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25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 15:50

Les crises financières n’ont pas uniquement des répercussions économiques. Ces dernières années ont été marquées par les réussites électorales de partis d’extrême-droite dans de nombreux pays européens ; c’est notamment le cas du Front national en France, de Dansk Folkeparti au Danemark et d’Aube dorée en Grèce. Si ces progressions suscitent des inquiétudes, c’est parce qu’elles font immanquablement écho à l’ascension du fascisme et du nazisme lors de la Grande Dépression des années trente.

La littérature a déjà exploré en détails le lien entre l’instabilité macroéconomique et l’instabilité politique, notamment la relation causale allant de la première à la seconde. En périodes de difficultés économiques, les partis au pouvoir ont moins de chances d’y rester, tandis que les partis qui étaient restés les plus éloignés du pouvoir ont plus de chances d’y accéder ; en l’occurrence, les électeurs pourraient tendre à se détourner des partis modérés pour se tourner vers les partis extrêmes. Suite à la Grande Récession, les études se sont multipliées sur les répercussions politiques des crises financières. Par exemple, Jeffrey Chwieroth et Andrew Walter (2013) suggèrent que les citoyens ont exprimé de plus « grandes attentes » à partir de 1945 dans la prévention et la gestion des crises économiques et financières. Tant les citoyens que les gouvernants saisissent mieux le fonctionnement de l’économie : les gouvernants ont plus de chances d’éviter une forte dépression que par le passé, en s’appuyant plus efficacement sur les politiques conjoncturelles, mais les citoyens ont aussi plus de chances de les sanctionner s’ils échouent dans leur tâche. En observant un échantillon de 20 pays développés et en développement à partir du début du dix-neuvième siècle, Chwieroth et Walter montrent que les chances de survie des gouvernements en place après une crise financière se sont effectivement affaiblies au cours du temps. Ainsi, si les gouvernants ne sont pas tenus pour responsables d’une crise, ils peuvent plus facilement être tenus pour responsables de la laisser persister que par le passé. Ce pourrait être en particulier le cas si les gouvernements cherchent avant tout à se désendetter plutôt qu’à relancer l’activité lors des récessions, puisque les plans d’austérité sont susceptibles de déprimer davantage l’activité. A partir de données internationales concernant la période comprise entre 1919 et 2009, Jacopo Ponticelli et Hans-Joachim Voth (2011) ont analysé l’ampleur à laquelle les sociétés deviennent instables après les consolidations budgétaires ; leurs résultats suggèrent une forte corrélation positive entre l’austérité budgétaire et l’instabilité politique. D’un autre côté, l’instabilité politique peut elle-même peser sur les perspectives de croissance, en réduisant notamment les incitations des entreprises à investir. Si la persistance d’une récession contribue peut-être à la fragmentation des parlements, cette dernière peut en retour entraîner un conflit politique à l’instant même où une action politique est la plus nécessaire, freinant finalement la reprise. Autrement dit, les récessions sont susceptibles d’alimenter de véritables cercles vicieux à travers leurs répercussions sur la stabilité politique. 

Plusieurs études ont relié l’ascension du parti nazi en Allemagne avec la persistance d’un chômage élevé. Les analyses cherchant à mettre en évidence une éventuelle relation entre la sévérité de la Grande Dépression et l’ascension des partis d’extrême-droite dans l’ensemble des pays sont toutefois très rares. Contribuant à combler ce manque, Alan de Bromhead, Barry Eichengreen et Kevin O'Rourke (2012) ont analysé l’impact de la Grande Dépression sur la part des suffrages recueillis par les partis d’extrême-droite au fil des diverses élections qui se sont déroulées durant les années vingt et les années trente dans 28 pays. Ils confirment l’existence d’un lien entre l’extrémisme politique et les turbulences macroéconomiques, en l’occurrence la faiblesse de l’activité économique. Ce qui importe, ce n’est pas simplement la croissance à l’instant de l’élection, mais les performances de croissance cumulées : une année de contraction de l’activité ne suffit pas pour favoriser significativement l’extrémisme. Bromhead et ses coauteurs notent que l’impact de la faible croissance sur le soutien en faveur de l’extrême-droite au cours de la Grande Dépression différait selon les conditions économiques, politiques et sociales qui prévalaient dans chaque pays. Par exemple, il est d’autant plus important que l’activité reste longuement déprimée. En outre, il est plus important dans les pays où les fascistes sont déjà représentés dans le parlement et dans les pays qui n’ont adopté que récemment un régime démocratique. Enfin, le succès électoral des partis antisystème d’extrême-droite dépendait de la structure du système électoral : il est plus difficile pour les partis minoritaires de traduire les suffrages qu’ils recueillent en sièges et pour les partis fascistes d’obtenir d’arracher des succès électoraux lorsque le nombre minimum de suffrages nécessaires pour qu’un parti obtienne une représentation parlementaire est élevé. 

