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29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 18:01

      

S'inspirant de la théorie des fonds prêtables, les travaux des nouveaux keynésiens suggèrent qu’il existe un taux d’intérêt (en l’occurrence, le taux d’intérêt naturel) qui équilibre l’offre de fonds (l’épargne) et la demande de fonds (l’investissement). Le taux d’intérêt doit être à son niveau naturel pour que l’économie soit à son plein emploi. Plusieurs modèles ont déjà montré qu’il était possible que la borne inférieure zéro (zero lower bound) contraigne le taux d’intérêt nominal pendant un certain temps en raison d’une chute du taux d’intérêt naturel [Krugman, 1998 ; Eggertsson et Woodford, 2003 ; Werning, 2012] : puisque le taux d’intérêt nominal ne peut être inférieur à zéro, il ne peut atteindre le niveau du taux naturel si celui-ci est négatif, auquel cas l’économie subit un puissant choc de demande négatif et s’éloigne du plein emploi. Ces modèles formalisent un choc temporaire, par exemple l’éclatement d’une bulle qui survient après un boom du crédit et qui incite les agents à se désendetter, donc à réduire leurs dépenses, ce qui accroît temporairement le chômage, tant que le désendettement est à l’œuvre. Par contre, aucun modèle n’a montré qu’une chute permanente du taux d’intérêt naturel puisse accroître le chômage pour une durée de temps indéfinie. Une telle situation est en effet difficilement modélisable avec l’hypothèse d’un agent représentatif. Pourtant c’est précisément la situation à laquelle les pays avancés semblent actuellement confrontés et que Larry Summers a qualifié de « stagnation séculaire » dans un discours prononcé il y a quasiment un an, et ce en référence aux travaux d’Alvin Hansen dans les années trente. 

Gauti Eggertsson et Neil Mehrotra (2014) ont cherché à modéliser la stagnation séculaire. Ils élaborent un modèle nouveau keynésien à générations imbriquées dans lequel l’économie est susceptible de connaître un effondrement permanent ou en tout cas très persistant sans qu’aucune force auto-correctrice ne la ramène au plein emploi. Ils prennent en compte l’hétérogénéité des agents : dans le modèle, les agents commencent par emprunter au début de leur vie, pour ensuite épargner et se constituer un patrimoine. 

Habituellement, dans les modèles des nouveaux keynésiens, les ménages réduisent leur endettement car ils jugent celui-ci comme insoutenable et ils désirent alors le ramener à des niveaux plus soutenables. Le désendettement entraîne une baisse temporaire du taux d’intérêt réel, puisque les débiteurs remboursent leur dette. Lorsque la dette atteint son niveau soutenable, le processus de désendettement s’achève et l’économie retourne à un équilibre caractérisé par un taux d’intérêt positif. Dans le modèle d’Eggertsson et Mehrotra, il n’y a pas un tel retour à la normale. En effet, le désendettement conduit à une nouvelle baisse du taux d’intérêt réel, si bien qu’il devient négatif de façon permanente. Si un emprunteur s’endette moins aujourd’hui en raison du choc de désendettement, alors il aura demain une plus grande capacité d’épargne, puisqu’il aura moins de dette à rembourser. Par conséquent, le désendettement n’entraîne pas le passage à un nouvel équilibre caractérisé par un taux d’intérêt positif. Au contraire, il va réduire davantage le taux réel en accroissant l’offre future d’épargne.

Ainsi, l’amorce de l’effondrement de l’activité est un choc de désendettement qui génère une offre excessive d’épargne. D’autres forces sont également susceptibles de provoquer ou d’aggraver la stagnation séculaire, notamment un ralentissement de la croissance démographique (qui réduit la demande de crédit), une hausse des inégalités de revenu (car les taux d’épargne élevés des plus riches accroissent l’épargne disponible dans l’économie) ou une chute du prix relatif de l’investissement (réduisant également la demande de fonds). Or, les pays avancés qui ont connu de faibles taux d’intérêt et une faible croissance ont également été marqués par ces diverses dynamiques. Le modèle permet également d’expliquer la Grande Dépression aux Etats-Unis (où le taux d’intérêt naturel commença à chuter en 1929 et ne s’éleva à nouveau qu’en 1947) ou la décennie perdue du Japon (où les taux d’intérêt commencèrent à chuter en 1994 et restèrent à zéro depuis lors). 

