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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 18:01

Dans de nombreux pays avancés, la part du revenu national détenue par le 1 % des ménages les plus aisés s’est accrue depuis les années soixante-dix [Alvaredo et alii, 2013]. Dans ce contexte, la forte progression de l’endettement public suite à la Grande Récession a remis en avant l’idée d’alourdir l’imposition des hauts revenus afin d’équilibrer le plus rapidement les finances publiques. Aux Etats-Unis, cette solution a pu apparaître d’autant plus légitime que les ménages les plus aisés ont capté l’essentiel des fruits de la croissance ces dernières décennies et que l’accroissement des inégalités ces denières décennies a contribué, selon certains, à la crise financière. Toutefois, des deux côtés de l’Atlantique, certains rejettent l’idée d’une hausse de l’imposition des plus riches au motif qu’elle réduirait les incitations à investir et découragerait l’entrepreneuriat, donc qu'elle affecterait non seulement la croissance économique, mais compromettrait aussi par là même le rééquilibrage des comptes publics.

Ronald Reagan et certains théoriciens de l’offre ont suggéré que les réductions d’impôts accordées aux ménages aisés bénéficieraient au final à l’ensemble de la population en raison d’un effet de « ruissellement » (trickle-down effect). Selon eux, les plus aisés pourraient en effet davantage investir, ce qui stimulerait la création d’emplois, notamment pour les couches populaires et les classes moyennes, et plus largement favoriserait la croissance économique. Les réductions d’impôts accordées par l’administration Bush au début des années deux mille reposaient en partie sur la même logique.

Philippe Aghion et Patrick Bolton (1997) ont formalisé cet argument dans un modèle de croissance où ils considèrent l’emprunt et le prêt sur les marchés des capitaux comme un mécanisme à travers lequel la richesse  ruisselle des riches vers les pauvres. Selon les deux auteurs, une plus grande accumulation de capital dans l’économie permet aux plus pauvres d'accéder à davantage de fonds en vue d'investir. Aghion et Bolton soulignent toutefois que les mécanismes de redistribution ont un rôle crucial à jouer, puisqu'ils permettent d’améliorer l’efficacité de l’économie en améliorant l’égalité des chances et en facilitant le processus de ruissellement.

Plus récemment, Dierk Herzer et Sebastian Vollmer (2013) ont examiné la relation à long terme entre les parts du revenu détenues par les ménages les plus aisés et la croissance économique pour un ensemble de neuf pays avancés (en l’occurrence, l’Australie, la Canada, les Etats-Unis, la France, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse) sur la période s’étalant entre 1961 et 1996. Ils constatent, d’une part, qu’un accroissement de la part du revenu détenue par le décile supérieur se traduit par un ralentissement de la croissance et, d’autre part, que la causalité à long terme joue également dans le sens opposé : l’accélération de la croissance économique entraîne une réduction de la part du revenu allant aux plus aisés. Ils rejettent ainsi l’argument de ruissellement mis en avant pour justifier les réductions d’impôts au profit des hauts revenus ; au final, celles-ci se révèlent nocives à la croissance économique. Plus largement, cette étude vient confirmer l’idée que l’accroissement des inégalités dans les pays avancés depuis les années soixante-dix ont pu jouer un rôle dans la dégradation des perspectives de croissance en leur sein. Ses deux auteurs préconisent alors de renforcer la progressivité de l’impôt sur le revenu et d’imposer plus lourdement les revenus du capital.

Ils rappellent ensuite les conclusions obtenues par Oded Galo et Omer Moav (2004). Selon ces deux derniers, l’accumulation de capital humain devient un moteur de la croissance économique au fur et à mesure que l’économie se développe ; les inégalités de revenu, en empêchant les plus pauvres d’investir pleinement dans l’éducation, réduit alors la capacité des économies avancées à générer des gains de productivité. Par conséquent, Herzer et Vollmer préconisent d’utiliser le supplément de recettes fiscales généré par la plus grande imposition des hauts revenus pour financer l’éducation du reste de la population ; un tel investissement stimulerait le progrès technique et serait profitable à l’ensemble de l’économie en lui permettant de maintenir un rythme soutenu de croissance à long terme. 

 

Références

AGHION, Philippe, & Patrick BOLTON (1997), « A theory of trickle-down growth and development », in Review of Economic Studies, vol. 64.

ALVAREDO, Facundo, Anthony B. ATKINSON, Thomas PIKETTY & Emmanuel SAEZ (2013), « The top 1 percent in international and historical perspective », in Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3, été.

GALOR, Oded, & Omer MOAV (2004), « From physical to human capital accumulation: Inequality and the process of development », in Review of Economic Studies, vol. 71.

HERZER, Dierk, & Sebastian VOLLMER (2013), « Rising top incomes do not raise the tide », in Journal of Policy Modeling, vol. 35, n° 4. 

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