Dimanche 21 décembre 2014 7 21 /12 /Déc /2014 09:57

La plupart des études qui ont cherché à déterminer les causes macroéconomiques de la Grande Récession aux Etats-Unis se sont focalisées sur le comportement des classes moyennes : leur taux d’épargne a diminué avant la crise, avant d’exploser lors de celle-ci. D’un côté, plusieurs auteurs ont en effet suggéré que le creusement des inégalités pourrait avoir joué un rôle déterminant dans l’accumulation des déséquilibres qui ont conduit à la crise du crédit subprime, puis à la Grande Récession. Les classes moyennes et populaires auraient réagi à la stagnation de leur revenu réel en s’endettant davantage, notamment pour acquérir leur logement, tandis que les plus riches voyaient leurs revenus croître rapidement ; d’une certaine manière, l’épargne de ces derniers fut prêtée aux premiers. Les données empiriques confortent une telle interprétation : les 10 % des ménages les plus riches possédaient 46 % du revenu en 2007, contre 33 % en 1982 (cf. graphique 1) ; entre 2000 et 2007, la dette des ménages passait de 90 % du revenu disponible à 126 % alors que les revenus médians stagnèrent. La hausse résultante des prix d’actifs ont alors incité les classes moyennes à s’endetter davantage. Par contre, les prix immobiliers s’effondrèrent à partir de 2006, rendant insoutenable l’endettement des classes moyennes et populaires ; ces dernières ont alors cherché à se désendetter, si bien qu’elles réduisirent leurs consommations. Les taux d’épargne ont alors regrimpé, faisant basculer les Etats-Unis, puis l’économie mondiale, dans la récession. Cette interprétation a initialement été avancée par Raghuram Rajan (2010) ; elle a été depuis modélisée, notamment par Michael Kumhof et alii (2013) ; elle a gagné en crédibilité il y a quelques mois avec la publication de l’ouvrage House of Debt de Atif Mian et Amir Sufi (2014).

GRAPHIQUE 1  Part du revenu et du patrimoine détenue par les ménages américains les 10 % les plus riches (en %) 

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source : Bakker et Felman (2014)

D’un autre côté, plusieurs études se sont focalisées sur les fluctuations des prix d’actifs en affirmant qu’elles expliquaient le boom et l’effondrement de la consommation : durant le boom des prix d’actifs, les ménages ont été incités à consommer en raison des effets de richesse ; à l’inverse, avec la baisse des prix d’actifs, ces mêmes effets de richesse ont joué en sens inverse en incitant les ménages à restreindre leurs dépenses. Effectivement, il y a eu un lien étroit entre le taux d’épargne des ménages et le ratio richesse sur revenu disponible. Le patrimoine représentait 6,49 fois le revenu disponible en 2007, contre 5,16 au début des années quatre-vingt-dix. Avec la crise, le patrimoine chuta rapidement et le taux d’épargne des ménages augmenta, atteignant 6,1 % en 2009. Lorsque le patrimoine augmenta à nouveau, le taux d’épargne diminua ; il était revenu à 4,9 % en 2013 (cf. graphique 2).

GRAPHIQUE 2  Taux d'épargne aux Etats-Unis (en %)

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source : Bakker et Felman (2014)

Loin d’être inconciliables, ces deux visions partagent plusieurs similarités. Par exemple, elles font toutes les deux jouer un rôle important aux prix de l’immobilier. De plus, elles s’accordent sur le fait que le taux d’épargne des classes moyennes a chuté avant la crise du crédit subprime, puis augmenta. Par contre, ces deux interprétations diffèrent sur plusieurs points. Premièrement, si l’histoire des inégalités se focalise sur le seul rôle des actifs immobiliers, l’histoire du patrimoine met avant tout l’accent sur la dynamique des valeurs financières. En effet, les pertes totales en termes de patrimoine observées entre le pic de l’activité et son creux s’élevèrent à 13.000 milliards ; les pertes liées au seul déclin des valeurs financières s’élevèrent à 8.000 milliards. Selon l’histoire du patrimoine, les répercussions de l’effondrement de la bulle internet avaient été atténuées par l’accroissement des valeurs immobilières ; par contre, lors de la Grande Récession, l’effondrement du marché immobilier coïncida avec le choc financier. Deuxièmement, l’histoire des inégalités met l’accent sur le comportement des classes moyennes ; les riches ne jouent qu’un rôle secondaire, en prêtant leur épargne aux classes moyennes. Par contre, l’histoire du patrimoine suggère implicitement que les riches ont joué un rôle déterminant dans l’accumulation des déséquilibres et leur violent dénouement.

