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21 janvier 2015 3 21 /01 /janvier /2015 18:03

Depuis le début de la crise de la dette souveraine en zone euro fin 2009, on s’est régulièrement demandé quel serait le premier pays à abandonner la monnaie unique. On pensait tout d’abord que ce serait un pays déficitaire (par exemple la Grèce, le Portugal, l’Espagne ou l’Italie) pour stimuler leur activité en dépréciant leur propre devise, puis on considéra qu’il n’était finalement pas impossible que ce soit un pays excédentaire (par exemple, la Finlande ou l’Allemagne), lasse d’avoir à faire des efforts pour les pays « laxistes » de la périphérie. Finalement, le premier pays à quitter la zone euro n’aura pas été un pays-membre [Brunnermeier et James, 2015].

Le 15 janvier 2015, la Banque nationale suisse a décidé d’abandonner le plancher qu’elle maintenait sur son taux de change vis-à-vis de l’euro : elle veillait à ce que sa devise ne s’apprécie pas au-delà de 1,20 franc suisse pour un euro. L’ancrage a été introduit en septembre 2011, en pleine crise de la dette souveraine en zone euro. Le franc suisse était alors fortement demandé en vertu de son statut de valeur refuge, si bien qu’il tendait à connaître une forte surévaluation, susceptible de nuire à la compétitivité des entreprises domestiques. Mais pour maintenir son ancrage, la BNS devait créer beaucoup de monnaie pour acheter beaucoup d’euros. C’est en quelque sorte un assouplissement quantitatif, mais consistant pour la banque centrale non pas à acheter de la dette publique, mais des devises étrangères [Wren-Lewis, 2015]. En ancrant sa monnaie sur l’euro, la Suisse est devenue en quelque sorte un nouveau pays-membre de la zone euro. La mesure s’est révélée efficace : depuis septembre 2011, le franc suisse est resté compris entre 1,2 et 1,25, soit finalement très proche du plancher [Wyplosz, 2015]. 

Pour Gavyn Davies (2015), l’abandon de l’ancrage constitue l’un des plus puissants chocs sur les marchés des changes depuis l’effondrement du système de Bretton Woods en 1971. En effet, la devise s’est immédiatement et fortement appréciée, en l’occurrence de 20 % en quelques minutes, ce qui a déjà provoqué de puissantes turbulences et des faillites sur le marché des changes. Les secteurs exportateurs ont subitement perdu en compétitivité, notamment les secteurs du tourisme et de la médecine. Si la réaction que l’on a observée ces derniers jours n’est pas une surréaction temporaire, l’appréciation a effacé en partie les bénéfices de l’ancrage. L’appréciation de la devise affecte directement les prix à l’importation, mais aussi les prix domestiques via le choc sur la demande agrégée. L’économie suisse subit un nouveau choc déflationniste, alors même que les prix du pétrole poursuivent leur chute.

La BNS était jusqu’à présent très respectée par les marchés, mais sa décision de laisser flotter sa monnaie a très certainement nuit à sa crédibilité. L’ancrage du franc suisse a certes toujours été présenté comme une mesure temporaire, mais la BNS réaffirmait encore son attention de maintenir l’ancrage quelques jours avant d’y mettre un terme [Brunnermeier et James, 2015]. La crédibilité est pourtant essentielle pour la conduite de la politique monétaire. Lorsqu’une banque crédible parle, les marchés écoutent. Et parce qu’ils s’attendent à ce que le banquier centrale fasse ce qu’il dit, leur réponse va renforcer l’efficacité de sa décision [Cecchetti et Schoenholtz, 2015]. Avec l’abandon de l’ancrage, les marchés vont désormais hésiter à croire les déclarations des banques centrales quant à leurs actions futures. Or, les achats d’actifs à grande échelle et le forward guidance qu’ont récemment adoptés par les banques centrales de grandes économies (notamment la Fed, la BCE et la Banque du Japon) dépendent fortement de leur crédibilité pour parvenir à influencer les prix d’actifs. Les investisseurs vont se demander si les banques centrales peuvent indéfiniment exercer autant de contrôle sur les marchés financiers que la période d’assouplissement quantitatif a suggéré.

