur les éventuelles raisons expliquant pourquoi la production mondiale de pétrole a stagné durant cette période de forte demande. L’un des facteurs retenant la production de pétrole dans plusieurs endroits aujourd’hui est le désordre géopolitique. Les événements libyens ont particulièrement contribué à la stagnation de la production au cours des trois dernières années. Les sanctions continuent de réduire la production iranienne et les attaques sur les infrastructures pétrolières maintiennent la production nigérienne sous son potentiel. Environ 400.000 barils par jour sont perdus en raison des conflits au Soudan et en Syrie. Au niveau mondial, l’ensemble des problèmes géopolitiques entraînerait une perte journalière de 3,3 millions de barils en juin 2014, ce qui explique entre un tiers et la moitié de la pénurie. Les récents développements géopolitiques amènent Hamilton à penser que la production de pétrole est davantage susceptible de chuter que d’augmenter.

Hamilton se tourne ensuite vers les limitations géologiques. Il rappelle que la production saoudienne de pétrole est restée relativement insensible à la demande durant la dernière décennie, sauf durant les récessions de 2001 et de 2008-2009 au cours desquelles elle diminua. Certains analystes considèrent qu’il s’agit d’une décision délibérée et que la plupart des membres de l’OPEP sont capables d’accroître significativement leur production. Hamilton montre toutefois que la stagnation de la production pétrolière au Moyen-Orient a été synchrone avec une intensification des efforts de forage. Certes la baisse de la production de l’OPEP lors de la Grande Récession a peut-être été délibérée, mais il n’en reste pas moins que le Moyen-Orient consacre de plus en plus de ressources pour le développement en amont, mais n’en retire qu’un maigre bénéfice en termes de production. Hamilton observe la même dynamique en observant les 11 plus grandes compagnies pétrolières : leur production a chuté de 2,5 millions de barils par jour depuis 2005, alors même que leurs dépenses en capital immobilisations triplaient. Cela s’explique notamment par l’épuisement des plus vieux réservoirs et le coût élevé associé au développement des nouvelles ressources. 

Aux Etats-Unis, le déclin de la production américaine a été compensé par l’exploitation de l’immense champ alaskien de Prudhoe Bay et surtout par l’exploitation récente du pétrole de schiste. Celle-ci pourrait ramener la production des Etats-Unis à son pic de 1970, voire même au-delà. Pourtant, pour Hamilton, il est clair que les prix réels du pétrole ne vont pas retourner aux valeurs qu’ils atteignaient il y a une décennie. L’une des raisons est qu’il est bien plus coûteux de produire du pétrole avec ces méthodes. La plupart des entreprises produisant à partir des formations de pétrole de schiste dépensent plus qu’elles rapportent aux prix courants. Le pétrole de schiste pourrait contribuer à contenir la tendance haussière des prix, mais il ne va pas ramener les prix du pétrole à leurs plus bas historiques : ils vont rester supérieurs à 100 dollars.


Référence

HAMILTON, James D. (2014), « The changing face of world oil markets », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20355, juillet.

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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 12:35

Suite à l’échec des négociations menées avec les fonds vautours, l’Argentine vient de connaître un second défaut de paiement après la faillite de 2001. Si les marchés et gouvernements redoutent ce type d’événement, ses répercussions restent toutefois encore imprécises…

