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25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 22:42

Depuis les années soixante-dix, les pays de l’OCDE ont accumulé à divers degrés un large volume de dette publique, certaines économies creusant davantage leurs déficits que d’autres. Les études ont privilégié les facteurs politiques et institutionnels pour expliquer pourquoi des pays soumis aux mêmes fondamentaux et aux mêmes chocs macroéconomiques pouvaient connaître des performances budgétaires différentes, mais les déterminants des déséquilibres publics restent encore à être pleinement mis à jour.

Cette dynamique des finances publiques est synchrone à deux autres évolutions majeures de ces trois dernières décennies, en l’occurrence la concentration croissante des revenus au sommet de la distribution et la réduction de la progressivité de l’impôt. Après un déclin historique amorcé avec la Première Guerre mondial, la part des revenus détenue par les hauts revenus augmente au contraire régulièrement depuis les années soixante dix. Si cet accroissement des inégalités a été relativement modeste pour des pays tels que l’Allemagne, le Danemark et la France, il s’est toutefois révélé bien plus dramatique pour les pays anglo-saxons. Les ménages les plus aisés ont donc vu leur capacité contributive à l’impôt sur le revenu s’accroître plus rapidement que le reste de la population. Or, parallèlement à la déformation dans la répartition fruits de la croissance, les pays de l’OCDE ont considérablement réduit l’imposition des hauts revenus ces trois dernières décennies : les taux marginaux pour les hauts revenus ont en moyenne diminué de 11 points de pourcentage. Durant les années soixante dix, les taux d’imposition des hauts revenus s’étalaient de 40 % pour l’Espagne et la Suisse à 75 % pour les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suède. Aujourd’hui, ils s’établissent aux alentours de 40 % et aucun pays n’impose les ménages à hauts revenus à un taux supérieur à 60 %.

Un pan de la littérature théorique et empirique a mis en évidence une interaction entre les inégalités de revenu et les déficits publics. En l’occurrence, Martin Larch (2010) s’est penché sur un échantillon de 30 pays à revenus moyens et élevés en considérant la période s’étalant de 1960 à 2008. Il ne décèle qu’un faible effet direct des inégalités de revenus sur l’équilibre budgétaire. En revanche, les inégalités semblent indirectement affecter la performance budgétaire du pays en interagissant avec d’autres variables économiques ou politiques. Par exemple, lorsque les inégalités de revenus augmentent sous un gouvernement conservateur, le solde budgétaire tend à être négatif. Larch estime que l’accroissement des inégalités de revenus accentue les revendications sociales en faveur de plus amples efforts de redistribution et par conséquent les dépenses publiques, ce qui tend à compromettre l’équilibre budgétaire. Marina Azzimonti et alii (2012) ont analysé un échantillon de 22 pays de l’OCDE sur la période comprise entre 1973 et 2005. Ils montrent que les inégalités de revenu, l’intégration financière et le volume de la dette publique tendent à évoluer dans le même sens.

La concentration des revenus au sommet de la distribution peut expliquer les performances budgétaires des pays non pas via le gonflement des dépenses, mais à travers la contraction des recettes. Les hauts revenus représentent en effet une large part de la base imposable. Selon l’OCDE, les 10 % des ménages les plus aisés contribuent au tiers des recettes fiscales dans plusieurs pays (28 % en France). L’équilibre budgétaire est donc fortement sensible aux évolutions des recettes fiscales prélevées depuis les hauts revenus. A partir de l’observation de 17 pays de l’OCDE pour la période comprise entre 1975 et 2005, Santo Milasi (2012) affine ce lien entre inégalités et déséquilibres budgétaires en mettant en évidence une relation fortement positive entre la part détenue par le centile supérieur et les déficits publics. La désagrégation des composantes budgétaires révèle que ce résultat s’explique essentiellement par une relation négative entre la concentration des revenus et les recettes fiscales. Une diminution des taux marginaux peut avoir participé à concentrer davantage les revenus au sommet de la distribution, mais le sens de la causalité peut aussi être inversé : puisque les hauts revenus détiennent une large part des ressources nationales, ils sont incités à obtenir des avantages fiscaux en recherchant les réductions d’impôt et taux d’imposition préférentiels. Milasi en conclue qu’après le milieu des années soixante-dix, l’accroissement des inégalités au profit des hauts revenus a affecté la capacité de plusieurs pays de l’OCDE à prélever suffisamment de recettes fiscales pour maintenir leur équilibre budgétaire. Dans ce contexte, si les travaux de Michael Kumhof et Romain Rancière (2010) s’avèrent exacts, la montée des inégalités n’aurait donc pas seulement participé à mener l’économie mondiale en crise à partir de l’été 2007, mais elle aurait également réduit la marge de manœuvre des Etats pour faire face au ralentissement de l’activité et absorber les risques suraccumulés dans le système financier.

