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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 18:45
Deux décennies de convergence entre les deux Allemagne

L’Allemagne a été divisée en trois territoires au sortir de la Seconde Guerre mondiale : l’Allemagne de l’Ouest, l’Allemagne de l’Est et Berlin. Le Mur de Berlin est tombé le 15 novembre 1989, mais les trois territoires n’ont été officiellement réunis que le 3 octobre 1990. Malgré une langue et une culture communes, les deux Allemagne ont ainsi connu quatre décennies au cours desquelles leurs institutions se développèrent indépendamment les unes des autres et au terme desquelles il y eut d’énormes écarts en termes de capital physique, de productivité du travail, de revenus et de richesse [Colavecchio et alii, 2011]. Selon Gerlinde Sinn et Hans-Werner Sinn (1992), le PIB par personne de l’Allemagne de l’Est représentait seulement 60 % de celui de l’Allemagne de l’Ouest. Selon la théorie standard, la réunification des deux Allemagne devait conduire à une convergence des niveaux de vie.

La réunification a été un véritable choc pour les deux Allemagne. En 1991, la production de l’Allemagne de l’Est était inférieure d’un tiers à son niveau de 1989 et l’emploi en 1992 était lui-même inférieur d’un tiers à son niveau de 1989 [Smolny, 2009]. Entre 1991 et 1993, l’emploi diminua à nouveau de 15 %, malgré une hausse de 18 % de la production sur la même période. Ainsi, la productivité du travail en 1991 était plus faible qu’en 1989, avant la réunification. Les prix et salaires connurent par contre de très fortes hausses en 1990 et en 1991, qui réduisirent la compétitivité-coût de l’Allemagne de l’Est et qui ont pu ainsi contribuer à la hausse de son taux de chômage. Le processus de rattrapage commença toutefois assez rapidement : la productivité du travail a fortement augmenté à partir de 1992. De son côté, après l’unification, l’Ouest a connu une modeste expansion entre 1990 et 1991, suivie par une forte récession entre 1992 et 1993 [Colavecchio et alii, 2011]. L’expansion initiale pourrait s’expliquer par l’essor des « exportations » à destination des Allemands de l’Est, ces derniers ayant enfin accès aux produits moins chers et de meilleure qualité produits par l’Ouest. La récession qui suivit est elle-même liée à la réunification. Des mesures furent adoptées pour contrôler le déficit budgétaire et la Bundesbank resserra sa politique monétaire pour combattre l’envolée de l’inflation, ce qui déprima l'activité.

Le PIB par tête a crû en moyenne de 3,6 % entre 1991 et 2007 [Burda, 2008]. Entre 2000 et 2006, environ 70.000 personnes (soit 0,5 % de la population) ont émigré à l’Ouest chaque année et il s’agit essentiellement de jeunes. Entre 1991 et 2004, les afflux de capitaux s’élevèrent entre 80 et 90 milliards d’euros, soit environ 20 % du PIB, chaque année. Entre 1991 et 2001, 1.200 milliards de dollars d’investissements ont été entrepris pour environ 15 millions de résidents à l’Est, ce qui fit de l’épisode post-réunification l’une des périodes les plus intensives en formation nette de capital fixe dans l’histoire économique moderne. Entre 1991 et 2004, l’Allemagne de l’Est a connu de massifs transferts fiscaux d’environ 80 milliards d’euros par an (soit 4 % du PIB allemand) ; environ la moitié de ces transferts relevèrent de l’assistance sociale ; 20 % d’entre eux ont été utilisé pour subventionner les entreprises et financer l’investissement en infrastructures. Au total, ce sont 940 milliards d’euros ont été transférés de l’Allemagne de l’Ouest vers l’Allemagne de l’Est [Uhling, 2008]. Ces transferts représentaient en moyenne l’équivalent du tiers du PIB de l’Allemagne de l’Est.

Deux décennies de convergence entre les deux Allemagne

source : The Economist (2014)

Malgré deux décennies de convergence, la convergence entre les deux Allemagne est loin d’être achevée. Après plusieurs années d’émigration vers l’Ouest, plusieurs régions de l’Est, en particulier rurales, sont dépeuplées [The Economist, 2014]. Le PIB par tête en Allemagne de l’Est ne représente aujourd’hui que 67 % de celui de l’Allemagne de l’Ouest. Sa productivité représente 76 % de celle de l’Ouest, alors que les niveaux d’éducation sont relativement similaires. Le taux de chômage est systématiquement plus élevé en Allemagne de l’Est qu’en Allemagne de l’Ouest : aujourd’hui, il s’élève à 9,7 % dans la première région et à 5,9 % dans la seconde.