Beaucoup ne comprennent pas l’abandon de l’ancrage. Ce n’est ni une attaque spéculative, ni une crise financière, qui a forcé la BNS à laisser flotter sa monnaie. Ce ne sont pas non plus en raison de pressions inflationnistes, puisque la Suisse fait actuellement face à une légère déflation, donc la BNS respecte (largement) son mandat (en l’occurrence, maintenir l’inflation en deçà de 2 %). Ensuite, selon Davies, il est difficile d’affirmer que l’économie suisse ait aujourd’hui moins besoin d’ancrer sa monnaie. En effet, le taux de change réel est seulement légèrement plus faible qu’il ne l’était en 2011 et l’inflation est toujours négative. Certains suggèrent que la BNS n’était plus à même de créer beaucoup de francs suisses, en particulier si la BCE s’apprête à mettre en œuvre un plan massif d’assouplissement quantitatif. Or, en théorie, la banque centrale peut créer autant de monnaie qu’elle le désire, donc acheter des actifs étrangers et maintenir l’ancrage indéfiniment. Beaucoup d’économistes considèrent que les banques centrales ne fonctionnent pas comme les banques commerciales, si bien que les pertes qu’elles sont susceptibles de connaître n’important pas. 

Pour Markus Brunnermeier et Harold James (2015), ce sont en fait les pressions politiques au sein même de la Suisse qui expliquent l’action de la BNS. La structure de propriété de la BNS se distingue fortement de celle de la plupart des autres banques centrales ; ces dernières sont avant tout des départements publics, en général détenus par le Trésor et donc le contribuable. Parc contre, la BNS est détenue à 45 % par des actionnaires privés et le reste par les cantons ; ces derniers se sont récemment plaints de ne plus percevoir suffisamment de recettes de la part de la banque centrale [Davies, 2015]. Les conservateurs suisses trouvaient excessifs les risques auxquels la BNS était exposée. Estimant que les obligations publiques de la zone euro n’étaient pas des actifs sûrs et que la banque centrale faisait alors face à de larges pertes, ils avaient réclamé à ce que la BNS acquière plutôt des réserves d’or et exigé un référendum sur cette question. En suggérant que la BNS ait à émettre des quantités massives de monnaie, la récente dépréciation de l’euro vis-à-vis du dollar et la perspective d’un assouplissement quantitatif à grande échelle de la part de la BCE ont intensifié les pressions politiques pour abandonner l’ancrage.

Brunnermeier et James font des parallèles entre la récente action de la BNS et la fin du système de Bretton Woods. A la fin des années soixante, la Bundesbank devait acheter des actifs en dollar pour contenir l’appréciation du Deutschemark. Le débat en Allemagne se focalisait sur les risques pesant sur le bilan de la Bundesbank et sur les pressions inflationnistes générées par l’ancrage. En 1969, l’Allemagne réévalua le Deutschemark, puis diminua régulièrement son taux d’intérêt, mais cela n’empêcha pas l’afflux de devises étrangères de se poursuivre. En mai 1971, le gouvernement allemand décida d’abandonner l’ancrage et de laisser le Deutschemark flotter. Le Deutschemark s’apprécia fortement et pénalisa la compétitivité des exportateurs allemands. Surtout, cette action détruisit le système monétaire international en trois mois et les Etats-Unis finirent par suspendre la convertibilité du dollar en or en plein mois d’août. 

Pour Charles Wyplosz (2015), la BNS n’a pas forcément commis d’erreur. Elle a toujours présenté l’ancrage comme une mesure temporaire. En l’abandonnant, la BNS a très certainement cherché à retrouver l’autonomie de sa politique monétaire. En outre, pré-annoncer la décision d’abandonner l’ancrage aurait conduit à une spéculation, forçant la banque centrale à absorber un large montant de réserves sur lesquelles elle aurait connut des pertes. Abandonner l’ancrage après une vague de spéculation aurait été interprété comme une capitulation face aux forces de marché, ce qui aurait également entaché sa crédibilité.