La Grande Récession et l’impératif pour les autorités publiques de maintenir leur endettement sur une trajectoire soutenable ont ravivé le débat sur l’imposition des hauts revenus. Cette mesure fiscale semble d’autant plus légitime que les hauts revenus ont capté l’essentiel des gains issus de la croissance au cours des dernières décennies et joué par là un rôle dans la montée des déséquilibres macroéconomiques. Toutefois, les effets nets d’un relèvement des taux d’imposition sont imprécis. D’un côté, il tend à directement générer des recettes publiques supplémentaires. D’un autre côté, il est susceptible de davantage peser sur les performances macroéconomiques. Cet effet négatif a été particulièrement mis en avant par les théoriciens de l’offre (supply-siders). Selon ces derniers, une plus forte imposition va inciter les individus à moins travailler et à moins investir, donc à moins contribuer aux prélèvements obligatoires. Nous seulement les recettes fiscales effectivement perçues par les autorités publiques s’en trouvent amoindries, mais la hausse des taux d’imposition pèse sur la croissance économique.

De nombreuses études ont cherché à déterminer l’influence niveau d’imposition sur les recettes fiscales et l’activité économique. Plus d’entre elles suggèrent que les taux d’imposition des hauts revenus observés dans plusieurs pays développés sont en-deçà des taux optimaux. En l’occurrence, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Stefanie Stantcheva (2011) ont analysé 18 pays de l’OCDE et ont mise en évidence une forte corrélation négative entre les taux d’imposition des hauts revenus et la part du revenu national qu’ils détiennent. Les trois auteurs ne parviennent toutefois pas à faire apparaître une relation claire entre l’imposition marginale des hauts revenus et la dynamique de la croissance économique. Ces résultats amènent les trois auteurs à rejeter les mécanismes théoriques avancés par les économistes de l’offre. La réduction des taux d’imposition des hauts revenus génère plutôt un transfert de revenus vers les ménages les plus aisés, sans qu’il y ait une quelconque amélioration des performances macroéconomiques. Au final, Piketty et alii estiment que le taux d’imposition des hauts revenus qui s'avère socialement optimal s’établit à 83 %.

Les travaux de Christina et David Romer (2012) confirment ces résultats. Ces deux économistes se sont focalisés sur les amples et fréquents changements de taux marginaux aux Etats-Unis au cours de l’entre-deux-guerres. Ils constatent que les effets de court terme des variations du taux marginal d’imposition sur l’offre de travail sont peu significatifs. L’élasticité des hauts revenus étant comprise entre 0,19 et 0,38, le taux maximisant les recettes fiscales serait de 84 % dans l’hypothèse d’une faible élasticité et de 73 % dans le cas d’une élasticité élevée.

Selon ces différentes études, les gouvernements peuvent donc relever les taux d’imposition sur les hauts revenus pour accroître les recettes fiscales sans pour autant affecter la croissance économique. Dans le contexte actuel, l’effet d’une telle mesure fiscale pourrait même se révéler positif pour la zone euro. En effet, les Etats européens privilégient aujourd’hui la contraction de leurs dépenses pour équilibrer leurs finances publiques, mais les effets récessifs d’un tel ajustement budgétaire vouent une telle stratégie à l’échec. Comme le suggèrent Stefan Bach et Gert Wagner (2012), les flux supplémentaires de recettes fiscales générés par la plus grande contribution des hauts revenus faciliteraient la consolidation budgétaire et desserreraient les contraintes pesant sur la croissance européenne.


