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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 23:50

Après le Trésor américain et le FMI, c’est désormais à la Commission européenne de s’inquiéter des larges excédents de compte courant de l’Allemagne et de sa forte dépendance vis-à-vis de la demande extérieure, même si je doute toutefois qu’Oli Rehn ait saisi la pleine réalité des choses... En effet, la crise de la zone euro n’est pas une crise de la dette publique, du moins pas à l’origine, mais bien une crise des balances de paiement. Et l’Allemagne a non seulement contribué à ce que les déséquilibres s’accumulent dans la zone euro avant de se dénouer violemment, mais elle empêche aussi la zone euro de renouer aujourd’hui avec la reprise, tout comme elle contraint la croissance mondiale.

La création de l’union monétaire s’est traduite par l’apparition de larges déséquilibres entre les pays-membres. Depuis 2002, l’économie allemande accumule des excédents toujours plus larges de son compte courant et ceux-ci ont été supérieurs à 6 % du PIB depuis 2007, atteignant cette année 7 %. Cette performance extérieure ne reflète pas seulement une plus grande compétitivité de l’Allemagne vis-à-vis des autres pays. Les réformes structurelles et la modération salariale menées dans les années deux mille ont effectivement permis à l'Allemagne de gagner en compétitivité et celle-ci explique pourquoi l’Allemagne exporte beaucoup, mais elle n'explique pas la faiblesse de ses importations. Si l’Allemagne génère des excédents courants, c’est parce qu’elle épargne davantage qu’elle n’investit. Elle ne peut alors générer un excès d’épargne que si le reste du monde l’absorbe d’une manière ou d’une autre. Autrement dit, les excédents courants de l’Allemagne n’auraient pas été possibles s’il n’y avait pas eu symétriquement des déficits courants d’un même montant ailleurs dans le monde. Ce sont précisément les pays périphériques de la zone euro (l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, l’Italie et le Portugal) qui ont absorbé cette épargne excédentaire.

Pendant de nombreuses années, de larges montants de capitaux sont allés du cœur de la zone euro (essentiellement l’Allemagne) vers la périphérie. Les capitaux extérieurs ont alimenté le crédit et celui-ci a lui-même nourri la formation de bulles, notamment sur les marchés immobiliers. Le boom de la demande domestique a conduit à une accélération de l’inflation dans les pays périphériques. Par conséquent, l’investissement dans les secteurs de biens non échangeables (en l’occurrence le logement) et la hausse rapide du niveau général des prix ont alors contribué à dégrader leur compétitivité, donc leur capacité à exporter.

Avec la Grande Récession, les pays périphériques ont subi un arrêt soudain (sudden stop) dans les entrées de capitaux. Privés de financement extérieur (du moins de la part du secteur privé), ils durent entreprendre un ajustement pour améliorer leur solde courant. Celui-ci prit la forme d’une contraction de la demande domestique via la mise en place de politiques déflationnistes. Les agents privés n’ont pas été les seuls à réduire leurs dépenses pour se désendetter ; les gouvernements ont également mis en œuvre des plans d’austérité et ceux-ci ont amplifié la contraction de l’activité. Loin d’assouplir leur politique budgétaire pour compenser l’impact de ces plans d’austérité sur les économies périphériques, les autres Etats-membres ont simultanément cherché à consolider leurs finances publiques. Par conséquent, c’est l’ensemble de la zone euro qui s’est révélée incapable de générer une croissance économique et les dommages économiques et sociaux ont été bien plus élevés que nécessaire. 

Pour être plus efficace et moins douloureux, l’ajustement aurait dû être symétrique au niveau de la zone euro. Les efforts menés par les pays périphériques en vue de réduire leur déficit courant auraient dû s’accompagner d’une réduction des excédents courants du centre. Or, l’Allemagne a continué d’accumuler de larges excédents extérieurs, si bien que les pays périphériques ont eu à accomplir de plus larges efforts. Si l’Allemagne possédait sa propre devise, celle-ci se serait alors appréciée, ce qui aurait naturellement éliminé l’avantage compétitif dont elle dispose vis-à-vis des autres pays européens. Mais dans une union monétaire, les pays-membres ne peuvent ajuster leur taux de change ; l’ajustement n’est possible que si l’inflation est plus forte en Allemagne que dans le reste de la zone euro. En l’occurrence, si la BCE ciblait effectivement un taux d’inflation de 2 % pour la zone euro dans son ensemble, l’inflation devrait dépasser 2 % en Allemagne, or la demande domestique est trop faible pour générer une telle accélération de l’inflation. Par conséquent, en refusant de stimuler son activité domestique et laisser l’inflation excéder 2 %, l’Allemagne force le reste de la zone euro à subir l’ajustement interne à travers la déflation, ce qui aggrave les problèmes d’endettement de la périphérie. 

