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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 14:52

L’un des débats les plus vifs en finance internationale est si l’ouverture d’un pays aux capitaux étrangers favorise sa croissance économique. En effet, ces dernières décennies, les grandes institutions internationales ont activement préconisé la libéralisation des comptes de capital, en particulier dans les pays émergents. A mesure que la mondialisation s’est approfondie, il a peut-être été de plus en plus difficile pour les pays de continuer de restreindre les mouvements de capitaux ; en l’occurrence, il est d’autant plus difficile pour un pays de maintenir son contrôle des capitaux si les autres pays l’abandonnent.

Théoriquement, l’intégration financière est censée conduire à une allocation plus efficace du capital et à améliorer le partage des risques entre les pays. En effet, chaque pays connaît des fluctuations de son activité, mais il pourra « s’assurer » contre celles-ci et lisser les fluctuations de sa consommation domestique, parce que les autres pays ne se situent pas forcément au même point du cycle que lui : un pays en récession pourra profiter de l’entrée de capitaux provenant de pays connaissant au contraire une expansion, ce qui réduira l’impact de la récession sur le revenu de ses résidents. En outre, comme le suggèrent les modèles de croissance néoclassiques inspirés de Solow, les capitaux sont censés aller des pays abondants en capitaux (c’est-à-dire les pays développés) vers les pays peu dotés en capitaux (c’est-à-dire les pays en développement), dans la mesure où la productivité marginale du capital est plus élevée dans les seconds que dans les premiers. Avec l’allègement des contraintes pesant sur le mouvement des capitaux, les pays récipiendaires voient les afflux de capitaux s’accroître, leur coût du capital diminuer et l’investissement domestique s’en trouver stimulé, ce qui accélère leur croissance économique et par là la convergence de leur niveau de vie vers son état régulier.

D’un autre côté, certains suggèrent au contraire qu’un approfondissement de l’intégration financière est susceptible de retarder le développement d’un pays. En assouplissant les restrictions aux flux de capitaux, un pays espère accélérer les entrées de capitaux, mais cet assouplissement peut également accélérer leur sortie. Par conséquent, un pays adoptant de mauvaises politiques ou se caractérisant par de fragiles institutions serait susceptible de connaître une fuite des capitaux, ce qui réduit l’épargne domestique. Par exemple, si les résidents ont la possibilité de placer leur épargne à l’étranger et si les institutions financières domestiques sont peu développées, ils pourront être effectivement incités à placer leurs capitaux dans un autre pays. Les entrées peuvent en outre avoir tendance à être procycliques. En effet, ces dernières décennies, plusieurs pays n’ont pas réussi à contenir les sorties des capitaux lorsqu’ils subirent des crises, ce qui avait tendance à aggraver ces dernières. Réciproquement, les entrées de capitaux contribuent certes à stimuler l’activité en période d’expansion, mais elles peuvent aussi alimenter des booms insoutenables en période d’expansion, ce qui accroît le risque de crises. Enfin, la libre mobilité des capitaux expose davantage chaque pays aux crises financières éclatant dans le reste du monde, ce qui favorise la contagion internationale. Par conséquent, plusieurs pays émergents ont pu se montrer réticents à libéraliser leur compte de capital et certains ont instauré des contrôles de capitaux pour éviter les afflux déstabilisateurs de capitaux et préserver la stabilité financière. Certaines études du FMI parues récemment ont même pu justifier l’adoption de telles mesures, tout du moins pour les pays émergents, en les considérant comme relevant de la politique macroprudentielle.

Les études ont cherché à trancher le débat en déterminant l’ampleur des gains générés par la libéralisation financière, or la plupart d’entre elles semblent suggérer que la libéralisation du compte de capital n’a pas d’impact significatif sur l’investissement, la croissance et les autres variables réelles susceptibles d’affecter le bien-être des populations. Par exemple, l’analyse empirique réalisée par Dani Rodrik (1998) ne décèle pas de corrélation entre l’ouverture des comptes de capitaux des pays et le montant de leur investissement ou le rythme de leur croissance économique. Dans sa revue de la littérature, Barry Eichengreen (2001) estime que les études ne parviennent au mieux qu’à déceler des effets ambigus. En observant les données relatives à 57 pays, Hali Edison, Ross Levine, Luca Ricci et Torsten Slok (2002) ne parviennent pas à rejeter l’hypothèse selon laquelle l’intégration financière n’accélère pas la croissance. En observant quatorze libéralisations du compte de capital, Ayhan Kose, Eswar Prasad, Kenneth Rogoff et Shang-Jin Wei (2003) constatent que seulement trois d’entre elles ont conduit à une accélération significative de la croissance.

