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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 01:01

Alors convaincues de maîtriser les dynamiques macroéconomiques, plusieurs banques centrales avaient adopté avant crise le ciblage d’inflation (inflation targeting) comme stratégie de politique monétaire. Cibler officiellement un taux d’inflation ou un niveau des prix devait leur permettre d’assurer le plus efficacement possible leur mission de stabilisation des prix en ancrant plus solidement les anticipations inflationnistes. Dans les nombreux modèles qu’ils ont développés autour de ce concept, les nouveaux keynésiens font l’hypothèse d’une « divine coïncidence » : atteindre la cible d’inflation assure la progression du PIB réel sur une trajectoire stable. Selon eux, la stabilité des prix serait finalement une condition suffisante à la stabilité macroéconomique. La Grande Récession remet en cause ce modèle de central banking en démontrant que la maîtrise de l’inflation ne suffit à assurer la croissance économique et la stabilité financière. D’après la thèse du paradoxe de la crédibilité, la stabilité des prix, qu’elle ait ou non été directement impulsée par la politique monétaire, a pu même contribuer à dissimuler et exacerber les prises de risque excessives et l’accumulation des déséquilibres financiers qui ont conduit à la crise.

La jeune école de pensée qualifiée de « monétarisme de marché » (market monetarism), dont les fondements théoriques puisent dans les réflexions de Fisher, Hawtrey et surtout Friedman, préconise activement le ciblage du PIB nominal (nominal GDP targeting) comme stratégie alternative de politique monétaire. Si le concept n’est pas totalement neuf, la crise a suscité une vague d’engouement à son encontre, notamment dans la blogosphère américaine. Son adoption pratique par les banques centrales devrait selon ses partisans (en premier lieu Scott Sumner et David Beckworth) sensiblement renforcer la stabilité macroéconomique et constituer un moyen de catalyser la reprise.

Les monétaristes de marché préconisent l’adoption d’une cible de croissance du PIB nominal de 5 %, ce qui correspondrait à environ 2 % d’inflation et 3 % de croissance du PIB réel pour les économies avancées. La banque centrale disposerait pour atteindre sa cible des mêmes moyens qu’une banque centrale ciblant l’inflation. Si le niveau anticipé du PIB nominal est supérieur au niveau ciblé, la banque centrale relève ses taux directeurs et réduit la liquidité bancaire à travers ses opérations d’open market. S’il est au contraire inférieur au niveau ciblé, elle diminuera ses taux directeurs et élargira la liquidité bancaire. Si les taux atteignent leur limite inférieure zéro (zero lower bound), la banque centrale mettra en place des mesures non conventionnelles telles que l’assouplissement quantitatif (quantitative easing) mené par la Fed au cours des dernières années. Si les autorités monétaires ratent la cible au cours d’une année, elles cherchent de nouveau à l’atteindre l’année suivante pour que l’économie suive à long terme un sentier stable de croissance nominale.

Répondant au défi lancé par David Andolfatto (2012), les monétaristes de marché ont fourni ces dix derniers jours divers arguments pour démontrer la supériorité du ciblage du PIB nominal sur toute autre cible pour la politique monétaire. Tout d’abord, selon Nick Rowe (2012), le ciblage du PIB nominal permet une répartition plus efficace du risque entre emprunteurs et prêteurs. En effet, de nombreux contrats de long terme, notamment les obligations, voient leurs paiements fixés à l'avance en termes nominaux et sont difficilement renégociables. Si la politique monétaire cible un taux d’inflation ou un niveau des prix, le prêteur est pleinement assuré contre les changements imprévus dans le PIB réel futur ; le risque repose entièrement sur l’emprunteur. Ce dernier subit une plus forte détresse financière lorsque survient un choc réel négatif. Un PIB nominal instable, en-deçà de son niveau anticipé, en empêchant les emprunteurs d’obtenir les revenus attendus, rend plus difficile le remboursement de leur dette. En revanche, un ciblage de PIB nominal répartit également le risque de chocs de productivité non anticipés entre l’emprunteur et le prêteur.