Pour Simon Wren-Lewis (2013), la présente situation de la zone euro ne marque pas seulement les erreurs commises par les autorités budgétaires, mais aussi l’échec de la Banque centrale européenne dans la gestion de la demande globale. Aujourd’hui, l’inflation est d’environ 2 % en Allemagne et elle est inférieure à 2 % dans la zone euro. C’est peut-être dans l’intérêt de l’Allemagne, mais pas dans celui de la zone euro dans son ensemble. Malgré l’austérité budgétaire menée par les Etats-membres, la BCE s’est montrée particulièrement réticente à l’idée d’assouplir sa politique monétaire, ne serait-ce que pour atteindre son objectif d’inflation. Les répercussions de la contraction budgétaire sur l’activité économique ne sont pas amorties par la politique monétaire, si bien que l'inflation s'éloigne de sa cible et l'activité est insuffisante pour faire refluer le chômage.

Lorsque l’Allemagne a mené son propre ajustement interne il y a une décennie, elle a bénéficié d’un environnement macroéconomique, notamment d’une forte demande mondiale, dont les pays périphériques de la zone euro sont actuellement privés. L’Allemagne a gagné en compétitivité sans avoir à subir une déflation. Cela n’a été possible que parce que l’Espagne et les autres pays périphériques ont laissé leur taux d’inflation s’élever bien au-dessus de 2 %. Maintenant que l’inflation sous-jacente de l’ensemble de la zone euro est inférieure à 1 % et que l'Allemagne refuse de stimuler sa demande domestique, les pays périphériques ne peuvent mener leur dévaluation interne qu’en essuyant une déflation. Pour Paul Krugman (2013d), l’Allemagne ne demande pas aux pays périphériques de faire ce qu’elle a fait une décennie plus tôt ; elle leur demande précisément de faire quelque chose qu’elle n’a pas fait.

Le Trésor américain n’a pas tort lorsqu’il affirme que la persistance des excédents allemands pèse sur la croissance mondiale. Ces dernières années, les pays périphériques ont amélioré leur solde extérieur, alors même que l’Allemagne accumulait un excédent toujours plus massif. Aujourd’hui, c’est l’ensemble de la zone euro qui génère un excédent courant. L’amélioration des comptes courants de la périphérie s’est donc faite au détriment du reste du monde. Autrement dit, c’est désormais la zone euro dans son ensemble qui génère des pressions déflationnistes : le reste du monde doit absorber la production que la zone euro ne désire ou ne peut consommer. Comme le note régulièrement Krugman, ce n’est ni plus ni moins que le paradoxe de l’épargne appliqué au niveau international : en cherchant à épargner davantage, les pays européens contribuent à appauvrir l’économie mondiale. Tant qu'ils refusent d'accroître leur demande, ils pèseront sur la croissance mondiale. 

 

Références

COHEN-SETTON, Jérémie (2013), « Blogs review: The deflationary bias of Germany’s current account », in Bruegel (blog), 6 novembre.

KRUGMAN, Paul (2013a), « The harm Germany does », in The Conscience of a Liberal (blog), 1er novembre.

KRUGMAN, Paul (2013b), « More notes On Germany », in The Conscience of a Liberal (blog), 1er novembre.

KRUGMAN, Paul (2013c), « Europe’s macro muddle », in The Conscience of a Liberal (blog), 11 novembre.

KRUGMAN, Paul (2013d), « Germany’s lack of reciprocity », in The Conscience of a Liberal (blog), 12 novembre.

WREN-LEWIS, Simon (2013), « The view from Germany », in Mainly Macro (blog), 10 novembre.

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13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 18:22

Depuis 2010, les pays « périphériques » de la zone euro ont fait face de puissantes pressions sur les marchés obligataires en raison des craintes quant à la soutenabilité de leurs finances publiques. La dette publique des pays en difficulté représentait en 2012 entre 90 % (dans le cas de l’Espagne) et 165,5 % (dans le cas de la Grèce) du PIB. Elle atteignait la même année 219,1 % du PIB au Japon, soit plus du double de la dette moyenne de l’OCDE (puisque celle-ci représentait 108,8 % du PIB). Pourtant ce dernier n’a connu aucune hausse des taux d’intérêt sur sa dette publique, alors même que le vieillissement rapide de la population va pousser les dépenses publiques à la hausse. Qu’est-ce qui pourrait expliquer que le Japon n’ait pas encore connu de crise de la dette souveraine ?