Lorsque les prix sont flexibles, Eggertsson et Mehrotra montrent qu’il existe une borne inférieure sur l’inflation d’équilibre qui peut ne pas être inférieure à la valeur absolue du taux d’intérêt naturel. Si par exemple le taux d’intérêt naturel est de -4 %, il peut ne pas y avoir d’équilibre compatible avec une inflation inférieure à 4 %. Par conséquent, la stabilité des prix à long terme est impossible lorsque les prix sont flexibles. Une banque centrale peut pousser l’inflation à aller en-deçà de sa borne, mais cela se fera au détriment de l’activité, puisque celle-ci basculera dans une récession permanente.

Eggertsson et Mehrotra considèrent ensuite des salaires rigides à la baisse. Dans ce contexte, l’économie connaît un effondrement permanent de la production si la banque centrale ne tolère pas une forte inflation. On retrouve alors le paradoxe de l’épargne (paradox of thrift) des keynésiens : si les ménages cherchent à davantage épargner lors d’une crise, cela déprime l’activité et finalement l’épargne agrégée de l’économie s’en trouve réduite. Le modèle fait également apparaître le paradoxe du labeur (paradox of toil) mis en évidence par Eggertsson (2010) : si une économie marquée par une demande globale subit un choc d’offre positif susceptible d’accroître la production potentielle, cela déprime en fait la production courante. Enfin, Le modèle reproduit le paradoxe de la flexibilité (paradox of flexibility) mis en évidence par Gauti Eggertsson et Paul Krugman (2012) : loin de stabiliser l’activité, la flexibilité (à la baisse) des salaires aggrave la chute de la production.

Le modèle éclaire le rôle des politiques budgétaire et monétaire en présence d’une stagnation séculaire. Eggertsson et Mehrotra formalisent ce que Paul Krugman avait qualifié de « trappe à timidité » (timidity trap) : si les autorités monétaires ciblent une inflation trop basse, celle-ci n’aura aucun effet sur l’économie. Dans le modèle, cette trappe n’apparaît que si le choc est permanent. Un relèvement de la cible d’inflation permet d’assurer le plein emploi lorsque le taux d’intérêt naturel est négatif, mais cela n’élimine pas l’équilibre de la stagnation séculaire. En outre, lorsque l’économie connaît une stagnation séculaire, le forward guidance se révèle beaucoup moins efficace qu’en temps normal. En effet, lorsqu’une banque centrale adopte la pratique du forward guidance, elle annonce qu’elle laissera sa politique monétaire davantage accommodante que nécessaire une fois la reprise amorcée ; puisque les agents anticipent un boom, ils investissent dès aujourd’hui, ce qui stimule effectivement l’activité courante. Par contre, dans une situation de stagnation séculaire, le choc est permanent, ce qui complique le guidage des anticipations des agents. En ce qui concerne la politique budgétaire, une hausse des dépenses publiques ou une redistribution des revenus des épargnants vers les emprunteurs pour stimuler la demande globale et rapprocher l’économie de son plein emploi. Cela plaide notamment pour la hausse des investissements publics dans les infrastructures, comme l'a préconisée le FMI dans ses récentes Prévisions de l'économie mondiale

 

Références

EGGERTSSON, Gauti B. (2010), « The paradox of toil », Federal Reserve Bank of New York, staff report, n° 433, février.

EGGERTSSON, Gauti B., & Paul KRUGMAN (2012), « Debt, deleveraging, and the liquidity trap: A Fisher-Minsky-Koo approach », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 127, n° 3.

EGGERTSSON, Gauti B., & Neil R. MEHROTRA (2014), « A model of secular stagnation », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20574, octobre.

