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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 20:08

La Grande Récession a fait basculer les économies avancées dans une trappe à liquidité : les autorités monétaires ont rapproché leurs taux directeurs au plus proche de leur borne zéro (zero lower bound), mais la crise mondiale a été d’une telle violence qu’il aurait fallu un taux directeur négatif pour ramener les économies au plein emploi. Dans une telle situation, la politique monétaire se retrouve excessivement restrictive. Les banques centrales ont alors mis en place des mesures de politique monétaire qualifiées de « non conventionnelles » pour relancer davantage l’activité. Elles ont notamment acheté des actifs à grande échelle et adopté le forward guidance pour guider les anticipations.

Stephen Williamson (2013a) s’est demandé quel est l’impact macroéconomique des achats de titres publics de longue maturité auxquels procède la Fed à travers ses opérations d’assouplissement quantitatif (quantitative easing). Cette politique vise à réduire les taux d’intérêt à long terme en modifiant les prix relatifs d’actifs. Ce faisant, les autorités monétaires espèrent accroître l’investissement et plus largement la demande globale. Les économistes s’accordent généralement pour considérer que l’assouplissement quantitatif tend effectivement à stimuler l’activité et à générer des tensions inflationnistes, même s’ils ne sont pas d’accord sur l’ampleur de ces répercussions. Pour Williamson toutefois, lorsque l’économie se trouve dans une trappe à liquidité, l’assouplissement quantitatif provoque une déflation à long terme. Ce résultat est contre-intuitif. En outre, à la différence des autres auteurs, Williamson considère la déflation comme bénéfique. Mais il les rejoint quant il suggère que la politique budgétaire est efficace dans une telle situation. Les conclusions de Williamson ont soulevé de nombreuses critiques, notamment celle de nouveaux keynésiens comme Brad DeLong ou Paul Krugman. Williamson ne réfléchit pas à partir du même type de modélisation. Il se veut être le porte-parole d’un courant de pensée qualifié de « nouveau monétarisme » (new monetarism), en référence à l’école regroupée autour de Friedman, duquel il reprend de nombreuses idées. 

Pour expliquer ses résultats, Williamson (2013b) rappelle tout d'abord que les actifs n’ont pas le même rendement. Cela s’explique par des différences en termes de risque et de liquidité. Certains actifs sont plus risqués que d’autres ; certains actifs sont plus liquides que d’autres, etc. Bref, chaque actif possède une plus ou moins grande prime de liquidité, tout comme il possède une plus ou moins grande prime de risque. Dans ce cadre, la monnaie est un actif comme un autre, à ceci près qu’elle ne présente aucun risque et s’avère être la liquidité par excellence. Avec la crise financière, l’offre d’actifs liquides du secteur privé s’est effondrée et la demande pour les titres publics s’est envolée. Autrement dit, les agents ont présenté une plus forte préférence pour la liquidité. Et comme les consommateurs ont besoin d’actifs liquides pour acheter des biens, la pénurie de liquidité conduit à ce que la demande de biens soit trop faible pour qu’il y ait plein emploi [Williamson, 2013c]

 En temps normal, le taux d’intérêt nominal est positif, donc le taux de rendement sur la dette publique de court terme est plus élevé que celui de la monnaie. Dans la logique de Williamson, cela s’explique par le fait que la prime de liquidité est plus élevée pour la monnaie, car selon lui les deux actifs présentent le même risque. Par contre, dans une trappe à liquidité, le taux d’intérêt nominal est nul, donc les taux de rendement sur la monnaie et la dette publique de court terme sont les mêmes. Leur rendement est égal à moins le taux d’inflation. La prime de liquidité sur la monnaie et les titres publics de court terme est la même et elle est positive. Si le Trésor émet davantage de dette, la prime de liquidité diminue sur tous les actifs. Le taux de rendement sur la monnaie et la dette publique de court terme doit donc s’élever, ce qui exige une baisse du taux d’inflation.