Une explication couramment avancée met l’accent sur l’importance de l’épargne générée par l’économie nippone et sur la présence d’un fort biais domestique (home bias) : si les taux d’intérêt n’augmente pas sur la dette publique japonaise, c’est tout simplement parce qu’elle est principalement détenue par les agents résidents. Pourtant, avec le vieillissement de la population nippone, l’épargne domestique risque de peu à peu décliner, si bien que le reste du monde va devoir absorber une part croissante de la dette publique japonaise. Charles Horioka, Takaaki Nomoto et Akiko Terada-Hagiwara (2013) confirment dans une récente étude que les épargnants nippons ont effectivement été les principaux détenteurs de titres publics japonais, du moins jusqu’à très récemment. Plus précisément, entre 2000 et 2011, les banques et compagnies d’assurance domestiques s’en sont de plus en plus portés acquéreurs, tandis que les institutions publiques ont eu tendance à s’en détourner.

GRAPHIQUE Part de titres publics japonais détenue par le reste du monde (en %)

detenteurs-dette-publique-japonaise.png

source : Horioka et alii (2013)

Toutefois, le reste du monde a détenu ces dernières années une part de plus en plus importante de titres publics japonais, en particulier ceux de court terme (cf. graphique). Cette récente évolution trouve une explication dans la Grande Récession : les turbulences sur le marché du crédit subprime, leur transmission à l’ensemble du système financier américain et surtout l’effondrement de Lehman Brothers ont poussé les épargnants à se réfugier vers des titres jugés sûrs. Horioka et ses coauteurs notent que la crise de la zone euro a également contribué aux évolutions observées sur le marché obligataire nippon. La dette japonaise a précisément joué son rôle d’actif sans risque à un moment où l’économie mondiale subissait une forte remontée des taux d’épargne et une plus forte aversion au risque. Les rendements obligataires ont aussi fortement chuté dans les autres pays avancés en raison du fort assouplissement des politiques monétaires, rendant les rendements japonais plus attrayants aux yeux des épargnants. Enfin, les banques centrales étrangères (en particulier la Banque populaire de Chine, particulièrement soucieuse de diversifier son portefeuille et de réduire sa dépendance à l’égard des Etats-Unis) ont joué également un rôle en achetant des titres publics japonais de court terme.

Horioka et ses coauteurs ne pensent donc pas que les taux d’intérêt nippons persisteront à un faible niveau. Un afflux de capitaux étrangers a contribué à stabiliser les taux d’intérêt ces dernières années, alors même que l’épargne domestique déclinait, mais il est de nature temporaire. Au fur et à mesure que les agents étrangers vont détenir une part importante de sa dette publique, l’Etat japonais sera pressé d’ajuster ses finances publiques pour réduire son endettement [1].

 

[1] Le Japon peut-il pour autant connaître une crise de la dette souveraine à la grecque ? A la différence des Etats-membres de la zone euro, le Japon dispose d'une banque centrale autonome. Or, comme le suggèrent par exemple Paul Krugman (dans le document de travail qu'il a présenté à la récente conférence du FMI) ou Paul DeGrauwe, les autorités monétaires sont alors à même d'éviter l'éclatement d'une panique autoréalisatrice sur le marché obligataire en jouant leur rôle de prêteur en dernier ressort souverain. Les auteurs néochartalistes (regroupés autour de L. Randall Wray) vont encore plus loin, puisqu'ils affirment que les banques centrales contrôlent le taux d'intérêt sur la dette publique...

 

Référence

HORIOKA, Charles Y., Takaaki NOMOTO & Akiko TERADA-HAGIWARA (2013), « Why has Japan's massive government debt not wreaked havoc (yet)? », NBER working paper, n° 19596, octobre.

