Mercredi 30 juillet 2014 3 30 /07 /Juil /2014 23:48

Au Royaume-Uni, le PIB a chuté de 7 % par rapport à son pic en janvier 2008, si bien que cette chute de la production nationale s’est révélée être la plus forte que le Royaume-Uni ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale [Pessoa et Van Reenen, 2014]. Le PIB n’est retourné à son niveau d’avant-crise qu’en avril 2014, si bien que cette reprise s’est révélée être la plus lente sur l’ensemble de la décennie. En raison de la violence de la Grande Récession, le taux de chômage aurait dû s’envoler, ce qui n’a pas été le cas : le taux de chômage s’est élevé au maximum à 8,3 %, ce qui est certes un niveau socialement inacceptable, mais demeure inférieur aux taux observés lors des précédentes récessions des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. 

Cela s’est accompagné de la soi-disant « énigme de la productivité » (productivity puzzle) : la productivité du travail s’est effondrée. En l’occurrence, elle s’est réduite de 4 % par rapport à son niveau d’avant-crise. Selon la Banque d’Angleterre, elle est inférieure de 16 % au niveau qu’elle aurait dû atteindre si les tendances passées se seraient poursuivies. La productivité tend en général à chuter ou tout du moins à stagner au début des récessions, les entreprises étant (tout du moins initialement) réticentes à licencier des travailleurs (en particulier qualifiés) alors qu’elles seront susceptibles de les réembaucher une fois la reprise amorcée. Il est toutefois inhabituel qu’une baisse de la productivité soit aussi marquée. Par rapport aux autres pays avancés, la chute de la productivité fut plus marquée au Royaume-Uni et l’impact sur l’emploi moins important. 

Pour Simon Wren-Lewis (2014), l’absence de croissance de la productivité du travail est bonne à court terme, mais potentiellement désastreuse à long terme. A court terme, la baisse de la productivité est une bonne chose, car elle réduit l’impact de la chute de la production sur l’emploi. A la limite, malgré la baisse de la production, une baisse de la production peut permettre aux entreprises de garder le même nombre de travailleurs. Cela peut toutefois s’accompagner d’une baisse des salaires réels, mais alors l’impact de la crise est plus également réparti entre l’ensemble des travailleurs, plutôt que sur une partie d’entre eux. Si la productivité augmente rapidement avec la reprise, les salaires peuvent alors s’accroître aussi rapidement et l’économie peut rattraper le terrain perdu lors de la récession. Par contre, si la productivité ne s’accroît pas à nouveau, alors l’économie peut ne pas réussir à combler son retard et les dommages sur le niveau de vie des résidents seront permanents. Or, c’est bien ce scénario-ci que privilégient les prévisionnistes. 

Pour João Paulo Pessoa et John Van Reenen (2014), une part importante de l’énigme s’explique par la flexibilité des salaires, combinée à un très faible investissement. Entre le deuxième trimestre 2008 et le troisième trimestre 2013, les salaires horaires ont diminué en moyenne de 8,5 % en termes réels. Dans la plupart des autres pays avancés, les salaires réels ont déjà retrouvé leur niveau d’avant-crise. Les salaires moyens ont chuté malgré un changement dans la composition de la main-d’œuvre au profit des emplois qualifiés : les mêmes travailleurs font donc désormais les mêmes emplois, mais pour de moindres salaires. Parmi les travailleurs qui restèrent au même emploi entre 2010 et 2011, un tiers vit ses salaires nominaux chuter ou rester les mêmes, alors qu’un autre tiers vit ses salaires augmenter moins que l’inflation, si bien qu’il subit un baisse de son salaire réel. 

Pessoa et Van Reenen se sont alors demandés pourquoi les travailleurs ont accepté à ce que leur salaire diminue. La récession a peut-être poussé les travailleurs à accepter des réductions de salaires pour rester en poste. La perte de revenu associée à l’entrée au chômage, puisque les allocations chômage ont augmenté moins rapidement que les salaires. En outre, le resserrement des conditions de versement des allocations chômage incite de plus en plus les chômeurs à accepter un emploi moins rémunéré que le précédent plutôt qu’à prolonger leur recherche d’emploi. Or, en acceptant un emploi qui ne correspond pas à ses qualifications, un travailleur perd en productivité. Enfin, les syndicats sont moins puissants qu’au cours des précédentes récessions.

La diminution des salaires réels a contribué à maintenir l’emploi, parce qu’elle rendit moins cher pour les entreprises de garder leurs salariés, même face à un effondrement de la demande. Or la faiblesse des salaires incita les entreprises à utiliser du facteur travail, plutôt qu’à investir dans le capital et les nouvelles technologies. Le renchérissement du coût d’investissement pour certaines entreprises a renforcé cette tendance. Malgré les politiques ultra-accommodantes mises en œuvre par la Banque d’Angleterre, le coût du capital s’est accru. Bref le coût relatif du travail s’est réduit, alors même que le coût relatif du capital s’est accru, incitant les entreprises à substituer du capital par du travail. Une fois cet effet pris en compte, Pessoa et Van Reenen suggère que la récente récession n’est pas significativement différente de celles qui ont eu lieu au cours des précédentes décennies.

Simon Wren-Lewis (2013) rattache précisément la faiblesse de la productivité britannique aux difficultés essuyées par le secteur bancaire lors de la Grande Récession. Puisque les banques ont cherché à reconstitué leurs bilans, elles ont accordé moins de prêts, empêchant les entreprises les plus productives (en l’occurrence les PME) de se développer et affectant ainsi la productivité dans l’ensemble de l’économie. En outre, certains sont peut-être des banques « zombies », préférant reconduire des prêts défaillants (aux entreprises les moins productives) plutôt qu’à reconnaître leurs pertes, mais refusant parallèlement de prêter aux entreprises dynamiques. 

En outre, il se pourrait que la taille du secteur financier au Royaume-Uni soit excessive. Plusieurs études, en particulier celle réalisée conjointement par Stephen Cecchetti et Enisse Kharroubi (2012), suggèrent qu’à partir d’un certain seuil, le développement du secteur financier se révèle nocif à la croissance de la productivité dans l’ensemble de l’économie. Le secteur financier tendrait alors à allouer peu efficacement les ressources (en particulier la main-d’œuvre qualifiée), notamment en utilisant celle-ci pour sa propre croissance, mais privant alors les entreprises les plus productives de les utiliser pour se développer [Kneer, 2013]. Or le secteur financier au Royaume-Uni s’est fortement élargi au milieu des années deux mille, devenant plus imposant que dans tout autre pays avancé.

 

Références

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2012), « Reassessing the impact of finance on growth », Banque des Règlements Internationaux, working paper, n° 381, juillet.

KNEER, Christiane (2013), « Finance as a magnet for the best and brightest: Implications for the real economy », De Nederlandsche Bank, working paper, n° 392, septembre.

PESSOA, João Paulo, & John VAN REENEN (2014), « The great British jobs and productivity mystery », in VoxEU.org, 28 juin.

WREN-LEWIS, Simon (2013), « UK banks and the productivity puzzle: it may not just be about limited lending », in Mainly Macro (blog), 30 novembre.

WREN-LEWIS, Simon (2014), « Why strong UK employment growth could be really bad news », in Mainly Macro (blog), 26 juillet.

Par Martin Anota - Publié dans : Innovation, productivité, compétitivité
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Lundi 28 juillet 2014 1 28 /07 /Juil /2014 19:43

Les études se sont souvent penchées sur l’impact des variables macroéconomiques sur les élections ; elles ont par exemple suggéré qu’une forte croissance tend à conforter le gouvernement en place. Par contre, il y a moins d’études sur le sens de causalité inverse, c’est-à-dire sur l’impact des résultats des élections sur les agrégats macroéconomiques.

Alan Blinder et Mark Watson (2014) sont revenus sur un résultat bien connu, mais peu documenté : durant l’après-guerre, l’économie américaine a connu une plus forte croissance économique lorsque le Président est démocrate plutôt que républicain, en l’occurrence une croissance supérieure de 1,8 point de pourcentage en moyenne, alors même que le taux de croissance moyen s’est élevé à 3,3 % sur la période. Elle génère également davantage d’emplois, réduit davantage le taux de chômage, accroît les profits des entreprises et leurs dépenses d’investissement et se traduit par de meilleurs rendements sur les marchés boursiers.