Bas Bakker et Joshua Felman (2014) affirment que les riches n’ont pas été de simples spectateurs passifs dans le cycle de boom et d’effondrement de la consommation en générant une « épargne excessive », mais bien des participants actifs. Le taux d’épargne des riches a suivi la même dynamique que celui des classes moyennes, en conséquence des effets de richesse associés au boom et à l’effondrement des prix d’actifs. Puisque les 10 % des plus aisés possédaient presque la moitié du revenu et les deux tiers de la richesse, les fluctuations de l’épargne générée par les riches ont pu avoir été le principal facteur sous-jacent aux fluctuations de la consommation. Au terme de leur modélisation, Bakker et Felman constatent qu'entre 1993 et 2003, environ 55 % de la hausse de la consommation est le fait des riches ; au cours des 10 années suivantes, la part est encore plus grande, puisqu’elle atteint 71 %. Comme leur patrimoine est devenu très important et volatile, les puissants effets de richesse qu’il génère sur leur consommation influence désormais puissamment l’activité économique aux Etats-Unis. Par là même, les riches ont ainsi joué un rôle de premier plan dans la Grande Récession : entre 2006 et 2009, ils expliquent l'essentiel de la baisse de la consommation américain.

 

Références

BAKKER, Bas B., & Joshua FELMAN (2014), « The rich and the Great Recession », FMI, working paper, n° 14/225.

KUMHOF, Michael, Romain RANCIERE & Pablo WINANT, P. (2013), « Inequality, leverage and crises: The case of endogenous default », FMI, working paper , n° 13/249.

MIAN, Atif, & Amir SUFI (2014), House of Debt.

RAJAN, Raghuram (2010), Fault Lines: How Hidden Fractures Still Threaten the World Economy.

Par Martin Anota
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Jeudi 18 décembre 2014 4 18 /12 /Déc /2014 23:12

D’un côté, la reprise est extrêmement faible en zone euro et cette dernière semble peu à peu glisser dans la déflation, ce qui suggère que la demande globale reste insuffisante. L’activité semble même s’essouffler en Allemagne. Dans un tel contexte, où les taux d’intérêt nominaux butent sur leur borne inférieure zéro (zero lower bound), les multiplicateurs budgétaires sont plus élevés qu’en temps normal. L'insuffisance persistante de la demande dans les pays avancés et le maintien de faibles taux d'intérêt sur la dette public ont notamment amené le FMI à récemment réclamer une relance dans les infrastructures publiques. De l’autre, les perspectives de croissance à long terme de l’Allemagne sont assombries par le vieillissement démographique, mais aussi par la détérioration des infrastructures publiques, en particulier dans le domaine du transport, avec notamment le vieillissement des ponts et du réseau routier. En effet, l’investissement public en Allemagne représente seulement 1,5 % du PIB, soit l’un des niveaux les plus faibles observés parmi les pays de l’OCDE ; l’investissement public net est même négatif depuis 2003.

Certains ont alors suggéré que l’Allemagne profite de sa marge de manœuvre budgétaire pour adopter un plan de relance massif qui prendrait la forme d’investissements publics ; non seulement ceux-ci stimuleraient l’activité dans l’ensemble de la zone euro à court terme et atténueraient les pressions déflationnistes, mais ils stimuleraient également la croissance potentielle de l’Allemagne puisqu’ils génèrent du capital public productif [Baxter et King, 1993]. Par exemple, les études réalisées par Stefan Bach et alii (2013) et Jörg Zeuner (2013) ont suggéré qu’un éventuel accroissement de l’investissement public stimulerait la croissance de l’Allemagne et que cette dernière disposait des ressources financières pour financer un tel programme sans pour autant ne pas respecter ses règles budgétaires.

