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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 15:49

Les historiens et économistes ne s’accordent toujours pas sur les raison de la Grande Divergence : pourquoi la Grande-Bretagne et plus largement l’Europe de l’ouest ont-ils connu une accélération de la croissance économique au dix-neuvième siècle tandis que le niveau de vie continuait de stagner dans le reste du monde ? Plusieurs historiens économiques mettent en avant le rôle joué par le charbon pour expliquer la Révolution industrielle. Ils rejoignent ainsi d'autres auteurs lorsqu'ils suggèrent ainsi que la géographie et les ressources naturelles sont des déterminants cruciaux du développement économique. 

Le principal défenseur de cette thèse est Edward Anthony Wrigley (1961). Celui-ci considère l’utilisation du charbon comme une condition nécessaire à la Révolution industrielle : la maîtrise du charbon a permis à l'humanité d’utiliser une large réserve d’énergie et de se libérer des contraintes malthusiennes. Plusieurs historiens le rejoignent lorsqu’ils affirment que la disponibilité en charbon s’est révélée essentielle à toute région qui eut à s’industrialiser au dix-neuvième siècle. Utilisé alors pour alimenter le processus de producteur, le charbon pourrait expliquer pourquoi la Révolution industrielle est survenue en Europe plutôt qu’en Chine. Il est notoire que la Grande-Bretagne, l’économie la plus dynamique du dix-neuvième-siècle, était abondamment dotée en charbon ; les champs de charbon de Belgique, du Nord de la France et plus tard de la Ruhr devinrent également des hauts lieux de l’industrie lourde. Par contre, en Chine, les réserves houillères étaient localisées au nord et nord-est, c’est-à-dire éloignées des régions les plus dynamiques économiquement, en l’occurrence les régions côtières du sud. Pour les tenants de cette approche, le charbon n’aurait pu se révéler aussi important sans le progrès technique tel que celui-ci s’est manifesté. Les innovations sont apparues en Grande-Bretagne au cours de la Révolution industrielle de manière à économiser le facteur travail devenu trop cher et substituer ce dernier par du capital et du charbon bon marché. L’usage du charbon fut un symptôme du progrès technique, que la majorité des auteurs considèrent comme le principal moteur de la Révolution industrielle ; c’est d’ailleurs pour cela que Wrigley ne considère pas le charbon comme une condition nécessaire à cette dernière. 

Alan Fernihough et Kevin O'Rourke (2014) suggèrent que cette thèse peut se résumer au final par deux hypothèses : la première (qu’ils qualifient d’« hypothèse de croissance ») suggère que l’exploitation de charbon expliqua une part substantielle de la croissance économique observée à partir de la Révolution industrielle ; la seconde (qualifiée d’« hypothèse de localisation ») suggère que la localisation des activités industrielles a été fortement influencée par la localisation des bassins houillers.

Tous les historiens économiques ne prêtent toutefois pas un rôle aussi important au charbon, rejetant l’une ou l’autre des deux hypothèses. Les plus sceptiques mettent plutôt l’accent sur les facteurs culturels et les institutions pour expliquer l’industrialisation et l’accélération de la croissance économique. Les études économétriques ont toutefois jusqu’à présent été insuffisantes pour déterminer si le charbon a effectivement joué un rôle crucial dans la Révolution industrielle. 

Fernihough et O'Rourke ont testé économétriquement les deux hypothèses dans le cadre paneuropéen. Puisque toutes les données relatives au PIB régional ou la production industrielle ne sont pas disponibles pour les époques reculées, les deux auteurs utilisent les données relatives à la taille des villes pour se représenter la répartition géographique de l’activité économique et saisir l’influence exercée par la proximité des bassins houillers. Fernihough et O'Rourke constatent qu’être à proximité d’un bassin houiller importe pour la taille des villes après la Révolution industrielle, mais pas avant, ce qui suggère que l’hypothèse de localisation est valide. Ils constatent également que l’émergence lors de la Révolution industrielle de technologies utilisant le charbon explique plus de 60 % de la croissance urbaine en Europe entre 1750 et 1900. Cette idée que le charbon ait joué un rôle déterminant dans la croissance urbaine après la Révolution industrielle est cohérente avec l’hypothèse de croissance.