Il n’y a pas de définition consensuelle du défaut souverain, ce qui complique le recensement de ces événements. On peut considérer qu’un Etat fait défaut lorsqu’il se révèle incapable de payer tout ou partie de sa dette selon les modalités fixées initialement, qu'il s'agisse des intérêts ou du principal. Entre la Seconde Guerre mondiale et 1970, il y eut très peu de défauts souverains à travers le monde. Par contre, entre 1970 et 2010, il y a eu plus de 180 restructurations de dette publique et celles-ci ont concerné 68 pays [Cruces et Trebesch]. L’Amérique latine tend à concentrer l’essentiel des défauts souverains. Certains pays comme l’Argentine, le Brésil et le Nigéria ont connu plus de six restructurations au cours de cette période. Les pertes essuyées par les créanciers (les « haircuts ») s’élèvent en moyenne à 37 %. Elles se sont accrues au cours du temps : elles s’élevaient à 25 % dans les années quatre-vingt, puis à 50 % dans les années quatre-vingt-dix et deux mille. Au cours du dernier demi-siècle, les defaults souverains n’ont concerné que les pays en développement. La crise de la zone euro et surtout les difficultés budgétaires rencontrées par la Grèce ont montré que les pays avancés ne sont pas immunisés contre les défauts souverains.

Aux yeux des économistes, la présence de coûts associés au défaut souverain rend précisément possible l’endettement public. Si rien n’obligeait les Etats à rembourser leur dette, les agents ne seraient pas incités à leur prêter, à moins qu’ils soient « irrationnels ». Si, par contre, il est coûteux pour les Etats de faire défaut sur leur dette publique, ils sont incités à assurer le service de leur dette ; puisque les agents prennent eux-mêmes en compte l’existence de ces coûts et leur effet incitatif sur les gouvernements, ils sont de leur côté incités à prêter.

Il existe tout d’abord des coûts en termes de réputation : un Etat qui ne rembourse pas sa dette fait face au risque d’être exclu des marchés financiers. Pour Jonathan Eaton et Mark Gersovitz (1981), la menace d’une exclusion des marchés financiers constitue même une condition suffisante pour que l’Etat soit incité à rembourser sa dette. En outre, si un Etat se révélait incapable de rembourser sa dette, il enverrait un signal négatif aux parties engagées dans d’autres transactions, ce qui renforce son incitation à assurer le service de sa dette. Ensuite, un pays qui connaît un défaut de paiement fait face au risque de sanctions commerciales, voire militaires, de la part des pays où résident les créanciers. En l’occurrence, Jeremy Bulow et Kenneth Rogoff (1989) doutent que les coûts en termes de réputation soient importants et considèrent que les sanctions directes, notamment commerciales, constituent le principal mécanisme incitant les Etats à rembourser leur dette. En outre, un défaut souverain affecte l’activité économique, notamment en générant des turbulences bancaires. En effet, les banques détiennent des titres publics dans leurs portefeuilles, en particulier au sein des pays en développement. Un défaut souverain affaiblit alors leurs bilans et est susceptible de générer non seulement un effondrement du crédit, mais aussi une panique bancaire. Or, avec l’exclusion des marchés financiers, le gouvernement perd en marge de manœuvre pour recapitaliser les banques. En outre, les résidents sont susceptibles de perdre confiance envers leur monnaie. Toutes ces répercussions du défaut se traduisent enfin par un coût politique : si la poursuite d’une forte croissance tend naturellement à renforcer le gouvernement en place, les récessions et crises bancaires tendent réciproquement à réduire la durée des gouvernants au pouvoir.

La littérature empirique semble suggérer que ces divers coûts sont temporaires. En observant la période s’écoulant entre 1997 et 2004, Eduardo Borensztein et Ugo Panizza (2009) confirment que les pays qui connaissent un défaut souverain perdent alors l’accès aux marchés des capitaux internationaux. La notation de crédit chute immédiatement et les primes de risque souverain augmentent d’environ 400 points de base. Cet effet est toutefois de courte durée et disparaît entre trois et cinq ans après le défaut. Gaston Gelosa, Ratna Sahaya et Guido Sandleris (2011) montrent également qu’après un défaut souverain, les pays sont exclus des marchés des capitaux internationaux en moyenne durant quatre ans. Bref la courte exclusion des marchés financiers pourrait suggérer que ces derniers ont une courte mémoire. 

