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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 22:21

Au cours des trois dernières décennies, la financiarisation des pays avancés a pris une ampleur inédite : les activités financières représentent une part sans précédents de leur économie. Cette dynamique s’est traduite par la captation d’une plus grande part du revenu national par la finance, par la croissance du bilan des intermédiaires financiers et par un accroissement substantiel de la dette des ménages. La croissance du secteur financier et de son endettement pourrait avoir joué un rôle dans le creusement des inégalités dans les pays riches. Comme elle suggère une prise de risque excessive (et incite les ménages pauvres à s’endetter en raison du creusement des inégalités), elle pourrait s’accompagner d’un regain d’instabilité financière. En outre, elle conforte l’influence politique du secteur bancaire et celle-ci la nourrit en retour : les banques plaident pour une poursuite de la dérégulation et de l’intégration financières, or ces deux dynamiques sont non seulement susceptible d’accroître le risque d’instabilité financière, mais aussi d’en accroître la dimension systémique.

Òscar Jordà, Moritz Schularick et Alan Taylor (2014) ont cherché à mettre davantage en évidence les forces sous-jacentes à la financiarisation et les effets que celle-ci génère sur l’ensemble de l’économie. Pour cela, ils ont constitué une base de données de long terme décrivant au niveau désagrégé le comportement du crédit bancaire pour 17 pays avancés depuis 1870.

GRAPHIQUE 1  Crédit hypothécaire et crédit non hypothécaire (en % du PIB)

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Ils constatent qu’entre 1960 et 2010, le ratio prêt au secteur privé sur PIB s’est accru en moyenne de 80 points de pourcentage dans les 17 pays observés. A un extrême, le ratio s’est accru de 135 points de pourcentage en Espagne ; à l’autre extrême, le Japon, la Suisse et l’Allemagne ont connu les plus faibles hausses du ratio. Ces hausses s’expliquent essentiellement par l’essor du prêt aux ménages. En effet, les deux tiers de la croissance du crédit bancaire depuis 1960 concernent le crédit aux ménages. En l’occurrence, la forte hausse des ratios crédit sur PIB que l’on a pu observer au cours du vingtième siècle dans les pays avancés résulte principalement de la croissance rapide du crédit hypothécaire. Sur une période de 140 ans, le ratio prêt non hypothécaire rapporté sur PIB a été multiplié par 3, alors que le ratio prêt hypothécaire sur PIB a été multiplié par 8 (cf. graphique 1). En l’occurrence, ce dernier s’est surtout accru au cours des quatre dernières décennies. La part des prêts hypothécaires dans les portefeuilles de prêts des banques a pratiquement doublée au cours du dernier siècle, puisqu’elle est passée de 30 % en 1900 à environ 60 % aujourd’hui (cf. graphique 2). Le cœur de métier des banques dans les pays avancés aujourd’hui ressemble à celui de fonds immobiliers : les banques empruntent (à court terme) auprès des agents non financiers et des marchés des capitaux pour investir (à long terme) dans des actifs liés à l’immobilier.

GRAPHIQUE 2  Part des prêts au logement dans le crédit bancaire total (en %)

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Une observation plus fine de la composition du crédit bancaire confirme que la croissance rapide des prêts hypothécaires aux ménages a été la force dominante derrière ces profondes modifications dans la composition des bilans bancaires. L’intermédiation de l’épargne des ménages pour l’investissement productif dans le secteur des entreprises non financières constituait une part centrale des activités bancaires au cours des dix-neuvième et vingtième siècle. Aujourd’hui, elle ne constitue plus qu’une part mineure de celles-ci. En effet, au début du vingtième siècle, le prêt hypothécaire représentait moins d’un tiers des activités d’une banque ; aujourd’hui, environ les deux tiers des activités bancaires consistent finalement à canaliser l’épargner des ménages vers l’achat de logements. 

