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25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 15:50

Les crises financières n’ont pas uniquement des répercussions économiques. Ces dernières années ont été marquées par les réussites électorales de partis d’extrême-droite dans de nombreux pays européens ; c’est notamment le cas du Front national en France, de Dansk Folkeparti au Danemark et d’Aube dorée en Grèce. Si ces progressions suscitent des inquiétudes, c’est parce qu’elles font immanquablement écho à l’ascension du fascisme et du nazisme lors de la Grande Dépression des années trente.

La littérature a déjà exploré en détails le lien entre l’instabilité macroéconomique et l’instabilité politique, notamment la relation causale allant de la première à la seconde. En périodes de difficultés économiques, les partis au pouvoir ont moins de chances d’y rester, tandis que les partis qui étaient restés les plus éloignés du pouvoir ont plus de chances d’y accéder ; en l’occurrence, les électeurs pourraient tendre à se détourner des partis modérés pour se tourner vers les partis extrêmes. Suite à la Grande Récession, les études se sont multipliées sur les répercussions politiques des crises financières. Par exemple, Jeffrey Chwieroth et Andrew Walter (2013) suggèrent que les citoyens ont exprimé de plus « grandes attentes » à partir de 1945 dans la prévention et la gestion des crises économiques et financières. Tant les citoyens que les gouvernants saisissent mieux le fonctionnement de l’économie : les gouvernants ont plus de chances d’éviter une forte dépression que par le passé, en s’appuyant plus efficacement sur les politiques conjoncturelles, mais les citoyens ont aussi plus de chances de les sanctionner s’ils échouent dans leur tâche. En observant un échantillon de 20 pays développés et en développement à partir du début du dix-neuvième siècle, Chwieroth et Walter montrent que les chances de survie des gouvernements en place après une crise financière se sont effectivement affaiblies au cours du temps. Ainsi, si les gouvernants ne sont pas tenus pour responsables d’une crise, ils peuvent plus facilement être tenus pour responsables de la laisser persister que par le passé. Ce pourrait être en particulier le cas si les gouvernements cherchent avant tout à se désendetter plutôt qu’à relancer l’activité lors des récessions, puisque les plans d’austérité sont susceptibles de déprimer davantage l’activité. A partir de données internationales concernant la période comprise entre 1919 et 2009, Jacopo Ponticelli et Hans-Joachim Voth (2011) ont analysé l’ampleur à laquelle les sociétés deviennent instables après les consolidations budgétaires ; leurs résultats suggèrent une forte corrélation positive entre l’austérité budgétaire et l’instabilité politique. D’un autre côté, l’instabilité politique peut elle-même peser sur les perspectives de croissance, en réduisant notamment les incitations des entreprises à investir. Si la persistance d’une récession contribue peut-être à la fragmentation des parlements, cette dernière peut en retour entraîner un conflit politique à l’instant même où une action politique est la plus nécessaire, freinant finalement la reprise. Autrement dit, les récessions sont susceptibles d’alimenter de véritables cercles vicieux à travers leurs répercussions sur la stabilité politique. 

Plusieurs études ont relié l’ascension du parti nazi en Allemagne avec la persistance d’un chômage élevé. Les analyses cherchant à mettre en évidence une éventuelle relation entre la sévérité de la Grande Dépression et l’ascension des partis d’extrême-droite dans l’ensemble des pays sont toutefois très rares. Contribuant à combler ce manque, Alan de Bromhead, Barry Eichengreen et Kevin O'Rourke (2012) ont analysé l’impact de la Grande Dépression sur la part des suffrages recueillis par les partis d’extrême-droite au fil des diverses élections qui se sont déroulées durant les années vingt et les années trente dans 28 pays. Ils confirment l’existence d’un lien entre l’extrémisme politique et les turbulences macroéconomiques, en l’occurrence la faiblesse de l’activité économique. Ce qui importe, ce n’est pas simplement la croissance à l’instant de l’élection, mais les performances de croissance cumulées : une année de contraction de l’activité ne suffit pas pour favoriser significativement l’extrémisme. Bromhead et ses coauteurs notent que l’impact de la faible croissance sur le soutien en faveur de l’extrême-droite au cours de la Grande Dépression différait selon les conditions économiques, politiques et sociales qui prévalaient dans chaque pays. Par exemple, il est d’autant plus important que l’activité reste longuement déprimée. En outre, il est plus important dans les pays où les fascistes sont déjà représentés dans le parlement et dans les pays qui n’ont adopté que récemment un régime démocratique. Enfin, le succès électoral des partis antisystème d’extrême-droite dépendait de la structure du système électoral : il est plus difficile pour les partis minoritaires de traduire les suffrages qu’ils recueillent en sièges et pour les partis fascistes d’obtenir d’arracher des succès électoraux lorsque le nombre minimum de suffrages nécessaires pour qu’un parti obtienne une représentation parlementaire est élevé. 

