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1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 14:46
Les keynésiens et la critique de Lucas

Les années soixante ont brutalement mis un terme à l’hégémonie du keynésianisme orthodoxe aussi bien dans le champ universitaire qu’au sein des institutions en charge de la politique économique. Selon les comptes-rendus généralement dressés de cette période cruciale de la pensée économique, le keynésianisme se serait trouvé ébranlé sur plusieurs fronts. D’un côté, les politiques de gestion de la demande globale se sont révélées incapables de sortir les pays développés de la stagflation où se retrouvèrent piégées dans les années soixante-dix ; pire, elles auraient précisément contribué à alimenter les pressions inflationnistes. De l’autre, les monétaristes, puis les nouveaux classiques se sont attaqués aux keynésiens sur le plan théorique. Mais si les monétaristes s’en sont pris aux conclusions des keynésiens (orthodoxes) tout en partageant leur appareillage méthodologique, les nouveaux classiques ont privilégié des assauts sur un plan méthodologique (1).

C’est précisément une remise en cause de la méthodologie des économètres keynésiens que Robert Lucas (1976), le chef de file de la nouvelle école classique, a délivré lorsqu’il a formulé sa fameuse « critique ». Selon lui, la structure d’un modèle économique se ramène à des relations qui décrivent le comportement des agents économiques ; or ce comportement change lorsque les décideurs modifient la politique économique ; donc la structure du modèle se modifie suite aux décisions en matière de politique économique. Par conséquent, un bon modèle économétrique ne pourra donner une évaluation quantitative fiable de politiques économiques alternatives que s’il repose sur des équations qui prennent en compte les réponses des agents aux modifications de la politique économique. Dans la mesure où, selon lui, les keynésiens ne prennent pas en compte le fait qu’un changement de politique économique est susceptible de modifier les paramètres de leurs modèles économétriques, ces derniers seraient incapables de prévoir les effets d’un tel changement de politique économique. C’est donc une remise en cause de la cohérence interne des modèles keynésiens que propose Lucas. Les modèles de nouveaux classiques seraient par contre immunisés contre une telle critique, si bien que leur utilisation marquerait une réelle avancée méthodologique.

Beaucoup considèrent le raisonnement de Lucas comme inattaquable, y voyant un véritable « syllogisme » et un coup fatal assené au keynésianisme orthodoxe. C’est cette vision des choses qu’Aurélien Goutsmedt, Erich Pinzon-Fuchs, Matthieu Renault et Francesco Sergi (2017) ont remis en question. Ils soulignent tout d’abord que la critique de Lucas présente deux dimensions, une première méthodologique et une seconde positive : du point de vue méthodologique, elle remet en question la stabilité des paramètres structurels des modèles macroéconométriques de grande échelle ; du point de vue positif, elle suggère que la stagflation des années soixante-dix aurait résulté d’un changement dans le comportement des agents, un changement qui aurait lui-même été provoqué par un changement de politique économique.

Sur le plan méthodologique, Goutsmedt et ses coauteurs notent que les récits de la contre-révolution menée par les nouveaux classiques passent généralement sous silence la réaction des keynésiens face à la critique de Lucas, alors même qu’ils en sont explicitement la cible ; or, ceux-ci ne sont pas restés inertes. D’un côté, de vieux keynésiens comme Franco Modigliani, James Tobin, Robert Solow et Edmond Malinvaud ont vu dans la critique de Lucas un postulat dont la pertinence empirique restait à démontrer. En l’occurrence, ils considéraient que la charge de la preuve revenait aux nouveaux classiques eux-mêmes. De l’autre, une nouvelle génération de keynésiens, comprenant notamment Alan Blinder, Stanley Fischer, Olivier Blanchard, Robert Gordon et Stephen R. King, a cherché à tester directement la pertinence empirique de la critique de Lucas. Ces économistes ont étudié la stabilité des paramètres dans leurs modèles via plusieurs tests économétriques. Ces derniers les ont amenés à conclure que le type d’instabilité des paramètres que suggérait Lucas peut ne pas être observé, si bien que sa critique s’en trouverait empiriquement réfutée.

Concernant la dimension positive de la critique de Lucas, Goutsmedt et ses coauteurs notent que cette dernière est loin de constituer un simple syllogisme. Lawrence Klein, Stanley Fischer, Robert Gordon, Otto Eckstein et Robert Solow ont reconnu que les performances des modèles keynésiens n’ont pas été terribles durant la Grande Stagflation, mais, prenant au sérieux la critique de Lucas, ils se sont demandé si celle-ci a fourni une explication alternative pour comprendre le contexte économique des années soixante-dix. Les keynésiens sont arrivés à la conclusion que les nouveaux classiques ne proposaient pas de véritable explication de la stagflation. Par contre, il suffisait tout simplement aux keynésiens d’introduire les chocs d’offre dans leurs modèles (et la Grande Stagflation semblait effectivement résulter de chocs d’offre) pour améliorer leurs performances. Bref, le paradigme keynésien était loin de constituer un programme de recherche dégénératif. C’est malheureusement l’image qu’il renvoya aux nouvelles générations de macroéconomistes…

La réaction des (vieux et nouveaux) keynésiens orthodoxes n’a pas suffi pour entraîner un abandon de la critique de Lucas et déjouer la contre-révolution menée par les nouveaux classiques. Séduits par la méthodologie des nouveaux classiques et son apparente scientificité, les nouvelles générations de macroéconomistes l’adoptèrent. Au final, les idées des nouveaux classiques ont beau avoir manqué de soutien empirique, elles ont conduit, d’un côté, à un relatif déclin des keynésiens dans le champ orthodoxe et, de l’autre, au développement de la théorie du cycle d’affaire réel, puis des modèles DSGE. Les « nouveaux keynésiens » n’ont pas été étrangers à cette tournure des événements en embrassant également la méthodologie des nouveaux classiques et certains de leurs concepts, comme celui des anticipations rationnelles.

 

(1) En fait, les monétaristes, et en premier lieu Milton Friedman, n’ont pas rejeté le cadre d’analyse qu’adoptaient les keynésiens orthodoxes (par exemple, le modèle IS-LM ou la relation de Phillips) ; ils rejetaient surtout les interprétations et les conclusions que ces derniers en tiraient. Lorsque les nouveaux classiques menèrent à son terme l’assaut contre la citadelle des keynésiens et imposèrent leur point de vue méthodologique, beaucoup de monétaristes comprirent à leur grand dam qu’ils avaient bien plus de points en commun avec les seconds qu’avec les premiers…

 

Références

GOUTSMEDT, Aurélien, Erich PINZON-FUCHS, Matthieu RENAULT & Francesco SERGI (2017), « Reacting to the Lucas critique: The Keynesians’ pragmatic replies », Centre d’économie de la Sorbonne, working paper, n° 2017.42.

LUCAS, Robert (1976), « Econometric policy evaluation: A critique », Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, vol. 1.

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