Williamson précise son propos. Dans une trappe à liquidité, la dette publique de court terme est plus liquide que celle de long terme : les titres publics de court terme sont en effet davantage utilisés comme collatéraux car leur prix est moins volatile. Par conséquent, si la banque centrale pratique l’assouplissement quantitatif, c’est-à-dire fournit de la dette publique de court terme en échange de dette publique de long terme, le stock d’actifs liquides sera plus important au niveau agrégé, ce qui va réduire le taux d’inflation. 

A l’équilibre, l’assouplissement quantitatif provoque de la déflation et Williamson estime que cet équilibre est loin d’être instable. Le fait que le Japon ait passé plusieurs décennies avec la déflation, malgré les taux d’intérêt nominaux ramenés à leur borne zéro et d’épisodiques assouplissements quantitatifs, suggère qu’un tel équilibre peut effectivement être stable. 

Même s’il ne partage pas les conclusions de Williamson, Ryan Avent (2013) suggère un canal bien particulier à travers lequel l’assouplissement quantitatif génère une pression déflationniste. Si une banque centrale fait usage de l’assouplissement quantitatif, c’est que ses taux directeurs sont très certainement à leur borne inférieure zéro. L’assouplissement quantitatif ne va toutefois permettre de sortir l’économie de la borne zéro que si la banque centrale s’engage à générer à l’avenir une plus forte inflation. Si l’assouplissement quantitatif est mis en œuvre sur une longue période de temps, cela signifie que la banque centrale ne s’engage pas à générer une plus forte inflation. Le maintien de cette politique monétaire suggère ainsi aux agents économiques que l’activité économique restera longtemps sous son potentiel, si bien qu'ils ne sont pas incités à investir davantage. Ainsi, l’assouplissement quantitatif va s’accompagner d’une tendance générale à la désinflation. 

 

Références

AVENT, Ryan (2013), « Monetary policy: Is QE deflationary? », in Free Exchange, 4 décembre.

SMITH, Noah (2013), « Does QE cause deflation? », in Noahpinion (blog), 1er décembre.

WILLIAMSON, Stephen D. (2013a), « Liquidity premia and the monetary policy trap », in New Monetarist Economics (blog), 27 novembre.

WILLIAMSON, Stephen D. (2013b), « The intuition is in the financial markets », in New Monetarist Economics (blog), 3 décembre.

WILLIAMSON, Stephen D. (2013c), « Intuition part II », in New Monetarist Economics (blog), 4 décembre.

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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 14:58

Vendredi dernier, Standard & Poor’s a diminué d’un cran la notation de la dette souveraine des Pays-Bas en la passant de AAA à AA+, suggérant par là qu’ils auraient davantage de difficultés à assurer le service de leur dette. Désormais, parmi les 17 membres de la zone euro, seuls l’Allemagne, la Finlande et le Luxembourg conservent la notation souveraine la plus élevée possible. Cette dégradation de note est surtout symbolique : puisque les marchés obligataires doutent de leur expertise dans le domaine budgétaire, ils réagissent peu aux annonces des agences de notation en ce qui concerne la dette des grands pays. En revanche, cette dégradation rend manifestes les erreurs commises par le gouvernement néerlandais dans ses décisions en matière de politique économique.

Avec la Finlande, les Pays-Bas ont été un allié crucial à l’Allemagne. L’ensemble de la classe politique y fait de la stabilisation de l’endettement public la priorité dans l’orientation de la politique conjoncturelle. Les autorités néerlandaises ont contribué à ce que l’ensemble des gouvernements en zone euro privilégient la réduction des déficits publics en lieu et place du soutien à la croissance à partir de 2010, en particulier dans les pays « périphériques » où l’austérité fut imposée en contrepartie d’aides financières. Elles insistent pour que le Mécanisme Européen de Stabilité (MES) ne soit utilisé que pour les seuls renflouements bancaires. De son côté, la banque centrale néerlandaise s’est révélée en désaccord avec la récente baisse du taux directeur de la BCE et réclame au contraire un resserrement de la politique monétaire européenne. Ainsi, les autorités hollandaises plaident pour l’adoption de politiques restrictives, non seulement au sein de leur économie, mais dans l’ensemble de la zone euro.