GRAPHIQUE  Taux de croissance annuel moyen lors des différents mandats présidentiels (en %)

Blinder--croissance-democrates-republicains-Etats-Unis.png

source : Blinder et Watson (2014)

Blinder et Watson ont également observé l’impact de la nature partisane du gouvernement sur les performances macroéconomiques des autres pays avancés d’après-guerre. Si le taux de croissance moyen a également été plus élevé lorsqu’un parti de gauche était au pouvoir dans le cas du Canada, c’est au contraire lorsqu’un parti de droite était au pouvoir dans le cas du Royaume-Uni ou de l’Allemagne. Les auteurs ont également observé l’effet des mandats présidentiels sur la croissance Française depuis 1949. Sur les 253 trimestres qui se sont déroulés depuis, le taux de croissance du PIB s’élevait en moyenne à 3,19 % lors des 96 trimestres au cours desquels le gouvernement était de gauche, tandis qu’il s’élevait en moyenne de 3,42 % au cours des 157 trimestres où le gouvernement était de droite. 

Blinder et Watson se sont alors demandés pourquoi la croissance a été plus élevée aux Etats-Unis lorsque les démocrates étaient au pouvoir. Du point de vue des dépenses, l’écart de croissance vient de l’investissement des entreprises et les dépenses en biens durables ; il apparaît en l’occurrence principalement lors de la première année du mandat présidentiel. La plus forte croissance n’est pas attribuable à de meilleures conditions initiales, ni à des taux de croissance différents, ni même à un regain de confiance suite à l’élection d’un Président démocrate. L’écart de croissance ne semble pas non plus s’expliquer par des choix de politique macroéconomique : ce n’est pas parce que la politique monétaire ou la politique budgétaire sont plus accommodantes sous les démocrates que la croissance a été plus forte. En fait, l’analyse économétrique réalisée par Blinder et Watson suggère plutôt que l’explication est à chercher du côté de la chance : lorsque les démocrates sont au pouvoir, les chocs pétroliers sont plus bénins, la performance de la productivité totale des facteurs plus forte, l’environnement international plus favorable et les anticipations des consommateurs plus optimistes concernant l’avenir à court terme.

 

Référence

BLINDER, Alan S., & Mark W. WATSON (2014), « Presidents and the U.S. economy: An econometric exploration », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20324, juillet.

Par Martin Anota
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Samedi 26 juillet 2014 6 26 /07 /Juil /2014 17:03

Dans les années qui ont précédé la Grande Récession, plusieurs économies de la zone euro (les « pays périphériques » comme la Grèce, l'Irlande, l'Espagne et le Portugal, mais aussi les pays baltes) ont connu de larges déficits extérieurs et l’accumulation de déséquilibres internes. En l’occurrence, les capitaux extérieurs alimentèrent une forte expansion du crédit qui, elle-même, alimenta un boom dans l’économie domestique. Ce boom reposa essentiellement sur l’investissement dans les secteurs produisant des biens non échangeables (en particulier l’immobilier). Il entraîna une accélération de l’inflation et des hausses salariales, ainsi qu’un accroissement des importations. Avec la hausse des prix et coûts du travail domestiques, les entreprises exportatrices perdirent de leur compétitivité, en particulier vis-à-vis de leurs consœurs allemandes. L’accroissement des importations et la réduction des exportations dégradèrent le solde du compte courant (cf. graphique). Le processus resta soutenable tant que les capitaux extérieurs affluèrent. A la veille de la crise financière mondiale, les dettes externes de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal et de l’Espagne représentaient environ 100 % de leur PIB.

GRAPHIQUE  Solde du compte courant des pays périphériques de la zone euro et des pays baltes (en % du PIB)

FMI--solde-courant-pays-peripheriques-baltes.png

source : Kang et Shambaugh (2014)

Avec la Grande Récession, les pays périphériques perdirent leur accès au financement extérieur. Le crédit fléchissant, les bulles commencèrent à éclater, ce qui conduisit tout d’abord à un ralentissement de l’activité économique, puis à un fort creusement des déficits publics et finalement à une crise de la dette souveraine. Les pays périphériques connaissent depuis lors un rééquilibrage de leur économie. Pour améliorer leurs performances commerciales et leur position extérieure, les pays périphériques nécessitent une dépréciation réelle de leur taux de change et des gains de productivité dans les secteurs produisant des biens échangeables, ce qui améliorerait la compétitivité des entreprises exportatrices relativement aux concurrents étrangers et contribuerait à substituer les importations par les biens domestiques. Puisque les pays périphériques ont pour monnaie l’euro, ils ne peuvent toutefois ajuster leur taux de change nominal. Ils ont alors mis en œuvre une « dévaluation interne », c’est-à-dire cherché à baisser les prix domestiques par rapport aux prix étrangers pour « simuler » une dépréciation du taux de change nominal. D’une part, la baisse relative des prix des biens échangeables produits par les entreprises domestiques par rapport aux prix des biens échangeables produits par les concurrents étrangers contribue en principe à améliorer les performances à l’exportation ; d’autre part, la baisse relative des prix des biens non échangeables par rapport aux biens échangeables contribue en principe à réorienter la production au détriment des biens non échangeables et au profit des biens échangeables, rendant la croissance plus soutenable.

Entre 2008 et 2012, le compte courant s’améliora en Grèce, en Irlande, au Portugal et en Espagne de 8 à 10 % du PIB [Kang et Shambaugh, 2014 ; Tressel et Wang, 2014]. Cette dynamique s’explique notamment par la contraction des importations (en particulier en Grèce et au Portugal) et une hausse des exportations (en particulier en Irlande, en Espagne et au Portugal). L’ajustement externe a contribué à améliorer le compte courant de l’ensemble de la zone euro ; cette dernière a dégagé fin 2013 un excédent courant équivalent à 2,3 % de son PIB. Pour les pays périphériques, l’ajustement s’est traduit par une chute de la production et par une forte aggravation du chômage. Cinq ans après le début de la crise, la production demeure sous son potentiel et les taux de chômage atteignaient les deux chiffres, ce qui suggère une sous-utilisation massive du facteur travail et dissimule dans certains pays une contraction de la population active.

Plusieurs études ont cherché ces dernières années à expliquer l’accumulation de déséquilibres lors du boom et à décrire le processus d’ajustement que connaissent les pays périphériques suite à la crise financière mondiale. Par exemple, Ruo Chen, Gian-Maria Milesi-Ferretti et Thierry Tressel (2012) se sont par exemple focalisés sur la première phase, tandis que Ruben Atoyan, Jonathan Manning et Jesmin Rahman (2013) se sont penchés sur la seconde. 

Plus récemment, Joong Shik Kang et Jay Shambaugh (2014) ont observé comment le coût unitaire du travail s’est ajusté dans les pays périphériques et les pays baltes depuis la crise financière mondiale. Les coûts unitaires du travail ont diminué dans tous les pays. L’ajustement a été réalisé via une baisse des salaires et une amélioration de la productivité relativement aux partenaires commerciaux. Sauf en Grèce, les gains de productivité ont particulièrement contribué à l’amélioration des coûts unitaires du travail, dans la mesure où le nombre d’emplois a diminué plus rapidement que la production. Inversement, en Grèce, la production a diminué plus rapidement que le nombre d’emplois, entraînant une baisse de la productivité. Les fortes réductions des salaires ont fortement contribué à la réduction des coûts unitaires du travail dans certains pays comme la Grèce et la Lettonie.