La dette hypothécaire des ménages s’est accrue plus rapidement que les valeurs d’actifs dans plusieurs pays. En l’occurrence, au cours des trois dernières décennies, le ratio rapportant la dette hypothécaire des ménages sur la valeur des logements a fortement augmenté aux Etats-Unis et au Royaume. En 1980 et 2010, le ratio est passé de 28 % à 40 % aux Etats-Unis et de 10 % à 28 % au Royaume-Uni (cf. graphique 3). Ces dynamiques sont également visibles dans les autres pays avancés. Avec elles, les ratios d’endettement ont atteint des niveaux sans précédents, fragilisant non seulement le bilan des ménages, mais aussi par là même l’ensemble du système financier. Par conséquent, Jordà et ses coauteurs complètent les travaux qu’Atif Mian et Amir Sufi (2014) ont réalisés pour les Etats-Unis lorsqu’ils montrent que les booms et effondrements du crédit bancaire basés sur l’expansion agressive du crédit hypothécaire reflètent des tendances lourdes qui sont à l’œuvre dans tous les pays avancés. Par conséquent, les modifications dans la composition des bilans des banques nous amènent à revoir ce que nous savons des sources de l’instabilité financière. Les booms du crédit hypothécaire n’étaient que faiblement associés au risque de crise financière avant la Première guerre. En revanche, après la Seconde Guerre mondiale, le crédit hypothécaire est devenu un indicateur avancé d’instabilité financière de plus en plus pertinent.

GRAPHIQUE 3  Ratio dette hypothécaire des ménages sur valeurs immobilières (en %)

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Jordà et ses coauteurs utilisent ensuite leurs nouvelles données désagrégées du crédit pour préciser quelles sont les répercussions exactes des booms du crédit sur la dynamique des cycles d’affaires selon leur magnitude et leu structure. Ils rappellent que Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2009) avaient par exemple constaté que les récessions associées à un retournement du cycle financier tendaient à être plus sévères et plus longues que les récessions « normales », dues au seul retournement du cycle économique, tandis que les reprises tendraient à être plus longues et plus faible lentes lorsqu’elles suivent une crise financière. Pour cela, ils avaient observé 18 crises financières qui ont éclaté dans les pays avancés après la Seconde Guerre mondiale. Jordà et ses coauteurs disposent d’une plus large base de données qui leur permet d’étudier 200 récessions qui ont éclaté depuis 1870. Le quart des récessions qu’ils observent sont associées à une crise financière, tandis que les trois quarts restants sont des récessions normales.

Ils confirment que la production est davantage pénalisée lorsque la récession est synchrone à une crise financière : les pertes cumulatives s’élèvent à 20 % de la production annuelle au cours de cinq ans. Tout au long de l’histoire, le crédit a joué un rôle déterminant dans le cycle d’affaires : il peut accroître le risque d’instabilité financière, donc le risque d’un retournement de l’activité économique, mais il tend également à amplifier l’effondrement de l’activité. Ils retrouvent ici les conclusions d’une de leurs précédentes études [Jordà et alii, 2013]. Ils constatent ensuite que les récents cycles d’affaires ont été particulièrement influencés par l’évolution du crédit hypothécaire. En effet, depuis la Seconde Guerre mondiale, seuls les booms aliments par le crédit hypothécaire sont suivis par de plus sévères récessions et de plus lentes reprises. En l’occurrence, qu’importe si la récession est synchrone ou non avec une crise financière : ses coûts sont amplifiés lorsqu’elle est précédée par une expansion alimentée par le crédit hypothécaire. Les auteurs en concluent que le suivi du risque d’instabilité financière ne peut se ramener à la seule observation du comportement du crédit agrégé : une telle analyse doit également chercher à déterminer à quelle fin le crédit est utilisé.

 

Références

JORDÀ, Òscar, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2013), « When credit bites back », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 45, n° 2.

JORDÀ, Òscar, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2014), « The Great Mortgaging: Housing finance, crises, and business cycles », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20501, septembre.

MIAN, Atif, & Amir SUFI (2014), House of Debt.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2009), This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly. Traduction française, Cette fois c’est différent. Huit siècles de folie financière.

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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 18:17

Au deuxième trimestre, la demande domestique réelle dans la zone euro était toujours inférieure de 5 % à son niveau au début de l’année 2008 ; le taux de chômage pour l’ensemble de la zone euro s’est accru de 5 points de pourcentage depuis 2008 ; le taux d’inflation pour l'ensemble de l'union monétaire n’a cessé de diminuer depuis fin 2011 et il atteint aujourd’hui 0,4 %. Bref, pour Martin Wolf (2014), la zone euro connaît une dépression et l’insuffisance de la demande en est clairement à l’origine. En outre, même si la promotion de la croissance n’est pas l’objectif premier de la BCE, celle-ci a tout de même échoué à atteindre son objectif, en l’occurrence le maintien d'un taux d’inflation inférieur, mais proche, à 2 % (cf. graphique 1). La BCE met tellement de temps à assouplir sa politique monétaire que la zone euro s’est rapprochée dangereusement de la déflation. En l'occurrence, même une faible inflation (lowflation) complique le désendettement des agents (notamment des Etats) : comme l’inflation ralentit, les taux d’intérêt réels augmentent, ce qui aggrave le problème de demande et alourdit le fardeau de la dette.