Dans ce contexte, pour Simon Wren-Lewis (2013), la dégradation de la note souveraine est logique et était largement prévisible. Le gouvernement a adopté des plans d’austérité pour garder la notation souveraine la plus élevée et maintenir la confiance sur les marchés obligataires. Or, l’économie était initialement déprimée. Le resserrement de la politique budgétaire a donc davantage déprimé la demande globale, ce qui pénalise la croissance économique. Par conséquent, les cibles de déficit ne sont pas atteintes, ce qui incite le gouvernement à approfondir les mesures d’austérité. Les agences de notation dégradent alors la notation de crédit souverain en soulignant les faibles perspectives de croissance. Le gouvernement interprète alors cette dégradation comme un appel à davantage de mesures d’austérité. Autrement dit, tant que les autorités budgétaires ne changent pas d’objectif, les Pays-Bas semblent promis à connaître un cercle vicieux d’austérité et de récession. D’autres pays-membres connaissent le même scénario.

C'est précisément la faiblesse des perspectives de croissance que S&P met en avant pour justifier sa décision de revoir à la baisse la notation souveraine des Pays-Bas. L'économie néerlandaise a subi une contraction de son activité en raison du désendettement de ses résidents, mais la politique budgétaire joue un rôle dans la persistance de la déflation. Le pays a beau accumuler des excédents de compte courant, il a connu la formation, puis l’éclatement d’une bulle immobilière. Ainsi, les ménages ont initialement été incités à s’endetter et ils cherchent à présent à se désendetter. La dette des ménages atteint 110 % du PIB et de nombreux ménages ont déjà fait défaut sur leur dette. Les prix des logements ont diminué de 20 % depuis leur pic et leur chute se poursuit. Le déclin des prix de l’immobilier, la baisse des revenus et la hausse du taux de chômage incitent les ménages à réduire leur consommation pour assainir leurs finances. La contraction de la demande globale a été d’autant plus importante qu’elle a été amplifiée par la baisse des dépenses publiques. Autrement dit, aussi bien les agents privés que le secteur public ont cherché à se désendetter au même instant.

Les prévisions de croissance pour l’économie hollandaise sont par conséquent régulièrement révisées à la baisse. Le PIB va très certainement se contracter de 1,2 % cette année. L’économie s’éloigne de plus en plus de son potentiel : l’écart de production (output gap) représente actuellement -4 % du PIB potentiel et, selon les prévisions, risque d’atteindre -5% en 2015. S&P estime qu’il faudra attendre 2017 pour que le PIB dépasse son niveau de 2008. En raison de l’insuffisance de la demande globale, le taux d’inflation diminue : selon Eurostat, l’indice des prix à la consommation harmonisé diminue de 0,8 % en rythme annualisé. L’économie flirte avec la déflation, alors même que ses agents privés sont lourdement endettés. Par conséquent une dynamique vicieuse de déflation par la dette risque de s’amorcer et d’aggraver les problèmes d’endettement. Pour Ambrose Evans-Pritchard (2013), tout choc macroéconomique est susceptible de faire basculer les Pays-Bas dans une déflation à la japonaise. Par ailleurs, le maintien des excédents courants (attendus à atteindre 10 % du PIB entre 2013 et 2015) n’est pas le signe d’une saine économie, mais suggère la persistance de profonds déséquilibres internes.

La décision de consolider les finances publiques au cœur d’une récession apparaît d’autant plus absurde dans le cas des Pays-Bas qu’ils ne rencontraient initialement pas de difficultés budgétaires. En l’occurrence, ils n’ont aucun problème pour émettre des titres publics. Même si le déficit budgétaire va probablement atteindre 3,6 % du PIB cette année, la dette publique atteint 75 % du PIB, soit un niveau inférieur à la moyenne en zone euro. En revanche, la soutenabilité des finances publiques dépend à long terme de la croissance économique. Le gouvernement néerlandais aurait dû maintenir une politique budgétaire contracyclique, c’est-à-dire adopter des mesures de relance pour ramener l’économie au plein emploi et consolider la reprise de l’activité. En resserrant au contraire sa politique budgétaire, il aggrave la récession et détériore l’état de ses finances publiques. La périphérie n'est donc pas la seule à être profondément affectée par la multiplication des plans d'austérité en zone euro. Les pays excédentaires voient également leurs perspectives de croissance se dégrader.  