Fernihough et O'Rourke reconnaissent toutefois que leurs résultats sont insuffisants pour conclure que l’accès au charbon fut une cause suffisante à la Révolution industrielle ou pour rejeter l’idée que le progrès technique ait amorcé le changement économique moderne. En revanche, en raison de la nature des technologies déployées lors de la Révolution industrielle, l’accès au charbon devint crucial pour le développement économique. Les sources de la croissance sont peut-être ailleurs, mais ni le rôle des énergies fossiles dans la croissance postérieure à la Révolution industrielle, ni le rôle de la géographie pour expliquer pourquoi certaines régions ont connu cette croissance ne peuvent être ignorés. 

 

Références

FERNIHOUGH, Alan, & Kevin Hjortshøj O'ROURKE (2014), « Coal and the European Industrial Revolution », National Bureau of Economic Research, working paper, n ° 19802, janvier. 

WRIGLEY, Edward Anthony (1961), Industrial Growth and Population Change; A Regional Study of the Coalfield Areas of North-West Europe in the Later Nineteenth Century, Cambridge University Press, Cambridge.

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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 14:50

Depuis quelques semaines, les pays émergents subissent de très fortes pressions, en particulier sur les marchés des changes. C'est notamment le cas de l'Afrique du Sud, de l'Argentine, du Brésil, de l'Inde, de la Russie et de la Turquie. La dépréciation de la monnaie, l’accélération de l’inflation et la fuite des capitaux incitent leur banque centrale à relever leur taux directeur. Ce resserrement monétaire est bien évidemment susceptible de dégrader l’activité économique et cette dégradation apparaît comme le « prix à payer » pour maintenir la confiance en la monnaie. Or un ralentissement de l’activité est susceptible d’entretenir la sortie des capitaux et la dépréciation de la monnaie, si bien qu’un resserrement de la politique monétaire ne fait au final qu’enfermer les pays émergents dans un cercle vicieux. Ces dynamiques trouvent certainement leur origine dans une multitude de facteurs, notamment des facteurs politiques propres à chaque pays, comme dans le cas de la Turquie. Mais, plus que tout autre acteur, la banque centrale américaine a peut-être joué un rôle significatif dans ces événements. 

En effet, la politique monétaire a été extrêmement accommodante aux Etats-Unis ces dernières années en raison de la sévérité de la Grande Récession. Une fois son taux directeur ramené au plus proche de zéro, la Réserve fédérale s’est tournée vers de nouvelles mesures de politique monétaire pour approfondir le soutien à l’activité. L’une de ces mesures « non conventionnelles » a été l’assouplissement quantitatif (quantitative easing) consistant pour la banque centrale à acheter massivement des titres de longue maturité. Puisque ces achats poussent les prix d’actifs à la hausse, le rendement de ces derniers tend en effet à diminuer ; la baisse des taux d’intérêt de long terme tend alors à stimuler les dépenses d’investissement. Par conséquent, le bilan de la Fed n’a cessé de s’accroître ces dernières années au rythme des achats ; au début de l’année 2013, elle achetait chaque mois l’équivalent de 85 milliards de dollars en titres dans le cadre de l’assouplissement quantitatif. Ce programme n’a toutefois pas eu de répercussions sur les seuls Etats-Unis. La dégradation des perspectives de croissance dans les pays avancés avec la Grande Récession et la baisse des taux d’intérêt nominaux ont incité les investisseurs financiers à se tourner vers les pays émergents pour y trouver de plus hauts rendements. Les pays émergents ont ainsi profité ces dernières années de larges entrées de capitaux qui ont stimulé leur activité ; le programme d’assouplissement quantitatif mené par la Fed n’a fait qu’accentuer cette tendance.

Les banques centrales ne sont toutefois pas incitées à poursuivre indéfiniment une politique monétaire extrêmement accommodante ; celle-ci est source de risques inflationnistes et elle expose l’économie à l’instabilité financière en alimentant une expansion excessive du crédit et des bulles d’actifs ; la Fed est ainsi accusée par certains d’avoir laissé son taux directeur trop longtemps trop bas suite à l’éclatement de la bulle internet au début des années deux mille et d’avoir ainsi alimenté les déséquilibres qui ont conduit à la crise du crédit subprime. Par conséquent, au fur et à mesure que la reprise de l’activité se poursuit et que le chômage reflue aux Etats-Unis, il devient de plus de plus en plus probable que la Fed « normalise » sa politique monétaire. Cette normalisation est d’autant plus probable que tout le monde ne s’accorde pas sur l’efficacité des achats d’actifs dans le soutien de l’activité ; pour certains, elles ne fait qu’alimenter l’instabilité financière.