Certains pays (comme l’Irlande) ont très rapidement réduit leurs salaires et amélioré leur productivité en contractant l’emploi, tandis que d’autres ont amélioré plus lentement leur productivité. Par contre, à la fin du premier trimestre 2013, la productivité en Grèce était toujours inférieure à son niveau d’avant-crise. Les pays qui ont connu les plus fortes hausses de salaires avant la crise ont connu par la suite les plus fortes baisses de salaires. Dans tous les pays, sauf en Grèce, les coûts unitaires du travail ont chuté plus rapidement dans le secteur produisant des biens échangeables et les productions réelles de biens échangeables sont plus élevées qu’avant-crise. Cet ajustement repose toutefois sur une puissante récession : en effet, l’emploi reste sous son niveau d’avant-crise, même dans les secteurs qui produisent des biens échangeables et les taux de chômage atteignent des niveaux insoutenables dans plusieurs pays périphériques et pays baltes.

Thierry Tressel et Shengzu Wang (2014) ont prolongé l’étude réalisée par Chen et alii (2012). Selon eux, peu de preuves empiriques suggèrent une réallocation des ressources utilisées dans les secteurs produisant des biens non échangeables vers les secteurs produisant des biens échangeables. L’amélioration du compte courant s’explique essentiellement par la compression des importations et non par l’accroissement des exportations. La performance à l’export dépend toujours de la demande émanant du reste du monde et en particulier du reste de la zone euro. La faiblesse persistante de la demande en zone euro freine particulièrement la croissance des exportations dans certains pays comme l’Italie et le Portugal. Le rééquilibrage même des pays périphériques contribue lui-même à entretenir la faiblesse de la demande dans la zone euro : en réduisant ses importations, chaque pays périphérique réduit la demande extérieure qui s’adresse aux autres pays-membres, ce qui complique le rééquilibrage de leur économie.

Tressel et Wang ont cherché à déterminer si l’ajustement était essentiellement structurel ou conjoncturel. S’il est principalement structurel, c’est-à-dire s’il inclut un rééquilibrage interne de la production vers les biens échangeables, alors les pays vont progressivement retourner à une trajectoire de croissance potentielle qui est cohérente avec un resserrement de la contrainte extérieure et qui serait suffisamment fort pour réduire le chômage. Si par contre l’ajustement est principalement conjoncturel, par exemple s’il reflète une faiblesse de la demande domestique, alors les déséquilibres extérieurs réapparaitront aussitôt que la production reviendra à son niveau d’avant-crise et croîtra à son potentiel. Selon l’analyse réalisée par Tressel et Wang, les ajustements de comptes courant qui sont à l’œuvre reflètent des changements structurels, mais aussi des forces conjoncturelles, ce qui suggère qu’une partie des progrès disparaîtront lorsque les conditions conjoncturelles s’amélioreront. En d’autres termes, les déficits du compte courant reviendront au fur et à mesure que la production poursuivra sa reprise.

 

Références

ATOYAN, Ruben, Jonathan MANNING & Jesmin RAHMAN (2013), « Rebalancing: Evidence from current account adjustment in Europe », Fonds monétaire international, working paper, n° 13/74, mars.

CHEN, Ruo, Gian-Maria MILESI-FERRETTI & Thierry TRESSEL (2012), « External imbalances in the euro area », Fonds monétaire international, working paper, n° 12/236, septembre.

KANG, Joong Shik, & Jay C. SHAMBAUGH (2014), « Progress towards external adjustment in the euro area periphery and the Baltics », Fonds monétaire international, working paper, n° 14/131, juillet.

TRESSEL, Thierry, & Shengzu WANG (2014), « Rebalancing in the euro area and cyclicality of current account adjustments », Fonds monétaire international, working paper, n° 14/130, juillet.

Par Martin Anota - Publié dans : Intégration européenne
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Mardi 22 juillet 2014 2 22 /07 /Juil /2014 23:58

Plusieurs pays européens sortent de la Grande Récession en connaissant simultanément une faible croissance et des niveaux élevés de dette publique, ce qui suscite des craintes quant à la soutenabilité de cette dernière. Une récession dégrade mécaniquement les finances publiques en déprimant les recettes fiscales, si bien que la dette peut très rapidement suivre une trajectoire explosive si l’économie ne renoue pas avec une forte croissance. En outre, certains suggèrent que la dette publique pénalise la croissance, tout du moins lorsqu’elle atteint un certain seuil. Pour ramener leurs ratios d’endettement sur une trajectoire jugée plus soutenable, les gouvernements cherchent alors à générer de larges excédents primaires, notamment en adoptant des plans d’austérité budgétaire, mais ces derniers peuvent déprimer l'activité économique, donc à nouveau les recettes fiscales.

Le Moniteur des finances publiques du FMI et le Pacte budgétaire européen prévoient que les pays européens fortement endettés doivent générer des excédents budgétaires primaires supérieurs à 5 % au cours des 10 prochaines années pour assurer la soutenabilité de leur dette publique et ramener leur dette publique sous la cible des 60 % du PIB qui est associée au Pacte budgétaire européen. Par exemple, le FMI suggère que l’endettement public restera soutenable sur la période 2020-2030 si l’excédent primaire s’élève en moyenne à 5,6 % pour l’Irlande, à 6,6 % en Italie, à 5,9 % pour le Portugal, à 4 % en Espagne et à 7,2 % en Grèce. 

Barry Eichengreen et Ugo Panizza (2014) montent que des excédents primaires aussi larges et persistants se sont révélés rares au cours de l’histoire. En observant un échantillon de 54 pays à revenu élevé et intermédiaire sur la période s’étalant entre 1974 et 2013, ils constatent qu’il y a eu seulement 3 épisodes au cours desquels les pays surent générer des excédents primaires représentant plus de 5 % du PIB pendant 10 ans : il s’agit de la Belgique à partir de 1995, de la Norvège à partir de 1999 et de Singapour à partir de 1990. En l'occurrence, les circonstances associées à ces trois épisodes ont été exceptionnelles, donc difficilement reproductibles. 

Eichengreen et Panizza ont ensuite donné une définition moins restrictive aux épisodes d’excédents persistants en considérant des excédents primaires qui se sont maintenus en moyenne à plus de 3 % du PIB pendant 5 ans. Ils constatent alors que les épisodes d’excédents persistants sont plus probables lorsque la croissance est forte, lorsque le compte courant est en excédent (ce qui est le cas lorsque les taux d’épargne sont élevés), lorsque le ratio dette publique sur PIB est élevé (accentuant l’urgence d’un ajustement budgétaire) et lorsque le parti au pouvoir contrôle toutes les chambres parlementaires (ce qui lui permet de bénéficier d'un fort pouvoir de négociation). Les gouvernements de gauche sont davantage susceptibles de générer des excédents primaires larges et persistants que les gouvernements de droite. Dans les pays avancés, les systèmes de représentation proportionnels qui donnent lieu à de larges coalitions sont associés à des épisodes d’excédents.

Eichengreen et Panizza concluent leur étude sur une note pessimiste, puisqu’elle suggère qu’un pays comme l’Italie est peu susceptible de générer un excédent de budget primaire aussi larges et persistant que celui attendu par le FMI et par la Commission Européenne. Les deux auteurs rejoignent Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2013) lorsqu’ils préconisent aux pays avancés surendettés d’opter pour des solutions « barbares » habituellement réservées aux pays en développement, en l’occurrence les effacements et les restructurations de dette, l’aide extérieure et l’inflation.

 

Références

EICHENGREEN, Barry, & Ugo PANIZZA (2014), « A surplus of ambition: Can Europe rely on large primary surpluses to solve its debt problem? », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20316, juillet.

REINHART, Carmen, & Kenneth ROGOFF (2013), « Financial and sovereign debt crises: Some lessons learned and those forgotten », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/13/266, décembre.

 

Par Martin Anota - Publié dans : Politique budgétaire et endettement public
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Vendredi 18 juillet 2014 5 18 /07 /Juil /2014 11:41

L’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne sont les seules régions du monde où les inégalités ont diminué au cours de la dernière décennie. En l’occurrence, l’Amérique latine a connu une baisse du coefficient de Gini comprise entre 3 et 4 points de pourcentage, une baisse des taux de pauvreté et de polarisation et un fort essor de la classe moyenne : cette dernière correspond désormais à la moitié de la population latino-américaine, alors qu’elle n’en représentait que les 20 % il y a à peine une décennie. Sur la même période, le reste du monde a eu tendance à connaître une hausse des inégalités.