L’appel de la banque centrale néerlandaise pour un resserrement de la politique monétaire européenne est également injustifié. Selon Evans-Pritchard, les Pays-Bas ont beau être un pays créditeur et commercer étroitement avec l’Allemagne, leur économie a été affectée par l’intégration européenne. La politique monétaire unique a conduit à amplifié le cycle aux Pays-Bas. Lors de l’expansion, les taux directeurs de la BCE était trop faibles au regard des besoins des Pays-Bas, ce qui alimenta la formation d’une bulle sur le marché du logement. Inversement, une fois la bulle immobilière éclatée, les taux directeurs de la BCE furent excessivement élevés pour l’économie hollandaise. Un éventuel resserrement de la politique monétaire européenne ne peut que compliquer le désendettement privé aux Pays-Bas et déprimer davantage son économie. 

 

Références

EVANS-PRITCHARD, Ambrose (2013), « Downgraded Netherlands is another victim of EMU money mess », in The Telegraph, 29 novembre.

The Economist (2013), « Dutch downgrade: Northern discomfort », 29 novembre.

WREN-LEWIS, Simon (2013), « Here we go again », in Mainly Macro (blog), 1er décembre.

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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 18:25

Au début des années deux mille, les analystes craignaient que les économies avancées basculent dans une stagnation durable comme le Japon quelques années plus tôt. Cela explique notamment pourquoi la Fed a fortement réduit ses taux directeurs suite à l’éclatement de la bulle internet et les a ensuite maintenu à un faible niveau durant une longue période. A partir de 2008, la Grande Récession a renouvelé ces craintes. Les banquiers centraux ont à nouveau fortement assoupli leur politique monétaire et, une fois les taux directeurs au plus proche de leur borne inférieure zéro (zero lower bound), ils ont également adopté des mesures « non conventionnelles ». Toutefois, plus de trois ans après la reprise officielle de l’activité (tout du moins aux Etats-Unis), les performances macroéconomiques des pays avancés demeurent particulièrement médiocres.

Il y a quelques semaines, l’ancien candidat à la présidence de la Fed, Lawrence Summers, a tenu un discours particulièrement pessimiste (et de grande qualité) à la quatorzième conférence Jacques Polak du FMI et ses propos ont suscité de nombreux commentaires sur la toile. Il y suggérait en effet que les économies avancées sont en fait promises à une stagnation séculaire (secular stagnation) depuis plusieurs décennies. Ce terme a été forgé par le keynésien Alvin Hansen à la fin des années trente, lorsque lui-même et ses contemporains pensaient que la Grande Dépression marquait une baisse irrémédiable du taux de croissance tendanciel de long terme. Selon Summers, la Grande Récession n’a pas été une rupture, mais un véritable « retour à la normale ».

Il s’appuie sur deux constats. D’une part, suite à la Grande Récession de 2008-2009, la reprise a été particulièrement lente dans les pays avancés et ce malgré les politiques monétaires ultra-accommodantes menées par les banques centrales. Si la croissance économique a peu ou prou renoué avec son rythme d’avant-crise, le PIB n’est pas revenu à sa tendance d’avant-crise. Aujourd'hui, le PIB cumulé des quatre plus grandes économies développées ne dépasse que de quelques points de pourcentage son niveau au pic d'avant-crise (cf. graphique). Il s'éloigne même au cours du temps de sa trajectoire tendancielle de long terme, ce qui suggère une détérioration de la production potentielle.