GRAPHIQUE 1  Taux d'inflation en zone euro (en %)

Depuis la conférence tenue à Jackson Hole, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), a changé tant le ton que le contenu de ses propos. Il admet, d’une part, que la zone euro connaît une insuffisance de la demande et, d’autre part, que le resserrement des politiques budgétaires en zone euro participe justement à déprimer la demande globale. Il n’en demeure pas moins que Draghi continue d’appeler les Etats-membres à mettre en œuvre des réformes structurelles pour accroître la compétitivité de leur économie, accroître le potentiel de l’offre et réduire la composante structurelle du chômage. Or ces réformes sont susceptibles de déprimer davantage la demande globale, prolongeant la récession et aggravant le chômage, ce qui rend d’autant plus nécessaire un assouplissement des politiques conjoncturelles pour stimuler la demande.

La BCE a surpris les marchés au début du mois en annonçant une nouvelle baisse des taux d’intérêt et un projet d’assouplissement quantitatif (quantitative easing). La baisse des taux d’intérêt est surtout symbolique : le principal taux directeur est réduit de 10 points et atteint désormais 0,05 % de base, tandis que le taux des dépôts atteint – 0,2 %. Par contre, l’annonce d’un programme d’assouplissement quantitatif marque un réel tournant : la BCE prévoit d’acheter des titres adossés sur actifs, c’est-à-dire des titres émis par les banques contre les prêts qu’elles ont accordés aux ménages ou aux entreprises. Cette opération ne serait pas « stérilisée » : les achats seront financés par l’émission de monnaie centrale. La BCE accroîtrait par là la taille de son bilan, comme l’ont également fait les banques centrales des autres grandes économies avancées. Le volume exact des achats n’a toutefois pas été dévoilé. 

Charles Wyplosz (2014) se montre critique quant à l’efficacité de ce projet. Les programmes d’assouplissement quantitatif des autres banques centrales sont conduits par la demande, en l’occurrence celle émanant des banques commerciales. La Réserve fédérale des Etats-Unis, la Banque d’Angleterre et la Banque du Japon ont acheté des titres dans des montants fixés à l’avance et effectués selon un calendrier annoncé au préalable. Par conséquent, le volume de la création de liquidité est connu à l’avance et il se matérialise effectivement, puisqu’il ne dépend pas du comportement des banques commerciales. A l’inverse, la nouvelle politique de la BCE est conduite par l’offre, ce qui signifie qu’il n’est pas certain que les injections de liquidité se matérialisent : le bilan de la BCE ne s’accroîtra que si les banques commerciales désirent effectivement détenir davantage de liquidité.

Selon Wyplosz, le fait que la BCE ne projette pas d’adopter un assouplissement quantitatif traditionnel trouve deux explications. D’une part, le système bancaire européen reste fragmenté, si bien que les canaux de transmission par lesquels la liquidité s’écoule habituellement fonctionnent mal. D’autre part, les achats d’actifs réalisés dans le cadre des programmes traditionnels d’assouplissements quantitatifs se portent sur de larges montants de titres publics. Or une telle éventualité est fortement débattue en zone euro et en particulier en Allemagne, car elle laisserait la porte ouverte à la monétisation de la dette, une chose que beaucoup refusent.

Pour être efficace, le programme de la BCE doit encourager les prêteurs à prêter davantage en faisant le pari que ces prêts seront ensuite vendus à la banque centrale. Ce faisant, la BCE fait l’hypothèse que le crédit bancaire, qui a connu une croissance négative durant plusieurs années, est freiné par le manque de liquidité. Or, comme le rappelle Wyplosz, cette hypothèse est contredite par le fait que les banques détiennent presque 100 milliards d’euros en réserves, pour lesquelles elles versent d’ailleurs un taux d’intérêt. En fait, la croissance négative du crédit s’expliquerait plutôt par l’insuffisance de la demande globale. Une autre interprétation pourrait être que les banques ne prêtent pas car elles sont excessivement averses au risque. Si c’est le cas, le programme de la BCE pourra fonctionner, mais seulement si le processus de titrisation leur permet de transmettre le risque à la BCE. En vendant leurs prêts, les banques vont se débarrasser des risques qui leur sont associés.