Comme le montrent Pierre-Olivier Gourinchas et Olivier Jeanne (2006) à travers un modèle néoclassique, les gains associés à l’intégration financière sont peu significatifs. Même lorsqu’un pays est initialement dans une situation d’autarcie et se caractérise alors par un faible niveau de capitaux, l’ouverture ne lui rapporte que peu de gains. En l’occurrence, les gains de bien-être générés par le passage d’une autarcie financière complète à une parfaite mobilité des capitaux correspond à une hausse permanente de la consommation d’environ 1 %. Cela s’explique par le fait que la distorsion provoquée par une faible mobilité des capitaux est transitoire : le pays finit par atteindre son niveau d’état régulier de capitaux sans s’ouvrir, bien que plus lentement. Seuls les pays dépourvus de capitaux peuvent connaître de larges gains à travers l’ouverture financière.

Afin d’éclaircir le débat, Nicolas Coeurdacier, Hélène Rey et Pablo Winant (2015) ont également cherché à identifier les gains d’une intégration financière à partir d’un modèle de croissance néoclassique, mais cette fois-ci en prenant en compte l’incertitude agrégée. Leur modélisation confirme les résultats précédemment établis par la littérature, puisqu’elle suggère que ces gains sont faibles : ils s’élèvent au mieux à deux points de pourcentage, même dans les cas les plus favorables où la prime de risque est élevée. Les pays les plus risqués bénéficient certes du partage international des risques, mais leurs résidents vont aussi réallouer leur épargne de précaution dans les pays les plus sûrs. Cela nuance l’idée souvent répandue que ce sont les pays les plus risqués, c’est-à-dire les pays en développement, qui devraient tirer les plus larges gains de l’intégration financière. En réalité, ce sont les pays les plus sûrs, c’est-à-dire les pays développés, qui sont les plus susceptibles de bénéficier de l’intégration financière. Ils vendent en effet de l’assurance à un prix élevé, en l’occurrence à un prix d’autant plus élevé que l’aversion au risque et la prime de risque sont élevés. Le modèle de Coeurdacier et alii nuance également les prédictions standards liant l’intégration financière et la croissance, dans la mesure où ses prédictions sont bien plus complexes et où il suggère que les répercussions de l’intégration financière sur la croissance sont hétérogènes et dépendent de la rareté du capital, du niveau de risque et de la taille des pays. En effet, l’intégration financière pèse sur la croissance des pays émergents si leur niveau de risque agrégé est élevé en comparaison avec les pays développés. En outre, si les pays émergents connaissent une véritable pénurie de capitaux à l’ouverture, l’intégration financière accélère la croissance à court terme, mais la ralentit à plus long terme. Les résultats obtenus par Coeurdacier et alii expliquent pourquoi les études empiriques ont des difficultés à saisir clairement les gains associés à l’intégration financière.

 

Références

COEURDACIER, Nicolas, Hélène REY & Pablo WINANT (2015), « Financial integration and growth in a risky world », NBER, working paper, n° 21817, décembre.

EDISON, Hali, Ross LEVINE, Luca RICCI & Torsten SLOK (2002), « International financial integration and economic growth », in Journal of International Money and Finance, vol. 21.

EICHENGREEN, Barry (2002), « Capital account liberalization: what do the cross-country studies tell us? », in World Bank Economic Review, vol. 15.

GOURINCHAS, Pierre-Olivier, & Olivier JEANNE (2006), « The elusive gains from international financial integration », in Review of Economic Studies, vol. 73. 

KOSE, M. Ayhan, & Eswar Prasad (2004), « La libéralisation du compte de capital », in FMI, Finance & Développement, septembre.

KOSE, M. Ayhan, Eswar PRASAD, Kenneth ROGOFF & Shang-Jin WEY (2003), « Effects of financial globalization on developing countries: Some empirical evidence », FMI, occasional paper, n° 220.

RODRIK, Dani (1998), « Who needs capital account convertibility? ».