Se focalisant quant à eux sur les dernières décennies, Markus Brückner et Hans Peter Grüner (2010) ont observé l’évolution de la part des suffrages s’exprimant en faveur des partis extrêmes à partir d’un échantillon de 16 pays de l’OCDE sur la période comprise entre 1970 et 2002. Ils constatent qu’une baisse d’un point de pourcentage de la croissance du PIB par tête entraîne une hausse d’un point de pourcentage de la part des suffrages allant aux partis d’extrême-droite ou nationalistes. Leur analyse empirique suggère un lien entre le succès des programmes extrêmes et l’incertitude à propos des revenus futurs. Le ralentissement de la croissance rend cette incertitude plus coûteuse, si bien qu’il réduit les incitations des populations les plus pauvres à se détourner des partis extrémistes. Les inégalités de revenu tendent à réduire l’impact des ralentissements sur les suffrages recueillis par les partis extrêmes. En effet, les pays marqués par de fortes inégalités sont moins susceptibles de voir une ascension des partis extrémistes lors des ralentissements de la croissance. Dans les pays présentant de faibles inégalités, une chute d’un pourcent du taux de croissance entraîne une hausse de la part des suffrages recueillis par les partis extrêmes supérieure à deux points de pourcentage.

La période étudiée par Brückner et Grüner n’a toutefois pas vraiment été ponctuée par de crises financières majeures dans les pays avancés, à l'exception des crises bancaires dans les pays scandinaves à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix. Adoptant une optique de plus long terme, Manuel Funke, Moritz Schularick et Christoph Trebesch (2015) ont récemment étudié les conséquences politiques suite aux crises financières systémiques qui ont éclaté au cours des 140 dernières années. Ils ont construit un échantillon de long terme couvrant 20 pays avancés et plus de 800 élections générales. Ils constatent en particulier que l’incertitude politique s’élève fortement après les crises financières, en faisant basculer les majorités gouvernementales et en accentuant la polarisation. Après une crise, les électeurs semblent être particulièrement attirés par la rhétorique de l’extrême-droite. Cette dernière attribue souvent la responsabilité des difficultés économiques aux minorités ou aux étrangers. En moyenne, les partis d’extrême-droite voient la part des suffrages exprimés en leur faveur augmenter de 30 % dans les cinq ans qui suivent une crise financière ; de leur côté, les partis d’extrême-gauche ne profitent pas autant des épisodes d’instabilité financière. Funke et ses coauteurs n’observent pas une telle dynamique politique lors des récessions « normales ». Elle ne semble toutefois pas dépendre de la seule sévérité de la récession. Certes les récessions qui sont synchrones avec une crise financière sont plus sévères que les récessions normales ; pourtant les partis d’extrême-droite ne semblent pas connaître de réelles percées électorales lors des puissants chocs macroéconomiques dénués de turbulences financières. La montée de l’extrême-droite semble ainsi spécifique aux crises financières ; la plus grande instabilité politique pourrait ainsi expliquer pourquoi les crises financières sont suivies par de plus lentes reprises que les récessions normales.

 

Références

BROMHEAD, Alan de, Barry EICHENGREEN, & Kevin H. O'ROURKE (2015), « Right-wing political extremism in the Great Depression », NBER, working paper, n° 17871, février.

BRÜCKNER, Markus, & Hans Peter GRÜNER (2010), « The OECD’s growth prospects and political extremism », in VoxEU.org, 16 mai.

CHWIEROTH, Jeffrey M., & Andrew WALTER (2013), « Banking crises and political survival over the long run – why Great Expectations matter », in VoxEU.org, 10 mai. 

FUNKE, Manuel, Moritz SCHULARICK & Christoph TREBESCH (2015), « Going to extremes: Politics after financial crisis, 1870-2014 », CESifo, working paper, n° 5553.

PONTICELLI, Jacopo, & Hans-Joachim VOTH (2011), « Austerity and anarchy: Budget cuts and social unrest in Europe, 1919-2008 », CEPR, discussion paper, n° 8513.

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publié par Martin Anota
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