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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 22:34

La pauvreté s’est considérablement réduite dans le monde au cours des trois dernières décennies. En 1981, plus de la moitié de la population vivait avec moins de 1,25 dollar par jour ; en 2010, ce taux s’élevait à 22 % [Olinto et alii, 2014]. Au début des années quatre-vingt, 1,8 milliard de personnes vivaient avec moins de 1,25 dollar par jour, contre 1,3 milliard aujourd’hui (dont les deux tiers résident en Asie), alors même que la population mondiale s’est accrue de 35 % sur la période. Les nouvelles estimations des parités de pouvoir d'achat (PPA) pourraient même suggérer que l'extrême pauvreté toucherait finalement aujourd'hui 870 millions de personnes [Brookings, 2014]

La croissance économique apparaît comme la principale explication de la diminution de la pauvreté que nous avons pu observer à travers le monde durant ces trente dernières années. En l’occurrence, la croissance de pays émergents comme la Chine et l’Inde ont joué un rôle déterminant dans cette évolution. Selon les estimations d’Aart Kraay (2006), la croissance des revenus moyens expliquerait entre 70 et 95 % du recul de la pauvreté. D’autres analystes estiment que cette dernière s’expliquerait pour les deux tiers par la croissance économique et le tiers restant par la réduction des inégalités. En observant les performances de 118 pays au cours des quatre dernières décennies, David Dollar, Tatjana Kleineberg et Aart Kraay (2013) mettent en évidence une forte relation entre la croissance globale des revenus et la croissance du revenu moyen des quintiles les plus pauvres : les revenus des 40 % des ménages les plus pauvres s’accroissent généralement de façon équiproportionnelle avec les revenus moyens, ce qui amène Dollar et ses coauteurs à conclure que « la croissance est une bonne chose pour les pauvres ».

Divers travaux ont cherché à évaluer la sensibilité de la pauvreté à la croissance et aux inégalités à travers deux indicateurs : l’élasticité-croissance et l’élasticité-inégalités de la réduction de la pauvreté. Par exemple, Martin Ravallion (1997, 2004) constate que la croissance réduit d’autant plus la pauvreté que le degré d’inégalités est faible : une hausse de 1 % des niveaux de revenu réduit la pauvreté de 4,3 % dans les pays ayant de très faibles niveaux d’inégalités et seulement de 0,6 % dans les pays très inégalitaires. Il existerait en l’occurrence une relation négative entre le niveau initial d’inégalités et la valeur de l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté. En outre, il affirme que la réduction des inégalités peut directement contribuer à faire reculer la pauvreté. François Bourguignon (2003) constate que l’évolution de la pauvreté est étroitement liée aux variations du revenu et des inégalités, ainsi qu’aux niveaux initiaux de développement et d’inégalités. En l’occurrence, l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté serait fonction croissante du niveau de développement d’un pays. Humberto Lopez et Luis Servén (2006) montrent que, pour un seuil de pauvreté donné, l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté s’accroît au fur et à mesure que les niveaux de pauvreté diminuent : l’impact de la croissance sur la pauvreté serait plus fort dans les pays riches que dans les pays pauvres, si bien qu’il semble plus difficile pour ces derniers de réduire rapidement la pauvreté.

Pedro Olinto, Gabriel Lara Ibarra et Jaime Saavedra-Chanduvi (2014) se sont demandés si la croissance économique contribuera à l’avenir à réduire aussi amplement la pauvreté qu’elle le fit par le passé. Pour cela, ils ont cherché à déterminer et comparer l’élasticité-inégalités et l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté en observant un large échantillon de pays sur la période 1980-2010. Ils mettent en évidence une relation positive et décroissante entre l’élasticité-inégalités et les taux de pauvreté. En revanche, l’élasticité-croissance ne présente pas une telle relation avec les taux de pauvreté : l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté s’accroît ou reste constante avec le niveau initial de pauvreté. Ainsi, au fur et à mesure que le taux de pauvreté décline, l’élasticité-inégalités de la réduction de la pauvreté s’accroît plus rapidement que l’élasticité-croissance. En d’autres termes, à partir d’un certain seuil de pauvreté, la réduction des inégalités est davantage susceptible de contribuer à la réduction de la pauvreté que ne le fait la croissance économique.

Ainsi, relativement aux politiques stimulant la croissance, les politiques visant à réduire les inégalités ont un rôle de plus en plus important à jouer au fur et à mesure que la pauvreté recule. En outre, il n’est précisément pas certain que la croissance mondiale soit aussi élevée ces prochaines décennies qu’elle le fut au cours des trois dernières, ce qui devrait encore davantage réduire sa capacité à faire reculer la pauvreté à l'avenir. Olinto et ses coauteurs en concluent que les autorités publiques devraient de plus en plus se focaliser sur la réduction des inégalités si elles désirent réduire davantage la pauvreté. Ces résultats confirment l’idée de certains auteurs comme Nobuo Yoshida, Hiroki Uematsu et Carlos Sobrado  (2014) qui suggèrent que l’accélération de la croissance économique ne suffira pas pour éliminer l’extrême pauvreté d’ici 2030 comme l’avait déclaré la Banque mondiale en établissant ses Objectifs du millénaire pour le développement. 

 

Références

BOURGUIGNON, François (2003), « The growth elasticity of poverty reduction: explaining heterogeneity across countries and time periods », in Theo S. Eicher & Stephen J. Turnovsky (dir.), Inequality and Growth Theory and Policy Implications.

DOLLAR, David, Tatjana KLEINEBERG & Aart KRAAY (2013), « Growth still is good for the poor », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6568, août.

KRAAY, Aart (2006), « When is growth pro-poor? Evidence from a panel of countries », in Journal of Development Economics, vol. 80, n° 1.

LOPEZ, J. Humberto, & Luis SERVÉN (2006), « A normal relationship? Poverty, growth, and inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 3814.

OLINTO, Pedro, Gabriel Lara IBARRA & Jaime SAAVEDRA-CHANDUVI (2014), « Accelerating Poverty Reduction in a Less Poor World. The Roles of Growth and Inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6855.

RAVALLION, Martin (2004), « Pro-poor growth : A primer », Banque mondiale, policy research working paper, n° 3242.

YOSHIDA, Nobuo, Hiroki UEMATSU & Carlos E. SOBRADO (2014), « Is extreme poverty going to end?, An analytical framework to evaluate progress in ending extreme poverty », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6740, janvier.

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