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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 13:34
Croissance britannique : le passé n’est plus ce qu’il était

Les premières études historiques de comptabilité de la croissance pour le Royaume-Uni ont été réalisées au début des années quatre-vingt, notamment sous l’impulsion de Charles Feinstein. Elles ont suggéré que la croissance de la productivité a suivi à long terme une évolution en forme de U qui atteignit son point bas au début du vingtième siècle, en l’occurrence entre 1899 et 1913, une période correspondant au règne d’Edouard VII. Reprenant une intuition de Phelps-Brown et Handfield-Jones (1952), Feinstein et alii (1982) évoquent une « ménopause édouardienne » (Edwardian climacteric), s’expliquant selon eux par un essoufflement de la vague d’innovations de la Première Révolution industrielle avant que celle de la Deuxième Révolution industrielle n’ait eu le temps d’exercer un effet significatif. Ces travaux et ceux qui les ont suivis offrent l’image de pics jumeaux, séparés d’un siècle, pour la croissance de la productivité : le premier pic a été atteint lors du troisième quart du dix-neuvième siècle, c’est-à-dire lors de l’époque victorienne ; le second pic a été atteint lors du troisième quart du vingtième siècle, au cours de la période que nous avons qualifiée « Trente Glorieuses » de notre côté de la Manche.

Près de quatre décennies ont passé depuis ces travaux fondateurs. D’une part, la productivité a poursuivi son évolution et ses récentes performances ont été bien décevantes en comparaison avec celles qu’elle présenta dans l’immédiat après-guerre. En l’occurrence, la croissance de la productivité a particulièrement ralenti dans le sillage de la crise financière mondiale. En effet, au quatrième trimestre 2018, le PIB réel par heure travaillée n’était supérieur que de 2 % par rapport au pic qu’il avait atteint au quatrième trimestre 2007. S’il avait poursuivi la trajectoire qu’il suivait tendanciellement avant la crise, il aurait été supérieur d’environ 22,3 %. La productivité du travail n’a seulement dépassé son pic d’avant-crise qu’au deuxième trimestre 2016. Beaucoup évoquent une « énigme de la productivité » (productivity puzzle), mais certains suggèrent qu’il y a eu des précédents et pointent notamment la période édouardienne comme un épisode similaire.

D’autre part, les données sur lesquelles s’appuyaient les travaux fondateurs ont été révisées, notamment grâce aux efforts de Broadberry et alii (2015). Les estimations du PIB et de sa croissance ont été améliorées, ainsi que celles du facteur capital, et la contribution du facteur travail a été mesurée à partir du nombre d’heures travaillées, plutôt que par le nombre de travailleurs. Or ces données révisées sont susceptibles de changer la vision que l’on peut avoir de la croissance passée. 

C’est une révision des études fondatrices de la comptabilité de la croissance britannique que propose Nicholas Crafts (2019) à partir des nouvelles données disponibles. L’image de la croissance britannique qu’il tire de celles-ci est différente de celle qui s’est dessinée il y a une quarantaine d’années. Tout d’abord, il apparaît que la croissance de la productivité du travail et celle de la productivité globale des facteurs lors de la Révolution industrielle ont été bien plus faibles qu’on ne le pensait par le passé : loin d’offrir l'image d'un décollage (take-off) à la Rostow, la croissance de la productivité a été très lente à s’accélérer au cours de cette période. Certes, la Révolution industrielle a été marquée par d’énormes changements technologiques, mais ces derniers n’ont en fait affecté qu’une part relativement réduite de l’économie. Il fallut énormément de temps avant que la machine à vapeur ait un impact significatif. 

Deuxièmement, l’idée d’une ménopause édouardienne identifiée par Feinstein et alii (1982) pour la période allant de 1899 à 1913 apparaît désormais moins convaincante. En effet, le ralentissement de la croissance qui caractérise cette période se révèle désormais moins marqué selon les nouvelles données. En fait, ce ralentissement est bien moindre que celui qui marqua la fin du boom victorien des années 1870 et surtout que celui observé dans le sillage de la récente crise financière mondiale. 