Dans une récente contribution pour le FMI, Selim Elekdag et Dirk Muir (2014b) ont cherché à évaluer quantitativement les conséquences macroéconomique d’un plus grand investissement public en Allemagne tant sur celle-ci que sur le reste de la zone euro. Selon les résultats obtenus à l’issu de leur modélisation, un plus grand investissement public en Allemagne stimulerait la demande domestique à court terme, mais il stimulerait également la production allemande à long terme. Non seulement un accroissement du stock de capital public accroîtrait directement le PIB allemand, mais il accroîtrait également la productivité des autres intrants, si bien qu’il stimulerait l’investissement privé et l’emploi, donc finalement de nouveau le PIB. Par exemple, une hausse des investissements publics allemands représentant 0,5 % du PIB sur 4 ans augmenterait le PIB réel de 0,75 %. Un tel programme aurait également des répercussions significatives sur les économies voisines. Il accroîtrait le PIB de la zone euro et il stimulerait tout particulièrement l’activité en Grèce, en Irlande, en Italie, au Portugal et en Espagne, les pays « périphériques » qui ont subi les plus fortes turbulences sur les marchés obligataires lors de la crise de la dette souveraine et qui durent alors embrasser l’austérité budgétaire.

Même si les délais dans la mise en œuvre des projets peuvent rendre moins efficace la relance budgétaire à court terme, les effets expansionnistes d’un plus grand investissement public sont substantiellement renforcés lorsque la politique monétaire est accommodante, ce qui est précisément le cas de la zone euro. Dans un tel contexte, Elekdag et Muir estiment qu’une hausse des investissements publics allemands représentant 0,5 % du PIB sur 4 ans accroîtrait le PIB de la zone euro de 0,33 %. Bref, l’environnement macroéconomique actuel, marqué par de faibles taux d’intérêt, constitue une réelle opportunité pour financer de plus grands investissements publics.

 

Références

BACH, Stefan, Guido BALDI, Kerstin BERNOTH, Jürgen BLAZEJCZAK, Björn BREMER, Jochen DIEKMANN, Dietmar EDLER, Beatrice FARKAS, Ferdinand FICHTNER, Marcel FRATZSCHER, Martin GORNIG, Claudia KEMFERT, Uwe KUNERT, Heike LINK, Karsten NEUHOFF, Wolf-Peter SCHILL & . Katharina SPIESS (2013), « Germany must invest more in its future », DIW Economic Bulletin, n° 08/2013.

BAXTER, Marianne, & Robert G. KING (1993), « Fiscal policy in general equilibrium », in American Economic Review, vol. 83, n° 3.

ELEKDAG, Selim, & Dirk MUIR (2014a), « Which policies can boost German growth and reduce the current account surplus? », FMI, Germany: Selected Issues, country report, n° 14/217.

ELEKDAG, Selim, & Dirk MUIR (2014b), « Das public kapital: How much would higher German public investment help Germany and the euro area? », FMI, working paper, n° 14/227.

ZEUNER, Jörg (2013), « Investing for the future », KFW Focus on Economics, n° 21.

Par Martin Anota - Publié dans : Politique budgétaire et endettement public
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Mardi 16 décembre 2014 2 16 /12 /Déc /2014 21:05

A court terme, la relation entre l’investissement et la croissance économique est, selon les études, faible ou statistiquement non significative ; par contre, à long terme, le taux d’investissement est la variable présentant la plus forte corrélation avec la croissance [Rodrik, 2000]. Théoriquement, dans un cadre néoclassique, l’épargne devrait jouer un rôle essentiel dans la croissance, car elle apparaît nécessaire pour financer l’investissement. Par exemple, dans le modèle de Robert Solow (1956), une hausse du taux d’épargne entraîne une hausse temporaire du taux de croissance et recule l’instant où l’économie atteindra son état stationnaire (en l’absence de progrès technique). Par contre, dans l’optique keynésienne, non seulement l’épargne n’est pas forcément nécessaire pour financer l’investissement (grâce à la création monétaire), mais c’est en fait l’investissement qui génère l’épargne (via les effets multiplicateurs) ; en outre, une hausse de l’épargne est susceptible de nuire à la croissance à court terme en déprimant la demande globale. Comme les entreprises investissent en fonction de cette dernière, elles risquent également de réduire leurs investissements.

Il semble effectivement y avoir une corrélation entre épargne et croissance, du moins à long terme, mais l’histoire suggère que le sens de la causalité ne va pas forcément de la première à la seconde. En effet, par exemple, les économies d’Asie de l’Est ont connu des taux de croissance élevés bien avant d’avoir des taux d’épargne exceptionnellement élevés [Carroll et alii, 2000]. En fait, la causalité semble surtout aller en sens inverse : c’est parce que la croissance est forte que l’épargne va pouvoir s’accroître, chose que tendent à confirmer les études empiriques. Par exemple, Dani Rodrik (2000) a cherché à identifier les « transitions d’épargne » (saving transitions), c’est-à-dire les épisodes au cours desquels le taux d’épargne augmente d’au moins 5 points de pourcentage. Il a alors constaté que ces épisodes sont précédés, mais pas nécessairement suivis, par des niveaux élevés de croissance du PIB. 