En fait, une analyse plus fine montre que les écarts à l’intérieur de l’Allemagne de l’Est et à l’intérieur de l’Allemagne de l’Ouest sont désormais plus importants qu’entre elles deux [The Economist, 2014]. La Saxe à l’Est est aussi dynamique que la Bavière et le Bade-Wurtemberg de l’Ouest, alors que de territoires de la Basse-Saxe et de la Westphalie à l’Ouest sont aussi peu performantes que Brandebourg ou Mecklembourg à l’Est. Nicola Fuchs-Schündeln, Dirk Krueger et Mathias Sommer (2009) constatent que les inégalités de revenus primaires (notamment les inégalités salariales) ont été relativement stables en Allemagne de l’Ouest jusqu’à la réunification, voire elles ont eu tendance à diminuer, mais elles se sont par la suite accrues, en particulier après 1998. Les inégalités en termes de revenu disponible et de consommation se sont certes également creusées, mais de façon plus limitée. 

Sebastian Vollmer, Hajo Holzmann, Florian Ketterer et Stephan Klasen (2013) constatent que la distribution régionale du PIB par salarié en Allemagne est assez bien décrite par la superposition de deux distributions normales. En 1992, les deux distributions étaient clairement séparées et correspondaient respectivement aux districts de l’Allemagne de l’Est et de l’Allemagne de l’Ouest. Dans les années suivantes, les deux composantes commencèrent à fusionner, menant à un unique mode, mais continuant à consister en deux distributions séparées. Une analyse postérieure montre que 35 des 102 districts de l’Allemagne de l’Est avaient rejoint la composante plus riche en 2006, donc ont rattrapé les niveaux de l’Ouest (alors que seulement six districts de l’Ouest rejoignirent la composante la plus pauvre). En outre, le fait que les districts de l’Est rejoignirent la composante riche ou restèrent dans la composante pauvre ne dépend pas de leur niveau initial de PIB par salarié. Le taux de croissance d’un district qui s’est enrichi est supérieur d’environ un point de pourcentage que celui d’un district qui disposait du même niveau initial de PIB par salarié en 1992, mais qui est resté pauvre. Vollmer et ses coauteurs concluent ainsi qu’il y a deux régimes différents de convergence en Allemagne de l’est. 

Les barrières à l’échange entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est ont été très rapidement enlevées. Pourtant, les échanges ont gardé, au sein de chaque Allemagne, la même dynamique qu’avant la chute du Mur, comme si finalement la frontière politique entre les deux Allemagnes n’avait pas été effacée. Selon les calculs de Volker Nitsch et Nikolaus Wolf, il faudra entre 22 et 40 ans, au moins, pour faire disparaître l’impact des anciennes frontières sur les échanges et ils en concluent qu’une intégration politique n’amorce pas immédiatement une intégration économique.

Pour certains, c'est l'intervention même des autorités publiques qui a freiné le processus de convergence. Par exemple, Canova et Ravn (2000) considèrent que la réunification a été l’équivalent d’une migration de masse de travailleurs peu qualifiés et peu dotés en capital vers un pays étranger : c’est comme si l’Allemagne de l’Ouest avait connu une hausse de 26 points de pourcentage de sa proportion de travailleurs peu qualifiés. Puisque la croissance démographique s’accroît temporairement, le ratio capital sur travail diminue, si bien que l’économie doit allouer davantage de ressources pour reconstituer le stock de capital par tête. Selon Canova et Ravn, cela aurait dû se traduire par un boom de l’investissement en l’absence de transferts fiscaux, mais en raison de ces derniers, l'économie a au contraire connu une récession prolongée.  