Références Martin ANOTA

AZZIMONTI, Marina, Eva DE FRANCISCO & Vincenzo QUADRINI (2012), « Financial globalization, inequality, and the raising of public debt », Federal Reserve Bank of Philadelphia, working paper, n° 12-6, 17 février.

BACH, Stefan, & Gert WAGNER (2012), « Capital levies for debt redemption », in VoxEU.org, 15 août.

KUMHOF, Michael, & Romain RANCIERE (2010), « Inequality, Leverage and Crises », IMF working paper, novembre.

LARCH, Martin (2010), « Fiscal performance and income inequality: Are unequal societies more deficit-prone? Some cross-country evidence », European economy Economic paper, vol. 414.

MILASI, Santo (2012), « Top income shares and budget deficits », working paper.

PIKETTY, Thomas, Emmanuel SAEZ & Stefanie STANTCHEVA (2011), « Optimal taxation of top labor incomes: A tale of three elasticities », in VoxEU.org, 5 décembre.

ROMER, Christina D., & David H. ROMER (2012), « The incentive effects of marginal tax rates : evidence from the interwar era », mai.

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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 18:11

Si la littérature mainstream ne considère pas la politique monétaire comme une source potentielle d’inégalités, les économistes hétérodoxes ont régulièrement suggéré l’existence d’un tel lien. Mais si ces derniers s’accordent sur le sens de la causalité, ils ne s’accordent aucunement sur les mécanismes à l’œuvre, ni même sur le sens exact de la réponse des inégalités, c’est-à-dire à la hausse ou à la baisse, aux chocs monétaires. Pour l’école autrichienne et le républicain Ron Paul, les assouplissements monétaires opérés par la Fed diminuent les salaires réels et augmentent par conséquent les profits, ce qui se traduit par une réallocation des revenus des travailleurs aux capitalistes. Les post-keynésiens considèrent au contraire que les politiques désinflationnistes ont joué un rôle majeur dans la hausse des inégalités depuis le début des années quatre-vingt via leurs répercussions disproportionnées sur l’emploi et les bas salaires [Galbraith, 1998]. Afin d’éclaircir cette question, Olivier Coibion, Yuriy Gorodnichenko, Lorenz Kueng et John Silvia (2012) ont cherché à évaluer les répercussions des chocs de politique monétaire sur les inégalités de consommation et de revenu aux Etats-Unis depuis 1980.

En résonance avec les réflexions de l’école autrichienne, les quatre économistes relèvent ainsi deux canaux par lesquels un assouplissement monétaire est susceptible d’accroître les inégalités.

Le premier est le canal de la composition des revenus (income composition channel) qui met l’accent sur l’hétérogénéité des ménages en termes de sources de revenus primaires. En l’occurrence, les hauts revenus détiennent relativement plus de titres de propriété que les autres ménages ; les ménages à bas revenus reçoivent essentiellement des salaires. Par conséquent, si la politique monétaire expansionniste élève plus rapidement les profits que les salaires, les actionnaires en bénéficieront relativement davantage et les inégalités s’en trouveront accrues.

Le second est le canal de la segmentation financière (financial segmentation channel) : si certains agents économiques effectuent de plus fréquentes transactions sur les marchés financiers et sont plus rapidement affectés par les variations dans l’offre de monnaie que les autres agents, alors un accroissement de l’offre de monnaie redistribue la richesse vers ces agents fortement présents sur les marchés financiers. Puisque les ménages à hauts revenus participent plus activement aux transactions financières, les chocs expansionnistes de politique monétaire entraînent alors de plus fortes inégalités de consommation. Le canal du portefeuille (portfolio channel) agit de manière similaire : si les ménages à faibles revenus détiennent relativement plus de monnaie que les hauts revenus, un laxisme des autorités monétaires dans la lutte contre l’inflation se traduit par un transfert de richesse des ménages à faibles revenus vers ceux à hauts revenus et donc par un accroissement des inégalités  de consommation.

Deux autres canaux, identifiés par la littérature post-keynésienne, tendent au contraire à accroître les inégalités lorsque la banque centrale procède à un resserrement de la politique monétaire.