Christian Ebeke (2014) a récemment actualisé les résultats de Rodrik en utilisant l’échantillon de pays le plus large possible. Il s’est focalisé sur les dynamiques du ratio épargne sur PIB du secteur privé et a cherché à mettre en évidence les déterminants des accélérations dans l’accumulation de l’épargne. Ebeke identifie 86 épisodes de hausses rapides et soutenues des ratios d’épargne privée domestique. Parmi les 135 pays qu’il étudie, 69 ont connu au moins une accélération de l’accumulation d’épargne privée entre 1960 et 2012.  Ces épisodes sont fréquents et ils surviennent principalement dans les pays émergents et en développement. La probabilité non conditionnelle qu’un pays connaisse une accélération de l’épargne privée à un quelconque moment au cours d’une décennie donnée est d’environ 25 %. L’analyse suggère que les épisodes d’accélérations soutenues de l’épargne privée sont principalement le résultat de très fortes performances macroéconomiques, en l’occurrence d’une croissance forte et régulière du PIB par tête, d’un faible taux de chômage et de finances publiques saines. Elles tendent aussi à s’expliquer par la « chance » : de larges découvertes de gisements de ressources naturelles précèdent très souvent les accélérations de l’épargne. 

Ensuite, Ebeke s’est demandé si les accélérations d’épargne s’accompagnent de hausses de l’investissement domestique et d’une accélération de la croissance du PIB réel. Il compare la croissance du PIB réel par tête et les ratios d’investissement privé entre les pays qui ont connu des accélérations de l’épargne privée et les pays qui n’en connurent pas, pendant et après l’épisode d’accélération. Il constate que les hausses soutenues et prolongées de l’épargne privée sont alimentées par l’accélération de la croissance, mais qu’elles ne sont pas nécessairement une cause de la plus forte croissance du PIB : l’épargne est le produit de la croissance et non son moteur.

Quels sont alors les déterminants d’une croissance durable ? Ricardo Hausmann, Lant Pritchett et Dani Rodrik (2005) ont par exemple observé les épisodes d’accélération rapide de la croissance économique qui ont duré au moins huit ans. Ils ont mis en évidence 80 de ces épisodes après les années cinquante. Ces accélérations de la croissance tendent à être corrélées avec les hausses de l’investissement et des échanges, ainsi qu’avec les dépréciations du taux de change réel. Les changements de régime et les réformes économiques sont généralement suivis d’une accélération de la croissance. Pritchett et ses coauteurs soulignent toutefois que les accélérations de la croissance n’en restent pas moins imprévisibles : la majorité d’entre elles ne sont pas liées aux déterminants standards et la plupart des réformes n’entraînent pas une accélération de la croissance. Plus récemment, Andrew Berg, Jonathan Ostry et Jeromin Zettelmeyer (2012) ont repéré les points de rupture dans la croissance économique de 140 pays afin d’identifier les périodes de forte croissance. La durée de la croissance semble liée au degré d’égalité de la répartition du revenu, aux institutions démocratiques, à l’orientation aux exportations et à la stabilité macroéconomique. Les transformations économiques « inclusives », c’est-à-dire accompagnées d’une répartition des gains de croissance parmi l’ensemble de la population, même parmi les plus démunis, sont davantage susceptibles d’entraîner une croissance soutenue que les réformes marquées par une hausse des inégalités : la hausse des inégalités est susceptible de rendre un épisode de croissance insoutenable.

 

Références

BERG, Andrew, Jonathan D. OSTRY & Jeromin ZETTELMEYER (2012), « What makes growth sustained? », in Journal of Development Economics, vol. 98, n° 2.

CARROLL, Christopher D., Jody Overland & David N. WEIL (2000), « Saving and growth with habit formation », in American Economic Review, vol. 90, n° 3.

EBEKE, Christian (2014), « Private saving accelerations », FMI, working paper, décembre.

HAUSMANN, Ricardo, Lant PRITCHETT & Dani RODRIK (2005), « Growth accelerations », in Journal of Economic Growth, vol. 10, n° 4.