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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 13:00

Il y a plus d'un demi-siècle, Nicholas Kaldor (1961) avait identifié six faits stylisés à propos de la croissance économique que la théorie se devait, selon lui, d’expliquer. Charles Jones et Paul Romer (2010) ont complété son travail en identifiant six autres faits stylisés qu’un demi-siècle supplémentaire de recherches avait permis d’établir. Charles Jones (2015) a récemment cherché à identifier tous les faits empiriques susceptibles de nous éclairer pourquoi les populations des pays les plus riches sont plus riches qu’il y a un siècle et pourquoi certains pays sont plus riches que d’autres.

GRAPHIQUE 1  PIB par personne aux Etats-Unis (échelle logarithmique, en dollars 2009)

Les faits de la croissance économique

Jones se penche tout d’abord sur la croissance économique dans les économies situées à la frontière, c’est-à-dire parmi l’ensemble des pays les plus avancés. Depuis plus d’un siècle, les Etats-Unis ont été la principale économie à la frontière. Entre 1870 et 2014, le PIB par tête des Etats-Unis a augmenté au rythme moyen de 2 % par an ; il a été multiplié par 17, en passant de 3.000 dollars à 50.000 dollars (cf. graphique 1). La Grande Dépression a toutefois entraîné une forte baisse du revenu : le PIB par tête a chuté de près de 20 % en moins de 4 ans. La croissance américaine atteignait 2,23 % par an en moyenne entre 1929 et 2007, contre 1,76 % entre 1870 et 1929. Elle était plus rapide entre 1950 et 1973 qu’entre 1973 et 1995, avant d’accélérer à nouveau à partir de 1995. Jones confirme que la croissance soutenue des niveaux de vie est un phénomène relativement récent : entre le premier siècle après J.C. et 1820, les niveaux de vie à l’Ouest ont doublé, en passant d’environ 600 dollars à 1.200 dollars, tandis qu’ils ont été multipliés par 20 au cours des deux siècles suivants (cf. graphique 2).

GRAPHIQUE 2  PIB par tête et population en Europe occidentale et aux Etats-Unis (en indices, base 100 l’année 0)

Les faits de la croissance économique

Jones étudie ensuite les sources de croissance à travers une simple fonction de production agrégée. La décomposition comptable de la croissance américaine depuis 1948 fait émerger plusieurs faits. Premièrement, la croissance de la production par tête a été légèrement plus rapide que la croissance du PIB par tête. Deuxièmement, le ratio capital sur production est relativement stable au cours du temps, si bien qu’il n’a pratiquement pas contribué à la croissance. Troisièmement, le changement de composition du travail (avec la hausse du niveau de scolarité, la tertiarisation de l’emploi et l’entrée des femmes dans la population active) contribue à 0,3 points de pourcentage de la croissance. Quatrièmement, le résidu de la productivité globale des facteurs (PGF) contribue à 2 points de pourcentage de la croissance économique, soit aux quatre cinquièmes de cette dernière. La période entre 1948 et 1973 fut marquée par une accélération de la croissance du PIB et de la PGF ; la période entre 1973 et 1995 a été marquée par un ralentissement de la croissance du PIB et de la productivité. Ce ralentissement provient essentiellement de la PGF et non du capital physique ou humain. La période entre 1995 et 2007 a été marquée par une forte reprise de la croissance, sans que celle-ci ne renoue avec son rythme des années cinquante et soixante. Elle coïncide avec l’essor des technologies d’information et de communication. La faible croissance de la production par heure depuis 2007 est peut-être attribuable au ralentissement de la croissance de la PGF, mais cette dernière semble être à l’œuvre dès 2003.

GRAPHIQUE 3  Ratio capital physique sur PIB

Les faits de la croissance économique

Jones se tourne ensuite sur le rôle du stock de capital physique et du capital humain dans la croissance à la frontière. La contribution du ratio capital sur production à la croissance suggère que ce ratio a été relativement constant au cours du temps (cf. graphique 3). Malgré la forte baisse du prix relatif des biens d’équipement, la part de l’investissement dans le PIB est restée relativement stable. La stabilité des parts du PIB rémunérant respectivement le travail et le capital a été l’un des faits stylisés identifiés il y a un demi-siècle par Kaldor (1961). Entre 1948 et 2000, ces parts ont effectivement été stables. Par contre, la part du capital a eu tendance à augmenter et la part du travail à diminuer depuis 2000, comme l’ont notamment montré Loukas Karabarbounis et Brent Neiman (2013) et Michael Elsby et alii (2013). Aux Etats-Unis, la part du revenu rémunérant le travail s’élevait à environ 65,8 % entre 1948 et 2000 ; elle atteignait 61,3 % en 2012 (cf. graphique 4). Le capital humain est un autre facteur de production essentiel dans la théorie néoclassique. Il est notamment accumulé à travers l’éducation. Or, entre 1880 et 1950, le niveau de scolarité a fortement augmenté aux Etats-Unis ; par contre, le niveau de scolarité des cohortes nées après 1950 a augmenté plus lentement. La part des travailleurs diplômés du supérieur est passée de 20 % à 50 % entre 1963 et 2012. Au cours de cette période, le surcroît de salaire (la « prime de qualification ») obtenu par les diplômés du supérieur a fortement augmenté, malgré la hausse du nombre de diplômés.