Se focalisant quant à eux sur les dernières décennies, Markus Brückner et Hans Peter Grüner (2010) ont observé l’évolution de la part des suffrages s’exprimant en faveur des partis extrêmes à partir d’un échantillon de 16 pays de l’OCDE sur la période comprise entre 1970 et 2002. Ils constatent qu’une baisse d’un point de pourcentage de la croissance du PIB par tête entraîne une hausse d’un point de pourcentage de la part des suffrages allant aux partis d’extrême-droite ou nationalistes. Leur analyse empirique suggère un lien entre le succès des programmes extrêmes et l’incertitude à propos des revenus futurs. Le ralentissement de la croissance rend cette incertitude plus coûteuse, si bien qu’il réduit les incitations des populations les plus pauvres à se détourner des partis extrémistes. Les inégalités de revenu tendent à réduire l’impact des ralentissements sur les suffrages recueillis par les partis extrêmes. En effet, les pays marqués par de fortes inégalités sont moins susceptibles de voir une ascension des partis extrémistes lors des ralentissements de la croissance. Dans les pays présentant de faibles inégalités, une chute d’un pourcent du taux de croissance entraîne une hausse de la part des suffrages recueillis par les partis extrêmes supérieure à deux points de pourcentage.

La période étudiée par Brückner et Grüner n’a toutefois pas vraiment été ponctuée par de crises financières majeures dans les pays avancés, à l'exception des crises bancaires dans les pays scandinaves à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix. Adoptant une optique de plus long terme, Manuel Funke, Moritz Schularick et Christoph Trebesch (2015) ont récemment étudié les conséquences politiques suite aux crises financières systémiques qui ont éclaté au cours des 140 dernières années. Ils ont construit un échantillon de long terme couvrant 20 pays avancés et plus de 800 élections générales. Ils constatent en particulier que l’incertitude politique s’élève fortement après les crises financières, en faisant basculer les majorités gouvernementales et en accentuant la polarisation. Après une crise, les électeurs semblent être particulièrement attirés par la rhétorique de l’extrême-droite. Cette dernière attribue souvent la responsabilité des difficultés économiques aux minorités ou aux étrangers. En moyenne, les partis d’extrême-droite voient la part des suffrages exprimés en leur faveur augmenter de 30 % dans les cinq ans qui suivent une crise financière ; de leur côté, les partis d’extrême-gauche ne profitent pas autant des épisodes d’instabilité financière. Funke et ses coauteurs n’observent pas une telle dynamique politique lors des récessions « normales ». Elle ne semble toutefois pas dépendre de la seule sévérité de la récession. Certes les récessions qui sont synchrones avec une crise financière sont plus sévères que les récessions normales ; pourtant les partis d’extrême-droite ne semblent pas connaître de réelles percées électorales lors des puissants chocs macroéconomiques dénués de turbulences financières. La montée de l’extrême-droite semble ainsi spécifique aux crises financières ; la plus grande instabilité politique pourrait ainsi expliquer pourquoi les crises financières sont suivies par de plus lentes reprises que les récessions normales.

 

Références

BROMHEAD, Alan de, Barry EICHENGREEN, & Kevin H. O'ROURKE (2015), « Right-wing political extremism in the Great Depression », NBER, working paper, n° 17871, février.

BRÜCKNER, Markus, & Hans Peter GRÜNER (2010), « The OECD’s growth prospects and political extremism », in VoxEU.org, 16 mai.

CHWIEROTH, Jeffrey M., & Andrew WALTER (2013), « Banking crises and political survival over the long run – why Great Expectations matter », in VoxEU.org, 10 mai. 

FUNKE, Manuel, Moritz SCHULARICK & Christoph TREBESCH (2015), « Going to extremes: Politics after financial crisis, 1870-2014 », CESifo, working paper, n° 5553.