GRAPHIQUE  Inégalités, pauvreté et polarisation en Amérique latine (en %)

Inegalites--pauvrete-et-polarisation-en-Amerique-latine.png

source : Tsounta et Osueke (2014)

Ces résultats agrégés dissimulent toutefois une forte hétérogénéité dans les performances des pays latino-américain : par exemple, le Honduras et le Costa Rica ont connu une hausse des coefficients de Gini, le Honduras connaissant également une hausse du taux de pauvreté. Surtout, l’Amérique latine reste l’une des régions les plus inégales au monde : le coefficient de Gini s’élève actuellement autour de 50 %. En comparaison avec les pays ayant le même niveau de vie, les pays latino-américains souffrent d’un accès très inégal à l’éducation, aux infrastructures et à la santé. Enfin, les inégalités ont peut-être eu tendance à s’accroître au cours des dernières années, notamment en raison de la crise financière mondiale et du récent ralentissement de la croissance : c’est notamment le cas du Honduras, du Mexique et du Pérou. 

Les deux principales explications avancées pour expliquer le déclin des inégalités en Amérique latine sont la baisse des inégalités de salaires et l’instauration d’un système de redistribution sociale plus progressif  [Lustig et alii, 2013]. Par exemple, Joao Pedro Azevedo, Gabriela Inchaust et Viviane Sanfelice (2013) constatent que la forte croissance des rémunérations des travailleurs les moins rémunérés a constitué le principal contributeur à la baisse des inégalités. L’essentiel de cette dernière peut être attribuée à une hausse des rémunérations horaires en bas de la répartition. Pour Nora Lustig, Luis Lopez-Calva et Eduardo Ortiz-Juarez (2013), la prime de qualification (c’est-à-dire le rendement des études primaires, secondaires et supérieures) est à l’origine de la baisse des inégalités de revenue du travail. En d’autres termes, l’écart entre la rémunération des plus qualifiés et celle des moins qualifiées s’est réduit. La cause sous-jacente à la baisse des rendements à la scolarité n’est cependant pas pleinement établie. Certaines études constatent que ces rendements chutèrent en raison d’une hausse de l’offre de travailleurs éduqués ; d’autres études suggèrent un changement de la demande de travail en faveur de la main-d’œuvre non qualifiée.

Evridiki Tsounta et Anayochukwu Osueke (2014) ont analysé plusieurs économies développées et en développement pour expliquer les performances latino-américaines. Ils suggèrent que presque les deux tiers du récent déclin des inégalités de revenu en Amérique latine s’expliquent par les politiques économiques et une forte croissance économique. Les politiques expliquent même plus de la moitié du déclin total. De plus fortes dépenses d’éducation ont fortement contribué à la baisse des inégalités, suivies par de plus forts investissements directs à l’étranger et de plus hautes recettes fiscales.

En effet, Tsounta et Osueke constatent une corrélation négative entre les variations des recettes fiscales et les variations des inégalités de revenu : l’accroissement des recettes fiscales est associé à une baisse des inégalités économiques. Si les recettes fiscales augmentent en raison d’une fiscalité plus progressive, les inégalités diminuent car le système fiscal collecte une plus grande proportion de revenu des riches par rapport aux pauvres. En outre, le supplément de recettes fiscales peut être utilisé pour financer des transferts sociaux (ciblés notamment sur les populations les plus pauvres) et des dépenses publiques dans l’éducation et certaines infrastructures. Les données suggèrent également une corrélation négative entre les variations des inégalités de revenu et les variations des dépenses publiques dans l’éducation, or ce sont les plus pauvres qui profitent disproportionnellement de ces dépenses. 

 

Références

AZEVEDO, Joao Pedro, Gabriela INCHAUST & Viviane SANFELICE (2013), « Decomposing the recent inequality decline in Latin America », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6715, december 2013.

LUSTIG, Nora, Luis F. LOPEZ-CALVA & Eduardo ORTIZ-JUAREZ (2013), « Deconstructing the decline in inequality in Latin America », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6552, juillet.

TSOUNTA, Evridiki, & Anayochukwu L. OSUEKE (2014), « What is behind Latin America’s declining income inequality? », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/14/124, juillet 2014.

Par Martin Anota
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Samedi 12 juillet 2014 6 12 /07 /Juil /2014 12:36

La crise financière débuta aux Etats-Unis en 2007 avec les turbulences sur le marché du crédit hypothécaire. Elle prit une dimension mondiale suite à l’effondrement de la banque Lehman Brothers en septembre 2008, provoquant un fort déclin de la production et une forte hausse du chômage dans l’ensemble des pays avancés (cf. graphiques 1 et 2). La violence de la crise fin 2008 a surpris les autorités politiques, mais celles-ci ont toutefois fortement assoupli leurs politiques conjoncturelles, ce qui permit aux pays avancés de connaître une reprise de leur activité dès 2009 et d’éviter une répétition de la Grande Dépression. La reprise s’est depuis lors poursuivie aux Etats-Unis, mais elle s’est interrompue en zone euro. Cette dernière a en en effet basculé dans une nouvelle récession en 2011. Le taux de chômage a dépassé 12 % dans la zone euro, un niveau qu’elle n’avait jusqu’alors jamais atteint depuis sa création.

GRAPHIQUE 1  Taux de chômage aux Etats-Unis et en zone euro (en %)

Orphanides--chomage-Etats-Unis-zone-euro--Martin-Anota-.png

source : Orphanides (2014)

Si la récession de 2009 fut déclenchée par un choc économique amorcé aux Etats-Unis, la récession de 2011 est le résultat des seules décisions politiques prises par les gouvernements de la zone euro. C’est sur cette mauvaise gestion de crise que revient Athanasios Orphanides (2014), un ancien gouverneur de la banque centrale de Chyptre. Selon lui, si les responsables politiques avaient cherché à gérer efficacement la crise, ils auraient cherché à réduire les coûts économiques globaux de la crise pour la zone euro dans son ensemble, puis à répartir équitablement ces coûts. Au contraire, les gouvernements ont défendu leurs propres intérêts de manière non coopérative : chaque gouvernement a cherché à réduire les coûts supportés par son économie et à reporter les coûts sur les autres Etats-membres. Cela s’est malheureusement traduit par un accroissement des coûts pour l’ensemble de la zone euro. L’amorce de la crise était pourtant facilement gérable pour la zone euro dans son ensemble : il s’agissait des difficultés budgétaires rencontrées par le gouvernement grec, un problème qui représentait moins d’un pourcent du PIB de la zone euro. Les décisions politiques ont toutefois transformé cette impulsion initiale en véritable crise existentielle pour la zone euro.

GRAPHIQUE 2  PIB par tête aux Etats-Unis et en zone euro (en indices, base 100 quatrième trimestre 2014)

Orphanides--PIB-par-tete-Etats-Unis-zone-euro--Martin-Anot.png

source : Orphanides (2014)

Si l’union monétaire avait été efficace, elle aurait absorbé les chocs touchant un sous-ensemble de pays-membres. En fait, elle a eu tendance à amplifier les différences entre les pays-membres en faisant émerger un « cœur » et une « périphérie ». C’est tout d’abord la Grèce qui connut des difficultés budgétaires au début de l’année 2010 et qui demanda assistance, puis l’Irlande à l’automne de la même année, suivie par le Portugal en 2011, puis par l’Espagne en 2012 et Chypre en 2013. Orphanides fait clairement apparaître la divergence en comparant les performances macroéconomiques des pays qui ont reçu un programme d’aide et celle de l’Allemagne. Le taux de chômage a fortement augmenté dans les pays périphériques, atteignant en Grèce et en Espagne plus de 25 % pour l’ensemble de la population active et plus de 50 % pour les jeunes actifs (cf. graphique 3). Le taux de chômage allemand a à peine augmenté lors de la Grande Récession et a eu tendance à refluer par la suite, ce qui suggère selon Orphanides que la gestion de la crise s’est faite délibérément au bénéfice de l’Allemagne et au détriment des pays-membres en difficulté. 