Pour d'autres, la lenteur de la convergence s'explique par les seuls mécanismes marchands. Ainsi, pour Hall et Ludwig (2007), la persistance de hauts niveaux de chômage en Allemagne de l’Est s’explique principalement par deux facteurs engendrant une demande insuffisante de travail. La demande de travail en Allemagne de l’Est a diminué comme la privatisation rapide a été suivie par des flux de capitaux trans-régionaux, se traduisant par des hausses rapides de l’intensité en capital et un éviction de la main-d'oeuvre. La réindustrialisation et l’expansion du secteur tertiaire se révélèrent trop faibles pour générer une demande de travail suffisante. En lien avec la privatisation, les sièges sociaux se relocalisèrent en Allemagne de l’Ouest, ce qui s’est traduit par une dynamique de réindustrialisation et la spécialisation de la région de l’est dans les biens intermédiaires relativement aux biens finaux, engendrant une faible demande de travail. 

 

Références

BURDA, Michael C. (2008), « What kind of shock was it? Regional integration and structural change in Germany after unification », in Journal of Comparative Economics, vol. 36, n° 4.

COLAVECCHIO, Roberta, Declan CURRAN and Michael FUNKE (2011), « Drifting together or falling apart? The empirics of regional economic growth in post-unification Germany », in Applied Economics, 2011, 43.

The Economist (2014), « The Berlin Wall: Twenty-five years on », 8 novembre.

FUCHS-SCHÜNDELN, Nicola, Dirk KRUEGER & Mathias SOMMER (2009), « Inequality trends for Germany in the last two decades: A tale of two countries », NBER, working paper, n° 15059.

HALL, John B., & Udo LUDWIG (2007), « Explaining persistent unemployment in eastern Germany », in Journal of Post Keynesian Economics, vol. 29, n° 4.

NITSCH, Volker, & Nikolaus WOLF (2013), « Tear down this wall: on the persistence of borders in trade », in Canadian Journal of Economics, vol. 46, n° 1.

SINN, Gerlinde & Hans-Werner SINN (1992), Kaltstart. Volkswirtschaftliche As-pekte der deutschen Vereinigung.

SMOLNY, Werner (2009), « Wage adjustment, competitiveness and unemployment – East Germany after unification », in Journal of Economics and Statistics, vol. 229, n° 2-3.

UHLIG, Harald (2008), « The slow decline of East Germany », in Journal of Comparative Economics, vol. 36.

VOLLMER, Sebastian, Hajo HOLZMANN, Florian KETTERER & Stephan KLASEN (2013), « Distribution dynamics of regional GDP per employee in unified Germany », in Empirical Economics, vol. 44, n° 2.

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18 novembre 2014 2 18 /11 /novembre /2014 23:59

Avant qu’il n’amorce sa transition démographique, un pays connaît des taux de natalité et de mortalité élevés, si bien que sa population ne croît que lentement. La transition démographique débute lorsque les taux de mortalité déclinent, si bien que la croissance démographique s’accélère et la part des jeunes dans la population augmente ; ce n’est que dans un deuxième temps que les taux de natalité déclinent. Au cours de ce processus, la part de la population en âge de travailler va tout d’abord s’accroître, avant de diminuer avec le ralentissement de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie : le pays amorce alors un vieillissement démographique [Lee, 2014].

Avant 1900, la croissance de la population mondiale était faible, puis elle s’accéléra dans la première moitié du vingtième siècle, pour ensuite commencer à ralentir dans sa seconde moitié avec l’allongement de l’espérance de vie, entraînant un vieillissement de la population mondiale [Batini et alii, 2006]. A chaque instant, les pays ne se situent toutefois pas au même stade de la dynamique démographique. En l’occurrence, les pays avancés ont commencé leur transition démographique avant les pays en développement ; parmi ces derniers, certains l’ont à peine amorcé, tandis que d’autres arrivent à son terme. Ces dernières décennies, les taux de fertilité ont chuté partout dans le monde, mais ils restent toujours plus élevés dans les pays en développement que dans les pays avancés. Dans plusieurs pays européens et au Japon, ils ont tendance à être inférieurs au taux de remplacement, si bien que ces pays sont susceptibles de connaître une contraction et un vieillissement rapide de leur population en l’absence d’immigration.

