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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 20:35

Paul Romer et Robert Lucas, parmi d’autres, ont endogénéisé la source de la croissance du revenu par tête à long terme, en l’occurrence l’accumulation de savoir. Suite à ces travaux précurseurs, une multitude d'auteurs ont exploré ces dernières décennies les liens entre l’innovation et la croissance et ont pu ainsi profondément renouveler l’analyse néoclassique de la croissance. En l'occurrence, Philippe Aghion et Peter Howitt (1992) ont donné naissance à un nouveau courant de la théorie de la croissance endogène en modélisant les intuitions de Joseph Schumpeter. Le progrès technique et par conséquent la croissance sont dans leur modèle le résultat d’une différenciation verticale, c’est-à-dire d’une amélioration de la qualité des produits. Chaque innovation est un nouveau bien intermédiaire qui peut être utilisé pour produire un produit final plus efficacement qu’auparavant. Le progrès technique va alors s’opérer par destruction créatrice : lorsqu'elles surgissent, les innovations rendent les précédentes technologies obsolètes.

Si certains agents subissent des pertes en raison de l’obsolescence technologique, les firmes innovatrices sont quant à elles susceptibles de capter un marché en brevetant leur innovation et ainsi d’en retirer des rentes, mais cette situation est temporaire : des entreprises rivales peuvent à leur tour innover et contester les monopoles existants en proposant des biens intermédiaires de plus grande qualité. Le tissu productif se renouvelle ainsi en permanence au gré des innovations. Au niveau agrégé, les innovations sont susceptibles de bouleverser l’ensemble de l’économie, puisque chacune d’entre elles, en prenant la place des précédentes, élève la productivité des entreprises. Le taux de croissance économique dépend donc de l’intensité de la recherche dans l’économie, mais aussi du degré de concurrence entre les firmes. Toutefois, les innovations sont issues de découvertes aléatoires. Les entreprises sont incertaines quant au succès des dépenses engagées dans l’activité de recherche-développement.

Dans le modèle d’Aghion et Howitt, plusieurs équilibres sont possibles, ainsi que des trajectoires cycliques. Par exemple, les économies sont susceptibles de tomber dans des trappes à non-croissance (no-growth traps) en raison d’anticipations autodestructrices (self-defeating expectations). En effet, si les entreprises anticipent une forte innovation dans la période suivante et donc une baisse des rentes de monopole pour les innovateurs, elles réduisent alors leurs efforts de recherche, ce qui comprime le potentiel innovateur de l’économie. Il est alors moins probable qu’émergent des innovations, si bien que le taux de croissance s'en trouve durablement diminué. Ainsi, Aghion et Howitt en concluent que le niveau de recherche dans l'économie peut ne pas être optimal en raison des externalités et du défaut de coordination entre les agents. Par exemple, les chercheurs n’internalisent pas la destruction de rentes existantes qui résulte de leurs innovations. Cela justifie ainsi une intervention des autorités publiques pour façonner les incitations à innover.

Au cours du dernier quart de siècle, ce modèle initial d’Aghion et Howitt a généré une multitude de modèles et d’analyses empiriques, étendant et complétant leurs résultats originels. Tous ces travaux relèvent de ce que l’on appelle aujourd’hui la théorie néo-schumpétérienne. Philippe Aghion, Ufuk Akcigit et Peter Howitt (2013) en ont récemment synthétisé les principaux enseignements.

Tout d’abord, les études empiriques suggèrent que la croissance est positivement corrélée au degré de concurrence sur les marchés des biens et services. Le paradigme schumpétérien éclaire cette relation positive en suggérant trois faits stylisés. Premièrement, la concurrence stimule le processus d’innovation et la croissance de la productivité, en particulier pour les entreprises à proximité de la frontière technologique ou bien concurrençant au coude à coude avec leurs rivales. L’ouverture d’un secteur ou d’une économie à la concurrence stimule notamment les incitations à investir via les effets d’échelle, en accroissant la taille du marché pour les innovations réussies. Deuxièmement, il existe une relation en U inversé entre l’intensité de la concurrence et la croissance de la productivité. En effet, pour un faible niveau de concurrence, toute accentuation de la concurrence se traduit par une hausse de la productivité, notamment en stimulant l’innovation ; en revanche, pour des niveaux élevés de concurrence, toute intensification de la concurrence peut enrayer le processus d’innovation et entraîner une baisse du niveau de productivité. Enfin, le système de protection des brevets stimule les investissements en recherche-développement et par là l’innovation ; la protection des droits de propriété est donc complémentaire à la politique de la concurrence.