GRAPHIQUE 3  Taux de chômage dans les pays-membres de la zone euro (en %)

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source : Orphanides (2014)

Orphanides se penche tout particulièrement sur deux « gaffes » des responsables politiques pour démontrer la mauvaise gestion de la crise de la zone euro. La première gaffe est la décision qui a été prise à Deauville lors d’une rencontre entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel et qui amena finalement à introduire un risque de crédit dans ce qui était jusqu’alors considéré comme une dette publique sûre. L’idée était que, si un Etat-membre faisait face à des difficultés budgétaires, les pertes seraient imposées aux créanciers privés de sa dette publique, avant même que les gouvernements des autres pays-membres s’accordent à intervenir pour offrir une quelconque assistance. Dès lors, la dette publique des pays-membres ne pouvait plus être considérée comme un actif sûr puisque la promesse implicite qu’elle serait remboursée était écartée. Le coût de financement s’éleva alors dans plusieurs pays-membres, tout d’abord l’Irlande, puis le Portugal. 

Les responsables politiques disposaient pourtant de solutions techniques pour résoudre efficacement la crise. Le problème qui se posait alors était le cercle vicieux entre le risque bancaire et le risque souveraine : si l’Etat se déclare prêt à renflouer le système bancaire, alors la perspective de faillites bancaires amène les agents à anticiper une hausse de l’endettement public ; parallèlement, s’il devient moins certain que l’Etat rembourse sa dette sans difficultés, alors les banques domestiques qui détiennent des titres publics risquent de faire faillite. L’intégration européenne avait entraîné une libéralisation de l’activité bancaire et un retrait des barrières aux activités bancaires internationales, sans qu’une union bancaire soit mise en place. Cette dernière aurait reposé sur un système de régulation et de supervision bancaires, un mécanisme commun de garantie de dépôt et un mécanisme commun de résolution qui soient communs à l’ensemble des pays-membres. Aucune véritable union bancaire n’a été à ce jour mise en place, notamment parce que le gouvernement allemand a bloqué les négociations. D’une part, avec le programme OMT, la BCE a su contenir les turbulences sur les marchés obligataires et réduire les primes de risque sur les titres publics, ce qui rendait moins pressant de mettre en place l’union bancaire. D’autre part, la création d’une union bancaire compromettait la réélection de Merkel à la chancellerie allemande en septembre 2013. 

La seconde erreur sur laquelle se penche l’auteur est la décision qui a été prise le 16 mars 2013 à Bruxelles, lors de la crise chypriote, et qui amena finalement à introduire le risque de crédit dans ce qui était jusqu’alors considéré comme des dépôts sûrs. Le gouvernement chypriote faisait face à une crise budgétaire depuis mai 2011 lorsqu’il perdit l’accès aux marchés suite à deux années de hausses insoutenables des dépenses publiques. Chypre aurait dû demander assistance, mais le gouvernement repoussa toute demande d’aide par souci électoral. La mauvaise gestion de la crise chypriote en mars 2013 s’explique par contre par la réaction allemande. Angela Merkel avait obtenu le soutien du SPD, le principal parti de l’opposition lors des précédents programmes d’aide, ceux mis en place pour la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne. Cependant la population allemande acceptait de moins en moins l’idée d’aider les pays en difficulté, si bien que le coût politique que faisait face le gouvernement en participant à de tels programmes d’assistance augmentait au fur et à mesure qu’approchaient les élections de septembre. Le 16 mars, les gouvernements européens décidèrent d’accorder un plan de sauvetage à Chypre, mais en contrepartie duquel ils exigeaient une ponction des dépôts chypriotes afin d’en utiliser les recettes pour injecter du capital dans les banques chypriotes. La stratégie se révéla payante pour la chancelière allemande durant la campagne. Suite à l’annonce du 16 mars, le parti de l’opposition (le SPD) chercha même à en partager le « crédit ». Cette décision violait toutefois les principes fondamentaux de l’union européenne et les engagements pris par les gouvernements pour protéger les dépôts et soutenir, si bien qu’elle fut amendée le 25 mars. Même temporaire, elle suffit à faire basculer Chypre dans une dépression durable. Au final, l’ensemble des décisions politiques amenèrent à transférer environ la moitié du PIB chypriote en-dehors de l’île pour couvrir des pertes dans le reste du monde.

Pour Orphanides, soit ces erreurs régulières traduisent l’incompétence des décideurs publics, auquel cas le problème pourra être résolu avec leur remplacement, soit elles mettent en évidence un processus de prise de décision au niveau de la zone euro intrinsèquement défectueux, auquel cas le problème sera plus difficile à résoudre. L’auteur rappelle que les défauts de conception de la zone euro avaient été identifiés avant le lancement de la monnaie unique ; il n’y avait notamment aucun mécanisme pour gérer les problèmes de liquidité qu’un Etat-membre était susceptible de connaître. L’euro fut toutefois introduit, les décideurs « croyant ou espérant » que les gouvernements coopéreraient efficacement pour gérer une crise si celle-ci éclatait, ce qui s’est révélé ne pas être le cas.

Bref, pour Orphanides, la zone euro est entrée en crise parce qu’elle était institutionnellement incomplète. En l’absence d’un gouvernement fédéral, aucune institution ne peut véritablement défendre les intérêts de la zone euro dans son ensemble. En l’occurrence, les institutions européennes sont susceptibles d’être « capturées » par les gouvernements des Etats-membres, derniers profitant de la crise pour en tirer des gains politiques locaux, mais aggravant par là même la crise. Pour résoudre cette dernière, il faut alors approfondir l’intégration européenne, notamment en mettant en place l’union bancaire et un gouvernement fédéral. Malheureusement, Orphanides considère la solution comme une simple question technique, qu’il faudrait imposer au motif qu’elle est « économiquement  optimale » et qu’elle n’exigerait par là même aucune consultation des populations européennes.

 

Référence

ORPHANIDES, Athanasios (2014), « The euro area crisis: Politics over economics », MIT, working paper, juin.

Par Martin Anota - Publié dans : Intégration européenne
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Mardi 8 juillet 2014 2 08 /07 /Juil /2014 17:00

Plusieurs études ont analysé la précision des prévisions de croissance économique à court terme. Par exemple, Allan Timmermann (2006) s’est penché sur les prévisions de croissance du PIB réel que fournit régulièrement le FMI au travers de ses Perspectives de l’économie mondiale (World Economic Outlooks). Il constate tout d’abord que celles-ci sont systématiquement optimistes. De plus, c’est en particulier lorsqu’elles sont réalisées lors d’une récession que les prévisions tendent à être excessivement optimistes [FMI, 2014]. Jeffrey Frankel (2011) a étudié les prévisions de taux de croissance et de soldes budgétaires par les agences gouvernementales de 33 pays. Celles-ci se caractérisent également par un large biais positif, mais celui-ci serait plus important lors des booms. Timmermann, Frankel et bien d’autres suggèrent en outre que le biais d’optimisme est d’autant plus important que l’horizon temporel sur lequel porte la prévision est éloigné. 

Giang Ho et Paolo Mauro (2014) ont cherché à évaluer le biais d’optimisme dans les prévisions de croissance à long terme. Pour cela, ils se sont penchés sur les prévisions réalisées conjointement par le FMI et la Banque mondiale allant jusqu’à vingt ans. Ils constatent que les prévisions sont optimistes non seulement pour les économies dont les taux de croissance ont été récemment supérieurs aux moyennes passées, mais également pour celles dont les taux de croissance ont été récemment inférieurs aux moyennes passées. En l’occurrence, les prévisionnistes tendent à surestimer la persistance des taux de croissance élevés en se focalisant sur la plus récente période. Inversement, pour les pays qui ont connu une croissance faible, voire négative, les prévisionnistes ne considèrent pas que la croissance va simplement revenir à sa moyenne, mais bien qu’elle va dépasser celle-ci. Ho et Mauro notent également que le biais d’optimisme s’accroît avec l’allongement des horizons de prévision.