GRAPHIQUE  Part de la population en âge de travailler (en % de la population totale)

source : The Economist (2014)

Jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, les différentes analyses qui ont cherché à estimer l’impact de la dynamique démographique sur la production se sont focalisées sur le « dividende démographique » : avec la chute des taux de natalité, la taille de la population en âge de travailler s’accroit plus rapidement que la population totale, ce qui stimule certes temporairement les taux de croissance par tête, mais génère des gains permanents en termes de PIB par tête [Gomez et Hernandez de Cos, 2008]. En fait, c’est comme si l’on ajoutait davantage de facteur travail dans une fonction de production agrégée. Puisqu’ils ont connu leur transition démographique bien après les pays avancés, de nombreux pays en développement devraient continuer à profiter du dividende démographique au cours des prochaines décennies. 

Le vieillissement démographique affecterait directement la croissance économique en freinant l’« accumulation » du facteur travail, voire même en réduisant la quantité de facteur travail, mais aussi indirectement, notamment via ses effets sur la productivité du travail, sur l’épargne et sur l’accumulation du capital. Or, ces divers effets sont loin d’être clairs.

Le vieillissement démographique est considéré comme problématique, car les personnes âgées continuent de consommer, mais leur consommation doit nécessairement être financée autrement que par le salaire car elles ne travaillent plus [Lee, 2012]. Lors de la transition démographique, le déclin de la mortalité, puis de la fertilité accroît pendant plusieurs décennies les ratios de soutien démographique (rapportant le nombre de personnes en âge de travailler sur le nombre de personnes de plus de 65 ans), ce qui accroît la consommation par tête toutes choses égales par ailleurs. Une forte fertilité et une croissance démographique rapide réduisent la proportion de personnes âgées dans la population, ce qui allège le fardeau financier de la population active. Avec le vieillissement démographique, les ratios de soutien se détériorent, ce qui signifie que la consommation par tête devrait diminuer toutes choses égales par ailleurs, tandis que les systèmes de retraite et de santé connaissent des difficultés croissantes de financement.

L'impact net du vieillissement démographique sur l'épargne agrégée reste imprécis. Théoriquement, dans un modèle de cycle de vie standard, les agents lissent leur consommation au cours de leur existence, mais ils ne reçoivent pas de salaire initialement. Par conséquent, ils empruntent lorsqu’ils sont jeunes, puis se désendettent pour ensuite commencer à se constituer un patrimoine. Les retraités puisent dans leur patrimoine pour financer leurs dépenses : ils désépargnent. La transition démographique devrait donc se traduire par une hausse de l’épargne agrégée, puisque la part croissante de la population est d'âge intermédiaire. En réduisant la part des travailleurs d'âge intermédiaire dans la population active, le vieillissement démographique tendrait au contraire à réduire l’épargne agrégée si les agents ne changent pas de comportement. Or, l’allongement de l’espérance de vie pourrait justement inciter les agents à changer de comportement, notamment à rester plus longtemps sur le marché du travail et donc finalement à davantage épargner durant leur vie active. Si ce n’est pas le cas, les autorités publiques sont susceptibles d’imposer de tels changements de comportements. En outre, la plus grande incertitude entourant le système de retraite devrait d'autant plus inciter les agents à épargner durant la vie active. Ainsi, il n'y a pas consensus sur le sens dans lequel variera au final l'épargne agrégée, mais les économistes ne s'accordent pas non plus sur le rôle exact que joue l'épargne dans la croissance économique.

Dans un cadre néoclassique, l'épargne est un préalable à l'investissement. Donc, si le vieillissement démographique conduit effectivement à une baisse de l'épargne agrégée, celle-ci nuira à la croissance économique. En réduisant le nombre de travailleurs et leur productivité, il réduit la contribution du facteur travail à la production potentielle. Il risque notamment de pénaliser la croissance à long terme en freinant l’entrepreneuriat et l'innovation. Selon David Bloom, David Canning et Günther Fink (2011), le vieillissement de la population dans les pays avancés devrait contribuer à réduire l’épargne et l’offre de travail par tête, mais leur analyse des pays de l’OCDE suggère que, loin d’être catastrophique, le ralentissement de leur croissance économique devrait être modeste.