Juan José Cruces et Christoph Trebesch (2013) ont fortement nuancé cette conclusion. D’après eux, les défauts sont associés à de substantiels coûts pour les gouvernements à moyen terme, mais pour les faire apparaître, il faut distinguer les défauts souverains selon les pertes essuyées par les créanciers. Les plus larges décotes (haircuts) sont fortement associées à de plus hauts coûts d’emprunt suite au défaut et à de plus longues exclusions des marchés financiers. Les taux d’intérêt sur la dette publique des pays ayant subi les plus fortes décotes sont supérieures de 200 points de base aux taux des pays ayant subi les moindres décotes, en particulier trois à sept ans après la restructuration. En moyenne, une hausse de la décote de 22 points de pourcentage est associée à une hausse du taux d’intérêt de 1,5 point de pourcentage. En outre, il existe une forte corrélation négative entre la taille de la décote et la probabilité de retourner sur les marchés des capitaux internationaux. Les pays imposant des décotes supérieures à 60 % restent en général exclus, même après 10 ans. 

Les études empiriques ont également cherché à évaluer quantitativement les autres coûts des défauts souverains. L’analyse réalisée par Andrew Rose (2005) suggère que le volume des échanges bilatéraux chute d’environ 8 % par an suite au défaut souverain. Borensztein et Panizza constatent également un effondrement des échanges commerciaux suite au défaut souverain, mais ils ne parviennent pas à identifier précisément les canaux par lesquels le défaut affecte les échanges. L’impact semble une nouvelle fois de courte durée et les répercussions commerciales du défaut semblent disparaître deux à trois ans après. Borensztein et Panizza ont estimé ensuite les répercussions du défaut souverain sur la croissance économique. En moyenne, le taux de croissance diminue de 2,5 points de pourcentage l’année du défaut. Par contre, les effets sur la croissance ne semblent pas significatifs l’année suivante. En fait, le ralentissement de l’activité semble précéder le défaut, ce qui suggère qu’il s’explique essentiellement par les anticipations mêmes du défaut.

Les gouvernements ont tendance à retarder leur défaut de paiement, même lorsque celui-ci apparaît inévitable. Borensztein et Panizza avancent deux raisons pour expliquer cette réticence. D’une part, d’importants coûts politiques peuvent être associés aux défauts souverains. En moyenne, le soutien électoral pour le gouvernement en place diminue de 16 points de pourcentage suite au défaut. Un tel coût politique incite le gouvernement à rembourser sa dette et donc à veiller à sa soutenabilité. Mais lorsque l’endettement se révèle finalement insoutenable, ce même coût politique désincite également les gouvernements à s’annoncer en défaut de paiement et les pousse donc à le retarder, ce qui en amplifie alors les coûts économiques. D’autre part,  il se pourrait que les responsables politiques retardent le défaut pour s’assurer que les participants de marché le considèrent comme inévitable et non pas stratégique. 

Ces études ont fourni d’importants enseignements pour la crise de la dette souveraine en zone euro. Pour Borensztein et Panizza, la dépréciation du taux de change joue un rôle essentiel pour réduire les coûts d’un défaut souverain, notamment en stimulant les exportations. Par conséquent, si un Etat-membre de la zone euro (comme la Grèce) faisait défaut sur sa dette souveraine, il ne pourrait jouer sur son taux de change pour amortir les coûts du défaut s’il gardait la monnaie unique. En d’autres termes, un défaut souverain apparaît peu envisageable pour la Grèce s’il ne s’accompagne pas simultanément d’un abandon de la monnaie unique...

 

Références

BORENSZTEIN, Eduardo, & Ugo PANIZZA (2009), « The costs of sovereign default », Fonds monétaire international, staff paper, vol. 56. 

BULOW, Jeremy, & Kenneth ROGOFF (1989), « A constant recontracting model of sovereign debt », in Journal of Political Economy, vol. 97, n° 1.

CRUCES, Juan José, & Christoph TREBESCH (2013), « Sovereign defaults: The price of haircuts », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 5, n° 3, juillet.