Les études empiriques ont notamment dégagé plusieurs faits stylisés concernant les dynamiques des entreprises en exploitant les données au niveau microéconomique. Par exemple, la distribution de la taille des entreprises est très asymétrique ; il y a une forte corrélation entre la taille et l’âge de l’entreprise ; les plus petites entreprises sortent plus fréquemment du marché, mais celles qui survivent tendent à connaître un taux de croissance supérieur au taux de croissance moyen. Enfin, il existe une source importante de croissance de la productivité dans la réallocation des facteurs de production entre les entreprises en place et celles entrant sur le marché.

Le paradigme néo-schumpétérien éclaire également la relation entre la croissance et le développement. Les innovations qui émergent dans un secteur ou une économie donnée se fondent souvent sur les innovations élaborées dans les autres secteurs ou bien dans le reste du monde. La convergence des taux de croissance entre les pays doit notamment beaucoup aux diverses externalités associées à la diffusion technologique. Les modèles néo-schumpétériens de croissance retrouvent ainsi une intuition d'Alexander Gerschenkron (1962) : une économie éloignée de la frontière technologique peut connaître des taux de croissance plus élevés qu’une économie au plus proche de celle-ci, puisque la première va faire de plus larges avancées technologiques à chaque fois que l’un de ses secteurs rattrape la frontière. Par conséquent, les théoriciens néo-schumpétériens soulignent l'importance du cadre institutionnel pour l'innovation. En l'occurrence, un pays ne nécessitera pas les mêmes politiques et institutions selon qu’il soit proche ou éloigné de la frontière technologique ; les politiques et institutions qui facilitent l’adoption, la copie et l’amélioration des innovations par une économie, c’est-à-dire qui participent à la rapprocher de la frontière technologique, diffèrent de celles contribuant à stimuler les innovations proprement dites, c'est-à-dire celles qui contribuent à repousser cette frontière. La relation entre la croissance et la démocratie apparaît ainsi la plus forte dans les économies proches de la frontière technologique. En effet, une croissance soutenue repose sur une destruction créatrice ; elle n’est donc pas soutenable dans les pays où les institutions sont extractives et découragent l'innovation.

Enfin, les théories néo-schumpétériennes relient la dynamique de la croissance aux vagues technologiques de long terme. Les technologies génériques, telles que le moteur à vapeur, l’électricité ou encore les technologies de l’information, sont à l’origine de phases d’accélération et de ralentissement de la productivité, correspondant à ce que la littérature appelle les cycles de Kondratiev. Une technologie est dite générique si elle affecte l’innovation et la production dans plusieurs secteurs d’une économie. Elle est ainsi omniprésente, car son utilisation dans divers secteurs se traduit par d’importantes répercussions au niveau macroéconomique. Elle possède une forte marge d’amélioration. En effet, le potentiel d’une technologie générique a tendance à être peu exploité lorsqu’elle est introduite dans l’économie ; ce n’est que plus tard que son potentiel est pleinement exploité et qu’elle se traduit par une forte accélération de la croissance de la productivité. Enfin, une technologie générique est cumulative : elle facilite l’émergence de nouveaux produits et procédés de production, c'est-à-dire d'innovations secondaires.

Certes, une technologie générique améliore la productivité et la production à long terme, mais elle va être source de fluctuations conjoncturelles le temps que l’économie s’adapte à elle. Les économies se restructurent profondément lorsqu’une technologie générique apparaît et se diffuse dans l’ensemble des secteurs, or un tel processus ne s’opère pas sans heurts : les flux d’entrées et de sorties des entreprises s’accroissent ; les divers secteurs de l’économie abandonnent les vieilles technologies au fur et à mesure que les technologies génériques se diffusent dans l’économie. Dans les premières phases de déploiement d'une technologie générique, d'importantes ressources sont notamment retirées des activités directement productives pour être allouées à la recherche, de manière à développer de nouveaux composants intermédiaires. Ainsi, selon la théorie néo-schumpétérienne de la croissance, un choc technologique peut donc très bien initialement ralentir la production et la productivité, ainsi que réduire l’emploi, avant que les bénéfices pour l'activité ne se révèlent pleinement.

 

Références Martin Anota

AGHION, Philippe, Ufuk AKCIGIT & Peter HOWITT (2013), « What do we learn from Schumpeterian growth theory? », NBER working paper, n° 18824, février.

AGHION, Philippe, & Peter HOWITT (1992), « A model of growth through creative destruction », in Econometrica, vol. 60, n° 2, mars.

