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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 18:26

Durant la Belle Epoque, la Belgique a enregistré une expansion sans précédents de son commerce extérieur. Au milieu du dix-neuvième siècle, elle exportait une gamme étroite de produits à une poignée de destinations ; à la veille de la Première Guerre mondiale, le nombre de produits belges exportés a plus que doublé, tout comme le nombre de destinations à l’export. La Belgique était ainsi devenue un « atelier du monde », tout comme le Royaume-Uni un demi-siècle plus tôt. Et pourtant, la croissance de sa productivité resta particulièrement faible. Cette énigme n’est pas spécifique à la Belgique. En effet, les études empiriques n’ont pas vraiment réussi à déceler si l’essor du commerce international s’était traduit par des gains en termes de production avant 1914. 

Plusieurs explications ont été avancées pour éclairer le fait que l’essor exponentiel des échanges internationaux n’ait pas entraîné une accélération de la croissance économique. Keven O’Rourke et Jeffrey Williamson (1999) popularisé l’usage du modèle de dotations factorielles pour suivre les dynamiques de commerce et de croissance au cours de la première mondialisation. Ils suggèrent ainsi que l’échange de ressources entre le Nouveau Monde et le vieux continent a favorisé la convergence des salaires réels. Michael Huberman, Christopher Meissner et Kim Oosterlinck (2015) notent que ce portrait de la Belle Epoque aurait surpris un transporteur à Anvers de l’époque, puisque les expéditions intra-industrielles étaient alors aussi importantes que les expéditions interindustrielles. D’autres auteurs se sont appuyés sur une structure ricardienne pour dégager les vecteurs de la première industrialisation. Ainsi, Peter Temin (1997) suggère que le progrès technique favorisa la supériorité du Royaume-Uni à l’export dans de nombreux secteur. Pourtant, Huberman et alii notent que, durant la seconde révolution industrielle, la carte des exportations collait assez mal avec celle de la productivité. Par exemple, une usine textile à Gand exportait des biens vers des pays à forte productivité tout comme vers des pays à faible productivité.

Enfin, dans les modèles à la Paul Krugman (1979), caractérisés par des rendements croissants et une préférence des consommateurs pour la variété, la poursuite de la croissance économique élargit l’éventail de biens produits et exportés. De tels modèles suggèrent qu’à la fin du dix-neuvième siècle, les activités de production industrielle et d’exportation auraient dû se concentrer dans les pays les plus larges et les plus riches, en l’occurrence le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne en raisons des économies d’agglomération et l’effet du marché domestique, tandis que les petites économies auraient dû se voir exclues de l’essentiel du commerce international. En raison de sa petite taille, la Belgique apparaît dans une telle modélisation comme une aberration. En effet, elle a vu la part exportée de son PIB augmenter deux fois plus rapidement que celle des grands pays riches, ce qui lui permit d’être le cinquième plus grand exportateur en Europe en 1900.

Huberman et ses coauteurs (2015a, b) ont cherché à expliquer ce qui s’apparente à un paradoxe dans le cas de la Belgique, afin de saisir plus finement la relation qu’entretenaient la mondialisation et la croissance économique avant 1914. Ils avancent l’idée qu’un déclin des coûts fixes fut un facteur explicatif du boom des échanges aussi important que le déclin des coûts variables (notamment les coûts de transport). Les grands pays ont un avantage naturel pour l’exportation des biens. La Belgique a su toutefois réduire ses coûts fixes à l’échange, notamment grâce au développement d’un puissant réseau diplomatique qui servit plus de 70 pays en 1910 et qui facilita ainsi l’exportation des produits belges vers ces derniers.

Les trois auteurs ont alors examiné l’effet des différents types d’entreprises et de la différenciation des produits sur le boom des échanges. Ce dernier fut plus intense dans les secteurs qui présentaient un degré élevé de différenciation des produits, parce que les marchés de ces biens furent moins concurrentiels ; il fut également plus important dans les secteurs au sein desquels les entreprises furent plus homogènes ou similaires, parce qu’un faible changement des coûts d’échange permettait à davantage de nouvelles entreprises d’entrer sur le marché, en particulier sur les marchés de biens différentiés. Dans les secteurs des nouvelles technologies, comme les tramways, le degré élevé d’hétérogénéité des entreprises amplifia l’impact du commerce sur la productivité. Par contre, dans d’autres secteurs, notamment les vieux secteurs comme le textile, le degré élevé d’uniformité des entreprises réduisit l’impact du commerce.

L’ouverture à l’échange devrait théoriquement conduire à l’élimination des entreprises les moins productives au profit des entreprises les plus productives, les ressources des premières étant alors réallouées vers les dernières [Melitz, 2003]. Cet effet positif n’a toutefois pas été le seul à jouer sur la productivité. En fait, en Belgique, la chute des coûts d’échange a incité des entreprises jusqu’alors non compétitives à se lancer dans l’activité à l’export. Au fur et à mesure que la part exportée du PIB s’accrut, la part des entreprises performantes se contracta, si bien que le revenu par tête ne connut alors qu’une croissance modeste. Contrairement aux prédictions théoriques, la mondialisation a eu l’effet de soutenir la vieille économie peu performante plutôt que d’entraîner une réallocation des ressources vers les nouveaux secteurs plus dynamiques.

 

Références

HUBERMAN, Michael, Christopher M. MEISSNER, & Kim OOSTERLINCK (2015a), « Technology and geography in the second industrial revolution: New evidence from the margins of trade », NBER, working paper, n° 20851.

HUBERMAN, Michael, Christopher M. MEISSNER, & Kim OOSTERLINCK (2015b), « Globalisation everywhere, except in the growth numbers: Pessimism reaffirmed? », in VoxEU.org, 6 février.

KRUGMAN, Paul (1979), « Increasing returns, monopolistic competition, and international trade », in Journal of International Economics, vol. 9.

MELITZ, Marc (2003), « The impact of trade on intra-industry reallocations and aggregate industry productivity », in Econometrica, vol. 71.

O'ROURKE, Kevin H., & Jeffrey G. WILLIAMSON (1999), Globalization and History: The Evolution of a Nineteenth-Century Atlantic Economy.

TEMIN, Peter (1997), « Two views of the British industrial revolution », in Journal of Economic History, vol. 57.

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publié par Martin Anota - dans Economie internationale
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