EATON, Jonathan, & Mark GERSOVITZ (1981), « Debt with potential repudiation: Theoretical and empirical analysis », in Review of Economic Studies, vol. 48, n° 2.

GELOSA, R. Gaston, Ratna SAHAYA & Guido SANDLERIS (2011), « Sovereign borrowing by developing countries: What determines market access? », in Journal of International Economics, vol. 83, n° 2.

ROSE, Andrew K. (2005), « One reason countries pay their debts: Renegotiation and international trade », in Journal of Development Economics, vol. 77, n° 1.

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30 juillet 2014 3 30 /07 /juillet /2014 22:48

Au Royaume-Uni, le PIB a chuté de 7 % par rapport à son pic en janvier 2008, si bien que cette chute de la production nationale s’est révélée être la plus forte que le Royaume-Uni ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale [Pessoa et Van Reenen, 2014]. Le PIB n’est retourné à son niveau d’avant-crise qu’en avril 2014, si bien que cette reprise s’est révélée être la plus lente sur l’ensemble de la décennie. En raison de la violence de la Grande Récession, le taux de chômage aurait dû s’envoler, ce qui n’a pas été le cas : le taux de chômage s’est élevé au maximum à 8,3 %, ce qui est certes un niveau socialement inacceptable, mais demeure inférieur aux taux observés lors des précédentes récessions des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. 

Cela s’est accompagné de la soi-disant « énigme de la productivité » (productivity puzzle) : la productivité du travail s’est effondrée. En l’occurrence, elle s’est réduite de 4 % par rapport à son niveau d’avant-crise. Selon la Banque d’Angleterre, elle est inférieure de 16 % au niveau qu’elle aurait dû atteindre si les tendances passées se seraient poursuivies. La productivité tend en général à chuter ou tout du moins à stagner au début des récessions, les entreprises étant (tout du moins initialement) réticentes à licencier des travailleurs (en particulier qualifiés) alors qu’elles seront susceptibles de les réembaucher une fois la reprise amorcée. Il est toutefois inhabituel qu’une baisse de la productivité soit aussi marquée. Par rapport aux autres pays avancés, la chute de la productivité fut plus marquée au Royaume-Uni et l’impact sur l’emploi moins important. 

Pour Simon Wren-Lewis (2014), l’absence de croissance de la productivité du travail est bonne à court terme, mais potentiellement désastreuse à long terme. A court terme, la baisse de la productivité est une bonne chose, car elle réduit l’impact de la chute de la production sur l’emploi. A la limite, malgré la baisse de la production, une baisse de la production peut permettre aux entreprises de garder le même nombre de travailleurs. Cela peut toutefois s’accompagner d’une baisse des salaires réels, mais alors l’impact de la crise est plus également réparti entre l’ensemble des travailleurs, plutôt que sur une partie d’entre eux. Si la productivité augmente rapidement avec la reprise, les salaires peuvent alors s’accroître aussi rapidement et l’économie peut rattraper le terrain perdu lors de la récession. Par contre, si la productivité ne s’accroît pas à nouveau, alors l’économie peut ne pas réussir à combler son retard et les dommages sur le niveau de vie des résidents seront permanents. Or, c’est bien ce scénario-ci que privilégient les prévisionnistes. 

Pour João Paulo Pessoa et John Van Reenen (2014), une part importante de l’énigme s’explique par la flexibilité des salaires, combinée à un très faible investissement. Entre le deuxième trimestre 2008 et le troisième trimestre 2013, les salaires horaires ont diminué en moyenne de 8,5 % en termes réels. Dans la plupart des autres pays avancés, les salaires réels ont déjà retrouvé leur niveau d’avant-crise. Les salaires moyens ont chuté malgré un changement dans la composition de la main-d’œuvre au profit des emplois qualifiés : les mêmes travailleurs font donc désormais les mêmes emplois, mais pour de moindres salaires. Parmi les travailleurs qui restèrent au même emploi entre 2010 et 2011, un tiers vit ses salaires nominaux chuter ou rester les mêmes, alors qu’un autre tiers vit ses salaires augmenter moins que l’inflation, si bien qu’il subit un baisse de son salaire réel. 