PONTICELLI, Jacopo, & Hans-Joachim VOTH (2011), « Austerity and anarchy: Budget cuts and social unrest in Europe, 1919-2008 », CEPR, discussion paper, n° 8513.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 22:10

A tourist leaves a currency exchange shop at a shopping arcade in New Delhi August 20, 2013. REUTERS/Anindito Mukherjee/Files

Les diverses déclinaisons du modèle Mundell-Fleming, le modèle traditionnellement utilisé en macroéconomie ouverte, suggèrent que les entrées de capitaux dépriment l’activité [Fleming, 1962 ; Mundell, 1963]. En effet, pour un taux d’intérêt donné, elles entraînent une appréciation de la devise et donc par là même une baisse des exportations nettes, entraînant une contraction de la production domestique. A la limite, ce n’est que si le taux directeur baisse suffisamment que l’afflux de capitaux pourra se révéler expansionniste. Paul Krugman (2014) a notamment utilisé un tel modèle pour suggérer que les sorties de capitaux sont expansionnistes.

Pourtant, les décideurs politiques et plusieurs études empiriques suggèrent au contraire que les entrées de capitaux stimulent l’activité domestique, du moins à court terme, notamment en alimentant le crédit. (A moyen ou long terme, elles peuvent nuire à la croissance économique si elles entraînent une mauvaise allocation des ressources dans l’économie, notamment une réallocation des facteurs dans les secteurs produisant des biens non exportables, et surtout si l’expansion du crédit se révèle insoutenable.) Les autorités publiques pourraient au final faire face à un dilemme : alors que l’effet direct d’une hausse du taux d’intérêt est celui d’un ralentissement de la production domestique, le resserrement monétaire stimule parallèlement les entrées de capitaux, or ce second effet peut compenser le premier.

Olivier Blanchard, Jonathan Ostry, Atish Ghosh et Marcos Chamon (2015) ont cherché à réconcilier la modélisation théorique et les faits empiriques. Pour cela, ils ont étendu l’ensemble des actifs inclus dans le modèle Mundell-Fleming, en distinguant entre obligations et actifs non obligataires (les actions, les comptes bancaires, etc.) et en considérant que ces deux classes d’actifs sont imparfaitement substituables. A un taux d’intérêt donné, les entrées de capitaux peuvent diminuer le taux d’intérêt des actifs non obligataires, ce qui réduit le coût de l’intermédiation financière, stimule par ce biais le crédit et la demande domestique, et compense par là même l’impact de l’appréciation sur la demande étrangère.

Blanchard et ses coauteurs tirent plusieurs implications de leur modèle. Tout d’abord, l’impact des entrées de capitaux sur la production dépend de leur nature. Pour un taux directeur donné, les afflux obligataires entraînent seulement une appréciation du taux de change et ils se révèlent par là même nuisibles à l’activité. A l’inverse, les afflux « non obligataires » entraînent simultanément une appréciation du taux de change et une baisse de leur rendement ; si le second effet domine le premier, alors les entrées de capitaux peuvent au final stimuler l’activité.

Par conséquent, les politiques appropriées vis-à-vis des entrées de capitaux dépendent de la nature de ces derniers. Si elles se font avec des obligations (ce qui est souvent le cas), les interventions stérilisées sur les marchés des changes peuvent compenser les répercussions des entrées obligataires en laissant inchangés le taux de change et le taux d’intérêt. La banque centrale prend en effet la position inverse à celle des étrangers. Par exemple, lorsque les agents étrangers réduisent leur détention d’actifs étrangers et accroissent leur demande pour les obligations domestiques, alors la banque centrale demande moins d’obligations domestiques et accroît ses détentions d’actifs étrangers. Par contre, lorsque les interventions stérilisées sur les marchés de change sont utilisées pour gérer des afflux non obligataires, elles peuvent éviter l’appréciation du taux de change, mais elles s’accompagnent d’une forte baisse du rendement des actifs non obligataires. Une distinction similaire s’applique aux contrôles de capitaux : s’ils ciblent principalement les afflux obligataires, les afflux non obligataires vont dominer et entraîner une appréciation de la devise et une baisse du rendement des actifs non obligataires ; si les contrôles de capitaux ciblent principalement les afflux obligataires, les afflux obligataires vont dominer, entraînant une appréciation, laissant inchangés les taux d’intérêt et déprimant la production.