Le ciblage du PIB nominal résoudrait également le problème de coordination parmi les prêteurs observé actuellement lors de la crise [Beckworth, 2012]. Les créditeurs pourraient augmenter leurs dépenses pour compenser la chute dans les dépenses des emprunteurs (ces derniers procédant à un désendettement), mais l’incertitude quant à l’évolution future de l’économie les désincite à le faire. Cela se traduit par une forte demande de liquidité de la part des créditeurs et par une pénurie d’actifs sûrs. L’introduction d’une cible crédible du PIB nominal augmenterait la dépense nominale anticipée et par conséquent le revenu nominal anticipé au niveau agrégé, ce qui accroîtrait temporairement l’inflation. La demande excessive de monnaie diminuerait et les conditions seraient propices à une reprise de la dépense nominale.

Ensuite, si le ciblage du niveau nominal du PIB est aussi performant que le ciblage d’inflation en ce qui concerne la gestion des chocs de demande agrégée, il s’avère en revanche plus performant en ce qui concerne les chocs d’offre agrégée [Beckworth, 2010a, 2010b ; Rowe, 2012]. En effet, la politique monétaire ne pouvant effectivement contrer que les chocs de demande agrégée, la banque centrale doit par conséquent discerner la nature du choc touchant l’économie. Or, l’évolution du niveau général des prix est difficilement interprétable. S’il y a une soudaine accélération de l’inflation, celle-ci peut avoir été engendrée par un choc de demande positif ou bien par un choc d’offre négatif. Une banque centrale ciblant exclusivement l’inflation réagirait en relevant automatiquement ses taux directeurs. S’il s’agit d’un choc positif de demande agrégée, le resserrement de la politique monétaire stabilise la dynamique des prix en neutralisant l’excès de demande. S’il s’agit en revanche d’un choc négatif d’offre agrégée, la réaction de la banque centrale déprime davantage l’activité économique. Un ciblage du niveau nominal du PIB épargne un tel dilemme à la banque centrale, puisque la politique monétaire ne répond alors qu’aux seuls chocs de demande agrégée. Elle ignore les chocs d’offre agrégée qui maintiennent la croissance du PIB nominal à un taux stable. Si un choc de productivité positif survenait et accroissait l’offre agrégée, le ciblage du PIB nominal impliquerait un taux de croissance réelle et un taux d’inflation respectivement supérieur et inférieur aux niveaux normaux. Une banque centrale ciblant l’inflation répondrait au choc en stimulant davantage l’économie et en alimentant alors la formation de bulles.

Enfin, selon David Glasner (2012), dans la mesure où le taux d’intérêt naturel est une fonction croissante du taux de croissance anticipé du PIB, alors la relation négative entre la croissance de l’output réel et l’inflation avec le ciblage du PIB nominal stabilise le taux d’intérêt nominal. Par exemple, en période de récession, la croissance ralentie de l’output réel va diminuer le taux d’intérêt naturel et augmenter l’inflation anticipée, ce qui élève le taux d’intérêt nominal. Durant une reprise, le taux d’inflation chuterait automatiquement et le taux d’intérêt réel s’élèverait. Le ciblage du PIB nominal rend ainsi moins probable l’éventualité que le taux d’intérêt naturel devienne négatif et que survienne une situation de type « trappe à liquidité » [Woolsey, 2012].

En définitive, si les banques centrales avaient adopté le ciblage du PIB nominal, elles auraient réagi plus rapidement au cours du cycle. La Fed, faisant face à une inflation sous-jacente persistante, maintint ses taux à 2 % entre avril et octobre 2008 alors que l’activité économique déclinait, entraînant des destructions massives d’emplois. La croissance du PIB nominal devint négative au cours du troisième trimestre ; au quatrième trimestre, la dépense totale dans l’économie américaine déclina au rythme annualisé de 8,4 %. Le ciblage du niveau nominal du PIB aurait poussé la Fed à assouplir plus rapidement sa politique monétaire et ainsi réduire l’ampleur de la crise [The Economist, 2011b].