GRAPHIQUE  Evolution du PIB effectif, du PIB potentiel et du PIB tendanciel du G4 (Etats-Unis, zone euro, Japon et Royaume-Uni)

Larry-Summers--Gary-Davies--stagnation-seculaire.png

source : Davies (2013)

Mais ce qui interpelle également Larry Summers, c’est que l’expansion précédant la crise financière mondiale fut elle-même atypique au regard des précédentes. Plusieurs pays ont connu une hausse rapide de l’endettement du secteur financier et des ménages, ainsi qu’une forte hausse des prix de l’immobilier. Malgré la formation d’une bulle immobilière alimentée par le crédit, il n’y a eu aucun signe d’un excès de demande globale, d’une économie fonctionnant au-dessus de son potentiel : la croissance n’a pas été supérieure à sa tendance de long terme, il n’y a pas eu de réelle accélération de l’inflation, les taux de chômage n’ont pas été particulièrement faibles et des capacités de production restèrent inemployées. Les Etats-Unis ont connu une monstrueuse bulle immobilière, mais même celle-ci n’a pas été capable de générer des pressions inflationnistes.

Pour expliquer l’absence de surchauffe lors de l’expansion et la faiblesse de la reprise, Summers suggère que le taux d’intérêt naturel a été particulièrement faible ces dernières décennies, voire même négatif ces dernières années. Dans la logique des nouveaux keynésiens, le taux d’intérêt naturel est l’hypothétique taux d’intérêt qui équilibre l’investissement et l’épargne au niveau agrégé. Puisque les taux d’intérêt nominaux ne peuvent être négatifs, le taux d’intérêt réel courant est excessivement élevé, ce qui signifie que les pays avancés font face à un sous-investissement chronique, avec le risque de voir leur PIB s’éloigner de plus en plus de sa tendance de long terme. Martin Wolf (2013) et Antonio Fatás (2013a, b) confirment que l’investissement connaissait une tendance baissière avant même l’éclatement de la crise mondiale. Les bulles ont pu dissimuler la stagnation séculaire en stimulant momentanément la demande globale : ce fut précisément le cas avec la bulle internet à la fin des années quatre-vingt-dix et avec la bulle immobilière dans les années deux mille. La stagnation ne serait donc pas atypique, mais précisément le niveau « normal » d’activité. Cette situation peut en outre persister durablement, ce qui signifie que la crise est loin d’être finie. Désormais, il pourrait même être nécessaire de générer des bulles continuellement pour que les économies avancées atteignent le plein emploi.

La faiblesse du taux d’intérêt d’équilibre peut trouver une explication dans l’existence d’un « excès mondial d’épargne » (global saving glut) pour reprendre les termes de Ben Bernanke (2005). L’économie mondiale dégage davantage d’épargne qu’elle ne génère d’investissements productifs pour l'utiliser, si bien que les taux d’intérêt mondiaux ont eu tendance à diminuer et à demeurer à de faibles niveaux. Les déséquilibres globaux qui se sont accumulés depuis la crise asiatique de 1997 reflètent eux-mêmes un excès mondial d’épargne. Certains pays ont engrangé et continuent d’engranger de larges excédents courants : il s’agit des pays émergents est-asiatiques (en particulier la Chine), des pays producteurs de pétrole et de quelques pays à haut revenu comme l’Allemagne. En offrant davantage de biens et services qu’ils n’en consomment, ces pays ont joué un rôle d’exportateurs nets d’épargne pour le reste du monde. D’autres pays, comme les Etats-Unis ou l’Espagne, ont absorbé cette épargne en accroissant leurs dépenses et leur endettement, ce qui les a amenés à creuser des déficits courants. Dans ces économies, l’épargne n’est toutefois pas venue financer des investissements productifs, mais une prise de risque excessive dans le système financier et une bulle sur le marché immobilier. Le faible niveau des taux d’intérêt mondiaux a lui-même contribué à alimenter les déséquilibres financiers et immobiliers.