 

Références

BRUNNERMEIER, Markus, & Harold JAMES (2015), « Making sense of the Swiss shock », in Project Syndicate, 17 janvier. Traduction française, « Faire sens du choc suisse ».

CECCHETTI, Stephen, G. & Kermit L. SCHOENHOLTZ (2015), « A Swiss lesson in time (consistency) » in Money and Banking (blog), 19 janvier. 

DAVIES, Gavyn (2015), « The Swiss currency bombshell – cause and effect », in Financial Times, 18 janvier.

WREN-LEWIS, Simon, « What does the end of the Swiss Peg tell us about central banks? », in Mainly Macro (blog), 17 janvier 2015. Traduction disponible sur Annotations.

WYPLOSZ, Charles (2015), « End of the Swiss franc’s one-sided exchange rate band », in VoxEU.org, 19 janvier.

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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 12:36

Beaucoup considèrent la recherche-développement et l’innovation comme les principaux moteurs de la croissance de la productivité et par là du niveau de vie à long terme, en particulier pour les pays avancés. Par conséquent, certains ont suggéré que les mauvaises performances en termes de croissance que les pays européens ont accusées vis-à-vis des Etats-Unis ces dernières décennies s’expliquaient (notamment) par la faiblesse des dépenses en recherche-développement des premiers relativement à celles des seconds. Une telle situation a amené les autorités européennes à chercher à porter les dépenses privées et totales de R&D respectivement à 2 et à 3 % du PIB d’ici 2020, mais ces objectifs sont encore loin d’être atteints, notamment en France.

La théorie économique suggère que les entreprises tendent à sous-investir en R&D par rapport à ce qui est socialement optimal. En effet, les bénéfices de l’innovation sont peut-être élevés pour l’économie dans son ensemble, mais les coûts de l’innovation que supporte l’entreprise sont élevés, alors que les bénéfices qu’elle en retire sont incertains. D’une part, ce n’est pas parce que les entreprises cherchent à innover qu’elles vont effectivement parvenir à innover. D’autre part, une entreprise innovatrice se retrouve dans une situation de monopole temporaire, ne serait-ce car ses rivales sont susceptibles d’imiter son produit (en le commercialisant sans avoir eu à en supporter les dépenses de R&D) ou bien d’innover elles-mêmes et d’offrir ainsi des produits encore plus performants que l’innovation initiale. Dans tous les cas, les entreprises ne sont pas certaines de générer suffisamment de profits pour compenser les dépenses qu’elles ont à réaliser pour innover, ce qui les désincite finalement à se lancer dans l’innovation.

Une telle défaillance de marché justifie alors l’intervention des autorités publiques. Celles-ci agissent soit directement en accroissant par elles-mêmes les dépenses de R&D (c’est-à-dire en augmentant les dépenses publiques en R&D), soit indirectement en accroissant le rendement privé de l’innovation pour inciter les entreprises privées à innover (par exemple en accordant des subventions ou des crédits d’impôts, en modifiant le système de brevets, etc.). Les mesures financières visent précisément à réduire les coûts de recherche-développement. Elles sont généralement préférées aux dépenses publiques de R&D, car les administrations publiques sont souvent jugées moins à même d’identifier les opportunités d’innovation que le secteur privé. Les crédits d’impôt sont quant à eux considérés comme plus efficaces que les subventions, parce qu’ils peuvent être ouverts à tous et que le gouvernement n’a alors pas à sélectionner quelles entreprises et secteurs en seront les bénéficiaires. Ce sont notamment pour ces diverses raisons que le crédit d’impôt est l’un des instruments les plus utilisés en Europe et plus largement dans l’OCDE pour stimuler l’innovation. 