Le premier est le canal de la redistribution de l’épargne (savings redistribution channel), selon lequel une hausse non anticipée des taux d’intérêt ou un ralentissement de l’inflation bénéficient aux débiteurs au détriment des emprunteurs. Les ménages à faibles revenus étant relativement plus endettés que les ménages à hauts revenus, il s’ensuit un accroissement des inégalités de consommation.

Le second est le canal de l’hétérogénéité des gains (earnings heterogeneity channel). Les rémunérations salariales constituent une source essentielle des revenus pour les ménages et elles répondent différemment aux chocs monétaires selon la position des ménages dans la distribution des revenus. Comme le suggère notamment Galbraith (1998), cela peut notamment être le cas si le chômage touche proportionnellement plus les ménages à faibles revenus que ceux à hauts revenus. De tels effets peuvent également apparaître selon le degré de substituabilité du travail qualifié et non qualifié avec le capital, le taux d’intérêt affectant le prix relatif du capital et du travail. Le canal de composition du revenu peut également contribuer à une diminution des inégalités suite à un assouplissement monétaire, contrairement à ce que laisse suggérer l’école autrichienne : puisque les ménages reçoivent relativement plus de revenus de transfert et que ces derniers s’avèrent contracycliques, alors une politique monétaire expansionniste participe à une réduction des inégalités.

D’après le travail empirique réalisé par Coibion et alii, les chocs monétaires apparaissent avoir des effets statiquement significatifs sur les inégalités. Un resserrement de la politique monétaire accentue les inégalités de revenus, de rémunérations du travail, de consommation et de dépenses totales. La politique monétaire semble en outre avoir joué un rôle non négligeable dans les fluctuations cycliques des inégalités au cours de la période étudiée. Sa contribution aux inégalités est par exemple de même ampleur que sa contribution aux évolutions de l’inflation ou du PIB. La politique monétaire explique en outre une part importante des évolutions historiques des inégalités de revenu et de consommation, en particulier depuis la moitié des années quatre-vingt dix.

Afin d’approfondir leurs résultats, Coibion et alii utilisent les données détaillées au niveau microéconomique pour déterminer les différents canaux via lesquels les chocs monétaires affectent les inégalités. Les rémunérations du travail répondent d’une manière fortement hétérogène aux chocs. Il apparaît en effet qu’un resserrement de la politique monétaire est suivi par de plus hauts gains salariaux pour les ménages au sommet de la distribution des revenus et un amoindrissement des gains salariaux pour les ménages à faibles revenus, même ceux travaillant à plein temps. Le canal de composition du revenu joue un rôle important dans la transmission de la politique monétaire. Au niveau agrégé, si les rémunérations du travail répondent peu en moyenne aux chocs monétaires, le revenu financier s’élève quant à lui brutalement suite à un resserrement monétaire. Les revenus financiers se concentrant très fortement dans le haut de la distribution des revenus, ce sont les ménages à hauts revenus qui captent l’essentiel de ces gains financiers. Les revenus de transfert jouent un rôle clé dans l’amortissement des impacts de la politique monétaire sur les inégalités. Suite à un resserrement monétaire, les ménages à plus faibles revenus reçoivent en effet une plus large part de leurs revenus sous forme de prestations sociales et celles-ci compensent les pertes salariales. Si les quatre économistes disposent insuffisamment de données pour Enfin, les canaux du portefeuille et de la segmentation des marchés financiers, ces derniers ne peuvent immanquablement  être que d’une ampleur réduite comparés aux autres canaux.

Les dynamiques observées dans les inégalités de revenus reflètent donc avant tout les fluctuations des revenus des ménages les plus aisés, ces dernières étant elles-mêmes fortement influencées par l’évolution des rémunérations du travail. La politique monétaire semble ainsi avoir joué un rôle significatif dans le creusement des inégalités aux Etats-Unis. Cet ensemble de faits stylisés est d’autant plus important pour la conduite de la politique monétaire que les inégalités sont susceptibles de constituer une source d’instabilité macroéconomique et semblent en l’occurrence avoir joué un rôle majeur dans l’accumulation de déséquilibres ayant conduit à la Grande Récession. Les résultats obtenus par Coibion et alii amènent également à réévaluer les coûts économiques associés aux épisodes de trappe à liquidité. Si les taux nominaux restent durablement accolés à leur niveau plancher (zero lower bound) alors que les conditions économiques appellent à des taux négatifs, la situation s’apparente à une période prolongée de resserrement de politique monétaire. Une économie confrontée à une trappe à liquidité est alors susceptible de connaître un accroissement des inégalités de revenu et de consommation.