Troisièmement, les données suggèrent toujours que la croissance de la productivité globale des facteurs a connu une évolution en forme de U et qu’elle a atteint son minimum juste avant la Première Guerre mondiale, mais le point de départ de cette évolution se situerait au milieu du dix-neuvième siècle. Globalement, à la lumière de la nouvelle vision de la Révolution industrielle et du ralentissement qui suivit les années 1970, l’évolution suivie s’apparente davantage à une succession de vagues. La période allant de 1973 à 2007 apparaît finalement comme une période où la croissance de la productivité a été relativement forte, bien plus forte qu’elle ne l’a été au cours de la plupart des périodes précédant la Seconde Guerre mondiale.

Quatrièmement, avec les récentes révisions des estimations du PIB, la croissance du PIB réel et dans une moindre mesure celle de la productivité se révèlent bien plus fortes au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale qu’on avait l’habitude de penser. Cela dit, même au cours de cette période, la croissance de la productivité au Royaume-Uni se révéla décevante relativement à celle des pays d’Europe continentale. 

Cinquièmement, le ralentissement de la croissance de la productivité après 2007 apparaît finalement comme sans précédents dans l’histoire économique de la Grande-Bretagne. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle aboutit une autre étude que copublie Nicholas Crafts en parallèle [Crafts et Mills, 2019]. Dans le sillage de la crise financière mondiale, la productivité s’est retrouvée en 2018 inférieure de 19,7 % par rapport à sa trajectoire d’avant-crise. Lors des deux autres plus grosses déviations par rapport à sa tendance que le Royaume-Uni a connues au cours de son histoire, la productivité n’avait décroché que de 10 % dix ans après 1883 et de 10,9 % dix ans après 1971. Même lors de la période édouardienne et lors de la Grande Dépression des années trente, la productivité n’avait décroché que de 5,5 % dix ans après 1898 et 5,3 % dix ans après 1929. Cherchant à contribuer à résoudre l’« énigme de la productivité », Crafts et Mills suggère que le récent ralentissement de la croissance de la productivité britannique résulte de la confluence de trois facteurs, en l’occurrence la crise financière, un affaiblissement de l’impact des technologies d’information et de communication et la hausse de l’incertitude associée aux renégociations commerciales suivant le référendum du Brexit.

 

Références

BROADBERRY, Stephen, Bruce M. S. CAMPBELL, Alexander KLEIN, Mark OVERTON & Bas VAN LEEUWEN (2015), British Economic Growth, 1270-1870, Cambridge University Press.

CRAFTS, Nicholas (2019), « The sources of British economic growth since the industrial revolution: Not the same old story », CAGE, working paper, n° 430.

CRAFTS, Nicholas, & Terence C. MILLS (2019), « Is the UK productivity slowdown unprecedented? », CAGE, discussion paper, n° 429.

FEINSTEIN, Charles H., (1981), « Capital accumulation and the industrial revolution », in R. Floud & D. N. McCloskey (dir.), The Economic History of Britain since 1700, vol. 1, Cambridge University Press.

FEINSTEIN, Charles H., R. C. O. MATTHEWS & J. C. ODLING-SMEE (1982), « The timing of the climacteric and its sectoral incidence in the UK, 1873-1913 », in C. P. Kindleberger & G. di Tella (dir.), Economics in the Long View: Essays in Honour of W. W. Rostow, vol. 2, Macmillan.

MATTHEWS, R. C. O., Charles H. FEINSTEIN & J. C. ODLING-SMEE (1982), British Economic Growth 1856- 1973, Stanford University Press.

PHELPS BROWN, Henry, & S. J. HANDFIELD-JONES (1952), « The climacteric of the 1890s: A study in the expanding economy », Oxford Economic Papers, vol. 4, n° 3.

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