Les monétaristes de marché s’inquiètent peu d’éventuels risques inflationnistes lors d’une reprise de l’activité économique au sortir d’une récession. Actuellement, poursuivre une cible d’inflation ne peut que contraindre la reprise économique en lui imposant un rythme plafond. Les banques centrales devraient non seulement adopter le ciblage du PIB nominal dans l’immédiat, mais aussi chercher à replacer l’économie sur le sentier de croissance nominale qu’elle suivait avant la Grande Récession. Ils recommandent ainsi que les banques centrales permettent une période de rattrapage au cours de laquelle l’activité croîtrait à un taux supérieur à sa valeur tendancielle pour combler le retard accumulé ces dernières années. L’économie devrait alors connaître temporairement de fortes tensions inflationnistes en se rapprochant de sa trajectoire d’avant crise.

 

Références Martin Anota

ANDOLFATTO, David (2012), « NGDP Targeting: Some Questions », 27 avril.

BECKWORTH, David (2010a), « Target the Cause Not the Symptom », 21 mars.

BECKWORTH, David (2010b), « The Case For Nominal GDP Targeting », 22 décembre.

BECKWORTH, David (2012), « David Andolfatto Can Feel More Confident About NGDP Targeting », 3 mai.

The Economist (2011a), « Changing target. Should the Fed target nominal GDP ? », 27 août.

The Economist (2011b), « Understanding NGDP targeting », 25 août.

GLASNER, David (2012), « Why NGDP Targeting? », 29 avril.

ROWE, Nick (2012), « Three Arguments for NGDP Targeting », 28 avril.

WOOLSEY, Bill (2012), « More on Andolfatto’s Challenge », 28 avril.

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 18:01

Différentes approches (partielles) peuvent être adoptées pour analyser le processus inflationniste [Bezbakh, 2011]. La théorie quantitative de la monnaie présente l’inflation comme un phénomène éminemment monétaire. D’après elle, si la vitesse de circulation de la monnaie reste constante, un accroissement de la masse monétaire plus rapide que celui de la production entraînera une hausse du niveau des prix. La variation des prix serait ainsi à court terme proportionnelle à celle de la masse monétaire. Cette approche de l’inflation par la monnaie repose sur une vision dichotomique de l’économie : la monnaie ne serait qu’un « voile », n’ayant aucune influence sur les phénomènes réels. Les monétaristes ont réactualisé l’approche en plaçant à la source de l’inflation le laxisme des autorités monétaires. L’Etat serait incité à laisser filer l’inflation, non seulement pour soutenir l’activité, mais aussi pour augmenter ses recettes et alléger le poids de sa dette. Mais si l’accroissement de la masse monétaire peut effectivement stimuler l’activité économique à court terme, elle n’exercerait toutefois à long terme aucun effet sur le produit réel, mais se traduit seulement par un relèvement du niveau des prix. Les banques centrales ne peuvent avoir alors pour mission que la seule stabilisation des prix en faisant correspondre la croissance de la masse monétaire à la croissance à long terme de la production réelle.