Au final, la combinaison optimale d’interventions sur le marché des changes ne sera pas la même selon que la baisse des taux d’intérêt sur les actifs non obligataires entraîne ou non une expansion excessive du crédit, susceptible d’entraîner un effondrement après le boom. Si les autorités désirent accroître la production domestique et qu’elles disposent d’outils macroprudentiels pour éviter une expansion excessive du crédit, alors les afflux non obligataires sont préférables aux afflux obligataires. Même si ces deux formes d’entrées des capitaux entraînent une appréciation du taux de change, les afflux non obligataires réduisent le rendement des actifs non obligataires alors que les afflux obligataires ne le font pas et entraînent une nouvelle appréciation. Des instruments comme les interventions stérilisées et les contrôles de capitaux sont préférables au taux directeur, car ils permettent de discriminer entre afflux obligataires et afflux non obligataires.

 

Références

ADLER, Gustavo, Olivier BLANCHARD & Irineu de CARVALHO FILHO (2015), « Can foreign exchange intervention stem exchange rate pressures from global capital flow shocks? », FMI, working paper, n° 15/159.

BLANCHARD, Olivier, Jonathan D. OSTRY, Atish R. GHOSH & Marcos CHAMON (2015), « Are capital inflows expansionary or contractionary? Theory, policy implications, and some evidence », NBER, working paper, n° 21619, octobre.

FLEMING, J. M. (1962), « Domestic financial policies under fixed and floating exchange rates », FMI, staff paper, vol. 9.

KRUGMAN, Paul (2014), « Currency regimes, capital flows, and crises », in FMI, IMF Economic Review.

MUNDELL, Robert (1963), « Capital mobility and stabilization policy under fixed and flexible exchange rates », in Canadian Journal of Economics and Political Science, vol. 29.

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20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 16:21

La Grande Récession a réduit de façon permanente la trajectoire tendancielle du PIB dans tous les pays avancés : la trajectoire tendancielle qu’ils suivent désormais est bien inférieure à celle qu’ils suivaient avant la crise financière. Autrement dit, les habitants des pays avancés auraient été bien plus riches aujourd’hui s’il n’y avait pas eu de crise financière. Par rapport aux précédents cycles d’affaires, le cycle actuel s’est caractérisé par une récession plus longue et plus persistante, sans que les pays ne connaissent une forte reprise leur permettant de revenir sur leur trajectoire antérieure. Ces faits stylisés sont désormais bien documentés par la littérature : ils ont notamment été recensés par Jane Haltmaier (2012), par Laurence Ball (2014), par le FMI (2015) ou encore plus récemment par Robert Martin, Teyanna Munyan et Beth Anne Wilson (2015).

GRAPHIQUE 1  Estimations et prévisions du PIB des Etats-Unis par le FMI en avril 2007, en avril 2008 et en avril 2010

L’austérité laisse des cicatrices permanentes sur l’activité

Lorsqu’on se penche sur l’évolution des estimations et prévisions de croissance, on se rend compte qu’il fallut des années pour reconnaître le caractère permanent des pertes de production occasionnées par la Grande Récession. Au début de la crise, les conjoncturistes prévoyaient initialement un retour progressif du PIB à sa trajectoire tendancielle antérieure, comme lors des précédentes récessions. Mais au fur et à mesure que les années passèrent, les estimations et prévisions de croissance furent révisées à la baisse et les conjoncturistes firent preuve d’un pessimisme croissant. Dans le cas des Etats-Unis, les révisions à la baisse des estimations et prévisions de croissance en 2008 se poursuivirent en 2010, dans la mesure où la crise se révéla être plus persistante qu’on ne l’anticipait auparavant (cf. graphique 1). Si une telle dynamique a été observée dans l’ensemble des pays avancés, elle a été particulièrement visible dans les pays de la zone euro : non seulement les révisions furent plus importantes au cours des premières années, mais elles se poursuivirent même après 2010, lorsque la zone euro entra dans sa seconde récession (cf. graphique 2). Ces révisions concernaient également les prévisions de long terme. La crise a été très persistante dans la zone euro : son PIB est toujours inférieur de 13 % à la trajectoire qu’il poursuivait en 1999, lorsque l’euro fut lancé, et son PIB potentiel a connu une détérioration d’une même ampleur. 

