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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 19:26

Depuis les travaux du postkeynésien Nicholas Kaldor (1957), la stabilité du partage de la valeur joutée était considérée comme l’une des lois les mieux établies en macroéconomie : dans chaque pays, en tout temps, les deux tiers du revenu national rémunèrent le travail et le tiers restant rémunère le capital. Or, comme le suggèrent notamment Loukas Karabarbounis et Brent Neiman (2013) et l’Organisation international du travail, cette part a eu tendance à diminuer dans de nombreux pays avancés depuis le début des années quatre-vingt. A partir d’un échantillon de 28 pays avancés et 43 pays en développement ou émergents, Engelbert Stockhammer (2013) estime que la part du travail a diminué de quasiment 10 points de pourcentage entre 1970 et 2007. Plusieurs explications ont été récemment avancées pour expliquer cette tendance, notamment le progrès technique, la mondialisation, le recul de l’Etat providence et la financiarisation. Pour Stockhammer, les trois derniers facteurs ont effectivement contribué à la déformation du partage de la valeur ajoutée, mais il souligne en particulier le rôle qu’a pu jouer le dernier dans cette évolution.

Michael Elsby, Bart Hobijn et Aysegul Şahin (2013) se sont plus précisément penchés sur l’évolution du partage de la valeur ajoutée aux Etats-Unis. Au cours du dernier quart de siècle, la part du revenu rémunérant le travail aux Etats-Unis a eu tendance à baisser et elle atteint son niveau le plus faible de toute la période d’après-guerre. Selon les estimations réalisées par Elsby et ses coauteurs, cette part a diminué d’environ 4 points de pourcentage en passant de 57,1 % à 53,3 % entre 1987 et 2012. Toutefois, la relative stabilité de la part du travail que l’on a pu observer au niveau agrégé jusqu’aux années quatre-vingt dissimule des évolutions très disparates de la part du travail d’un secteur à l’autre. La réallocation de la main-d’œuvre du secteur manufacturier vers les services tend depuis plusieurs décennies à déprimer la part du revenu agrégé allant au travail, puisque celle-ci est plus faible dans le tertiaire que dans le secondaire. Cependant, les fortes hausses de la part du travail observées dans certains secteurs comme la santé ont contribué à la stabilité du partage de la valeur ajoutée au niveau agrégé. Ces hausses ne parviennent toutefois plus à assurer leur rôle compensateur à partir des années quatre-vingt. La baisse de la part du travail que l’on observe depuis lors s'expliquerait particulièrement par son déclin dans certains secteurs, en particulier l’industrie manufacturière et le commerce.

Elsby, Hobijn et Şahin cherchent alors à identifier les causes de la récente déformation dans le partage de la valeur ajoutée aux Etats-Unis. Selon la thèse néoclassique, les baisses du prix des biens d’investissement (par exemple ceux des technologies de la communication et les ordinateurs) poussent les entreprisses à remplacer les travailleurs par des machines. Cette hypothèse donne un rôle particulier à la substituabilité du travail par le capital et à l’approfondissement du capital, c’est-à-dire la hausse du ratio capital sur travail. Elle date des écrits de John Hicks (1932) et c’est précisément celle-ci que privilégient Karabarbounis et Neiman pour expliquer la récente déformation du partage de la valeur ajoutée dans les pays avancés. Or d’après Elsby, Hobijn et Şahin, cette hypothèse ne tient pas à l’analyse des données américaines et ce pour deux raisons. D’une part, l’accélération du déclin de la part du travail que l’on a pu observer dans les années deux mille ne s’est pas accompagnée d’une hausse du ratio capital sur travail. D’autre part, la théorie prédit une accélération de la croissance des salaires réels et de la croissance de la production horaire, or toutes les deux ralentirent dans les années deux mille. 

Certains suggèrent que le déclin du syndicalisme expliquerait la baisse de la part du travail. Cette désyndicalisation aurait pu en effet contribuer à réduire le pouvoir de négociation des travailleurs. Or, l’analyse empirique d’Elsby, Hobijn et Şahin les amène à rejeter cette explication. En effet, les variations des taux de syndicalisation sont faiblement corrélées avec l’évolution de la part du travail observée dans chaque secteur. 

Par conséquent, si la baisse du prix des biens d’investissement et le déclin du syndicalisme ont joué un rôle dans la chute de la part du revenu rémunérant le travail aux Etats-Unis au cours du dernier quart de siècle, les trois auteurs estiment que celui-ci a été négligeable. En revanche, leur analyse empirique suggère que la délocalisation des activités intensives en travail a pu fortement contribué à la déformation dans le partage de la valeur ajoutée. La plus forte exposition des entreprises américaines à la concurrence étrangère pourrait expliquer 3,3 points de pourcentage de la chute de la part du travail observée depuis 1987. 

 

Références

ELSBY, Michael W.L., Bart HOBIJN & Aysegul ŞAHIN (2013), « The decline of the U.S. labor share », San Francisco working paper, n° 2013-27, septembre.

HICKS, John R. (1932), The Theory of Wages, Macmillan.

KALDOR, Nicholas (1957), « A model of economic growth », in The Economic Journal, vol. 67, n° 268.

KARABARBOUNIS, Loukas, & Brent NEIMAN (2013), « The global decline of the labor share », NBER working paper, n° 19136, juin. Version révisée en octobre 2013. 

STOCKHAMMER, Engelbert (2013), « Why have wage shares fallen? A panel analysis of the determinants of functional income distribution », Organisation Internationale du Travail. 

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