Dans une perspective keynésienne, si le vieillissement de la population entraîne une hausse de l'épargne agrégée, celle-ci nuit à la croissance économique en déprimant la demande globale. Certains auteurs, notamment Larry Summers et Paul Krugman, identifient le vieillissement démographique comme l’une des causes de la stagnation séculaire à laquelle les pays avancés semblent aujourd'hui confrontés. Avec le ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler, le taux d’investissement devrait diminuer, car il devient moins pressant d’équiper les travailleurs en capital physique ; or, avec la baisse de l’investissement, le taux d’intérêt naturel (celui qui maintient l'économie au plein emploi) est poussé à la baisse et la demande globale connaît une insuffisance chronique. Lorsqu'Alvin Hansen forgea le terme de « stagnation séculaire » dans les années trente, lors de la Grande Dépression, il faisait déjà référence aux dynamiques démographiques. En outre, si le vieillissement démographique conduit effectivement à une baisse de l'investissement et/ou un accroissement de l'épargne, il est susceptible de générer des pressions déflationnistes, déprimant par là davantage l'activité. La récente histoire du Japon donne crédit à une lecture pessimiste du vieillissement démographique : l'économie insulaire est tombée dans la stagnation économique précisément à l'instant même où sa population active commença à décliner, puis elle s'est enfoncée depuis dans la déflation.

Les diverses analyses étudiant le lien entre dynamique démographique et croissance oublient toutefois généralement le fait que les marchés du travail se composeront de travailleurs de plus en plus qualifiés au fur et à mesure que la population vieillit, car les travailleurs d’âge intermédiaire ont acquis davantage de capital humain que les jeunes grâce à l’apprentissage par la pratique ; leur productivité atteint un pic lorsqu’ils ont entre 35 et 54 ans. Ce processus est susceptible, en soi, d’améliorer la performance économique. Prenant en compte cet effet, Rafael Gómez et Pablo Hernández de Cos (2008) observent quatre décennies de données et ils mettent en évidence une relation positive entre, d’une part, le ratio population en âge de travailler sur population totale et, d’autre part, les niveaux de PIB par tête. Ils constatent qu’une hausse de 5 % du ratio de la population active peut expliquer pratiquement un quart des différences en termes de PIB par tête que l’on constate d’un pays à l’autre au cours d’une décennie. Il existerait en outre un ratio de population active optimal. Les auteurs constatent en effet que le ratio rapportant la population d'âge intermédiaire (35-54 ans) sur la population des jeunes travailleurs (15-34 ans) doit présenter des rendements positifs, mais décroissants au regard du PIB par tête. La croissance de la production par tête semble maximale lorsqu’il y a environ 0,95 travailleur âgé de 35 à 54 ans pour chacun travailleur âgé de 15 à 34 ans (c’est-à-dire pratiquement un mentor pour chaque travailleur encadré). En-deçà ou au-delà de ce ratio optimal, la croissance de la production tête est moindre.

Pour Ronald Lee et Andrew Mason (2010), le vieillissement démographique conduit en fait à une hausse de la productivité et du revenu par tête en accroissant l’investissement dans le capital physique et dans le capital humain. En effet, la baisse de la fertilité et de la mortalité est associée à un plus grand investissement dans le capital humain de chaque enfant. D’autre part, un allongement de l’espérance de vie, la baisse de la fertilité et le vieillissement démographique accroissent la demande de richesse nécessaire pour soutenir la consommation durant la vieillesse. Selon eux, cela conduit à un accroissement du capital par travailleur, et ce même si les taux d’épargne chutent. Cependant, cet accroissement sera limité si la plus grande demande de richesse est satisfaite par un accroissement des transferts de revenus à destination des plus âgés. Selon Lee et Mason, l’impact positif de cette plus grande accumulation de capital humain et physique sur la productivité devrait compenser les effets négatifs associés au déclin des ratios de soutien démographique.

 

Références

BATINI, Nicoletta, Tim CALLEN, & Warwick MCKIBBIN (2006), « The global impact of demographic change », FMI, working paper, n° 06/9, janvier.

BLOOM, David E., David CANNING, & Günther FINK (2011), « Implications of population aging for economic growth », NBER, working paper, n° 16705, janvier.

GÓMEZ, Rafael, & Pablo HERNÁNDEZ DE COS (2008), « Does population ageing promote faster economic growth? », in Review of Income and Wealth, vol. 54, n° 3.