En mai 2013, les responsables de la Fed ont évoqué pour la première fois la possibilité d’une réduction (tapering) de leurs achats. Ce fut en particulier le cas le 22 mai lorsque Ben Bernanke, alors président de la Fed, témoigna devant le Congrès américain. Cette évocation d’un resserrement de la politique monétaire américaine a immédiatement affecté les pays émergents. Plusieurs d’entre eux ont enregistré au cours des mois suivants des sorties de capitaux, une hausse des rendements obligataires, une baisse des cours boursiers et une dépréciation de leur taux de change. Si effectivement les entrées de capitaux ont alimenté des bulles d’actifs dans les pays émergents, celles-ci sont susceptibles d’éclater et de puissamment dégrader l’activité. Lorsque la Fed déclara en septembre 2013 qu’elle ne réduirait pas immédiatement ses achats d’actifs, les rendements obligataires reculèrent dans les pays émergents, sans toutefois revenir aux niveaux qu’ils atteignaient avant le mois de mai. Cette amélioration n’a été temporaire : les pays émergents font face depuis le début du mois de janvier à de plus fortes pressions que celles qu’ils subirent cet été.

Barry Eichengreen et Poonam Gupta (2013, 2014) mettent particulièrement l’accent sur trois caractéristiques de cette déstabilisation des pays émergents. Tout d’abord, non seulement l’impact fut significatif, mais son ampleur a surpris de nombreux commentateurs. Plusieurs d’entre eux ont soulevé la possibilité que l’actuel resserrement de la politique monétaire américaine fasse basculer les pays émergents dans une crise similaire à celle que nombre d’entre eux connurent il y a à peine quelques décennies. Cette comparaison est d’autant plus pertinente que de nombreux auteurs considèrent que la Fed trouve une responsabilité dans la crise mexicaine de 1994 en resserrant sa politique monétaire à partir de 1993. Ensuite, Eichengreen et Gupta soulignent que l’impact n’a pas été uniforme, certains pays émergents ayant été plus durement touchés que d’autres par l’évocation du tapering. Enfin, les deux auteurs notent que les réticences marquées par les responsables politiques des pays émergents à l’idée d’un tapering se concilient bien mal avec les critiques qu’ils formulaient précédemment à l’égard de l’assouplissement quantitatif qu’ils considéraient comme un véritable acte de « guerre des monnaies » (currency war). 

Eichengreen et Gupta ont observé l’évolution des taux de change, des réserves de devises et des cours boursiers entre avril (soit juste avant la première évocation du « tapering ») et août 2013 pour déterminer quels pays ont été frappés et pourquoi. Leur analyse est particulièrement cruciale aujourd’hui, puisqu’elle permet de mieux saisir ce que les pays émergents sont en train de subir. Trois résultats sont en l’occurrence particulièrement intéressants. Tout d’abord, les deux auteurs constatent que les pays émergents qui ont le plus laissé leur taux de change réel s’apprécier, leurs déficits de compte courant se creuser et leurs prix d’actifs s’accroître durant la période de l’assouplissement quantitatif ont subi les plus amples dommages après mai 2013. Les pays qui ont mis en place des politiques économiques pour contenir l’appréciation du taux de change et la dégradation du déficit courant ont connu par la suite un moindre reflux des flux de capitaux. En l’occurrence, la politique macroprudentielle et le resserrement budgétaire mises en place avant l’annonce d’un resserrement monétaire de la Fed en ont modéré l’impact après coup, mais ces mesures n’ont toutefois pas permis aux pays émergents d’en subir les répercussions. 

Ensuite, Eichengreen et Gupta montrent qu’avoir de meilleurs fondamentaux macroéconomique n’a pas immunisé les pays émergents : ce n’est pas parce qu’un pays présentait de faibles niveaux de déficits budgétaires et de dette publique, de plus hauts niveaux de réserves ou encore une plus forte croissance économique qu’il ait connu une chute limitée de son taux de change après mai 2013. Par contre, la taille du marché financier domestique explique l’ampleur de l’impact : les pays disposant des plus larges marchés ont connu les plus fortes pressions sur leur taux de change, leurs réserves de devises et leurs cours boursiers. Cela dénote le fait que les investisseurs sont mieux capables de rééquilibrer leurs portefeuilles lorsque le pays dispose de marchés financiers relativement larges et liquides. Eichengreen et Gupta rappellent ainsi que l’expansion du secteur financier se révèle être à double tranchant puisqu’elle expose davantage les pays aux crises financières et aggrave l’impact de ces dernières sur l’activité. 