Dans une optique keynésienne, l’inflation peut sourdre d’un déséquilibre entre l’offre et la demande globales, qui serait par exemple provoqué par une hausse trop rapide des revenus, une baisse de la propension à épargner ou un déficit public excessif. Selon cette approche de l’inflation par la demande, une création monétaire ne sera inflationniste que si l’appareil productif ne peut immédiatement répondre à l’augmentation de la demande, en raison du plein emploi des capacités de production et de l’insuffisance des stocks. L’ajustement entre l’offre et la demande globales s’effectuera alors, non pas par les volumes, mais par les prix. Le déséquilibre entre l’offre et la demande peut également être de nature sectorielle. La demande peut en effet s’avérer excessive dans certains secteurs et insuffisante dans d’autres. Si les tensions inflationnistes peuvent finalement se traduire par des hausses effectives de prix dans les premiers secteurs, les chefs d’entreprises des secteurs soumis aux pressions déflationnistes peuvent décider de ne pas baisser leurs prix s’ils anticipent une reprise ultérieure de la demande. Les hausses de prix limitées sont alors susceptibles de s’étendre à l’ensemble de l’économie et l’inflation devenir cumulative, pour de multiples raisons. Tout d’abord, les entreprises peuvent stocker et réduire leur offre immédiate si elles anticipent une poursuite de l’inflation. Ensuite, les ménages peuvent davantage dépenser dans l’immédiat pour éviter de subir les hausses futures de prix. Enfin, les entreprises peuvent acquérir des équipements nouveaux, qui accroîtront certes l’offre à l’avenir, mais qui ne génèrent toutefois dans l’immédiat que des hausses de revenus. De telles dépenses à effets productifs différés visant à répondre au surcroît de demande entretiennent, voire accélèrent l’inflation. Ces différents processus inflationnistes ne peuvent toutefois se maintenir que si les coûts de production croissent à un moment ou à un autre.

L’inflation peut ainsi résulter d’un accroissement de la rémunération des facteurs de production plus rapide que celui de leur productivité. Chaque entreprise est alors incitée à augmenter le prix de vente de ses produits pour maintenir son taux de marge, mais les ménages demanderont en retour une nouvelle hausse de leurs rémunérations pour maintenir leur pouvoir d’achat. S’amorce alors un processus d’inflation autoentretenue. Cette approche de l’inflation par les coûts privilégie les salaires comme variable explicative, notamment parce qu’ils constituent une part majeure des coûts de production. Le chômage exerce alors un effet stabilisateur sur les prix en réduisant le pouvoir de négociations des salariés ; réciproquement, l’inflation sera d’autant plus forte que le marché du travail est tendu. Les échanges extérieurs sont également déterminants dans le processus de formation des coûts. L’économie subit une inflation importée lorsque le prix des biens importés pour lesquels elle présente une demande peu élastique, par exemple des matières premières, a tendance à s’accroître. Si l’économie connaît une dépréciation de son taux de change, le prix des produits importés se renchériront et l’inflation domestique accélérera, ce qui accentuera la dépréciation de la monnaie nationale.

L’environnement économique s’est avéré favorable ces dernières décennies à la stabilité des prix des pays développés, en raison notamment des pressions désinflationnistes associées à la mondialisation. L’ouverture au commerce international des économies à faibles coûts salariaux a exercé une pression à la baisse sur les prix des produits manufacturés. En revanche, les émergents participent indirectement à l’accentuation des tensions inflationnistes en accroissant leur demande en matières premières. Leur forte croissance économique et leurs forts besoins énergétiques ont ainsi puissamment participé au choc pétrolier que subit l’économie mondiale durant la dernière décennie. Les produits énergétiques représentent un dixième de l’indice des prix pour la zone euro et le pétrole environ un vingtième. Après avoir augmenté de 18 % sur l’ensemble de l’année 2011, le prix du baril de Brent a augmenté de 12 % depuis le début de l’année pour atteindre 120 dollars. L’impact de cette hausse sur la zone euro a été accentué par la dépréciation de la monnaie unique. Même dans l’éventualité d’une diminution des primes de risque associées aux tensions géopolitiques du Moyen-Orient, le prix du pétrole va demeurer à des niveaux élevés et continuer à peser sur les prix. Le taux moyen d’inflation en zone euro dépasse depuis fin 2010 les 2 % ciblés par la BCE, pour s’établir en mars à 2,7 %. Si l’implication du prix du pétrole dans ces poussées inflationnistes est peu contestable, elle se révèlerait toutefois insuffisante selon Artus (2012) pour les expliquer. L’inflation sous-jacente, c’est-à-dire corrigée des variations du prix des matières premières, tend en effet actuellement vers 2 %.