GOODHART, Charles A.E., & Philipp ERFURTH (2014), « Demography and economics: Look past the past », in VoxEU.org, 4 novembre

LEE, Ronald (2012), « Macroeconomic implications of demographic changes: A global perspective », IMES, discussion paper, n° 12-E-11.

LEE, Ronald (2014), « How population aging affects the macroeconomy », document de travail présenté à la conférence de Jackson Hole.

LEE, Ronald, & Andrew MASON (2010), « Some macroeconomic aspects of global population aging », in Demography, vol. 47, n° 1.

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15 novembre 2014 6 15 /11 /novembre /2014 17:08

La croissance économique des pays émergents a été particulièrement forte entre 2000 et 2012. Elle atteignait environ 3,25 % dans les années quatre-vingt-dix, puis elle s’éleva à 4,25 % entre 2000 et 2012 (cf. graphique 1). Cette accélération s’explique notamment par la hausse des prix des matières premières, par des conditions financières accommodantes au niveau mondial, par l’adoption de politiques macroéconomiques contracycliques ou encore par l’essor des échanges internationaux. En l’occurrence, la hausse des prix des matières premières et l’essor du commerce mondial ont été à la fois cause et résultat de la forte croissance des pays en développement : par exemple, la forte croissance des grands émergents, en particulier de la Chine, a contribué à la hausse des prix des matières premières, ce qui favorisait en retour l’activité économique dans les pays qui les exportaient.

GRAPHIQUE 1  Taux de croissance annuel moyen du PIB réel (en %) 

Evridiki-Tsounta--Taux-de-croissance-annuel-moyen-PIB-reel.png

Toutefois, la croissance des pays émergents a sensiblement ralenti en 2013 et en 2014, puisqu’elle a atteint en moyenne 3,25 % au cours de ces deux années. Les ralentissements les plus significatifs ont été observés parmi les grands émergents constituant les BRICS : l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, l’Inde et la Russie. Par exemple, par rapport à sa moyenne sur la période 2000-2012, la croissance économique a diminué de 2,25 points de pourcentage au Brésil et de 1,5 point de pourcentage en Inde. Après avoir atteint deux chiffres durant une période exceptionnellement longue, la croissance chinoise n’est plus qu’à un chiffre, mais elle reste toutefois encore très élevée, surtout au regard des performances des pays développés.

GRAPHIQUE 2  Contributions à la croissance du PIB en volume (en points de pourcentage) 

Evridiki Tsounta, Contributions à la croissance du PIB en

Loin de se concentrer sur une poignée de pays émergents comme ont pu le faire par exemple Rahul Anand et alii (2014) qui s'étaient concentrés sur les seuls émergents d'Asie quelques mois plus tôt, Evridiki Tsounta (2014) a cherché à identifier du côté de l’offre les facteurs qui expliquent, d’une part, la bonne performance de 63 pays en développement et, d’autre part, le récent ralentissement de leur croissance afin de déterminer si ce dernier est temporaire ou permanent. Afin de déterminer la trajectoire passée du taux de croissance potentielle et prévoir sa trajectoire future, elle a décomposé les sources de la croissance de la production en distinguant entre la contribution de l’accumulation des facteurs travail et capital et la contribution de la productivité globale des facteurs (PGF). Ce faisant, elle a pu déterminer à quelle ampleur le récent ralentissement est d’origine structurel. 

GRAPHIQUE 3  Comparaison entre la croissance de la PGF observée en 2000-12 et celle observée en 1990-1999 (en %)

Evridiki Tsounta, croissance de la PGF (Martin Anota)

note : les carrés jaunes se réfèrent aux émergents d’Amérique latine et des Caraïbes : les carrés bleus se réfèrent aux émergents asiatiques ; les carrés oranges se réfèrent aux émergents du Moyen-Orient, d’Amérique du Nord, du Caucase et d’Asie centrale ; les carrés verts se réfèrent aux émergents européens.    