Entre 2008 et 2013, le bilan de la BCE s’est certes accru de 3 mille milliards d’euros, mais il s’est contracté d’un milliard d’euros depuis 2013 : les banques commerciales ont tout simplement remboursé les prêts qu’elles avaient précédemment contractés auprès de la BCE [Fatás, 2014b]. En fait, le fait que le taux d’intérêt soit négatif pour les dépôts auprès de la banque centrale n’a pas incité les banques commerciales à prêter au secteur privé, mais il a par contre accéléré la contraction du bilan de la BCE. En fait, même s'il fonctionnait, il est probable que le programme d’assouplissement quantitatif de la BCE soit insuffisant pour que son bilan retrouve sa taille de 2013.

GRAPHIQUE 2  Le bilan de la BCE

Quelles autres actions pourraient être entreprises pour éviter la déflation et stimuler la croissance en zone euro ? Les gouvernements européens pourraient assouplir leurs politiques budgétaires nationales, et ce de façon coordonnée. Draghi suggère notamment d’accroître les investissements publics. Il ne plaide toutefois pas pour un creusement des déficits publics, ni même pour un étalement de la consolidation budgétaire. Dans le discours qu’il a prononcé à Jackson Hole, il appelle plutôt les gouvernements à modifier la composition (et non le montant) de leurs dépenses publiques en réduisant les dépenses caractérisées par un faible multiplicateur budgétaire pour accroître les dépenses caractérisées par un multiplicateur élevé.

De sont côté, la BCE n’est pas encore pleinement désarmée. Elle pourrait adopter une forme d’assouplissement quantitatif plus traditionnelle et enfin se décider à acheter des titres publics, mais une telle option rencontre toujours une forte opposition. Ensuite, la BCE pourrait tenter de relever les anticipations d’inflation, mais elle ne dispose désormais que très peu d’outils pour cela. Surtout, maintenant que le taux d’inflation s’est fortement éloigné de sa cible, la BCE pourrait avoir perdu en crédibilité. Elle peut toutefois travailler sa communication en adoptant enfin explicitement la pratique du forward guidance. Antonio Fatas (2014a) avance l’idée de « monnaie hélicoptère » (helicopter money) comme alternative : la BCE peut accroître de façon permanente sa base monétaire, soit en achetant des actifs, soit en transférant directement aux gouvernements ou aux ménages. Les banques centrales discutent d’une telle éventualité, mais l’ont jusqu’à présent exclue en raison des contraintes légales et pratiques, or celles-ci sont peut-être beaucoup plus fortes en zone euro que dans les autres pays développés.

 

Références

DAVIES, Gavyn (2014), « So is this (finally) QE from the ECB? », in Financial Times, 4 septembre.

FATÁS, Antonio (2014a), « Whatever it takes to see helicopter Mario (Draghi) », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 7 septembre. Traduction française, « Il est temps que Mario Draghi endosse un nouveau costume... », in Annotations.

FATÁS , Antonio (2014b), « ECB: QE or QT (quantitative tightening)? », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 14 septembre. Traduction française, « La BCE a adopté un resserrement quantitatif », in Annotations

WOLF, Martin (2014), « Europe has to do whatever it takes », in Financial Times, 9 septembre. 

WYPLOSZ, Charles (2014), « Is the ECB doing QE? », in VoxEU.org, 12 septembre.

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19 septembre 2014 5 19 /09 /septembre /2014 09:44

Les pays en développement ont connu une accélération significative de leur croissance au cours de la dernière décennie. Entre 2000 et 2012, leur taux de croissance annuel s’est élevé en moyenne à 4,75 %, soit à un niveau supérieur d’un point de pourcentage à celui observé au cours des deux précédentes décennies. Puisque la croissance des pays avancés est restée relativement stable au cours des années deux mille, les pays en développement ont connu une convergence rapide de leur niveau de vie avec celui des pays avancés. Ils réalisent désormais plus de la moitié de la production mondiale. Même les pays d’Afrique sub-saharienne ont connu un véritable décollage.