La poursuite de la récession en zone euro expose pourtant ses membres au risque de déflation. La faible activité économique, aggravée par le déploiement de politiques budgétaires restrictives, et le niveau élevé du taux de chômage, atteignant 10,5 % depuis 2011, participent au recul des salaires réels et à la faible progression des coûts salariaux unitaires. Le recul de la demande des ménages n’est pas corrigé par la croissance de l’investissement des entreprises. La demande globale demeure faible et les capacités de production sous-utilisées. La politique monétaire n’explique pas non plus la persistance de l’inflation en zone euro. La base monétaire augmente certes très fortement, en raison des repos à long terme de la BCE, mais cette expansion n’entraîne ni celle du crédit, ni celle de la masse monétaire, en raison du processus de désendettement du secteur privé. Elle n’influence donc ni la demande de biens et services, ni même par conséquent l’inflation.

La hausse des marges bénéficiaires des entreprises pourrait en revanche expliquer l’écart entre l’inflation et l’évolution des coûts salariaux, si la diminution de ces derniers n’était pas transmise aux prix. D'après Artus, le secteur industriel présenterait effectivement une rigidité des prix de production aux coûts salariaux unitaires, tandis que le secteur des services manifesterait une rigidité des prix de vente. L’inflation sous-jacente actuellement visible s’expliquerait ainsi par la volonté des entreprises d’accroître leurs marges bénéficiaires. Un tel comportement se révèlerait déstabilisateur s’il était poursuivi puisqu’il accentue le déclin des salaires réels.

 

Références Martin Anota

ARTUS, Patrick (2012), « Pourquoi de l’inflation dans la zone euro ? En raison de la rigidité des prix », Flash Natixis, n° 282, 16 avril.

BEZBAKH, Pierre (2011), Inflation et Désinflation, Repères, La Découverte.

JULUS, Arthur, Bénédicte KUKLA & Paola MONPERRUS-VERRONI (2012), « Fiscalité, énergie, salaires… Quel impact sur les prix ? », Eco Focus, Crédit agricole, 16 avril.

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 13:26

Les prix du pétrole commencèrent à augmenter en 2002, le cours du Brent atteignant le niveau record de 144,27 dollars en juillet 2008, pour ensuite refluer fortement en raison de la récession mondiale et de la déprime subséquente de la demande. Les prix atteignirent un point bas en janvier 2009 ; le Brent retrouvait alors ses valeurs de 2004 en passant sous la barre des 40 dollars le baril. Depuis lors, les cours ont renoué avec leur tendance haussière, en parallèle à la reprise de l'activité économique mondiale. L’identification des causes sous-jacentes à ces mouvements des prix reste imprécise.

Ces évolutions sont cohérentes avec les fondamentaux et en premier lieu avec la dynamique suivie par la demande au cours de l'ensemble de la décennie [Plante et Yücel, 2011a, 2011b ; Porcher, 2012]. Les besoins énergétiques augmentant avec l’activité économique, la consommation pétrolière doit augmenter avec le PIB et, effectivement, les variations annuelles des prix du pétrole ont globalement correspondu à celles du PIB mondial. En outre, la consommation énergétique des économies en développement augmenta deux fois plus rapidement que celle des économies développées. Les premières représentent actuellement la moitié de la demande mondiale de pétrole. Si les économies avancées ont su réduire l’intensité énergétique de leur croissance au cours du temps, l’expansion économique des émergents se singularise par une forte intensité énergétique. A court terme, la demande de pétrole est peu élastique aux variations de son prix, notamment parce qu’elle se destine pour les deux tiers aux besoins de transport, un usage où le pétrole s’avère difficilement substituable. Dans ce contexte de faible sensibilité au prix, un choc sur le marché, en relevant la demande ou en restreignant l’offre, accroît fortement la volatilité des prix.