GRAPHIQUE 4  Parts du travail et du capital aux Etats-Unis (en %)

Les faits de la croissance économique

La production d’idées joue un rôle important dans les modèles de croissance modernes, notamment dans les théories de la croissance endogène et notamment dans le paradigme néo-schumpétérien. Le stock d’idées peut résulter d’une activité délibérée de recherche-développement, mais aussi plus indirectement de la production, notamment de l’apprentissage par la pratique (learning by doing). La fonction de production des idées reste une boîte noire : nous n’avons pas de bonnes mesures des idées ou des intrants utilisés pour les produire. Jones observe certains indicateurs traditionnellement utilisés par la littérature. Par exemple, aux Etats-Unis, les dépenses d’investissement dans les produits de propriété intellectuelle sont passées de moins de 1 % à environ 5 % du PIB entre 1929 et aujourd’hui. La part de la population employée dans la recherche-développement a augmenté dans les pays de l’OCDE. Depuis 1980, le nombre de brevets délivrés a connu une croissance exponentielle aux Etats-Unis, mais cette hausse s’explique seulement par l’essor des brevets délivrés aux étrangers. En outre, certains estiment que la productivité de la recherche dans la production de brevets ait fortement chuté durant l’essentiel du vingtième siècle.

GRAPHIQUE 5  Part de l’emploi dans l’agriculture aux Etats-Unis et au Japon (en %)

Les faits de la croissance économique

Les pays situés à la frontière ont été affectés par plusieurs bouleversements structurels associés à la croissance économique. Le changement structurel le plus important a été le déclin de l’agriculture. Aux Etats-Unis, la part des travailleurs embauchés dans le secteur agricole est passée d’environ deux tiers à 2,4 % entre 1840 et 2000 (cf. graphique 5). Le déclin de l’agriculteur est tout d’abord associé à un essor du secteur industriel, avant que ce dernier ne décline également, alors que les services poursuivent leur essor. Un deuxième changement structurel est la substitution du travail par le capital. La mécanisation a par ailleurs contribué au déclin de l’emploi agricole, ainsi qu’à l’essor, puis au déclin de l’emploi industriel.

GRAPHIQUE 6  Dépenses de santé (en % du PIB)

Les faits de la croissance économique

Ce dernier demi-siècle a également été marqué par l’essor de la part des dépenses de santé dans le PIB (cf. graphique 6). Aux Etats-Unis, cette part a été multipliée par trois depuis 1960, en passant de 5 % à 17 % du PIB ; elle a également triplé en France, passant de 4 % à 12 %. Cet essor des dépenses de santé résulte en partie de la croissance. En effet, l’espérance de vie à la naissance a fortement augmenté durant la première moitié du vingtième siècle, notamment grâce aux progrès de santé publique. 

GRAPHIQUE 7  Nombre moyen d’heures travaillées par an

Les faits de la croissance économique

Quatrièmement, le nombre d’heures travaillées dans l’année a fortement baissé depuis 1950 dans les pays avancés (cf. graphique 7). Aux Etats-Unis, il est passé de 1909 à 1704 entre 1950 et 2011 ; en France, il est passé de 2159 à 1476 sur la même période.

GRAPHIQUE 8  Taux de fertilité (nombre de naissances par année pour 1000 personnes)

Les faits de la croissance économique

Cinquièmement, au cours des deux derniers siècles, les pays ont amorcé et achevé leur transition démographique, si bien qu’ils connaissent une baisse de leur taux de fertilité (cf. graphique 8). En 1800, les taux de fertilité s’élevaient à 5,5 % au Etats-Unis et à 3,3 % en France ; ils sont désormais inférieurs à 1,5 %.