Les économistes prévoient souvent une forte croissance économique à moyen et long terme pour les pays qui ont précisément connu une forte croissance au cours des récentes années. Pourtant, William Easterly, Michael Kremer, Lant Pritchett et Lawrence Summers (1993) ont montré que les taux de croissance économique d’un pays au cours d’une décennie donné sont faiblement corrélés avec ceux observés lors de la précédente décennie. Vingt ans plus tard, Pritchett et Summers (2013) se sont également penchés sur les prévisions que le FMI offre dans ses Perspectives de l’économie mondiale. Selon eux, la faible persistance des taux de croissance est le plus robuste constat empirique que l’on peut avoir à propos de la croissance économique. Ensuite, la croissance économique n’est pas du tout caractérisée par des fluctuations de cycle d’affaires autour d’une moyenne relativement stable, en particulier pour les pays qui n’appartiennent pas à l’OCDE. Les épisodes de croissance fortement rapide tendent à être de courte durée et se soldent par un retour des taux de croissance vers les moyennes mondiales. Pritchett et Summers concluent notamment de leur analyse que les prévisions de croissance à moyen et long termes de la Chine et de l’Inde disponibles lors de leur étude sont excessivement optimistes.

De leur côté, Hites Ahir et Prakash Loungani (2014) ont cherché à évaluer la capacité des économistes à prévoir les récessions, notamment la Grande Récession. Pour cela, ils se sont penchés sur les prévisions du Consensus Forecasts qui compile pour chaque pays les prévisions du PIB réel de nombreux analystes économiques proéminents. Entre 2008 et 2012, il y eu au total 88 récessions. 62 récessions ont eu lieu entre 2008 et 2009, mais aucune d’entre elles ne fut prévue à la clôture de l’année précédente. Les récessions qui se sont produites entre 2011 et 2012 ont également pris les prévisionnistes par surprise.

Ahir et Loungani concluent de leur analyse que les prévisionnistes ont une capacité limitée pour prédire les points de retournement. En outre, réduire l’horizon de prévision n’améliore par significativement la capacité des économistes à prévoir les points de retournement. Ensuite, les résultats ne changent pas lorsque les auteurs utilisent une définition plus précise des récessions qui serait basée sur les données trimestrielles. De plus, les prévisionnistes n’ont pas seulement échoué à prédire la Grande Récession ; ils ont également échoué à prédire les précédentes récessions. Enfin, les institutions publiques et les agences internationales comme le FMI et l’OCDE ne sont pas significativement meilleures dans leurs prévisions que les organisations privées. 

Pour expliquer ces difficultés de prévision, Ahir et Loungani rejettent l’idée selon laquelle les prévisionnistes n’actualiseraient pas suffisamment souvent leurs prévisions pour anticiper une récession. Elles ne sont tout simplement pas suffisamment révisées à la baisse. Les auteurs avancent alors trois types de raisons pour expliquer ce biais à la hausse. Premièrement, les prévisionnistes peuvent ne pas disposer suffisamment d’informations ou bien ils utilisent des modèles économiques qui ne sont pas suffisamment pertinents. En outre, les récessions sont générées par des chocs, telles que les crises politiques, qu’il est difficile d’anticiper. Deuxièmement, les prévisionnistes pourraient ne pas être incités à anticiper une récession. Ils subiraient des coûts importants, notamment en termes de réputation, s’ils anticipaient à tort une récession, alors qu’ils tireraient peu de bénéficies s’ils anticipaient correctement une récession. Troisièmement, Ahir et Loungani suggèrent des raisons proprement comportementales : les prévisionnistes pourraient avoir tendance à s’en tenir à leurs prévisions et ne les réviserait que lentement et insuffisamment en réponse aux nouvelles informations.

Ces divers résultats expliquent en partie les déficits budgétaires excessifs et l’incapacité des gouvernements à générer des excédents budgétaires lors des périodes d’expansion soutenue de l’activité. En surestimant la croissance future du PIB, les prévisionnistes surestiment le solde budgétaire et donc sous-estiment le ratio dette publique sur PIB. Les gouvernements eux-mêmes se basent sur leurs propres prévisions de croissance pour établir leur Budget. Si la croissance effective du PIB s’avère au final inférieure à la croissance anticipée, les recettes sont moindres que celles attendues. L’accroissement du ratio d’endettement public sera alors d’autant plus marqué que le sera le ralentissement de la croissance. S’ils craignent que la dette publique suive une trajectoire insoutenable, les gouvernements sont alors incités à resserrer leur politique budgétaire pour stabiliser leurs finances publiques. Or les prévisionnistes peuvent mal évaluer les répercussions de la consolidation budgétaire sur l’activité économique : si l’économie connaît une récession, le multiplicateur budgétaire est susceptible d’être élevé, en particulier si les taux d’intérêt butent sur leur borne inférieure zéro et si le système financier dysfonctionne. En supposant (erronément) que les multiplicateurs budgétaires sont aussi faibles qu’en période de croissance robuste, les prévisionnistes sous-estiment les répercussions que pourrait avoir un plan d’austérité mise en œuvre lors d’une récession. Les gouvernements ont ainsi sous-estimé l’efficacité des plans de relance et la nocivité des plans d’austérité lors de la Grande Récession, ce qui explique les erreurs dans les récentes prévisions de croissance et de trajectoire d’endettement public [Blanchard Leigh, 2013]

 

Références

AHIR, Hites, & Prakash LOUNGANI (2014), « "There will be growth in the spring": How well do economists predict turning points? », in VoxEU.org, 14 avril.

BLANCHARD, Olivier, & Daniel LEIGH (2014), « Growth forecast errors and fiscal multipliers », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/13/1, janvier.

EASTERLY, William, Michael KREMER, Lant PRITCHETT, & Lawrence H. SUMMERS (1993), « Good policy or good luck? Country growth performance and temporary shocks », in Journal of Monetary Economics, vol. 32, n° 3.

FMI (2014), « IMF forecasts: Process, quality and country perspectives ».

FRANKEL, Jeffrey A. (2011), « Over-optimism in forecasts by official budget agencies and its implications », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 17239, octobre.

HO, Giang, & Paolo MAURO (2014), « Growth: Now and forever? », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/14/117, juillet.

PRITCHETT, Lant, & Lawrence H. SUMMERS (2013), « Asiaphoria meet regression to the mean », Université d’Harvard, working paper.

TIMMERMANN, Allan (2006), « An evaluation of the World Economic Outlook forecasts », Fonds monétaire international, working paper, n° WP/06/59, mars.

Par Martin Anota - Publié dans : Croissance et fluctuations économiques
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Samedi 5 juillet 2014 6 05 /07 /Juil /2014 23:59

Plusieurs auteurs ont considéré que les inégalités économiques étaient positivement associées avec la croissance. Comme les riches ont une plus faible propension à consommer que les pauvres, le postkeynésien Nicholas Kaldor (1956) considérait les inégalités de revenu comme nécessaires à la croissance, car elles permettent de générer l’épargne nécessaire à l’accumulation du capital. En outre, les inégalités de revenu inciteraient les individus à travailler davantage pour réussir. D’autres considèrent au contraire que la relation entre inégalités et croissance est négative. Certains s’appuient sur l’hypothèse de l’électeur médian pour suggérer que de fortes inégalités appauvrissent l’électeur médian et conduisent celui-ci à exiger une plus lourde fiscalité, or celle-ci se révélerait nocive pour l'offre de travail et l'activité entrepreneuriale. Pourtant il est possible de concevoir que certaines politiques redistributives puissent stimuler la croissance comme les investissements dans l’éducation publique. C’est précisément l’idée qu’avancent Jonathan Ostry, Andrew Berg et Charalambos Tsangarides (2014) dans une récente étude réalisée au service du FMI. En outre, les inégalités génèrent des problèmes de délinquance, d’instabilité sociale et d'autres externalités négatives qui nuisent à l’activité économique. D’autres auteurs soulignent l’imperfection des marchés des capitaux : les plus pauvres n’ont pas accès au crédit, donc ils ne peuvent pas investir dans l’éducation. En l’occurrence, Oded Galor et Omer Moav (2004) ont suggéré que dans les économies modernes, le moteur primordial n’est plus l’accumulation du capital, mais l’accumulation du capital humain, ce qui expliquerait pourquoi la relation entre les inégalités et la croissance aient été initialement positive et soit devenue négative. 