De nombreuses études ont déjà cherché à analyser l’impact des politiques publiques visant à stimuler la R&D et notamment les crédits d’impôts. Par exemple, Nick Bloom, Rachel Griffith et John Van Reenen (2002) ont examiné l’impact des incitations fiscales sur le niveau d’investissement en R&D. Ils ont estimé un modèle économétrique en observant les évolutions fiscales et la réaction des dépenses de R&D dans neuf pays de l’OCDE au cours d’une période de 19 ans, en l’occurrence la période s’étalant entre 1979 et 1997. Ils ont constaté que les incitations fiscales sont efficaces pour accroître l’intensité en R&D. En effet, ils estiment qu’une chute de 10 % du coût de R&D entraîne une hausse à peine supérieure à 1 % des dépenses de R&D à court terme et une hausse de quasiment 10 % de celles-ci à long terme.

Les études qui ont cherché à déterminer l’impact des réductions d’impôts sur l’innovation en France se sont cristallisées autour du Crédit Impôt Recherche (CIR). Ce dernier a été créé en 1983 et il était initialement entièrement incrémental, c’est-à-dire accordé en fonction de la seule croissance des dépenses de R&D. Il constituait initialement une mesure limitée, comparée aux autres mesures pour soutenir la R&D comme les subventions directes, mais il a par la suite été significativement réformé à plusieurs reprises, ce qui lui a donné un rôle de plus en plus important. A partir de 2004, une partie du crédit d’impôt est désormais en proportion du volume de R&D. Une seconde grande réforme est mise en œuvre en 2008 : dorénavant, le crédit d’impôt est purement en volume. Le nombre d’entreprises déclarantes et le coût du système se sont alors fortement accrus. Le CIR est ainsi devenu le principal levier à travers lequel les autorités publiques soutiennent la R&D privée. En 2011, le système bénéficia à 17.000 entreprises et son coût s’élevait à 3,07 milliards d’euros en termes de dépenses fiscales. 

Emmanuel Duguet (2012) a cherché à évaluer le CIR au cours de la période s’étalant entre 1993 et 2003, à une période où était entièrement incrémental, c’est-à-dire basé sur la seule croissance des dépenses de R&D. Ses résultats montrent que le crédit impôt recherche en France a un impact positif sur les dépenses de R&D privées : un euro additionnel accroît les dépenses de R&D d’un peu plus d’un euro. 

Plus récemment Antoine Bozio, Delphine Irac and Loriane Py (2014) ont cherché à évaluer empiriquement l’impact que le mécanisme français de crédit impôt recherche peut avoir ex post sur la R&D et l’innovation des entreprises, mais ils se sont focalisés sur la réforme du système de crédit impôt recherche qui a été mise en œuvre en 2008. Ils utilisent les données de l'enquête R&D, des données de brevets, la base de gestion du CIR, et des données sur les caractéristiques des entreprises. Leur échantillon final inclut 48.111 entreprises, desquelles 51,3 % ont bénéficié du crédit impôt recherche. En l’occurrence, ils comparent la R&D et l’innovation mises en œuvre par les entreprises qui ont bénéficié du crédit impôt avec celles mises en œuvre par les entreprises qui n’en ont pas bénéficié. 

D’après les résultats obtenus par Bozio et ses coauteurs, les entreprises qui bénéficièrent du crédit impôt recherche ont significativement accru leurs dépenses de R&D après la réforme de 2008 par rapport aux entreprises qui n’en ont pas bénéficié. L’élasticité estimée diffère lorsque les auteurs se focalisent sur la marge intensive (c’est-à-dire lorsque l’échantillon est limité aux entreprises qui demandèrent déjà un crédit impôt recherche avant la réforme) ou sur la marge extensive (c’est-à-dire sur les entreprises qui entrèrent dans le schéma de crédit d’impôt au cours de la période 2004-2010). Toutefois, les données ne suggèrent pas clairement un impact significatif sur l’innovation, si celui-ci est mesuré par le nombre de brevets au niveau des entreprises. 