Pessoa et Van Reenen se sont alors demandés pourquoi les travailleurs ont accepté à ce que leur salaire diminue. La récession a peut-être poussé les travailleurs à accepter des réductions de salaires pour rester en poste. La perte de revenu associée à l’entrée au chômage, puisque les allocations chômage ont augmenté moins rapidement que les salaires. En outre, le resserrement des conditions de versement des allocations chômage incite de plus en plus les chômeurs à accepter un emploi moins rémunéré que le précédent plutôt qu’à prolonger leur recherche d’emploi. Or, en acceptant un emploi qui ne correspond pas à ses qualifications, un travailleur perd en productivité. Enfin, les syndicats sont moins puissants qu’au cours des précédentes récessions.

La diminution des salaires réels a contribué à maintenir l’emploi, parce qu’elle rendit moins cher pour les entreprises de garder leurs salariés, même face à un effondrement de la demande. Or la faiblesse des salaires incita les entreprises à utiliser du facteur travail, plutôt qu’à investir dans le capital et les nouvelles technologies. Le renchérissement du coût d’investissement pour certaines entreprises a renforcé cette tendance. Malgré les politiques ultra-accommodantes mises en œuvre par la Banque d’Angleterre, le coût du capital s’est accru. Bref le coût relatif du travail s’est réduit, alors même que le coût relatif du capital s’est accru, incitant les entreprises à substituer du capital par du travail. Une fois cet effet pris en compte, Pessoa et Van Reenen suggère que la récente récession n’est pas significativement différente de celles qui ont eu lieu au cours des précédentes décennies.

Simon Wren-Lewis (2013) rattache précisément la faiblesse de la productivité britannique aux difficultés essuyées par le secteur bancaire lors de la Grande Récession. Puisque les banques ont cherché à reconstitué leurs bilans, elles ont accordé moins de prêts, empêchant les entreprises les plus productives (en l’occurrence les PME) de se développer et affectant ainsi la productivité dans l’ensemble de l’économie. En outre, certains sont peut-être des banques « zombies », préférant reconduire des prêts défaillants (aux entreprises les moins productives) plutôt qu’à reconnaître leurs pertes, mais refusant parallèlement de prêter aux entreprises dynamiques. 

En outre, il se pourrait que la taille du secteur financier au Royaume-Uni soit excessive. Plusieurs études, en particulier celle réalisée conjointement par Stephen Cecchetti et Enisse Kharroubi (2012), suggèrent qu’à partir d’un certain seuil, le développement du secteur financier se révèle nocif à la croissance de la productivité dans l’ensemble de l’économie. Le secteur financier tendrait alors à allouer peu efficacement les ressources (en particulier la main-d’œuvre qualifiée), notamment en utilisant celle-ci pour sa propre croissance, mais privant alors les entreprises les plus productives de les utiliser pour se développer [Kneer, 2013]. Or le secteur financier au Royaume-Uni s’est fortement élargi au milieu des années deux mille, devenant plus imposant que dans tout autre pays avancé.

 

Références

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2012), « Reassessing the impact of finance on growth », Banque des Règlements Internationaux, working paper, n° 381, juillet.

KNEER, Christiane (2013), « Finance as a magnet for the best and brightest: Implications for the real economy », De Nederlandsche Bank, working paper, n° 392, septembre.

PESSOA, João Paulo, & John VAN REENEN (2014), « The great British jobs and productivity mystery », in VoxEU.org, 28 juin.

WREN-LEWIS, Simon (2013), « UK banks and the productivity puzzle: it may not just be about limited lending », in Mainly Macro (blog), 30 novembre.

WREN-LEWIS, Simon (2014), « Why strong UK employment growth could be really bad news », in Mainly Macro (blog), 26 juillet.

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