RODRIK, Dani (2000), « Saving transitions », in World Bank Economic Review, vol. 14, n° 3.

SOLOW, Robert M. (1956), « A contribution to the theory of economic growth », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 70, n° 1.

Par Martin Anota - Publié dans : Croissance et fluctuations économiques
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Dimanche 14 décembre 2014 7 14 /12 /Déc /2014 17:57

L’agence Fitch vient de ramener la dette publique française en catégorie AA. Certains doutent que les agences de notation aient suffisamment d’expertise pour noter les titres publics des grands pays avancés, ce que démontre la relative atonie des marchés lors des dégradations de notations souveraines : malgré la baisse de leur notation, les titres publics continuent de jouer le rôle d’actif sûr et leur taux d’intérêt demeurent historiquement faibles. Ces détériorations ne sont toutefois pas sans avoir des conséquences sur l’activité réelle. En effet, si les agences de notation baissent la note d’un Etat ou menacent de le faire, celui-ci est incité à resserrer sa politique budgétaire pour maintenir la confiance sur les marchés obligataires. Un tel resserrement budgétaire freine la demande globale, en particulier si l’économie était initialement en récession, or la croissance économique demeure le principal déterminant de la soutenabilité de la dette publique. La récession complique également l’assainissement budgétaire en réduisant les recettes fiscales, rendant ainsi l’endettement public encore moins soutenable. La dégradation de la notation souveraine se trouve ainsi justifiée ex post. La poursuite de la récession et la nouvelle détérioration des finances publiques incitent alors les agences de notation à dégrader de nouveau la notation souveraine et d’enfermer le pays dans un cercle vicieux d’austérité budgétaire et de récession.

En utilisant les données de l’agence Standard & Poor’s, Carmen Broto et Luis Molina (2014) observent les « cycles de notation » (rating cycles) à partir d’un échantillon de 67 pays, dont 43 pays émergents. Un cycle de notation complet comprend une phase de dégradation de la note (allant d’un pic à un creux), suivie par une phase d’amélioration où la notation souveraine est ramenée à la hausse, toutefois sans forcément revenir à son niveau initial. Sa périodicité n’est pas nécessairement liée aux cycles d’affaires. Les changements de notation souveraine sont fortement asymétriques, dons la mesure où les phases de dégradation sont plus abruptes et plus rapides que les phases d’amélioration. En d’autres mots, lorsqu’un pays perd sa notation, il lui faut beaucoup de temps pour la retrouver.

Cette asymétrie pourrait s’expliquer par le fait que les signaux sur lesquels les agences se basent pour établir leur notation présentent elles-mêmes une certaine asymétrie. Beaucoup d’études suggèrent toutefois que les agences de notation n’ajustent pas de façon systématiquement leur notation aux indicateurs domestiques. D’une part elles ne répondent aux indicateurs domestiques qu’après un certain délai. Par exemple, Giovanni Ferri et alii (1999) ont analysé la crise asiatique de 1997 et ont constaté que les agences de notation, qui avaient échoué à prédire l’arrivée de la crise, avaient des incitations en termes de réputation à davantage dégrader la notation de ces pays que ne le justifiaient les fondamentaux, ce qui contribua alors à amplifier la crise. De même, les agences de notation ont joué un rôle déterminant dans l’accumulation des déséquilibres qui menèrent à la Grande Récession (en maintenant une bonne note pour des produits risqués) et dans l’aggravation de la crise qui en résulta (en dégradant rapidement les notations des produits structurés risqués, puis celles de certains Etats). Ainsi, les agences de notations seraient excessivement sensibles aux fondamentaux durant les phases de dégradation de note. D’autre part, il se pourrait que les agences soient incitées à donner les notations les plus stables possible, et ce au prix d’un manque de précision. Par conséquent, tant que les fondamentaux changent peu, la notation reste stable, mais si les fondamentaux se dégradent, la notation est rapidement dégradée, ce qui est susceptible de générer de puissantes turbulences sur les marchés des capitaux. 

Broto et Molina ont étudié si les agences de notations régissaient de la même manière aux nouvelles informations concernant l’économie domestique dans les phases haussière et baissière du cycle de notation. Leurs résultats indiquent que de bons fondamentaux peuvent aider à lisser ou ralentir le rythme des dégradations, alors qu’ils ne semblent pas accélérer la reprise de la notation. Si les phases de dégradation ont un caractère procyclique, quoique marqué par un certain délai, les phases d’amélioration tendent par contre à être visqueuses.

