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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 18:25

La santé contribue-t-elle à l’élévation du revenu par habitant ? La question est importante pour la politique économique, non seulement pour les pays en développement, mais aussi pour les pays avancés : elle est essentielle dans les débats portant sur l’éventuelle extension (ou le simple maintien) des programmes de santé, en particulier à un moment où les plans d’austérité peuvent prendre la forme d’une contraction des dépenses publiques. La réduction des dépenses publiques essentielles à l’accumulation de capital humain pourrait en l’occurrence s’avérer particulièrement dommageable à la croissance économique de long terme.

L’amélioration de la santé et de l’espérance de vie ont théoriquement des effets ambigus. Les individus ayant une plus longue espérance de vie épargnent davantage. Si dans un cardre néoclassique, ce relèvement du taux d’épargne nourrit l’accumulation du capital et par là la croissance du PIB, il se traduit au contraire par un effet dépressif sur l’activité économique en réduisant la demande globale dans une optique keynésienne. Ensuite, dans un environnement marqué par une faible mortalité infantile, les parents optent pour un moindre niveau de fertilité. La croissance de la population totale s’en trouve limitée et la croissance du revenu par tête peut éventuellement s’accélérer. Au sein du ménage, les parents fournissent alors davantage de ressources économiques, matérielles et affectives à leurs enfants, ce qui favorise leur réussite scolaire et leur entrée dans la vie active.

Si les individus s’attendent à vivre plus longtemps (et si les parents s’attendent à ce que leurs enfants et eux-mêmes vivent plus longtemps), ils tendent à investir davantage dans leur éducation. Il n’est alors pas étonnant que les théories de la croissance endogène ont considéré la santé comme un élément crucial à l’accumulation de connaissances et de compétences, deux vecteurs clés du progrès technique et par là de la croissance économique. L’allongement de l’espérance de vie se traduit de fait à long terme par une plus grande accumulation de savoirs par chaque individu. Inversement, les enfants souffrant de malnutrition et de maladie sont plus souvent absents à l’école, mais ils sont aussi moins souvent scolarisés. La maladie affaiblit leur capacité d’apprentissage, car elle se traduit par une moindre concentration en classe, une déficience cognitive et des stigmates. Enfin, il ne faut pas oublier que la santé constitue elle-même une composante du capital humain : des individus en meilleure santé sont de fait plus productifs, s’adaptent mieux aux innovations technologiques et plus largement aux situations changeantes. Une mauvaise santé freine la créativité, l’entrepreneuriat et la capacité à se montrer original. Les sociétés présentant un stress pathogène élevé seraient moins enclines au développement et à la diffusion des innovations.

Depuis l’article séminal de Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin (1992), plusieurs études ont cherché à préciser empiriquement le lien entre la santé et la croissance économique. Parmi d’autres, Philippe Aghion, Peter Howitt et Fabrice Murtin (2012) ont établi une relation positive et significative entre l’espérance de vie et la croissance. Les trois auteurs trouvent en effet qu’un niveau initialement élevé de l’espérance de vie et une amélioration rapide de celle-ci ont un impact significativement positif sur la croissance du PIB par tête. En se focalisant ensuite sur les seuls pays de l’OCDE, ils montrent que la réduction de la mortalité, spécialement avant 40 ans, génère d’importants gains de productivité. Daron Acemoglu et Simon Johnson (2007) peinent au contraire à déceler une relation positive entre l’amélioration de l’espérance de vie à la naissance et la croissance du revenu. Leur étude, qui se focalise sur la période entre 1940 et 1980, tend au contraire à montrer que les innovations dans le domaine de la santé accélèrent la croissance de la population et par conséquent entraînent une baisse du revenu par tête.