GRAPHIQUE  Taux de croissance du PIB (en %)

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Luis Cubeddu et alii (2014) ont cherché à identifier les facteurs sous-jacents à l’accélération de la croissance économique des pays en développement. Cette dernière semble s’expliquer essentiellement par la croissance de la productivité totale des facteurs. Cela dit, l’accumulation des facteurs demeure le principal moteur de la croissance économique. En l’occurrence, l’essor du commerce international et l’assouplissement des conditions de financement semblent avoir directement stimulé l’accumulation du capital. L’accélération de la croissance de la productivité s’expliquerait notamment par les réformes mises en œuvre au cours des précédentes décennies, la réallocation des facteurs vers les secteurs à plus haute productivité et la hausse de l’investissement.

La performance des pays en développement au cours des années deux mille résulte de meilleurs fondamentaux et de puissants vents arrières. Ils jouirent en effet de conditions externes favorables et celles-ci expliqueraient la moitié de leur croissance économique selon Luis Cubeddu et ses coauteurs. D’une part, depuis les années quatre-vingt, la demande extérieure constitue un moteur de croissance de plus en plus important dans la croissance des pays en développement, notamment en raison de la libéralisation commerciale et de l’essor des chaînes de valeur. En l’occurrence, si leur activité domestique est devenue de plus en plus sensible à la demande émanant des autres pays en développement, elle reste tout de même dépendante pour l’essentiel de la demande émanant des pays avancés, ultimes maillons dans les chaînes de valeur. Par contre, la hausse des prix des matières premières (qui s’explique elle-même pour partie par la demande des pays émergents) a joué un rôle ambivalent : d’un côté, elle stimula l’investissement et plus largement l’activité dans les pays exportateurs en leur offrant d’amples revenus ; de l’autre, elle nuisit aux pays importateurs, mais ceux-ci surent en compenser les effets récessifs en s’appuyant sur d’autres moteurs de croissance. Enfin, avec la faiblesse des taux d’intérêt dans les pays avancés et la réduction des primes de risque, les pays en développement bénéficièrent de conditions de financement accommodantes. Celles-ci stimulèrent également l’investissement et plus largement la croissance, en particulier dans les pays les plus ouverts financièrement. 

Les pays en développement n’ont pas été épargnés par la crise financière mondiale, mais ils surent rebondir rapidement après celle-ci. Le fait qu’ils aient su se constituer ces dernières décennies une plus grande marge de manœuvre budgétaire et assainir leurs bilans en adoptant des politiques davantage contracycliques explique notamment pourquoi ils ont été initialement épargnés par le choc financier mondial. La crise des pays avancés se transmit toutefois aux pays en développement via d’autres canaux, notamment celui du commerce international. La reprise qui s’ensuivit a été hétérogène. A un extrême, les pays émergents d’Asie connurent la reprise la plus rapide et la plus forte, ce qui permit à leur croissance de retrouver rapidement son rythme d’avant-crise. De l’autre, l’Europe émergente fut la plus durement touchée et elle connut la reprise la plus lente. En fait, la reprise semble avoir été d’autant plus rapide dans les pays en développement qu’ils assouplirent leur politique budgétaire, que leurs partenaires commerciaux avaient une forte croissance, que leurs fondamentaux étaient plus robustes avant la crise et qu’ils disposaient d’un taux de change flottant. Le fait que les pays en développement mènent leurs politiques conjoncturelles de façon plus contracyclique leur permit ainsi de se constituer une marge de manœuvre budgétaire avant la crise financière mondiale et de relancer efficacement leur activité après celle-ci [Didier et alii, 2012].