EGGERTSSON, Gauti B., & Michael WOODFORD (2003), « The zero bound on interest rates and optimal monetary policy », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 2003:1.

KRUGMAN, Paul R. (1998), « It’s baaack: Japan’s slump and the return of the liquidity trap », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 2.

KRUGMAN, Paul R. (2014), « The timidity trap », in New York Times, 20 mars.

WERNING, Ivan (2011), « Managing a liquidity trap: Monetary and fiscal policy », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 17344, août.

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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 12:48

Plusieurs marchés financiers, notamment les marchés d’actifs sans risque comme celui des bons du Trésor américain, ont connu une forte volatilité ces dernières semaines. L’indice VIX, qui mesure la volatilité des marchés boursiers et qui est considéré par là comme « l’indice de la peur », retrouve un niveau qu’il n’avait pas atteint depuis 2012, lorsque la crise de la zone euro était encore dans une phase active (cf. graphique ci-dessous). Les actions sont à la baisse, en particulier en dehors des Etats-Unis, les obligations sont à la hausse et les matières premières sont à la baisse. Sur les marchés boursiers, les actions cycliques ont connu de mauvaises performances, tandis que les actions défensives se sont plutôt bien comportées. Les primes de risque de crédit se sont élevées, notamment les primes de risque souverain en zone euro. Les rendements des bons du Trésor américain à 10 ans ont diminué, tandis que le dollar s’est apprécié. Bref, les marchés ont agi comme si l’économie mondiale basculait en récession.

GRAPHIQUE  Indices de volatilité Chicago Board of Options Exchange (en points de pourcentage)

source : The Economist (2014)

Pour Gavyn Davies (2014), trois facteurs ont probablement été à l’œuvre : en premier lieu, un renversement des positions spéculatives, mais celui-ci n’explique pas les tendances de fond et il n’est que temporaire. Davies doute que le ralentissement de la croissance ou tout du moins une révision à la baisse des anticipations de croissance ait été à l’origine de la forte volatilité. Certes les perspectives de croissance de grands pays-membres de la zone euro, en particulier de l’Allemagne, mais aussi de la France et de l’Italie, ont été revues à la baisse, mais les prévisions de croissance ont été revues à la hausse pour les Etats-Unis et la Chine, si bien que les secondes ont en quelque sorte compensé les premières. Ainsi, les conjecturistes n’ont toujours pas changé leurs prévisions de croissance mondiale, si bien que pour Davies, il semble que les marchés boursiers se soient montrés déconnectés des dynamiques de l’économie réelle ces dernières semaines. Par contre, comme le risque d’une récession en zone euro a été revu à la hausse, peut-être que les marchés ont alors revu à la hausse le risque que le reste du monde bascule aussi en récession par effet de contagion.

Le comportement du dollar s’explique facilement. La valeur d’une devise sur les marchés des changes est souvent liée aux perspectives de croissance du pays émetteur. La croissance des Etats-Unis est plus forte qu’anticipée, dans un contexte où la croissance des grands pays de la zone euro est revue à la baisse. En outre, la poursuite de la reprise aux Etats-Unis rend plus probable un resserrement de la politique monétaire de la Fed, ce qui rend plus rentable de placer ses capitaux aux Etats-Unis. En outre, si les marchés ont revu à la baisse leurs anticipations de croissance pour l’économie mondiale, le dollar a naturellement joué son rôle de valeur de refuge. Son appréciation reflète la plus forte demande d’actifs sûrs durant une période de forte incertitude. 

Si, pour Davies, la volatilité des prix d’actifs ne peut s’expliquer par une révision de croissance mondiale, elle a par contre sûrement trouvé son origine dans une révision des anticipations d’inflation. L’évolution des marchés obligataires suggère qu’ils ont revu leurs anticipations d’inflation à la baisse, en particulier pour la zone euro. Les marchés de swaps d’inflation ont commencé à mettre en doute la capacité ou la volonté de la BCE à maintenir un taux d’inflation inférieure, mais proche de, 2 %, mais aussi à jouer son rôle de prêteur en dernier ressort souverain, comme le suggère la détérioration des marchés de la dette souveraine. Un désancrage des anticipations d’inflation rend plus probable un basculement de l’ensemble de la zone euro dans la déflation et l’apparition de dynamiques de déflation par la dette qui ne pourront qu’alourdir l’endettement aussi bien des agents privés que des Etats.