GERSCHENKRON, Alexander (1962), Economic Backwardness in Historical Perspective: A Book of Essays, Belknap Press of Harvard University Press.

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commentaires

Economiam 05/03/2013 22:24


Je pensais en particulier a Singapour: pas franchement democratique avec un developpement economique technocratique, mais un PIB par tete de pipe elevé. Pas d'extraction ici, pas ou peu de
corruption (pas plus d'arrosage electoral que dans les pays occidentaux).


Par contre en regardant le papier d'Acemoglu et al, je me rend compte que c'est un bel outlier... L'exception qui confirme la regle?

Martin Anota 06/03/2013 00:43



J'aillais dire que Singapour a une répartition peu inégale des richesses, mais une petite lecture des coefs de Gini montrent que ce n'est pas le cas. donc a priori oui, Singapour est un outlier
dans la thèse d'Acemoglu...



Economiam 05/03/2013 20:21


Bonjour, merci pour cet article tres detaillé et en particulier pour les liens vers les papiers d'Aghion, l'homme qui parle anglais avec
un accent francais terrifiant :)


 


Je ne suis pas sur de comprendre cette phrase: "En effet, une croissance soutenue repose sur une
destruction créatrice ; elle n’est donc pas soutenable dans les pays où les institutions sont extractives et découragent l'innovation. " Parlez
vous d'une croissance soutenue lorsqu'on se trouve a la frontiere technologique? En ce cas je nuancerais l'effet benefique de la democratie sur la destruction creatrice. J'aurais meme tendance a
penser que dans certains cas avec un un cadre autocratique mais pas necessairement extractif (comme on peut en observer en Asie), l'imposition par en haut des bouleversements organisationels
et technologiques permet de contrecarrer l'opposition naturelle des citoyens aux changements trop radicaux. Un genre de despote eclairé en
somme...

Martin Anota 05/03/2013 21:27



Oui, je suis d’accord, les dictatures "éclairées" peuvent être à la source d’une forte croissance, en tout cas dans les pays en développement (yep, elles sont les plus à même à exploiter le plus
efficacement les ressources naturelles).


Dans le cas des économies avancées, proches de la frontière techno, ce n’est pas le cas... Dans la logique à la Aghion, de telles économies ne peuvent croître qu’en innovant. Elles doivent donc
forcément pousser les agents à se lancer dans l’activité de R&D, par nature risquée, d’où l’importance des incitations ici. Ce que la team d’Acemoglu-Aghion a en tête, c’est qu’il faut des
incitations à innover, en l’occurrence avoir la certitude de pouvoir rentabiliser l’investissement en recherche-développement. Le problème ne se pose pas dans le cas des pays éloignés de la
frontière techno (ou en tout cas moins), car il suffit alors "simplement" de copier les technologies les plus avancées (je dis simplement, mais bon, il faut un minimum de main-d’oeuvre qualifiée
pour adopter ces technologies): c’est moins risqué, donc les incitations n’entrent que peu en jeu. Les incitations seront maximales dans une démocratie, c’est-à-dire un ensemble d’institutions
qui confèrent le pouvoir à une majorité de la population et qui permettent à celle-ci de récupérer tous les gains de leurs investissements.


En revanche, dans une dictature éclairée, le pouvoir politique ne reste confiné qu’à une fraction de la population et la majorité de la population peut difficilement obtenir les fruits de la
croissance. La dictature peut peut-être rapprocher l’économie de la frontière techno (surtout si elle est à l’origine des investissements), mais ses citoyens seront réticents à se lancer dans la
recherche, s’ils ne peuvent rien en retirer, que ce soit en termes de richesse proprement dite ou de pouvoir. Les dictateurs seront plus enclins de leur côté à consolider leur domination
politique et assurer leurs rentes, plutôt qu’à innover...


Je suis plutôt d’accord avec tout ça. Ce qui m’embête effectivement c’est que j’ai l’impression que toute cette littérature néo-institutionnelle/schumpétérienne a du mal à voir que l’Etat ou une
entité analogue peut directement impulser l’innovation. Alors si votre despote est vraiment éclairé, effectivement je ne vois pas pourquoi il y aurait forcément contradiction. Mais j’ai du mal à
voir comment il pourrait l’être sans partager toujours un peu plus du pouvoir politique, donc sans tendre vers une forme toujours plus poussée de démocratie... Je creuse depuis tt à l’heure un
peu toute cette question institutionnelle dans un billet dont la rédaction s’éternise, s’éternise...



Je n’ai pas fait attention à l’accent d’Aghion, ce qui confirme que mon anglais est vraiment devenu bad...



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