 

Références  Martin ANOTA

COIBION, Olivier, Yuriy GORODNICHENKO, Lorenz KUENG & John SILVIA (2012), « Innocent Bystanders? Monetary Policy and Inequality in the U.S. », IZA discussion paper, n° 6633, juin.

GALBRAITH, James K. (1998), « With economic inequality for all », in The Nation.

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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 22:53

Stewart Lansley, auteur de The Cost of Inequality: Why Economic Equality is Essential for Recovery, a publié trois articles (ici, et encore là) sur le blog de l’OCDE où il examine l'implication des inégalités comme source d’instabilité macroéconomique. Il poursuit ainsi les récentes réflexions de Rajan, de Krugman, ou encore de Kumhof et de Rancière sur le sujet. Il rappelle tout d’abord que, jusqu’à ces dernières années, les réflexions sur les propriétés déstabilisatrices des inégalités ne furent menées que par les seules franges hétérodoxes des économistes. Ce manque d’intérêt de la part des théoriciens orthodoxes s’explique par leur certitude que les inégalités sont une condition nécessaire à l’efficacité économique. L’accélération de la croissance et la réduction des inégalités s’excluraient l’une l’autre. Cette vision orthodoxe émergea lors de la crise des années soixante-dix et participa à faire apparaître celle-ci comme la conséquence d’une trop grande recherche d’égalité ; une dose accrue d’inégalités pousserait les économies sur un sentier de croissance haussier et soutenable. Cette théorie est mise en application dès la fin des années soixante-dix. Les écarts de revenu s’accroissent depuis à des niveaux inobservés durant l’entre-guerre, mais les performances économiques attendues en théorie ne s’actualisent pas. Les taux de croissance et de productivité britanniques ne s’élèvent par exemple depuis 1980 qu’au tiers de leur valeur d’après-guerre. En outre, les récessions consécutives à 1979 furent plus sévères que celles d’après-guerre.

La vue dominante ne considère pas que les inégalités aient joué un rôle dans l'émergence de la crise actuelle. Durant deux ans, seule une minorité d’économistes a affirmé que les inégalités constituent sa cause réelle. L’opinion commence toutefois à changer, notamment au sein d’institutions globales telles que le FMI ou l’ODCE. Andrew Berg et Jonathan Ostry (2011), deux économistes du FMI, ont reconnu que l’égalité apparaît être un important ingrédient dans la promotion et le soutien de la croissance. Non seulement la hausse des inégalités n’a finalement pas accéléré la croissance, mais les inégalités semblent historiquement associées à l’instabilité macroéconomique. Les récessions consécutives à 1929 et 2009 suivent chacune une période où les inégalités se sont fortement accrues, tandis que la période prolongée de croissance d’après-guerre est synchrone avec une réduction des inégalités. 

Pour Lansley, les déformations dans le partage de la valeur ajoutée entre les facteurs de production ont joué un rôle moteur dans l’accroissement de l’écart de revenus ces trois dernières décennies. Dans l’après-guerre, un nouveau modèle de capitalisme avait émergé dans les économies développées. La part du revenu du travail aux Etats-Unis s’éleva et participa au nivellement des revenus. Le modèle du capitalisme subit une nouvelle transformation à partir des années soixante-dix et la distribution des fruits de la croissance fut réorientée. En Grande-Bretagne, alors la part du revenu du travail se maintenait entre 58 et 60 % de la valeur ajoutée durant l’après-guerre, elle tombe à 53 % en 2007. La part du travail fut davantage réduite aux Etats-Unis. Parallèlement, les dividendes augmentèrent plus rapidement que le taux de marge. Les autres pays avancés connurent des évolutions similaires, quoique plus atténuées. 