Davies avance une autre raison pour expliquer la chute des anticipations d’inflation, en l’occurrence la chute de 25 % du prix du pétrole depuis juin. Mais selon lui, celle-ci s’explique non pas du côté de la demande (par exemple avec le ralentissement de la croissance des pays émergents), mais bien du côté de l’offre, si bien que les pays importateurs bénéficient d’un choc d’offre positif, ce qui n’est pas forcément favorable à l’activité dans un contexte de très faible inflation. Si, comme en 2009, les prix du pétrole diminuent sans pour autant que les anticipations d’inflation soient révisées à la baisse, le « contre-choc » pétrolier sera bénéfique à la reprise. Si par contre les anticipations d’inflation ne restent pas stables, ce qui apparaît de plus en plus probable en zone euro, le scénario d’une déflation s’en trouve accru.

Robert Shiller (2014) rappelle que si le comportement des marchés boursiers à long terme est plutôt prévisible, leurs fluctuations à court terme le sont plus difficilement. Celles-ci sont provoquées par des histoires populaires (popular narratives) qui agissent comme de véritables virus, se répandant par contagion. Elles ne sont pas forcément vraies, mais elles ont des répercussions bien réelles, au point qu’elles peuvent se révéler être des prophéties autoréalisatrices. Ces histoires amènent les investisseurs à agir de manière à pousser davantage les cours dans la même direction, ce qui les incite à répéter un tel comportement. En l’occurrence, depuis le pic de septembre, les expressions de « ralentissement mondial », de « déflation » et de « stagnation séculaire » sont revenues très fréquemment, même si rien n’assure que ces trois phénomènes sont à l’œuvre. Or, la baisse des prix d’actifs accroît précisément le risque d’une déflation et d’une nouvelle récession, ce qui matérialiserait les craintes mêmes des marchés. 

Pour Gavyn Davies, le récent pic de volatilité pourrait suggérer que les marchés remettent que question l’efficacité des mesures non conventionnelles que les banques centrales ont mises en oeuvre ces dernières années pour sortir les économies de la Grande Récession et stimuler la reprise. Or, l’assouplissement quantitatif et surtout le forward guidance influencent les prix d’actifs et plus largement l’économie précisément car les marchés croient qu’ils les influencent : leur efficacité repose avant tout sur leur effet d’annonce. Toutefois, face à la chute des cours boursiers, les banques centrales ont suggéré qu'elle poursuivraient éventuellement leurs mesures non conventionnelles et les cours boursiers ont bondi suite à ces annonces, ce qui suggère que les marchés considèrent comme efficaces. Pour Ambrose Evans-Pritchard (2014), la baisse des prix d’actifs et la hausse de la volatilité trouvent précisément leur origine dans le retrait des mesures exceptionnelles de relance monétaire. La réduction des achats d’actifs s’est révélée être un véritable choc pour l’ensemble du système financier. Les banques centrales ont en effet réduit leur relance monétaire de 125 milliards de dollars chaque mois depuis la fin de l’année dernière, soit l’équivalent de 1500 milliards de dollars sur l’année. Or la déstabilisation des marchés pourrait amener les banques centrales à retarder le resserrement de leur politique monétaire.

 

Références

DAVIES, Gavyn (2014), « What is global market turbulence telling us?  », in Financial Times, 19 octobre. 

EVANS-PRITCHARD, Ambrose (2014), « One simple reason why global stock markets are reeling », in The Telegraph, 17 octobre.

FARMER, Roger (2014), « Don't panic --- yet! », in Roger Farmer's Economic Window (blog), 15 octobre.

NEELY, Christopher (2014), « Explaining recent asset price movements », St. Louis Fed, On The Economy, 17 octobre.