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 23:50

La Chine a connu ces trois dernières décennies une forte croissance, une urbanisation rapide et une puissante industrialisation, ces dynamiques ayant eu tendance à se renforcer mutuellement. C’est sur ces trois évolutions et leur interaction que se sont penchés Siqi Zheng, Cong Sun, Ye Qi et Matthew Kahn (2013). Ils rappellent tout d’abord que 20 % de la population chinoise était urbaine en 1980 et que cette part atteignait 52 % en 2012. L’urbanisation a toutefois été très inégale et les entreprises industrielles ne se sont pas localisées n’importe où : elles se sont fortement concentrées sur les provinces côtières à l’est de la Chine, en particulier dans celles du Guangdong et du Jiangsu. Au milieu des années deux mille, plus de 90 % de l’ensemble des exportations et environ 60 % de la production industrielle étaient réalisés dans ces villes côtières. En cohérence avec les enseignements de la nouvelle économie géographique à la Paul Krugman (1991), les barrières à l’échange ont joué un rôle important dans les décisions de localisation des entreprises chinoises. Puisqu’elles bénéficiaient d’un meilleur accès au marché mondial, les villes côtières apparaissaient particulièrement attractives pour les entreprises industrielles intensives en main-d’œuvre et orientées vers l’exportation. L’industrialisation de la côte a alors accéléré son urbanisation.

Les forces d’agglomération n’ont pas été les seules à l’œuvre. Avec la densification ubaine et la concentration des activités économiques, les forces répulsives se sont peu à peu renforcées. La production industrielle dans les villes côtières y a détérioré la qualité de l’environnement. En raison de son extrême dépendance au charbon, les firmes industrielles sont en effet les principales émettrices de pollution en Chine : elles étaient responsables de près de 90 % de la consommation finale d’énergie en 2011. Surtout, la hausse du coût du travail et de la terre en raison des phénomènes de congestion a incité les entreprises côtières à moderniser leur capital physique ou bien à se relocaliser. C’est ainsi à un profond bouleversement géographique de la production industrielle auquel nous avons pu assister depuis le milieu des années deux mille : les régions les plus à l’est de la Chine ont eu tendance à se désindustrialiser, tandis que les villes moins développées à l’intérieur des terres ont au contraire connu un processus soutenu d’industrialisation. L’affaiblissement de la demande mondiale avec la Grande Récession a notamment contribué à alimenter ce redéploiement spatial à partir de 2008.

Si cette dynamique a stimulé l’urbanisation des provinces intérieures et contribué à la convergence des revenus entre les différentes régions chinoises, elle a également bouleversé la géographie des émissions polluantes. Tout comme l’est côtier deux décennies plus tôt, l’émission de gaz à effet de serre s’est accélérée et la qualité de vie s’est dégradée dans les provinces intérieures. Les usines nouvellement établies dans ces dernières ont toutefois davantage utilisé de technologies propres. Ainsi, si les effets d’échelle et de composition ont poussé la consommation totale et l’intensité énergétique des villes intérieures à la hausse, un effet technologique a au contraire eu tendance à réduire leur intensité énergétique. 

Siqi Zheng et ses coauteurs mettent particulièrement l’accent sur le rôle que les gouvernements centraux et locaux ont joué dans les dynamiques spatiales observées au cours de la dernière décennie. D’une côté, les maires des provinces intérieures ont su attirer les entreprises industrielles sales et celles-ci, en s’implantant, stimulèrent l’activité locale, créèrent des emplois et démultiplièrent les recettes fiscales. De l’autre, dans les villes côtières, la hausse du niveau de vie a conduit les habitants des villes côtières à exiger une meilleure qualité de vie. Le resserrement des règles environnementales dans les provinces côtières a alors incité les industries polluantes à se relocaliser là où la régulation environnementale était plus laxiste, en l’occurrence dans la Chine intérieure.

Les auteurs estiment que le même scénario pourrait à nouveau se répéter. L’industrialisation et l’urbanisation des provinces intérieures va également se traduire par une hausse du coût du travail local. L’amélioration du niveau de vie dans un contexte de détérioration environnementale va conduire les habitants des provinces intérieures à exiger une meilleure qualité de vie et conduire les autorités locales à resserrer la régulation environnementale. Les industries sales pourraient alors êtres incitées à se relocaliser à l’étranger, dans les pays caractérisés par de faibles salaires et un réglementation laxiste dans le domaine environnementale, notamment le Vietnam, les Philippines, voire les pays africains.

 

Références 

KRUGMAN, Paul (1991), « Increasing returns and economic geography », in Journal of Political Economy, vol. 99, n° 3.

ZHENG, Siqi, Cong SUN, Ye QI & Matthew E. KAHN (2013), « The evolving geography of China’s industrial production: implications for pollution dynamics and urban quality of life », NBER working paper, n° 19624, novembre.

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