GRAPHIQUE 9  Part du revenu national rémunérant les 0,1 % les plus aisés

Les faits de la croissance économique

Sixièmement, les inégalités de revenu et de patrimoine ont eu tendance à diminuer au début du vingtième-siècle : par exemple, selon les données de Facundo Alvaredo et alii (2013), en France et aux Etats-Unis, la part du revenu détenue par les 0,1 % des ménages les plus aisés est passée d’environ 9 % en 1920 à environ 2 % durant les années cinquante, niveau où elle se maintint jusqu’aux années quatre-vingt. Mais depuis, les inégalités tendent à augmenter, en particulier dans les pays anglo-saxons (cf. graphique 9). Aux Etats-Unis, entre la Première Guerre mondiale et les années soixante-dix, ce sont les 99,9 % des ménages les moins aisés qui captèrent l’essentiel des gains de la croissance ; depuis 1980, le PIB par tête des 0,1 % des ménages les plus aisés a augmenté en moyenne de 6,86 % par an, soit au même rythme que l’économie chinoise (cf. graphique 10).

GRAPHIQUE 10  PIB par personne des 0,1 % les plus aisés et des 99,9 % les plus modestes aux Etats-Unis (en milliers de dollars 2009)

Les faits de la croissance économique

Jones se demande ensuite comment la croissance se diffuse à travers le monde. Il cherche à identifier quels pays se rapprochent de la frontière, quels pays s’en éloignent et quels pays stagnent, pour ensuite chercher à identifier les points communs que partagent les différents pays composant chacun de ces trois groupes. Jones rappelle tout d’abord que la croissance ne s’est pas amorcée au même instant dans l’ensemble des pays. Le PIB par habitant augmentait lentement avant l’année 1600, puis l’économie mondiale a subi une « Grande Divergence » des niveaux de vie (cf. graphique 11).

GRAPHIQUE 11  La Grande Divergence des PIB par personne (multiples de 300 dollars)

Les faits de la croissance économique

Jones observe alors les performances des pays vis-à-vis des Etats-Unis au cours des trois dernières décennies (cf. graphique 12). Premièrement, les revenus dans les pays d’Europe de l’Ouest sont restés assez stables, c’est-à-dire à environ 75 % du niveau américain. Le PIB par heure est relativement similaire en Allemagne, en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, mais le nombre d’heures travaillées est bien plus faible dans les pays de l’Europe de l’Ouest qu’outre-Atlantique, ce qui explique la relative faiblesse des PIB par tête des premiers. Les Européens présentent toutefois une plus longue espérance de vie et de moindres inégalités de consommation. Deuxièmement, après une forte croissance durant les années quatre-vingt, le revenu du Japon a représenté un maximum de 85 % du revenu américain en 1995, puis la croissance japonaise a fortement ralenti ; le niveau de vie au Japon est désormais égal à 75 % de celui des Etats-Unis. Troisièmement, la croissance a fortement accéléré à partir de 1980 en Chine et à partir de 1990 en Inde. Quatrièmement, le niveau de vie en Afrique subsaharienne représentait 7,5 % du niveau de vie américain en 1980, puis 3,3 % en 2000 ; depuis, le sous-continent connaît une convergence vis-à-vis des Etats-Unis.

GRAPHIQUE 12  PIB par personne (en indices, base 100 aux Etats-Unis)

Les faits de la croissance économique

En 1960 et 2011, les pays à revenu intermédiaire avaient plus de chances de voir leur revenu de vie converger vers celui des Etats-Unis que de s’en éloigner. Parmi les pays de l’OCDE, ceux qui furent relativement pauvres en 1960 (comme le Japon, le Portugal et la Grèce) ont connu ensuite une croissance plus rapide, alors que ceux qui étaient relativement riches en 1960 (comme la Suisse, la Norvège et les Etats-Unis) ont connu ensuite une croissance plus lente. Si l’ensemble des pays de l’OCDE a connu une convergence à partir de 1960, ce n’est pas le cas de l’ensemble des pays. Par exemple, il n’y a pas de tendance claire pour les performances relatives des pays pauvres : 14 des 100 pays pauvres observés par Jones ont vu leur PIB par tête diminuer entre 1960 et 2011.