GRAPHIQUE 2  Estimations et prévisions du PIB et du PIB potentiel de la zone euro par le FMI en avril 2007, en avril 2011 et en avril 2014

L’austérité laisse des cicatrices permanentes sur l’activité

Beaucoup, lorsqu’ils parlent de la crise ou de l’action publique, supposent d’une part que le PIB tend invariablement à retourner à sa trajectoire tendancielle et d’autre part que cette dernière dépend seulement de facteurs purement structurels, comme la démographie et le progrès technique. Ce faisant, ils en concluent que la crise n’est qu’une déviation temporaire du PIB par rapport à sa trajectoire et que le retour du PIB à sa trajectoire ne dépend pas des actions prises par les autorités, tout du moins pas des mesures de politique conjoncturelle. Dans cette logique, les autorités publiques peuvent se contenter d’accroître le PIB potentiel, en adoptant des réformes structurelles : si le PIB retourne à son potentiel, le relèvement du potentiel ne fera qu’accélérer la croissance du PIB. 

Pourtant, la dynamique suivie par le PIB lors de la Grande Récession confirme que sa trajectoire tendancielle n’est pas insensible à la conjoncture. Il existe en effet des effets d’hystérèse (hystérésis) et ceux-ci semblent être d’autant plus importants que la récession est sévère. Par exemple, lors d’une récession, l’étroitesse des débouchés désincite les entreprises à investir, si bien qu’elles peuvent difficilement accroître leur offre lorsque l’économie renoue avec la reprise ; les entreprises peuvent notamment réduire leurs investissements en recherche-développement lors de la récession, ce qui freine le rythme de l’innovation. En outre, les travailleurs qui se retrouvent au chômage perdent de leurs compétences, ce qui diminue non seulement leurs perspectives d’embauche, mais tend également à réduire la productivité du travail. En d’autres termes, un phénomène conjoncturel comme une récession est susceptible de dégrader le PIB potentiel ; ce dernier ne dépend pas des seuls facteurs structurels.

La faiblesse de la reprise suite à la Grande Récession ne fait pas non plus consensus. Pour certains, elle s’explique par des changements structurels (ou par le manque de réformes structurelles). Pour d’autres, il s’agit d’un phénomène conjoncturel exacerbé par la mauvaise orientation des politiques conjoncturelles. Or la Grande Récession se singularise également par une forte détérioration des ratios dette publique sur PIB, alors même que ces derniers étaient initialement élevés. En effet, le ralentissement même de l’activité a entraîné un tarissement des recettes fiscales, tandis que le sauvetage du secteur bancaire et l’adoption de plans de relance budgétaire ont entraîné une hausse des dépenses publiques. Ainsi en réponse à cette dégradation des finances publiques, plusieurs pays ont adopté des plans d’austérité à partir de 2009 afin de réduire leurs déficits et ramener leurs ratios d’endettement sur des trajectoires plus soutenables. Pour certains, c’est le maintien de niveaux élevés de dette publique qui a freiné la reprise et rendu les pertes de production permanentes. Pour d’autres, c’est l’adoption de plans d’austérité, alors même que les économies n’avaient pas achevé leur reprise, qui explique que le PIB soit resté piégé sur une trajectoire tendancielle inférieure à celle qu’il suivait avant la crise.

Au sein du monde universitaire, ce débat s’est cristallisé sur la taille des multiplicateurs budgétaires. Pour les défenseurs de l’austérité, les multiplicateurs sont inférieurs à l’unité, voire même négatifs, si bien que l’austérité budgétaire est susceptible de stimuler fortement l’activité, par exemple en nourrissant la confiance des agents. Pour les critiques de l’austérité, les multiplicateurs sont supérieurs à l’unité, tout du moins en période de crise, si bien qu’une consolidation est susceptible de nuire particulièrement à l’activité, aggravant la récession et retardant la reprise. La majorité des études, tendent effectivement à confirmer que les multiplicateurs sont bien plus élevés durant les récessions qu’en temps normal. Par exemple, selon Olivier Blanchard et Daniel Leigh (2013), deux économistes du FMI, le multiplicateur budgétaire s’élevait à 1,5 lors de la Grande Récession : lorsque les gouvernements accroissaient leurs dépenses de 10 euros, le PIB augmentait de 15 euros ; réciproquement, lorsque les gouvernements réduisaient de 10 euros leurs dépenses, le PIB diminuait de 15 euros. Les estimations du multiplicateurs disponibles au début de la crise avaient par conséquent tendance à sous-estimer la nocivité des plans d’austérité (et réciproquement l’efficacité des plans de relance), puisqu’ils s’appuyaient sur des données antérieures à la crise. Par conséquent, en 2009, certaines organisations internationales, comme le FMI justement, ont pu appeler hâtivement les gouvernements à resserrer leur politique budgétaire, en en surestimant les gains et en en sous-estimant les dommages.