 

Références

BLOOM, Nick, Rachel GRIFFITH & John Van REENEN (2002), « Do R&D tax credits work? Evidence from a panel of countries 1979-1997 », in Journal of Public Economics, vol. 85, n° 1.

BOZIO, Antoine, Delphine IRAC & Loriane PY (2014), « Impact of research tax credit on R&D and innovation: evidence from the 2008 French reform », décembre.

DUGUET, Emmanuel (2012), « The effect of the incremental R&D tax credit on the private funding of R&D an econometric evaluation on french firm level data », in Revue d'économie politique, vol. 122, n° 3.

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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 09:00

Barry Eichengreen se penche sur la possible stagnation séculaire (secular stagnation) dans laquelle plusieurs pays avancés semblent avoir basculé d'après Larry Summers. Il la définit comme une tendance baissière du taux d’intérêt réel qui reflète un excès d’épargne désirée par rapport à l’investissement désiré et qui se traduit par une économie durablement sous son potentiel et/ou une faible croissance. Beaucoup suggèrent en effet que les taux d’intérêt réels ont diminué depuis 1980, notamment le FMI (2014) dans ses Perspectives de l’économie mondiale. Eichengreen suggère toutefois qu’il pourrait s’agir d’un retour à une tendance antérieure : en effet, le déclin des taux d’intérêt réels qui commença dans les années quatre-vingt est un retour à la moyenne après une période de taux d’intérêt et de taux d’inflation exceptionnellement élevés qui le précéda (cf. graphique 1). 

GRAPHIQUE 1 Taux d’intérêt à long terme aux Etats-Unis

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Eichengreen distingue alors quatre facteurs susceptibles d’expliquer le récent déclin des taux d’intérêt réels : une hausse des taux d’épargne en raison de l’essor des pays émergents, un déclin du prix relatif des biens d’investissement, un déclin de la croissance démographique et enfin un déclin des taux d’investissement en raison d’un manque d’opportunités d’investissement attractives. Il met alors ces quatre explications en concurrence en se demandant laquelle l’histoire économique supporte le plus.

La première interprétation fait référence à l’excès mondial d’épargne (global saving glut) dont a parlé Ben Bernanke (2005) pour expliquer l’énigme (conundrum) des faibles taux d’intérêt de long terme relevée par Alan Greenspan : en générant un excès d’épargne au niveau mondial, les pays émergents auraient contribué à maintenir les taux d’intérêt mondiaux à un faible niveau. Leurs résidents auraient en effet tendance à fortement épargner, notamment en raison de l’absence de système de protection sociale. Comparés aux pays avancés, les pays émergents sont financièrement sous-développés, si bien que leurs résidents sont incités à placer leur épargne en devises étrangères. Par conséquent, au fur et à mesure que les pays émergents représentèrent une part croissante du PIB mondial, le taux d’épargne mondiale augmenta également. 

GRAPHIQUE 2  Taux d’épargne mondiale

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Eichengreen reconstitue alors les taux d’épargne mondiale depuis le début du vingt-et-unième siècle (cf. graphique 2). Il constate qu’il semble effectivement y avoir une tendance haussière à long terme (interrompue temporairement par les deux guerres mondiales et la Grande Dépression), aucune hausse significative après 1980. En outre, il estime que les taux d’épargne des pays émergents pourraient prochainement refluer au fur et à mesure que leur population vieillit et que leur accumulation de capital se poursuit, ce qui suggère que mêmes si les taux d’épargne mondiale ont contribué à la faiblesse des taux d’intérêt réels, il est peu probable qu’ils continuent d’y contribuer.