La répartition interpersonnelle des revenus dans le monde a connu aussi de profonds bouleversements (cf. graphique 13). En 1960, 51 % de la population mondiale vivait avec moins de 3 dollars par jours (aux prix constants de 2005). En 2011, cette part atteignait 5 %. Cette baisse de la pauvreté s’explique essentiellement par les performances de la Chine et de l’Inde, qui concentrent à eux deux plus du tiers de la population mondiale.

GRAPHIQUE 13  La répartition cumulée de la population mondiale en fonction du revenu (en %)

Les faits de la croissance économique

Jones cherche ensuite à expliquer les différences observées d’un pays à l’autre en termes de PIB par travailleur. En l’occurrence, il cherche à expliquer si les pays sont riches parce qu’ils ont de plus larges quantités d’intrants ou parce qu’ils savent les utiliser plus efficacement. Le ratio capital sur production est remarquablement stable d’un pays à l’autre, si bien que les différences en termes de capital physique ne contribuent que très peu aux écarts que l’on observe en termes de PIB par travail entre les pays. La contribution de la scolarisation est plus importante, mais toujours modeste. Ce sont les différences en termes de PGF qui contribuent le plus aux écarts de revenu. 

Beaucoup d’études ont cherché à expliquer ces différences en termes de PGF. Dans la mesure où la mauvaise allocation (misallocation) des ressources au niveau microéconomique pourrait se traduire par de mauvaises performances en termes de PGF, elle est considérée comme un candidat des plus sérieux par les plus récentes études. Plus un pays alloue efficacement ses ressources, plus il se rapprochera de sa frontière de possibilités de production, plus sa PGF sera forte : il produira davantage de biens et services à partir de la même quantité d’intrants. Le fait que les pays allouent plus ou moins efficacement leurs ressources peut expliquer, du moins en partie, pourquoi certains pays ont su s’enrichir plus rapidement que d’autres. La comptabilité de développement suggère que les pays pauvres ont peu d’intrants, mais qu’ils se révèlent également inefficaces pour les utiliser. 

Plusieurs études, notamment basées sur de véritables expériences naturelles, ont montré que les institutions affectaient fortement la croissance des pays, voire même leur permettaient de pallier de mauvaises dotations naturelles. Par exemple, Mancur Olson (1996) a étudié comment la Corée du Sud, qui partageait initialement les mêmes caractéristiques économiques, géographiques et institutionnelles que la Corée du Nord, a vu son niveau de vie fortement s’améliorer après 1953, alors que celui de la Corée du Nord, qui adopta à partir de cette date des règles bien différentes, a stagné, voire même décliné. De leur côté, Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson (2002) ont étudié un véritable « revers de fortune » : parmi les anciennes colonies européennes, celles qui furent les plus prospères il y a 500 ans sont aujourd’hui les moins prospères. Les Européens ont peut-être instauré des institutions « extractives » dans ces pays qui avaient pour fonction de transférer leurs gains économiques vers l’Europe.

GRAPHIQUE 14  Recettes fiscales (en % du PIB)

Les faits de la croissance économique

Creusant davantage le rôle des administrations publiques, Jones cherche alors à déterminer l’impact de la fiscalité sur la croissance. Il note que les impôts se sont fortement accrus entre 1929 et 2000, passant de 10 % à 30 % du PIB aux Etats-Unis ; pour autant la croissance américaine a été remarquablement stable au vingtième siècle et elle s’est notamment accélérée à partir des années cinquante. Lorsque l’on observe l’ensemble des pays dans le monde, la part des impôts dans le PIB est positivement corrélée avec le succès économique (cf. graphique 14). Jones suggère une explication à cette corrélation : les gouvernements utilisent une partie de leurs recettes pour assurer des services comme la justice, l’éducation, la santé, l’entretien des infrastructures et la recherche fondamentale, c’est-à-dire des activités qui contribuent tout particulièrement à la croissance selon les théories modernes.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, Simon JOHNSON & James A. ROBINSON (2002), « Reversal of fortune: Geography and institutions in the making of the modern world income distribution », in Quarterly Journal of Economics, vol. 117, n° 4.

ALVAREDO, Facundo, Anthony B. ATKINSON, Thomas PIKETTY & Emmanuel SAEZ (2013), « The top 1 percent in international and historical perspective », in Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3, été.

ELSBY, Michael W. L., Bart HOBIJN & Ayşegül ŞAHIN (2013), « The decline of US labor share », in Brookings Papers on Economic Activity.

JONES, Charles I. (2015), « The facts of economic growth », NBER, working paper, n° 21142, mai.