La dynamique des prix pétroliers est également compatible avec les déterminants de l’offre. Le marché du pétrole n’est pas pleinement concurrentiel. L’OPEP constitue un producteur oligopolistique qui extirpe une rente non concurrentielle en contrôlant la production de ses membres pour faire augmenter les prix. Elle était à l’origine de 42 % de la production mondiale fin 2011. Les producteurs n’appartenant pas à l’OPEP forment une frange hétérogène et concurrentielle qui s’avère preneuse de prix. Les capacités de production actuellement existantes sont plafonnées. Les efforts d’exploration et d’investissement qui sont réalisés au préalable déterminent les capacités de production disponibles et leurs perspectives d’extension. Il est nécessaire de régulièrement mettre en exploitation de nouveaux gisements afin de produire sans discontinuité, mais la mise en exploitation des réserves en capacités de production nécessite de massifs investissements de long terme. Un prix du pétrole élevé rend rentable de procéder à ces derniers. Les membres de l’OPEP disposent de marges de capacité, tandis que les autres producteurs fonctionnent en pleine capacité. La capacité de production de l’OPEP a ainsi peu varié au cours du temps, passant de 34 à 35,5 millions de barils par jour entre 1973 et 2008. L’organisation a dû toutefois réduire ses capacités excédentaires durant la dernière décennie pour répondre à la forte demande. N’ajuster que lentement les capacités a permis à l’OPEP de maintenir les prix à un niveau élevé ; mais puisque l’organisation fut par conséquent dotée d’insuffisantes capacités pour compenser les chocs sur le marché, ces derniers ont entraîné une plus forte volatilité des prix.

L’équilibre du marché entraîne ainsi d’importantes variations des prix. L’écart entre l’offre et la demande mondiales peut toutefois paraître insuffisant pour expliquer les variations du prix effectivement constatées et les évolutions de cet écart et du prix ne sont en outre pas synchrones. Le prix du pétrole s’est par exemple fortement élevé au premier semestre 2009 sans que ne le justifie la reprise de l’activité mondiale. Une hypothèse largement admise serait que la financiarisation du marché et l’afflux de spéculateurs détermineraient d’une manière significative la dynamique des prix. Les liquidités abondantes créées par les faibles taux d’intérêt au début de la dernière décennie auraient ainsi pu alimenter une bulle du pétrole, mais aussi plus largement des matières premières.

Le marché physique du pétrole se compose tout d’abord du marché au comptant (dit spot) et du marché à livraison différée (dit forward). Sur le marché au comptant, se déroulent des transactions physiques à livraison (quasi) immédiate. Le prix du pétrole (le prix spot) se détermine sur ce marché libre à travers la confrontation de l’offre et de la demande. Les agents effectuent sur le marché forward des transactions physiques à livraison différée. Ils échangent des cargaisons de pétrole pour une date ultérieure à un prix immédiatement fixé.

En parallèle à ces compartiments, le marché à terme (futures) est un marché financier où s’échangent des intentions d’achat ou de vente futures de pétrole, pour une date ultérieure et à un prix immédiatement fixé. Le marché à terme héberge principalement les banques, les raffineurs, les distributeurs et les fonds d’investissement, notamment les hedge funds. Un tel marché s’avère utile pour gérer le risque associé aux fluctuations du cours du pétrole. Les opérateurs du marché cherchent soit à s’assurer contre ce risque, c’est-à-dire à se couvrir, soit à spéculer. Les producteurs ou consommateurs qui voudraient couvrir leurs positions sont qualifiés de « commerciaux », tandis que les opérateurs qui ne recherchent que le gain monétaire sont qualifiés de « non commerciaux » ou de « spéculateurs ». L’activité sur le marché à terme s’est fortement développée au cours de la dernière décennie et le nombre de traders non commerciaux a connu également une forte croissance. La spéculation en soi est nécessaire au bon fonctionnement du marché. Il peut en effet exister un décalage entre les acheteurs et les vendeurs sur un contrat à terme donné. Les spéculateurs, en principe, permettent de corriger ces déséquilibres en fournissant de la liquidité et en participant activement au processus de découverte des prix. Démontrer que la spéculation est excessive et déstabilisatrice est difficile. Une spéculation excessive doit toutefois se manifester à travers certains signes tangibles.