Reprenant la méthodologie de Blanchard et Leigh (2013), Antonio Fatás et Larry Summers (2015) ont analysé empiriquement les liens entre trajectoire suivie par le PIB et l’orientation de la politique budgétaire lors de la Grande Récession. Ils ont tout d’abord cherché à déterminer si les variations permanentes du PIB sont associées à des changements structurels (par exemple à des chocs de productivité ou à des changements démographiques) ou aux actions des autorités budgétaires. Ils constatent qu’une part significative des pertes en PIB courant et en PIB potentiel résulte directement des plans d’austérité menés entre 2009 et 2011. L’analyse empirique montre que les révisions de la croissance potentielle sont très fortement corrélées au degré d’austérité budgétaire : les consolidations budgétaires ont accentué les effets d’hystérèse en comprimant davantage la demande globale à court terme. En fait, peut-être que le PIB aurait retrouvé sa tendance d’avant-crise si les gouvernements avaient continué de stimuler l’activité en lieu et place d’embrasser l’austérité.

En utilisant des données relatives aux sept années qui ont suivi le début de la crise, aussi bien que les estimations de production potentielle, Fatás et Summers constatent que les tentatives visant à réduire les ratios d’endettement en adoptant l’austérité budgétaire se sont traduites par une hausse des ratios d’endettement en dégradant fortement leur dénominateur, en l’occurrence le PIB. Non seulement le PIB aurait été plus élevé, mais les ratios dette publique sur PIB auraient été bien plus faibles s’il n’y avait pas eu de plans d’austérité. Les résultats de Fatás et Summers tendent à confirmer l’idée que les consolidations budgétaires sont contre-productives lorsque les économies sont déprimées, comme l’ont notamment suggéré Brad DeLong et Larry Summers (2012) : chercher à réduire le déficit lorsque l’économie est en récession va non seulement durablement affecter l’activité, mais aussi conduire à une nouvelle hausse de l’endettement public. Certains pays se retrouvent alors face à un cercle vicieux, puisque la nouvelle détérioration des finances publiques les incite à poursuivre les mesures d’austérité. Le mieux aurait été d’attendre que les économies avancées aient achevé leur reprise et que leur PIB ait retrouvé sa trajectoire d’avant-crise pour enfin se préoccuper de la solvabilité publique et adopté des plans d’austérité.

 

Références

BALL, Laurence M. (2014), « Long-term damage from the Great Recession in OECD countries », NBER, working paper, n° 20185, mai.

BLANCHARD, Olivier J., & Daniel LEIGH (2013), « Growth forecast errors and fiscal multipliers », FMI, working paper, n° 13/1.

DELONG, J. Bradford, & Lawrence H. SUMMERS (2012), « Fiscal policy in a depressed economy », Brookings Papers on Economic Activity.

FATÁS, Antonio (2014), « The permanent scars of fiscal consolidation », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 1er octobre. Traduction française, « Les cicatrices permanentes de l’austérité budgétaire », in Annotations (blog).

FATÁS, Antonio, & Lawrence H. SUMMERS (2015), « The permanent effects of fiscal consolidations », document de travail.

FMI (2015), « Where are we headed? Perspectives on potential output », World Economic Outlook, chapitre 3.

HALTMAIER, Jane (2012), « Do recessions affect potential output? », Fed, international finance discussion paper, n° 1066.

MARTIN, Robert, Teyanna MUNYAN & Beth Anne WILSON (2015), « Potential output and recessions: Are we fooling ourselves? », Fed, international finance discussion paper, n° 1145.

WREN-LEWIS, Simon Wren-Lewis (2015), « Endogenous supply and depressed demand », in Mainly Macro (blog), 18 février 2015. Traduction française, « Offre endogène et demande déprimée », in Annotations (blog).

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