La disjonction entre les dynamiques des salaires et de la production a eu plusieurs répercussions adverses sur le fonctionnement économique. Tout d’abord, le recul salarial, en réduisant le pouvoir d’achat, entraîna une déflation globale. Les économies ne purent maintenir leur capacité de consommation qu’à travers l’explosion de la dette privée. Celle-ci passa par exemple de 45 à 157 % du PIB entre 1981 et 2009 au Royaume-Uni. Le gonflement de la dette aux Etats-Unis alimenta un insoutenable boom domestique à partir du milieu des années quatre-vingt-dix.  Avant le krach de 1929, le ratio de la dette des ménages sur le revenu nation avait augmenté de 70 points de pourcentage en moins d’une décennie. Ensuite, la plus grande concentration des revenus mena à l’apparition d’une vzgue massive de capitaux extrêmement mobile au niveau international. Ces excédents auraient dû conduire selon les théoriciens orthodoxes à un boom dans l’investissement productif ; en fait, l’érosion des niveaux de vie et l’accumulation d’excédents de liquidités mondiales furent à l’origine des bulles spéculatives qui firent vaciller l’économie globale. Les années vingt avaient également vu la formation de bulles sur les marchés immobiliers et boursiers. Enfin, une minorité concentra la richesse et la prise de décision économique, notamment en aiguillonnant les politiques économiques en faveur de ses intérêts. L’accroissement des inégalités n’a pas seulement fait basculer l’économie mondiale dans une profonde récession en 1929 et en 2008 ; elle diffère la sortie de crise.

Stewart Lansley dresse enfin les leçons de ces diverses tendances lourdes. Selon lui, la théorie dominante lors de ces trois dernières décennies a échoué à saisir comment fonctionne l’économie. La demande dans la plupart des économies est induite par les salaires et non par les profits. Une plus faible part des revenus du travail affaiblit donc la croissance. L’expérience de ces cent dernières années démontre selon lui que les fluctuations du cycle d’affaires sont atténuées dans les sociétés les plus égalitaires, tandis qu’elles sont amplifiées dans les sociétés les plus polarisées. Une trop forte déformation de la valeur ajoutée en faveur des plus hauts revenus entraîne une déprime de la demande, une hausse de l’endettement et une appréciation des prix d’actifs propres à générer une crise. Les plus riches sont les principaux gagnants de la récession. Depuis 2008, les profits et les dividendes ont augmenté, tandis que les salaires réels ont diminué. En 2010, aux Etats-Unis, 10 % des ménages les plus riches se sont accaparés la totalité des revenus supplémentaires ; le plus riche pourcent s’est accaparé 93 % de ces nouvelles richesses. Le Royaume-Uni a connu les mêmes dynamiques, moins extrêmes toutefois.

La sortie de crise et l’orientation de l’économie mondiale sur une trajectoire soutenable implique une réduction des inégalités de revenus. La majorité des pays connaissent encore aujourd’hui un niveau d’inégalités incompatible avec la stabilité macroéconomique. Selon Lansley, il importe d’établir une répartition plus égale des revenus de marché, c’est-à-dire celle précédant la redistribution. Les gouvernements élus doivent davantage s’impliquer dans la distribution factorielle des revenus et la distribution salariale. Le rapport de force doit être réorienté en faveur du travail, notamment en accroissant le pourvoir de négociation salariale. L’imposition doit être davantage progressive et les niches fiscales éliminées. De tels changements ne seront pas faciles à mettre en place, notamment en raison de l’opposition qu’ils rencontreront de la part de ceux qui ont le plus à perdre, mais ils s’avèrent nécessaires pour faire émerger un modèle de capitalisme soutenable.

 

Références  Martin ANOTA

BERG, Andrew G., & Jonathan D. OSTRY (2011), « Equality and Efficiency », in Finance & Development, vol. 48, n° 3.

LANSLEY, Stewart (2012a), « Inequality, the crash and the crisis. Part 1: The defining issue of our times », in OECD Insights (blog), 11 juin.

LANSLEY, Stewart (2012b), « Inequality, the crash and the crisis. Part 2: A model of capitalism that fails to share the fruits of growth », in OECD Insights (blog), 13 juin.

LANSLEY, Stewart (2012c), « Inequality, the crash and the crisis. Part 3: The Limit to Inequality », in OECD Insights (blog), 15 juin.

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