La deuxième explication met l’accent sur l’évolution du prix relatif de l’investissement. Le FMI (2014) suggère que celui-ci a diminué dans les pays avancés depuis 1980 avant de se stabiliser au début du vingt-et-unième siècle. Il explique cette dynamique en s’appuyant sur les travaux de Robert Gordon (1990) qui mettait l’accent sur le rôle de la R&D qui est incarnée dans des biens d’investissement de plus en plus efficaces et de moins en moins chers. Même si le volume (réel) de l’investissement a peut-être augmenté durant ces dernières décennies, son montant (nominal) aurait eu tendance à diminuer avec la baisse du prix des biens d’investissement, si bien que la demande de fonds prêtables aurait diminué, poussant les taux d’intérêt à la baisse.

GRAPHIQUE 3  Prix relatif des biens d’investissement aux Etats-Unis (indice base 100 année 2009)

Barry-Eichengreen--Prix-relatif-des-biens-d-investissemen.png

Eichengreen reconnaît que la R&D a effectivement augmenté à long terme et qu’elle s’est incarnée de façon disproportionnée dans les biens d’investissement. Pourtant, rien ne confirme qu’il y ait eu un changement dans le niveau ou la composition de la R&D au début des années quatre-vingt. Eichengreen considère alors l’évolution du prix relatif des biens d’investissement à long terme dans des pays comme les Etats-Unis. Une première interprétation du graphique 3 pourrait être de dire qu’une baisse s’amorce à partir de 1980 environ, soit précisément au début de la chute des taux d’intérêt réels ; une seconde interprétation pourrait être considérer que la baisse s’amorce dans les années cinquante, mais qu’il y a eu une interruption durant les années soixante-dix, notamment en raison des choses pétroliers. La prise en compte de l’amélioration de la qualité des produits rend encore plus flagrant le déclin du prix relatif de l’investissement observé après-guerre (cf. graphique 4). Même si le déclin après 1980 du prix relatif des biens d’investissement contribue, ne serait-ce que partiellement, à expliquer le déclin actuel des taux d’intérêt réels, rien ne certifie qu’il ne sera pas prochainement inversé.

GRAPHIQUE 4  Prix relatif des biens d’investissement ajusté en fonction de la qualité aux Etats-Unis (indice base 100 année 1982)

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La troisième explication possible avancée pour la stagnation séculaire trouve ses sources dans les travaux d’Alvin Hansen (1938) et elle suggère que le taux d’investissement est affecté par le ralentissement de la croissance démographique. Avec le vieillissement démographique, les entreprises auraient de moins en moins à investir pour fournir du capital aux travailleurs. Selon cette interprétation, l’investissement (donc la demande de fonds prêtables) aurait eu tendance à diminuer, poussant les taux d’intérêt réels à la baisse. Eichengreen juge que l’examen des données historiques ne montre toutefois pas une claire corrélation entre les taux de croissance démographique et les taux de croissance économique, que l’échantillon soit limité aux pays avancés ou bien étendu à l’ensemble du monde. 

Une quatrième explication des faibles taux d’intérêt met l’accent sur un manque d’opportunités d’investissement. Elle a gagné en popularité lorsque Robert Gordon (2012) a affirmé que le rythme d’innovation et la capacité des innovations à stimuler la croissance ont eu tendance à décliner aux Etats-Unis depuis les années soixante-dix. Eichengreen reconnaît que la croissance de la productivité a récemment eu tendance à décevoir. Il pense toutefois que les différents secteurs de l’économie ne se sont pas encore suffisamment adaptés et restructurés pour exploiter tout le potentiel des grappes d’innovations associées aux nouvelles technologies d’information et de communication, mais une fois qu’ils se seront enfin adaptés, la croissance de la productivité s’accélérera.


Références

BERNANKE, Ben (2005), « The global saving glut and the U.S. current account deficit », discours, 10 mars.

EICHENGREEN, Barry (2015), « Secular stagnation: The long view », NBER, working paper, n° 20836, janvier.

FMI (2014), « Perspectives on global real interest rates », World Economic Outlook, chapitre 3, avril.

GORDON, Robert (1990), The Measurement of Durable Goods Prices, Chicago.

GORDON, Robert (2012), « Is U.S. economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds », NBER, working paper, n° 18315.

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