 

Références

EICHENGREEN, Barry, & Poonam GUPTA (2013), « Fed tapering and emerging markets », in voxEU.org, 19 décembre. 

EICHENGREEN, Barry, & Poonam GUPTA (2014), « Tapering talk: The impact of expectations of reduced Federal Reserve security purchases on emerging markets », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6754, janvier.

FMI (2013), « Taper talks: What to expect when the United States is tightening », World Economic Outlook: Transitions and Tensions, octobre. Traduction française, « Que se passera-t-il quand les Etats-Unis mettront fin à leur politique d’assouplissement quantitatif ? », Perspectives de l’économie mondiale : transitions et tensions.

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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 20:38

Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, le Japon a connu une déflation faible, mais durable. Le taux d’inflation de l’indice des prix à la consommation atteignait en moyenne 11,6 % dans la première moitié des années soixante-dix ; il déclina par la suite, pour atteindre zéro, voire des valeurs légèrement négatives, à partir du milieu des années quatre-vingt-dix (cf. graphique 1). Les taux d’inflation du Japon ont été inférieurs à ceux des Etats-Unis et de la zone euro. Par exemple, l’écart entre les taux d’inflation du Japon et celui des Etats-Unis s’élevait à 2 points de pourcentage dans les années quatre-vingt-dix, puis atteignit 3 points de pourcentage dans les années deux mille, avant de se resserrer suite à l’effondrement de Lehman Brothers fin 2008. Lorsque Kenji Nishizaki, Toshitaka Sekine et Yoichi Ueno (2013) observent dans le détail, ils constatent que la plupart des composantes de l’indice des prix à la consommation contribuèrent à la désinflation. Les prix des biens durables, qui poussaient déjà l’inflation à la baisse à partir du milieu des années quatre-vingt, chutent encore plus rapidement dans les années deux mille. Les variations des prix des autres biens et services devinrent nulles, voire négatives, dans les années quatre-vingt-dix. En revanche, la hausse des prix des produits énergétiques s’accéléra à partir de 2000.

GRAPHIQUE 1  Taux d'inflation au Japon (en glissement annuel, en %)

Japon-deflation--taux-d-inflation.png

sourceNishizaki et alii (2013)

Nishizaki et ses coauteurs ont cherché à déterminer les causes de la déflation japonaise. Ils observent tout d’abord le rôle des anticipations d’inflation. Si les analyses empiriques suggèrent que ces anticipations ont été régulièrement revues à la baisse au cours des deux dernières décennies, elles ne s’accordent pas sur l’ampleur et les raisons de cette révision. Si l’inflation anticipée est devenue négative, alors le Japon peut s’être retrouvé dans un équilibre de trappe à liquidité ; la borne inférieure zéro (zero lower bound) empêche alors la banque centrale de sortir l’économie de cette trappe en réduisant son taux directeur. Nishizaki et ses coauteurs confirment que l’inflation anticipée a certes diminué, mais ils estiment qu’elle est toutefois restée positive (cf. graphique 2). Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer ce déclin : soit la banque centrale a réduit le taux d’inflation qu’elle cible, soit les agents privés ont douté que les autorités monétaires soient à même d’atteindre leur cible lorsque le taux d’intérêt nominal a atteint son niveau plancher. En outre, les années quatre-vingt-dix étaient marquées par un yen très fort, si bien que les agents privés ont pu percevoir les prix au Japon comme trop élevés par rapport aux prix en vigueur dans les autres pays industriels.