Les études empiriques ne parviennent pas à trouver ce qui pourrait ressembler à une relation systématique entre les inégalités de revenu et la croissance économique. Robert Barro (2000) suggère qu’elle pourrait être négative dans les pays à faible revenu et qu’elle tendrait à être positive dans les pays à haut revenu. Ce résultat pourrait notamment s’expliquer par le fait que les imperfections sur les marchés du crédit soient plus fortes dans les premiers que dans les seconds [Der Weide & Milanovic, 2014]. De leur côté, Abdijit Banerjee et Esther Duflo (2003) suggèrent que la relation pourrait être non linéaire.

Prenant acte de la complexité des liens qui pourraient exister entre les inégalités et la croissance, Roy van Der Weide et Branko Milanovic (2014) évaluent l’impact des inégalités totales, aussi bien que celle des inégalités parmi les plus pauvres et parmi les plus riches, sur les taux de croissance le long de divers centiles de la répartition des revenus. Les auteurs utilisent des données des Etats-Unis couvrant la période entre 1960 et 2010. Leur analyse suggère que les inégalités sont négativement associées avec les taux de croissance subséquents parmi les plus pauvres centiles dans la répartition du revenu et que cette association est positive parmi les centiles les plus élevés. Ils décomposent les inégalités entre, d’un côté, les inégalités parmi les pauvres (en l’occurrence, les 40 % des ménages les plus pauvres) et les riches (en l’occurrence, les 40 % les plus riches). Ils constatent que les inégalités au sommet et les inégalités en bas de la répartition sont négativement associées avec la croissance du revenu réel des pauvres, mais que les inégalités en bas de la répartition sont en outre positivement associées avec la croissance des riches. Ce sont principalement les inégalités au sommet qui contraignent la croissance du revenu des plus pauvres.

Der Weide et Milanovic suggèrent un mécanisme pour expliquer pourquoi les inégalités de revenu parmi les riches ont un impact négatif sur la croissance du revenu des pauvres. En l’occurrence, le « séparatisme social » lié aux fortes inégalités entre riches nourrirait leur désintérêt pour le financement de biens publics qui s’avèrent pourtant déterminants pour la croissance du revenu des pauvres. La segmentation parmi les plus pauvres offre aux riches l’opportunité de les exploiter et de disposer ainsi d’une main-d’œuvre peu coûteuse et malléable. En raison de l’« insécurité sociale » attachée à leur situation, les pauvres ne seraient pas en position pour exiger des hausses salariales. 

 

Références

BANERJEE, Abdijit V., & Esther DUFLO (2003), « Inequality and growth: What can the data say? », in Journal of Economic Growth, vol. 8, n° 3.

BARRO, Robert J. (2000), « Inequality and growth in a panel of countries », in Journal of Economic Growth, vol. 5, n° 1.

DER WEIDE, Roy van, & Branko MILANOVIC (2014), « Inequality is bad for growth of the poor (but not for that of the rich) », Banque Mondiale, policy research working paper, n° 6963.

GALOR, Oded, & Omer MOAV (2006), « From physical capital to human capital accumulation: inequality and the process of development », in Review of Economic Studies, vol. 71, n° 4.

KALDOR, Nicholas (1956), « Alternative theories of distribution », in Review of Economic Studies, vol. 23.

OSTRY, Jonathan, Andrew BERG & Charalambos TSANGARIDES (2014), « Redistribution, inequality, and growth », Fonds Monétaire International, staff discussion note, n° SDN/14/02.

Par Martin Anota - Publié dans : Répartition et inégalités de revenus
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Mercredi 2 juillet 2014 3 02 /07 /Juil /2014 13:25

Lors de la crise financière mondiale et de la Grande Récession, les banques centrales ont adopté des mesures inédites pour restaurer la stabilité financière et ramener l’économie en plein emploi. Après avoir ramené leurs taux directeurs au plus proche de zéro, elles ont adopté des mesures « non conventionnelles » pour davantage stimuler la demande globale. Si les gouvernements ont initialement assoupli leur politique budgétaire pour relancer l’activité, ils l’ont très rapidement resserrée afin de ramener leur endettement sur une trajectoire plus soutenable. L’assouplissement monétaire s’est alors révélé d’autant plus nécessaire que l’austérité budgétaire pèse sur la demande globale. Les banques centrales continuent aujourd’hui de maintenir des politiques monétaires accommodantes pour stimuler la reprise (cf. graphique 1). Dans beaucoup de pays avancés, la production et le taux de chômage peinent en effet à retrouver leur niveau d’avant-crise. Si la Réserve fédérale des Etats-Unis est susceptible de mettre prochainement un terme à son programme d’achats d’actifs, elle reste déterminée à repousser toute hausse de ses taux directeurs. Déployant la première flèche de l’abenomics, la Banque du Japon accroît rapidement sa base monétaire pour sortir l’économie insulaire de la déflation. Quant à elle, la BCE est la première grande banque centrale à adopter les taux négatifs. Le FMI l’a récemment exhortée à adopter également un programme d’assouplissement quantitatif pour ne pas tomber à son tour dans une trappe déflationniste qui ne ferait qu’aggraver ses problèmes d’endettement.

GRAPHIQUE 1  Dans les grandes économies avancées, les taux directeurs restent bas et l’actif des banques centrales, élevé

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source : BRI (2014)

C’est dans ce contexte qu’a été publié dimanche le dernier rapport annuel de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), celle qui est considérée comme la « banque centrale des banques centrales ». Comme le note Ryan Avent (2014), si le diagnostic de la BRI a régulièrement changé au cours de ces derniers années, ses recommandations sont restées les mêmes. En l’occurrence, elle n’a cessé d’appeler les banques centrales à resserrer rapidement leur politique monétaire. En 2011, lorsque les taux de chômage étaient supérieurs à 9 % des deux côtés de l’Atlantique, la BRI affirma que la croissance mondiale devait ralentir pour contenir les pressions inflationnistes. En 2012, elle avertit que les banques centrales ne devaient plus stimuler la croissance de peur qu’elles créent de l’instabilité et découragent les réformes structurelles, même comme la crise en zone euro menaça de faire basculer à nouveau les pays avancés dans la récession. 

Dans son dernier rapport, la BRI accuse les principales banques centrales de se focaliser sur le seul court terme, en oubliant que les bénéfices de leur politique monétaire sont temporaires et en occultant leurs coûts de plus long terme. La BRI rappelle que les économies ne sont pas seulement sujettes à des cycles affaires (d’une durée moyenne de 8 ans), mais également à des cycles financiers (d’une durée comprise entre 15 et 20 ans), or les retournements des seconds seraient bien plus nocifs que les retournements des premiers (cf. graphique 2). L’analyse des économistes de la BRI prend ses racines dans les travaux précurseurs du Suédois Knut Wicksell et de l’école autrichienne [Wolf, 2014]. L’idée fondamentale est que si le taux d’intérêt est trop bas, alors l’économie connaît un boom alimenté par le crédit et une hausse insoutenable des prix d’actifs qui rendent l’allocation des ressources particulièrement inefficace et génèrent des déséquilibres sectoriels. Lorsque le cycle financier se retourne et que le boom laisse place à l’effondrement, les crises bancaires se multiplient et l’économie bascule dans ce que Richard Koo qualifie de « récession de bilan » (balance sheet recession) : les entreprises et ménages cherchent à se désendetter et la croissance reste durablement faible comme les agents réduisent leurs dépenses. C’est précisément un retournement du cycle financier qui a provoqué la Grande Récession, ce qui explique la sévérité de la crise et la lenteur de la subséquente reprise. 