Pour d’autres auteurs, la faiblesse du taux d’intérêt naturel et la faiblesse de la reprise trouvent leur origine dans des facteurs plus structurels, par exemple démographiques et technologiques, et ceux-ci peuvent notamment expliquer pourquoi l’investissement ne s’est pas accru malgré la baisse des taux d’intérêt réels. A long terme, la croissance du PIB dépend de la croissance de la population active et du progrès technique, or ces deux moteurs seraient désormais grippés. Par exemple, le déclin des taux de fertilité contraint la population active à ne croître que lentement. Hansen lui-même mettait l’accent sur la dynamique démographique pour suggérer l’idée d’une stagnation séculaire lors des années trente. Or le ralentissement de la croissance démographique se traduirait également par une baisse de l’investissement [Krugman, 2013]. Robert J. Gordon est de son côté le principal chantre du pessimisme technologique. D'après lui, la croissance de la productivité a connu un renouveau au cours des années quatre-vingt-dix avec la diffusion des nouvelles technologies d’information et de communication, mais le potentiel attaché à ces innovations serait à présent épuisé. Le taux de croissance de la productivité a désormais retrouvé la tendance qu'il suivait avant les années quatre-vingt-dix, soit un taux de 1,5 % par an, et pour Gordon il se maintiendra durablement à ce faible niveau [Bartlett, 2013]

Suite au discours de Larry Summers, Ben Bernanke a suggéré que l’investissement public pouvait être utilisé pour sortir les économies de la stagnation séculaire. En effet, il existera toujours des projets d’investissement avec un taux de rendement positif que le secteur public pourra entreprendre [Davies, 2013]. Ces projets peuvent être financés en émettant des titres publics à des taux réels nuls, voire négatifs, si bien que la dette sera soutenable et la valeur nette du gouvernement s’améliorera au final. L’Etat doit intervenir pour générer l’investissement dont manque l’économie mondiale et l’épargne excessive peut alors être directement utilisée pour financer l’investissement public. 

De son côté, Ryan Avent (2013) suggère que la solution réside du côté de la politique monétaire. Le discours de Larry Summers, tout comme les commentaires qu'il a suscités, concluent sur le fait que la stagnation séculaire implique une poursuite durable des politiques monétaires fortement expansionnistes. Avent va encore plus loin. Il rappelle que la borne inférieure zéro est un problème nominal : si les banques centrales ne peuvent davantage réduire les taux d’intérêt nominaux pour diminuer les taux d’intérêts réels, il est alors possible de ramener les taux d’intérêt réels à leur niveau d’équilibre en stimulant l’inflation. Les banquiers centraux doivent alors relever leur cible et chercher à relever les anticipations d’inflation. Avent suggère qu’un taux d’inflation proche de 4 % est nécessaire pour sortir les économies de la stagnation séculaire. Les banques centrales sont toutefois réticentes à modifier leur cible actuelle. Et comme le montre à nouveau l’exemple du Japon, les autorités monétaires peuvent échouer à relever les anticipations d’inflation : la Banque du Japon n’a relevé sa cible qu’à 2 % et il n’est toujours pas certain qu’elle parvienne à l’atteindre.

 

Références

AVENT, Ryan (2013), « The solution that cannot be named », in Free Exchange (blog), 17 novembre.

BARTLETT, Bruce (2013), « Are we suffering from ‘secular stagnation’? », in The Fiscal Times, 22 novembre.

BERNANKE, Ben (2005), « The global saving glut and the U.S. current account deficit », discours prononcé à Saint Louis, 14 avril.

COHEN-SETTON, Jérémie (2013), « The secular stagnation hypothesis », in Bruegel (blog), 25 novembre.

DAVIES, Gavyn (2013), « The implications of secular stagnation », in Financial Times, 17 novembre.

FATÁS, Antonio (2013a), « Bubbles, interest rates and full employment », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 19 novembre.

FATÁS, Antonio (2013b), « Saving glut or investment dearth? », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 22 novembre.

KRUGMAN, Paul (2013), « Secular stagnation, coalmines, bubbles, and Larry Summers », in The Conscience of a Liberal (blog), 16 novembre.

WOLF, Martin (2013), « Why the future looks sluggish », in Financial Times, 19 novembre.

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