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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 23:21

Ces dernières décennies, la plupart des pays de l’OCDE ont connu un déclin tant de l’activité manufacturière dans le PIB que de l’emploi manufacturier dans l’emploi total ; elles ont par contre pleinement poursui leur tertiarisation. En Grande-Bretagne, qui a constitué le véritable berceau de la Révolution industrielle, l’emploi manufacturier atteint son maximum avant la Première Guerre mondiale en représentant alors 45 % de l’emploi total avant de fortement décroître en termes relatifs [Rodrik, 2013a]. Après avoir atteint 25 à 27 % de l’emploi total au milieu du vingtième siècle, l’emploi manufacturier a décliné aux Etats-Unis pour représenter ces dernières années moins de 10 % de l’emploi total. En Allemagne, l’emploi manufacturier représenta près 40 % de l’emploi total dans les années soixante-dix avant de voir sa part fortement diminuer. Bref, tous les pays riches ont connu une industrialisation, puis une désindustrialisation. En l’occurrence, ce n’est qu’une fois entrés dans le club des pays développés qu’ils ont amorcé leur désindustrialisation. Si plusieurs pays européens et les Etats-Unis ont été les premières économies à s’être industrialisés, quelques pays asiatiques comme le Japon, Taïwan et la Corée du Sud ont suivi une même trajectoire quelques décennies plus tard : ils ont rejoint les pays développés, puis leur activité industrielle a embrassé son déclin.

Aujourd’hui cette trajectoire semble plus compliquée pour les pays émergents, ceux qui débutent à peine leur industrialisation. Celle-ci n’est pas en soi irréalisable : beaucoup de pays ont su amorcer une forme d’industrialisation. En revanche, les pays qui se sont récemment industrialisés ne parviennent pas à atteindre le niveau d’industrialisation qui fut auparavant atteint par les pays développés. Le processus de désindustrialisation semble s’amorcer de plus en plus tôt, que ce soit en termes de degré d’industrialisation ou de niveau de revenu. Plusieurs auteurs, en particulier Dani Rodrik, ont alors parlé de « désindustrialisation précoce » ou « désindustrialisation prématurée » (premature deindustrialization).

GRAPHIQUE 1  Pics dans l’emploi manufacturier

Dani-Rodrik--desindustrialisation-precoce-prematuree.png

source : Rodrik (2013b)

Dani Rodrik (2013b) a illustré le phénomène de désindustrialisation précoce avec le graphique ci-dessus représentant le niveau maximal qu’atteint la part de l’emploi et le revenu par tête qui lui est associé pour un ensemble d’économies qui se sont industrialisées en divers instants. Les premières économies à s’être industrialisées ont vu l’emploi manufacturier représenter jusqu’à plus de 30 % de leur emploi total, ce qui n’est pas le cas des dernières économies à s’être industrialisées. L’emploi manufacturier commença à décliner (en termes relatifs) lorsqu’il atteignit respectivement 20 %, 16 % et 13 % de l’emploi total au Mexique, au Brésil et en Inde. Certes la Chine est devenue la première usine manufacturière mondiale, mais la main-d’œuvre qu’elle emploie dans le secteur manufacturier ne représente qu’une faible part de l’abondante main-d’œuvre dont elle dispose. Cette part semble même décroître. Lorsque la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’Allemagne amorcèrent leur désindustrialisation, leur revenu par tête était compris entre 9000 et 11000 dollars (aux prix de 1990) ; la désindustrialisation s’amorce à de plus faibles niveaux de revenu par tête dans les pays en développement : le Brésil commença à se désindustrialisé lorsque son revenu atteignit 5000 dollars, la Chine 3000 dollars et l’Inde 2000 dollars [Rodrik, 2013a]

GRAPHIQUE 2  Relation entre la part de l’emploi industriel et PIB par habitant

Arvind-Subramanian--desindustrialisation-precoce-prematu.png

source : Subramanian (2014)

Pour illustrer la désindustrialisation précoce, Arvind Subramanian (2014) propose un autre graphique reliant cette fois-ci la part de l’emploi total d’un pays dans le secteur industriel et le PIB par habitant pour plusieurs économies à trois dates différentes, en l’occurrence en 1988 (en bleu), en 2000 (en vert) et en 2010 (en rouge). Pour chaque année, la part de l’emploi industriel décrit typiquement une relation en forme de U inversé, ce qui suggère que, au fur et à mesure que les pays se développent, ils s’industrialisent tout d’abord, puis se désindustrialisent à partir d’un certain niveau de développement. Cette relation a connu deux changements au cours du temps. D’une part, les courbes tendent à se déplacer vers le bas, ce qui signifie qu’en chaque étape de développement les pays tendent à se spécialiser de moins en moins dans l’industrie. D’autre part, les courbes tendent à se déplacer vers la gauche, ce qui signifie qu’au fil du temps les pays atteignent leur pic d’industrialisation de plus en plus tôt. En 1988, les économies amorçaient leur désindustrialisation lorsque la part de l’emploi industriel atteignait en moyenne 30,5 % de l’emploi total et leur PIB par habitant 21700 dollars ; en 2010, les économies amorçaient leur désindustrialisation lorsque la part de l’emploi industriel atteignait 21 % de l’emploi total et le PIB par habitant 12 200 dollars.

Dani Rodrik (2014) propose une explication simple au phénomène de désindustrialisation précoce en reliant celui-ci à l’intégration aux marchés mondiaux. Lorsqu’un pays s’intègre aux marchés internationaux, son industrialisation est de plus en plus déterminée par les dynamiques de consommation des pays développés et de moins en moins par les siennes. Or la consommation des pays riches change en faveur des services, ce qui limite de plus en plus la marge d’industrialisation des pays émergents. Par conséquent, les niveaux d’industrialisation des pays riches et pauvres doivent converger, et ce indépendamment de leurs niveaux de revenu. 

Mis à part pour quelques pays abondamment dotés en ressources naturelles, l’industrialisation a joué un rôle crucial dans l’accélération de la croissance économique pour de nombreuses économies. Si l’industrialisation s’interrompt de plus en plus tôt, cela suggère selon Rodrik (2013a) qu’il y aura de moins en moins de miracles de croissance à l’avenir et que le processus de convergence vers les pays avancés ralentira. La désindustrialisation prématurée aura aussi des répercussions sociales et politiques. Selon lui, l’instauration d’un régime démocratique durable fut en général le sous-produit d’une industrialisation de grande ampleur, notamment parce que celui-ci s’accompagne généralement d’un essor du mouvement ouvrier et du développement des partis politiques. 

 

Références

RODRIK, Dani (2013a), « The perils of premature deindustrialization », in Project Syndicate, 11 octobre. 

RODRIK, Dani (2013b), « On premature deindustrialization », in Dani Rodrik’s weblog, 11 octobre. 

RODRIK, Dani (2014), « Globalization and premature deindustrialization », in Dani Rodrik’s weblog, 22 avril.

SUBRAMANIAN, Arvind (2014), « Premature de-industrialization », in Center for Global Development, 22 avril.

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publié par Martin Anota - dans Economie internationale
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