GRAPHIQUE 2  Anticipations d'inflation (en %)

Japon-deflation--anticipations-d-inflation.png

source : Nishizaki et alii (2013) 

Les économistes s’accordent pour dire que l’écart de production (output gap) est resté négatif depuis le milieu des années quatre-vingt-dix (la production est restée bien en deçà de son potentiel), excepté lors de courtes périodes à la fin de la décennie et au cours de la suivante (cf. graphique 3). En revanche, il n’y a pas consensus pour expliquer pourquoi l’écart de production est resté négatif. Une réponse relativement simple serait tout simplement la malchance : la Japon aurait subi toute une série de puissants chocs de demande. Ces derniers comprennent l’effondrement des bulles d’actifs au début des années quatre-vingt-dix, l’effondrement de la bulle internet au début des années deux mille et la récente crise mondiale. Certains auteurs comme Paul Krugman (1998) suggèrent que l’écart de production est devenu négatif en raison d’un déclin du taux d’intérêt naturel et de la borne inférieure zéro sur les taux nominaux : le taux d’intérêt naturel est peut-être devenu négatif, si bien que la politique monétaire est restée excessivement restrictive une fois que le taux directeur atteignit sa borne zéro. D’autres auteurs suggèrent un lien entre la faible croissance potentielle et la détérioration de l’écart de production en mettant l’accent sur les anticipations de croissance. La révision à la baisse de ces anticipations aurait davantage dégradé la demande globale plutôt que l’offre. En outre, les prix diminuent si l’offre ne peut pleinement répondre aux variations de la demande globale ; le vieillissement démographique aurait joué ici un rôle important en entraînant précisément une modification de la structure de demande. D’autres auteurs mettent de leur côté l’accent sur les dynamiques financières. Dans la mesure où la dette publique du Japon n’aurait pu s’accroître aussi considérablement sans les achats massifs de titres publics japonais réalisés par les banques, l’écart de production pourrait avoir été affecté par le comportement des banques. L’émission de dette publique aurait pu entraîner une sorte d’effet d’éviction sur l’investissement privé et par là se traduire par des pressions déflationnistes.

GRAPHIQUE 3  Ecart de production au Japon (en %)

Japon-deflation--output-gap.png

source : Nishizaki et alii (2013) 

Les variations des prix des matières premières, notamment de l’énergie, ne peuvent expliquer la déflation chronique au Japon. Les prix à l’import, qui sont largement déterminés par les prix des matières premières, ont connu d’amples fluctuations, si bien qu’ils n’expliquent pas le déclin prolongé et régulier des prix de consommation. Nishizaki et se coauteurs se tournent alors vers d’autres facteurs externes pour expliquer la déflation japonaise. Ils rappellent que le taux de change nominal effectif du Japon a eu tendance à s’apprécier ces dernières décennies. Or, une fois que les anticipations d’une appréciation du yen sont ancrées parmi les agents, l’économie est susceptible de basculer dans une trappe à liquidité. Dans les années quatre-vingt-dix, les décideurs publics et les agents privés s’inquiétaient des larges écarts entre prix domestiques et étrangers. Les années quatre-vingt-dix furent en effet une période au cours de laquelle les prix au Japon furent considérablement plus élevés que ceux en vigueur dans les autres économies avancées. Cependant, la différence déclina substantiellement dans les années deux mille. En effet, le Japon a dérégulé de nombreux secteurs à partir des années quatre-vingt-dix, ce qui a poussé les prix à la baisse en réduisant les marges et en améliorant la productivité dans la chaîne de distribution. Les chocs d’offre qui ont touché les pays émergents ont pu également jouer un rôle dans le basculement dans la déflation. Le Japon se distingue des autres pays avancés par ses liens particulièrement étroits avec des pays émergents comme la Chine, ce qui l’a davantage exposé aux pressions déflationnistes associées à leur intégration dans le commerce international. 

Au final, Nishizaki et ses coauteurs estiment que la déflation japonaise pourrait bel et bien résulter d’une combinaison de facteurs, ce qui expliquerait pourquoi les précédentes études ne soient pas parvenues à isoler une cause unique. Ils concluent leur étude en suggérant que les différentes mesures mises en place par le premier ministre japonaise Shinzo Abe (celles constituant la fameuse « abenomics ») pourraient faciliter la sortie de la déflation. Avec l’engagement de la banque du Japon à atteindre 2 % d’inflation, les anticipations sont susceptibles de s’élever et de s’ancrer à ce niveau. Ensuite, la baisse des coûts de financement devraient permettre de réduire l’écart de production. Enfin, la dépréciation du yen pousse les prix à l’importation à la hausse.

 

Références 

KRUGMAN, Paul R. (1998). « It's baaack: Japan's slump and the return of the liquidity trap », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 29, n° 2.

NISHIZAKI, Kenji, Toshitaka SEKINE & Yoichi UENO (2013), « Chronic deflation in Japan », Banque des Règlements internationaux.

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