Suite à ce rebond, plusieurs pays émergents ont connu un fort ralentissement de leur croissance. Pourtant, les termes de l’échange leur sont restés favorables et les conditions financières mondiales sont restées très accommodantes malgré la perspective d’un tapering dans les achats d’actifs de la Fed. Le taux de croissance annuel moyen de la production des pays émergents a été en 2013 inférieur de 1,5 point de pourcentage à celui qu’ils connurent sur la période 2010-2011 lorsque la reprise mondiale de l’activité attint son pic. La croissance du PIB s’élevait à 7 % entre 2003 et 2008, puis à 6 % entre 2010 et les prévisions du FMI suggèrent qu’elle s’élèvera à 5 % au cours des cinq prochaines années [Saxena, 2014]. Loin de toucher seulement les grands émergents comme la Chine ou l’Inde, il s’agit d’un phénomène généralisé, puisque les trois quarts des pays en développement connurent un ralentissement de la croissance de leur production en 2013. La première région à décélérer fut l’Asie, suivie par le Moyen-Orient et l’Afrique du Sud, puis par l’Amérique latine et l’Europe émergente. Les pays en développement ont déjà connu de tels ralentissements synchronisés par le passé, mais ce fut alors durant une crise, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les récents ralentissements sont peut-être un effet retardé de la crise financière mondiale. D’un côté, la synchronisation des ralentissements suggère qu’ils résultent de facteurs communs à l’ensemble des pays, en premier lieu la conjoncture mondiale ; de l’autre, la persistance de ces ralentissements pourrait suggérer que des facteurs structurels ont également été à l’œuvre. Dans tous les cas, la plupart des universitaires et des prévisionnistes n’ont pas anticipé le récent ralentissement.

Luis Cubeddu et alii (2014), ainsi que Ghada Fayad et Roberto Perrelli (2014) ont cherché à identifier les principaux facteurs qui expliquent ces ralentissements synchronisés dans les pays émergents suite à la reprise mondiale. Ils constatent que la demande extérieure a joué un rôle clé pour expliquer les événements entre 2011 et 2013. La croissance économique de chaque pays en développement a ralenti car la demande émanant de ses partenaires commerciaux a chuté ; réciproquement, la décélération de l’activité dans chaque pays en développement a déprimé mécaniquement les exportations de ses partenaires commerciaux. C’est surtout la demande émanant des pays avancés et de la Chine qui est en cause. En l’occurrence, la crise de la zone euro, puis l’apparition d’un large excédent courant dans la zone euro, ont très certainement joué un rôle déterminant. Au niveau domestique, les pays en développement ont eu tendance à resserrer leur politique budgétaire. L’abandon des plans de relance budgétaire qui avaient été mis en œuvre lors de la Grande Récession a alors amplifié les répercussions de l’effondrement de la demande extérieure sur l’activité domestique.

Les diverses études réalisées par le FMI mettent en avant le rôle des facteurs du côté de l’offre. Fayad et Perrelli suggèrent que des goulots d’étranglement structurels, propres à chaque pays, ont dégradé leur croissance potentielle et ont ainsi contribué à ce que le ralentissement de l’activité persiste. Leurs conclusions font échos à celles de Rahul Anand et alii (2014) : la Chine et l’Inde semblent avoir récemment connu un ralentissement de leur croissance potentielle en raison d’un ralentissement de la croissance de la productivité totale des facteurs. Sebastián Sosa et alii (2013) ont de leur côté constaté que l’accumulation des facteurs (en particulier du travail) avait constitué le principal moteur de la croissance du PIB réel dans les pays d’Amérique latine, mais que les contraintes naturelles pesant sur le travail et la faiblesse de l’accumulation du capital menaçaient la pérennité d’une forte croissance.

 

Références

ANAND, Rahul, Kevin C. CHENG, Sidra REHMAN & Longmei ZHANG (2014), « Potential growth in emerging Asia », Fonds Monétaire International, working paper, n° 14/2.

CUBEDDU, Luis, Alexander CULIUC, Ghada FAYAD, Yuan GAO, Kalpana KOCHHAR, Annette KYOBE, Ceyda ONER, Roberto PERRELLI, Sarah SANYA, Evridiki TSOUNTA & Zhongxia ZHANG (2014), « Emerging markets in transition: Growth prospects and challenges », Fonds Monétaire International, staff discussion note, n° 14/6.

DIDIER, Tatiana, Constantino HEVIA & Sergio L. SCHMUKLER (2012), « How resilient and countercyclical were emerging economies during the global financial crisis? », in Journal of International Money and Finance, vol. 31, n° 8.

FAYAD, Ghada, & Roberto PERRELLI (2014), « Growth surprises and synchronized slowdowns in emerging markets—An empirical investigation », Fonds Monétaire International, working paper, n° 17/173, septembre.

SAXENA, Sweta (2014), « Three key questions about the slowdown in emerging markets », in IMFdirect (blog), 18 septembre.

SOSA, Sebastián, Evridiki TSOUNTA & Hye Sun KIM (2013), « Is the growth momentum in Latin America sustainable? », Fonds Monétaire International, working paper, n° 13/109.

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