SHILLER Robert (2014), « When a stock market theory is contagious », in New York Times, 18 octobre.

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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 21:18

L’inflation a fortement diminué en Europe depuis fin 2011. En septembre, le taux d’inflation s’élevait à 0,3 % en zone euro et à 0,4 % dans l’ensemble de l’Union européenne, des niveaux qui n’avaient pas été observés depuis fin 2009 (cf. graphique 1). C’est le douzième mois où l’inflation est inférieure à 1 % en zone euro. Plusieurs pays européens ont déjà basculé dans la déflation. En septembre, 12 des 28 pays-membres de l’UE ne connaissent pas d’inflation positive (cf. graphique 2). L’inflation en rythme annuel est bien au-dessous de la cible poursuivie par la BCE (en l’occurrence une inflation inférieure, mais proche à 2 %) et par les banques centrales de la République Tchèque, de la Hongrie, de la Pologne et de la Roumanie. Pour l'heure, les anticipations d'inflation restent relativement stables et ancrées au taux d'inflation ciblé. Mais, si l'inflation reste durablement inférieure à la cible d'une banque centrale, les agents économiques sont susceptibles de finir par réviser fortement à la baisse leurs anticipations, poussant davantage le taux d'inflation à s'éloigner de sa cible.

GRAPHIQUE 1  Taux d'inflation en zone euro et dans l'union européenne en septembre 2014 (en %)

source : Lehman Brothers (2014)

Six ans après l’effondrement de Lehman Brothers, la faiblesse de l’inflation et la persistance d'un chômage élevé suggèrent que la demande reste particulièrement déprimée dans l’Union européenne, en particulier dans la zone euro, alors que les Etats-Unis et le Royaume-Uni connaissent une expansion relativement forte. Or, non seulement la baisse du niveau général des prix aggraverait la déprime de l’activité et accroîtrait le fardeau de la dette (qu’elle soit privée ou publique), mais comme l’a montré le Japon au cours de ces deux dernières décennies, il est très difficile pour une économie de sortir de la déflation une fois qu’elle embrasse celle-ci : la baisse des prix incite les agents à repousser leurs achats, ce qui déprime davantage la demande courante ; elle accroît le fardeau d'endettement en réduisant le montant nominal des revenus alors que les intérêts sont fixes. Une économie n’a par ailleurs pas besoin de basculer effectivement dans la déflation pour connaître des dynamiques de déflation par la dette à la Fisher : une faible inflation (lowflation) suffit pour faire apparaître celles-ci [Moghadam et alii, 2014]. Selon les simulations du FMI (2014b), en 2019, le ratio dette publique brute sur PIB de la zone euro moyen sera supérieur d’environ 4,75 points de pourcentage au niveau qu’il aurait sinon atteint ; dans un scénario combinant faible inflation et stagnation économique, la hausse du ratio dette publique sur PIB moyen va s’accroître de 9 points de pourcentage par rapport au scénario de base. Le FMI a récemment revu à la baisse ses prévisions de croissance pour les trois plus grandes économies de la zone euro, en l’occurrence l’Allemagne, la France et l’Italie. Il est ainsi de plus en plus probable que la zone euro bascule dans sa troisième récession depuis 2008. En l'occurrence, le FMI suggère qu’il y a 30 % de chance que la zone euro soit en déflation l’année prochaine et 40 % de chance pour qu’elle soit en récession. 