JONES, Charles, & Paul ROMER (2010), « The new Kaldor facts: Ideas, institutions, population, and human capital », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol.2, n° 1.

KALDOR, Nicholas (1961), « Capital accumulation and economic growth ».

KARABARBOUNIS, Lukas, & Brent NEIMAN (2013), « The global decline of the labor share », NBER, working paper, n° 19136.

OLSON, Mancur (1996), « Big bills left on the sidewalk: Why some nations are rich, and others poor », in Journal of Economic Perspectives, vol. 10, n° 2.

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27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 18:01

Le mois de septembre a marqué le trentième anniversaire l’Accord du Plaza. Le 22 septembre 1985, les ministres des Finances et les banquiers centraux des Etats-Unis, de la France, du Japon, de la République Fédérale allemande et du Royaume-Uni ont signé un accord au Plaza Hotel à New York afin d’intervenir collectivement sur les marchés des changes en vue de contenir une appréciation du dollar jugée alors excessive. En effet, au cours des cinq années qui avaient précédé l’accord, le dollar s’était apprécié de 44 % vis-à-vis des autres grandes devises ; en raison de cette appréciation du dollar et de la perte de compétitivité des produits américains sur les marchés internationaux, le solde commercial des Etats-Unis s’était dégradé. L’accord du Plaza constitue l’intervention la plus impressionnante réalisée sur le marché international du dollar depuis que Richard Nixon a laissé flotter la monnaie américaine en 1973. Les différents pays participants se sont accordés sur des fourchettes de taux de change à l’intérieur desquelles ils s’engagent à maintenir leur devise. Au cours des deux ans qui ont suivi, le dollar s’est déprécié de 40 %. Après un certain délai, le solde commercial américain s’est fortement amélioré. 

Jeffrey Frankel (2015) s’est repenché sur cet épisode historique et l’a analysé à la lumière d’aujourd’hui. Il rappelle qu’entre 1980 et 1984 le dollar s’était apprécié de 26 % et que cette appréciation pouvait alors facilement s’expliquer par les fondamentaux. Le resserrement de la politique monétaire opéré par Paul Volker entre 1980 et 1982 et la relance budgétaire impulsée par Ronald Reagan entre 1981 et 1984 ont poussé les taux d’intérêt de long terme à la hausse, ce qui stimula les entrées de capitaux et conduisit à une appréciation de la monnaie, comme l’aurait prédit un modèle traditionnel à la Mundell-Fleming. Comme le subséquent déficit commercial était (du moins initialement) associé à un déficit budgétaire, Martin Feldstein parla de « déficits jumeaux » (twin deficits). Plusieurs partenaires commerciaux, notamment la France, se plaignirent de l’ampleur de l’appréciation du dollar, mais les Etats-Unis ne partagèrent pas cette irritation. Initialement, les responsables américains considérèrent que le dollar fort reflétait la confiance du reste du monde vis-à-vis de l’économie américaine. En outre, non seulement plusieurs économistes, notamment Milton Friedman, jugeaient que la libre flexibilité des taux de change était optimale et que toute intervention serait pernicieuse, mais certaines études qui étaient alors publiées ne parvenaient pas à démontrer que les interventions sur les marchés des changes étaient véritablement efficaces.

Entre mars 1984 et février 1985, le dollar s’apprécia de 17 %. Cette phase d’appréciation se distingua des précédentes, du fait qu’elle s’opéra à un rythme plus rapide, mais aussi du fait qu’elle ne semblait plus s’expliquer par les fondamentaux. Le différentiel des taux d’intérêt attint son maximum en juin 1984, puis il déclina, ce qui aurait dû (théoriquement) s’accompagner d’une dépréciation du dollar. Certains économistes estimèrent alors que le dollar faisait l’objet d’une bulle spéculative. Après avoir atteint 112 milliards de dollars en 1984, le déficit commercial des Etats-Unis s’éleva à 122 milliards de dollars en 1985. L’administration Reagan changea de politique de change : alors qu’elle nourrissait une doctrine du laissez-faire entre 1981 et 1984, elle embrassa un plus grand activisme au cours des années suivantes. Cet activisme s’est notamment traduit par l’accord du Plaza du 22 septembre 1985. 