Les indicateurs conventionnels de santé tels que l’espérance de vie ou la taille peuvent manquer les canaux de transmission de la production de savoirs car ils ignorent le caractère multidimensionnel de la santé. Il existe en outre un décalage entre l’instant où la santé est altérée et l’instant où la productivité s’en trouve modifiée. A partir d’un modèle de croissance endogène, Jakob Madsen (2012) a cherché à surmonter ces difficultés méthodologiques et apporte avec sa récente étude trois contributions à la littérature empirique relative au lien entre santé et croissance. Tout d’abord, il incorpore la santé dans la capacité d’apprentissage des enfants à l’école tout en permettant son interaction avec la scolarisation elle-même. Il élabore alors une mesure de la scolarité ajustée à la santé pour la population en âge de travailler et il l’introduit dans les régressions de la croissance de la productivité. Il utilise les prix alimentaires réels et la mortalité infantile comme instruments pour les taux de mortalité dépendant de l’âge. Ensuite, il incorpore la santé de la population en âge de travailler dans une fonction de production d’idées. Enfin, l’auteur observe si la santé influence la scolarisation. Pour cela, il compile les données relatives à 21 pays de l’OCDE pour la période s’étalant entre 1812 et 2009 pour 21 pays. Ces deux siècles ont connu la forte morbidité de l’ère post-malthusienne, la transition au régime moderne de croissance au début du vingtième siècle et le régime moderne de faible morbidité.

Les données de Madsen montrent que la santé a particulièrement favorisé la croissance depuis 1870 à travers le capital humain et les innovations. La réussite scolaire ajustée à la santé se révèle un bien plus puissant vecteur du progrès technique que la réussite scolaire non ajustée. Entre 1875 et 2009, la croissance de la productivité aurait été 20 % plus élevée si les taux de mortalité avaient été sur la période égaux à leur niveau de 2009. De plus, la mortalité à l’âge de travailler est un déterminant essentiel de la production d’idées et de capital technologique. Les taux de mortalité à l’âge de la scolarité influencent la scolarisation dans le secondaire et le supérieur, ce qui suggère que la santé n’affecte pas seulement l’apprentissage, mais également les taux de scolarité. Au final, le déclin de la mortalité a constitué une force cruciale à l’œuvre derrière la transition du modèle de croissance post-malthusien au régime moderne de croissance dans les pays avancés. Les différences dans les taux de mortalité d’un pays à l’autre expliquent notamment pourquoi certains pays ont convergé plus rapidement que d’autres vers la frontière de production. En définitive, la santé apparaît comme un élément significatif pour la croissance à travers la scolarisation, l’apprentissage et la production d’idées.

L’auteur tire de ses résultats plusieurs implications pour la théorie de la croissance et la conduite de la politique économique. Tout d’abord, puisque la morbidité joue un rôle important dans l’accumulation du capital humain et les innovations technologiques, cette étude explique (en partie) pourquoi ces derniers se sont fortement accumulés dans certains pays en particulier pendant et après la Révolution industrielle. Ensuite, l’espérance de vie à la naissance et les autres mesures conventionnelles de la santé peuvent manquer les différents canaux par lesquels la santé influence la croissance. L’étude montre que ni la scolarité, ni la création d’idées ne sont positivement influencées par l’espérance de vie à la naissance. De plus, une mortalité élevée réduit la croissance de la productivité. Madsen rejette ainsi l’intuition de Malthus : selon ce dernier, en raison des rendements décroissants, une hausse de la mortalité entraîne une hausse du revenu par tête ; un tel mécanisme est inopérant dans une économie fondée sur l’innovation où la terre est un facteur de production d’une relativement faible importance. Enfin, c’est le capital humain ajusté à la santé, et non la réussite scolaire, qui est essentiel à la croissance, ce qui explique la difficulté des études empiriques à trouver une relation claire entre la réussite scolaire et la croissance économique.

 

Références Martin ANOTA

ACEMOGLU, Daron & Simon JOHNSON (2007), « Disease and Development: The Effect of Life Expectancy on Economic Growth », in Journal of Political Economy, vol. 115, n° 6.

AGHION, Philippe, Peter HOWITT & Fabrice MURTIN (2012), « The Relationship Between Health and Growth: When Lucas Meets Nelson-Phelps », in Review of Economics and Institutions, vol. 2, n° 1, hiver.

BARRO, Robert, & Xavier SALA-I-MARTIN (1992), « Convergence », in Journal of Political Economy, vol. 100, n° 2.

MADSEN, Jakob (2012), « Health, Human Capital Formation and Knowledge Production: Two Centuries of International Evidence », NBER working paper, n° 18461, octobre.

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