GRAPHIQUE 2  États-Unis : cycles financier et économique

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source : BRI (2014)

Selon Claudio Borio, l'économiste en chef de la BRI, les autorités publiques doivent chercher à lisser les cycles financiers. Elles doivent resserrer leurs politiques en période de booms financiers et les assouplir moins agressivement et durablement durant les effondrements. Non seulement les politiques accommodantes mises en œuvre lors des effondrements financiers désincitent les agents à se désendetter, mais elles les incitent à multiplier les prises de risque. La faiblesse actuelle des taux d’intérêt générerait des comportements de chasse au rendement sur les marchés financiers, compliquant le financement de l’économie réelle et l’allocation des ressources. Les entreprises ne profitent pas des conditions financières favorables pour investir et innover ; elles se contentent de lancer des opérations de fusions-acquisitions et de racheter leurs propres actions. Loin de reposer sur la croissance de la productivité, la reprise dépend de la relance monétaire et des déficits publics. Les politiques expansionnistes retarderaient ainsi le retour à une croissance soutenable. Le ratio dette des agents non financiers sur PIB a poursuivi son essor dans les pays du G20 en s’accroissant d’un cinquième depuis 2007 [Warner, 2014]. Bref, en retardant la normalisation de leur politique monétaire, les banques mondiales rendraient l’environnement macroéconomique propice à nouvelle accumulation de déséquilibres financiers tout en fragilisant la croissance. Le biais permanent des autorités publiques en faveur de l’assouplissement génère un faux sentiment de sécurité qui les amène à retarder les consolidations nécessaires. Or, avec un niveau élevé d’endettement public et des taux directeurs proches de zéro, les autorités publiques disposent aujourd’hui d’une moindre marge de manœuvre qu’à la veille de la crise financière mondiale. Le risque est alors que l’économie mondiale soit alors de façon permanente instable.

La BRI recommande aux pays qui ont connu une crise financière de nettoyer leurs bilans et de mettre en œuvre des réformes structurelles (déréglementation sur les marchés des produits et du travail, contraction du secteur public) afin de stimuler la croissance de la productivité et de faciliter le processus de destruction créatrice [Avent, 2014]. Les gouvernements doivent opter pour l’austérité budgétaire et les banques centrales pour le resserrement monétaire. Pour les pays qui connaissent actuellement des booms financiers (notamment le Brésil, la Chine et la Turquie), la BRI préconise à ces derniers de resserrer également leur politique monétaire et d’adopter des mesures macroprudentielles de façon préventive.

Le dernier rapport de la BRI, comme les précédents, a soulevé de nombreuses critiques, notamment dans son diagnostic. Martin Wolf (2014) rappelle que l’abondance d’épargne mondiale (global saving glut) a contribué à réduire les taux d’intérêt mondiaux et à alimenter les déséquilibres qui ont conduit à la Grande Récession. La BRI ignore également que les modifications dans la répartition du revenu sont elles-mêmes susceptibles de perturber les propensions à épargner et à invertir. Elle affirme que les pertes en production potentielle qui résultent de la Grande Récession sont inévitables. Pourtant, à la fin des années cinquante, les Etats-Unis avaient pleinement recouvert les pertes massives associées à la Grande Dépression des années trente, tout simplement parce que la Seconde Guerre mondiale se révéla être la plus puissante relance budgétaire de son histoire. De son côté, Ryan Avent (2014) rejette l’idée selon laquelle la faiblesse des taux directeurs suggérerait que les banques centrales maintiennent des politiques monétaires aussi accommodantes que possible : elles disposent de plusieurs instruments dont elles n’ont pas fait usage jusqu’à présent. Les pays avancés ne présentent par ailleurs aucun des symptômes généralement associés à une politique excessivement laxiste, qu’il s’agisse d’une croissance rapide de la production, d’un faible taux de chômage ou d’une accélération de l’inflation.

Les recommandations de la BRI font également l’objet de nombreuses critiques. Simon Wren-Lewis (2014) note que, si les banques centrales relèvent leurs taux directeurs pour empêcher les déséquilibres financiers de s’accumuler alors même que l’inflation est inférieure à se cible, celle-ci risque de s’en éloigner davantage, incitant les banques centrales à assouplir de nouveau leur politique monétaire. C’est précisément ce qui s’est passé en Suède : inquiète de l’accroissement de la dette des ménages et d’une possible surchauffe du marché immobilier, la banque centrale suédoise a commencé à relever ses taux d’intérêt à partir du milieu de l’année 2010, faisant passer son principal taux directeur de 0,25 % à 2 %, alors que les prévisions suggéraient que l’inflation resterait inférieure à sa cible et le taux de chômage supérieur à son niveau naturel. Le taux d’inflation s’est davantage éloigné de sa cible et il est nul, voire négatif, depuis 2013. Non seulement l’action de la Banque de Suède l’a éloignée des objectifs de plein emploi et de stabilité des prix, mais elle s’est également révélée pernicieuse pour la stabilité financière : le ralentissement de l’inflation accroît la valeur réelle de la dette et risque de générer un cercle vicieux de déflation par la dette à la Fisher. La banque centrale suédoise s’est finalement résolue à réduire à nouveau ses taux directeurs et ceux-ci se maintiennent actuellement à 0,75 %. Non seulement un relèvement des taux directeurs retarderait la reprise, mais il serait également susceptible de générer de l’instabilité financière.

GRAPHIQUE 3  Les bonnes et mauvaises périodes de déflation dans les pays du G10 (pic de l’IPC = 100)

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source : BRI (2014)

Les économistes de la BRI reconnaissent que le resserrement des politiques conjoncturelles est susceptible de faire basculer les économies dans la déflation, mais ils minorent les risques associés à cette dernière. Selon eux, la baisse des prix au cours de l’histoire a été synchrone à une croissance soutenue de la production (cf. graphique 3). La Grande Dépression des années trente serait pour elle « l’exception plutôt que la règle ». Les prix ont chuté en Suisse ces dernières années, ce qui ne l’a pas empêché de connaître une croissance et un faible chômage. Il est toutefois étrange que la BRI minore les dangers de la déflation, alors même qu’elle ne cesse de s’alerter du niveau excessif de dette. Un faible niveau d’inflation (lowflation) est lui-même susceptible de générer des dynamiques de déflation par la dette, donc de conduire à une nouvelle envolée de l’endettement.

Simon Wren-Lewis reconnait que le maintien prolongé des taux d’intérêt à leur borne inférieure zéro n’est pas sans générer un risque d’instabilité financière. Mais cela plaide pour, d’une part, le relèvement de la cible d’inflation que poursuivent les banques centrales et, d’autre part, l’usage de l’arme budgétaire pour stimuler la demande globale et ramener les économies à leur plein emploi. C’est peut-être en raison de l’insuffisance de la demande globale que les entreprises n’investissent pas suffisamment, notamment dans l’innovation. Pourtant la BRI ne recommande ni l’adoption de plus hautes cibles d’inflation, ni la relance budgétaire, au contraire. Pour la BRI, il faudrait relever les taux d’intérêt et retarder la reprise car aucune autre mesure ne pourrait empêcher les agents de prendre des risques excessifs. Bref, comme le résume Wren-Lewis, non seulement des prises de risque excessives de certains agents dans un système financier largement déréglementé ont conduit à la Grande Récession, mais (si l’on suit la logique de la BRI) nous devrions aujourd’hui basculer encore dans la récession pour les empêcher de prendre à nouveau de tels risques. Paul Krugman (2014) parle d’un véritable « sadomonétarisme » (sadomonetarism). Ryan Avent rappelle que les banques centrales disposent de plusieurs instruments et qu’elles peuvent en l’occurrence utiliser des mesures macroprudentielles pour contenir les emballements financiers tout en continuant de maintenir une politique monétaire accommodante pour soutenir l’activité agrégée. 

 

Références

AVENT, Ryan (2014), « Dead economies blow no bubbles », Free Exchange (blog), 30 juin.

BRI (2014), 84e rapport annuel, 29 juin. 

KRUGMAN, Paul (2014), « Stability or sadomonetarism », in Conscience of a Liberal (blog), 1er juillet.

WARNER, Jeremy (2014), « We must end this addiction to debt as the engine of growth », in The Telegraph, 30 juin.

WREN-LEWIS, Simon (2014), « The financial instability argument for raising rates », in Mainly Macro (blog), 1er juillet 2014.

WOLF, Martin (2014), « Bad advice from Basel’s Jeremiah », in Financial Times, 1er juillet. 

Par Martin Anota - Publié dans : Politique économique
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