Pour orienter les cours à la hausse, les spéculateurs peuvent acheter du pétrole sur le marché au comptant et le stocker [Plante et Yücel, 2011b]. Or, les capacités de stockage sont limitées et coûteuses. Le comportement des stocks durant la décennie s’est révélé globalement cohérent avec la situation d’un marché tendu. En outre, le stockage en mer s’est par exemple réduit durant l’été 2008, alors même que les cours tendaient vers leurs niveaux records. Il reprit à nouveau en fin d’année, alors même qu’avait débuté la récession mondiale.

Les spéculateurs peuvent également acheter un nombre important de contrats futures, ce qui accroît les prix à terme et pousse indirectement les auteurs participant au marché à stocker du pétrole [Plante et Yücel, 2011a]. En temps normal, le prix à terme est supérieur au prix au comptant d'un montant correspondant peu ou prou aux coûts de stockage. Si le prix à terme est significativement élevé, les vendeurs vont être incités à davantage vendre dans le futur et moins aujourd’hui. Les stocks et par conséquent les prix spot doivent alors augmenter, tandis que les prix à terme doivent diminuer. Ainsi, afin qu’un mouvement spéculatif sur le marché à terme entraine une hausse du prix spot, les comportements de stockage spéculatif doivent se multiplier, ce qui ne fut a priori pas le cas. Selon les récentes études de Fattouh et al. (2012), il n’y a en outre pas de preuve claire que les changements de positions des traders financiers prédisent les variations des prix à terme. Les hausses des prix au comptant ne sont pas forcément précédées de hausses des prix à terme.

Ainsi, le développement des marchés à terme fut certes synchrone avec les hausses de prix, mais les comportements de spéculation semblent n’avoir joué qu’un rôle réduit dans celles-ci. Tout au plus, ils peuvent les avoir amplifiées [Porcher, 2012]. 5 à 10 % du prix du baril pourraient ainsi s’expliquer par les pressions spéculatives, mais les évolutions des cours sont restées fondamentalement liés à la forte demande des économies émergentes et aux marges étroites entre l’offre et la demande. Les traders du marché à terme n’auraient eu en définitive qu’une activité essentiellement routinière.

 

Références Martin Anota

ARTUS, Patrick, Antoine d’AUTUME, Philippe CHALMIN & Jean-Marie CHEVALIER (2010), Les effets d’un prix du pétrole élevé et volatil, rapport du CAE, n° 93.

FATTOUH, Bassam, Lutz KILIAN, & Lavan MAHADEVA (2012), « The Role of Speculation in Oil Markets: What Have We Learned So Far? », CEPR Discussion Paper, n° 8916.

PLANTE, Michael D., & Mine K. YÜCEL (2011a), « Did Speculation Drive Oil Prices? Futures Market Points to Fundamentals », Economic Letter, vol. 6, n° 10, octobre.

PLANTE, Michael D., & Mine K. YÜCEL (2011b), « Did Speculation Drive Oil Prices? Market Fundamentals Suggest Otherwise », Economic Letter, vol. 6, n° 11, octobre.

PORCHER, Thomas (2012), « Le marché du pétrole : les facteurs explicatifs de l’évolution des cours », Ecoflash, n° 264, janvier.

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