GRAPHIQUE 2  Taux d'inflation dans les pays-membres en septembre 2014 par ordre croissant (en %)

source : Eurostat (2014)

La désinflation synchronisée que l’on observe en zone euro depuis fin 2011 a amené Plamen Iossifov et Jiri Podpiera (2014) à se demander si elle affecte les autres pays de l’Union européenne. Pour répondre à cette interrogation, ils estiment une courbe de Phillips nouvelle keynésienne en économie ouverte. Ils constatent que la désinflation des pays-membres de l’UE qui n’appartiennent pas à la zone euro s’explique surtout par des facteurs externes poussant les coûts à la baisse. En l’occurrence, c’est essentiellement la chute des prix alimentaires et énergétiques qui est à l’origine de la désinflation. Mais la faible inflation sous-jacente en zone euro a aussi significativement influencé les dynamiques des prix dans le reste de l’UE. Les pays qui ont été les plus affectés sont ceux qui ont un régime de change rigide, ceux qui ciblent un taux d’inflation et ceux dont la demande domestique se porte le plus sur les produits étrangers. Le régime du taux de change n’est pas le principal facteur exposant les pays à la désinflation de la zone euro, puisque les pays qui ciblent un taux de change sont très précisément de petites économies très ouvertes au commerce extérieur. Enfin, l’impact limité du chômage conjoncturel sur l’inflation dans l’Union européenne suggère que la courbe de Phillips s’est aplatie après la crise.

Iossifov et Podpiera se penchent sur la possible réaction des banquiers centraux. Les pays qui ont ancré leur monnaie sur l’euro ont de fait perdu l’autonomie de leur politique monétaire. Les autres ont toujours leur autonomie monétaire, mais la réaction de leur banque centrale n’est pas simple : cette dernière doit en effet prendre en compte l’éventualité d’un cercle vicieux entre les anticipations désinflationnistes et le ralentissement de l’inflation, mais aussi la réaction des flux de capitaux et le maintien de la stabilité financière face au changement de sa politique monétaire. Les indicateurs d’anticipations d’inflation suggèrent que celles-ci ne dérivent pas du taux d’inflation ciblé par les banques centrales, ce qui rend moins pressant un assouplissement de la politique monétaire. Cet ancrage ne permet toutefois pas d’écarter le scénario d’une déflation : les anticipations d’inflation de long terme étaient également positives au début des trois épisodes déflationnistes que le Japon a récemment connus. En outre, les anticipations d’inflation dans le reste de l’Union européenne dépendent des anticipations d’inflation et du taux d’inflation de la zone euro, or celles-ci pourraient décliner. De leur côté, le comportement futur des mouvements de capitaux reste incertain. D’un côté, les capitaux peuvent davantage affluer si l’appétit pour le risque revenait ou si les rendements de la zone euro chutent en réponse à un assouplissement de la politique monétaire en zone euro. D’un autre côté, ils pourraient au contraire refluer si l’aversion au risque s’accentuait, si les tensions géopolitiques s’accentuaient ou si la Fed resserrait sa politique monétaire plus rapidement qu’anticipé.

La désinflation ne menace pas ainsi la seule zone euro, mais aussi directement le reste de l’Union européenne. L’apparition d’un excédent extérieur en zone euro n’est pas le signe d’une économie saine, puisqu’il s’explique par l’effondrement des importations (en raison de l’insuffisante demande domestique) et non par la stimulation des exportations ; ce faisant, la zone euro déprime la demande mondiale et fait pression à la baisse sur l’inflation mondiale. Au sein du reste de l’Union européenne, les banques centrales n’ont pas toujours une marge de manœuvre pour assouplir leur politique monétaire et assurer la stabilité des prix. Cela rend plus pressant l’adoption d’un véritable assouplissement quantitatif par la BCE à l’instar des banques centrales des autres grandes économies avancées, mais aussi un assouplissement de la politique budgétaire dans la zone euro pour stimuler la demande globale.

 

Références

FMI (2014a), « Low inflation in Sweden: What’s driving it? », in Sweden: Selected Issues Paper, août.

FMI (2014b), « Lowflation and debt in euro area », in Fiscal Monitor - Back to Work: How Fiscal Policy Can Help, octobre 2014, page 15. Traduction in Annotations

IOSSIFOV, Plamen, & Jiri PODPIERA (2014), « Are non-euro area EU countries importing low inflation from the Euro Area? », FMI, working paper, octobre.

MOGHADAM, Reza, Ranjit TEJA & Pelin BERKMEN (2014), « Euro area—Deflation versus lowflation », in iMFdirect, 4 mars.

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