Pourtant, Jeffrey Frankel préfère dater le changement de régime au début de l’année 1985, en l’occurrence au moins de janvier, lors de l’instauration de la seconde administration Reagan. Avec désormais James Baker à la tête du Trésor, les responsables américains se déclarèrent désormais favorables à reconsidérer la politique de change. En outre, comme le note Frankel, le taux de change du dollar attint son maximum en février, soit plusieurs moins avant l’accord du Plaza ; lorsque ce dernier se tint, le dollar s’était déjà déprécié de 13 %. Même si les autorités américaines n’avaient pris aucune décision, les marchés ont peut-être anticipé des interventions sur le marché des changes en vue de contenir l’appréciation du dollar. En outre, les grands partenaires à l’échange des Etats-Unis, en particulier la République fédérale allemande, commencèrent à intervenir au début de l’année 1985, notamment en vendant des dollars. Ainsi, Frankel préfère inclure dans les « Accords du Plaza » l’ensemble des événements qui se sont produits entre l’intronisation de Baker et la réunion du 22 septembre.

Si les Etats-Unis sont par la suite intervenus à plusieurs reprises sur les marchés des changes, aussi bien pour contenir des appréciations que des dépréciations du dollar, ces interventions devinrent plus rares à partir des années quatre-vingt-dix. En fait, c’est l’ensemble des pays du G7 qui délaissa les interventions sur les marchés des changes ; il y eut quelques exceptions, notamment en 2000, lorsque la BCE intervint pour stopper la dépréciation de l’euro, ou en mars 2011, lorsque la Banque du Japon se coordonna avec les autres grandes banques centrales pour stopper l’appréciation du yen. Les actions entreprises ces dernières années par certaines banques centrales, notamment dans les pays émergents, en vue de contenir l’appréciation de leur le taux de change ont été qualifiées de « manipulations de devises » et beaucoup considèrent qu’elles ont participé à l’apparition des déséquilibres globaux, notamment l’explosion de l’excédent courant chinois (et symétriquement le creusement du déficit courant américaine). Dans la mesure où elles sont perçues comme des mesures non-coopératives, elles sont interprétées comme des mesures agressives lancées dans le cadre de ce que l’on qualifie de véritables « guerres de devises ». En février 2013, les partenaires du G7 ont même accepté la proposition du Trésor américain de ne pas procéder à des intervenions unilatérales sur les marchés des changes.

L’abandon des interventions sur les marchés des changes par les pays du G7 fut en partie motivé par le fait qu’ils jugeaient de telles interventions désormais peu efficaces. Pourtant, plusieurs études, notamment celle de Gustavo Adler, Noemie Lisack et Rui Mano (2015) et celle de Gustavo Adler, Olivier Blanchard et Irineu de Carvalho Filho (2015), ont récemment suggéré que les interventions de change restaient efficaces. Frankel juge que les pays du G7 ont beau ne pas avoir eu à intervenir sur les marchés des changes au cours des dernières années, il n’est pas certain qu’elles n’auront pas à le faire à moyen terme.

En ce qui concerne l’actuelle appréciation du dollar, il n’estime toutefois pas qu’elle nécessite une nouvelle action coordonnée des banques centrales. Le dollar s’est en effet apprécié de 20 % entre le milieu de l’année 2014 et la fin de l’année 2015, ce qui est une variation bien moindre que celle observée au début des années quatre-vingt. L’appréciation actuelle du dollar est, du moins pour l’heure, conforme avec les fondamentaux : l’économie américaine a réalisé de bonnes performances macroéconomiques ces dernières années, en particulier en comparaison avec la zone euro ou le Japon, et elle s’est rapprochée du plein emploi. C’est notamment en raison de ces bons fondamentaux que la Fed a commencé à resserrer sa politique monétaire et notamment décidé de relever ses taux directeurs ce mois-ci après les avoir laissé au plus proche de zéro. Surtout, Frankel estime que l’appréciation du dollar ne devrait pas avoir de significatif effet négatif sur la croissance américaine : il affecte surtout la composition du PIB et non son montant total.

 

Références

ADLER, Gustavo, Olivier BLANCHARD & Irineu de CARVALHO FILHO (2015), « Can foreign exchange intervention stem exchange rate pressures from global capital flow shocks? », FMI, working paper, n° 15/159.

ADLER, Gustavo, Noemie LISACK & Rui C. MANO (2015), « Unveiling the effects of foreign exchange intervention: A panel approach », FMI, working paper, n° 15/130, juin.

FRANKEL, Jeffrey (2015), « The Plaza accord, 30 years later », NBER, working paper, n° 21813, décembre.

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