En analysant plus finement les contributions à la croissance, Tsounta confirme ce que de précédentes études du FMI avaient conclu : depuis les années quatre-vingt-dix, la croissance des pays en développement repose avant tout sur l’accumulation des facteurs. Mais son accélération proprement dite à partir de 2000 s’explique par l’accélération de la croissance de la PGF : cette dernière explique à elle seule un point de pourcentage de l’accélération de la croissance du PIB. L’accumulation du capital physique a certes davantage contribué à la croissance au cours de cette période (quoique de façon plus limitée), sauf en Asie émergente.  La croissance économique est restée plus forte en Asie qu’ailleurs, en raison d’une croissance plus forte de la PGF. Les écarts de croissance que les autres pays en développement accusaient vis-à-vis de l’Asie émergente se sont réduits depuis les années quatre-vingt-dix grâce à une accumulation plus rapide du capital fixe. La PGF s’est globalement améliorée, mais il demeure de fortes différences entre pays : entre 2000 et 2012, la Chine a connu la plus forte croissance de la PGF en Asie ; plusieurs émergents européens ont connu une contraction de leur PGF depuis 2009 ; les pays qui ont connu les plus fortes accélérations de leur PGF entre les deux périodes se situent en Amérique latine, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie centrale, mais celle-ci était initialement très faible (cf. graphique 3).

GRAPHIQUE 4 Taux de croissance potentielle (en %)

Evridiki-Tsounta--croissance-potentielle-pays-emergents--M.png

La forte croissance que l’on a pu observer entre 2000 et 2012 est toutefois peu susceptible d’être soutenable, car l’accumulation du capital risque de ralentir et, surtout, le travail de moins contribuer à la croissance : certains pays vont connaître un vieillissement démographique ; les taux d’activité sont déjà élevés dans plusieurs pays, notamment pour les femmes ; certains pays ont des taux d’emploi élevés grâce à une baisse significative du taux de chômage au cours des dernières années, etc. Si le taux de croissance potentielle s’est élevé en moyenne à 4,25 % sur la période 2000-2012 pour l’ensemble des pays émergents, il sera compris entre 3 et 4 % sur la période 2013-2017 (cf. graphique 4). En moyenne, ce sont l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord qui connaîtront les plus forts taux de croissance potentielle.

GRAPHIQUE 5  Décomposition du ralentissement de la croissance (en points de pourcentage) 

Evridiki-Tsounta--Decomposition-du-ralentissement-de-la-cr.png

Tsounta constate qu’en moyenne le récent ralentissement observé dans les pays émergents s’explique pour moitié par des facteurs structurels et donc pour moitié également par des facteurs conjoncturels. En l’occurrence, ces derniers incluent le retrait des mesures de relance monétaire et budgétaire qui avaient été adoptées lors de la Grande Récession, le resserrement des conditions financières, le ralentissement de la demande mondial et l’affaiblissement des prix des matières premières. Les résultats diffèrent toutefois d’une région à l'autre et d'un pays à l’autre (cf. graphique 5). En l’occurrence, les facteurs conjoncturels semblent avoir davantage joué en Asie, tandis que les facteurs structurels semblent avoir joué un rôle plus important au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, dans le Caucase, en Asie centrale et dans certains pays émergents d’Europe et d’Amérique latine. Concernant le ralentissement de la croissance économique dans les BRICS, il semble essentiellement structurel en Chine, en Russie et en Afrique du Sud, alors qu’il semble avant tout conjoncturel au Brésil et en Inde. Le taux de croissance potentielle a tout de même diminué respectivement de 0,75 et de 1,5 point de pourcentage au Brésil et en Inde, ce qui suggère que ces derniers ne parviendront pas non plus à renouer avec une aussi forte croissance qu’entre 2000 et 2012.

 

Références

ANAND, Rahul, Kevin C. CHENG, Sidra REHMAN & Longmei ZHANG (2014), « Potential growth in Emerging Asia », FMI, working paper, n° 14/02.

CUBEDDU, Luis M., Alexander CULIUC, Ghada FAYAD, Yuan GAO, Kalpana KOCHHAR, Annette KYOBE, Ceyda ONER, Roberto PERRELLI, Sarah SANYA, Evridiki TSOUNTA & Zhongxia ZHANG (2014), « Emerging markets in transition: Growth prospects and challenges », FMI, staff discussion note, n° 14/06.

FAYAD, Ghada, & Roberto PERRELLI (2014), « Growth surprises and synchronized slowdown in emerging markets—An empirical investigation », FMI, working paper, n° 14/173.

TSOUNTA, Evridiki (2014), « Slowdown in emerging markets: Sign of a bumpy road ahead? », FMI, working paper, n° 14/205, novembre.

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