 

Références

BROTO, Carmen, & Luis MOLINA (2014), « Sovereign ratings and their asymmetric response to fundamentals », Banque d'Espagne, document de travail, n° 1428.

FERRI, Giovanni, L. G LIU & Joseph E. STIGLITZ (1999), « The procyclical role of rating agencies: Evidence from the East Asian crisis », Banca Monte dei Paschi di Siena, Economic Notes, vol. 28, n° 3.

Par Martin Anota - Publié dans : Politique budgétaire et endettement public
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Vendredi 12 décembre 2014 5 12 /12 /Déc /2014 21:10

En Europe, le taux de chômage des jeunes a fortement augmenté depuis la Grande Récession. En 2007, il était de 15 % en zone euro ; il s’élevait à 23 % au milieu de l’année 2014 (cf. graphique 1). Il a augmenté plus rapidement que le taux de chômage des adultes, mais le nombre absolu de chômeurs adultes reste bien supérieur au nombre absolu de jeunes chômeurs (17 millions contre 3,5 millions en 2013). Le taux NEET (indiquant la part des jeunes travailleurs qui ne sont ni dans l’emploi, ni dans le système éducatif, ni en formation) a également augmenté en zone euro (cf. grpahique 2). Le chômage des jeunes touche avant tout ceux qui n’ont qu’un diplôme de l’enseignement primaire ; la majorité des jeunes embauchés sont diplômés dans l’enseignement secondaire de deuxième cycle ou post-secondaire non supérieur. Les jeunes ne sont pas seulement les plus exposés au chômage ; ils sont également fortement exposés aux emplois précaires. En effet, ils tendent à être embauchés plus fréquemment sur des contrats temporaires et à temps partiel que les adultes.

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source : Banerji et alii (2014)

Tous les pays européens ne présentaient toutefois pas le même niveau de chômage avant la crise ; et le chômage n’a pas évolué de la même manière d’un pays à l’autre. Si l’on regarde l’ensemble de l’Europe, quatre groupes de pays émergent (cf. graphique 3). A un extrême, le taux de chômage des jeunes est resté relativement faible et n’a que modestement augmenté dans ces pays comme l’Autriche et les Pays-Bas, voire a même diminué en Allemagne. Parmi les autres pays, certains (comme l’Irlande et Chypre) ont connu une forte hausse du taux de chômage des jeunes, alors que celui-ci était initialement faible ; d’autres (comme la Belgique, la France, la Finlande et la Suède) avaient un taux de chômage des jeunes élevé avant la crise, mais il n’a que faiblement augmenté suite à celle-ci ; d’autres encore (notamment la Grèce, l’Espagne et l’Italie) ont vu leur taux de chômage des jeunes fortement augmenter lors de la crise alors même qu’il était initialement important. Au final, les pays qui ont le plus été touchés par la crise ont connu les plus fortes hausses du taux de chômage des jeunes : celui-ci s’élevait en moyenne à 43 % en Espagne sur la période 2007-2013.

GRAPHIQUE 3  Variation du chômage des jeunes depuis 2007

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source : Banerji et alii (2014)

Angana Banerji, Rodolphe Blavy, Huidan Lin et Sergejs Saksonovs (2014) ont observé 22 pays avancés d’Europe (18 pays-membres de la zone euro, ainsi que le Danemark, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède) en utilisant les données annuelles de la période s’étalant entre 1980 et 2012. Ces quatre économistes du FMI ont tout d’abord voulu déterminer pourquoi le chômage des jeunes a varié lors de la crise. Ils constatent que l’activité économique a été le plus important déterminant des variations du chômage en Europe. En effet, les variations de la production expliquent en moyenne 50 % des variations des taux de chômage des jeunes et environ 60 % des variations des taux de chômage des adultes parmi tous les pays avancés d’Europe. Dans les pays vulnérables de la zone euro, les variations de la production expliquent environ 70 % de la hausse du taux de chômage des jeunes durant la crise. Ainsi, les pays qui ont connu les plus forts déclins de l’activité économique depuis la crise tendent à être ceux avec les plus fortes hausses des taux de chômage des jeunes. Si l’on exclut de l’analyse les pays les plus affectés par la crise (la Grèce, le Portugal, l’Espagne, la Lettonie et l’Irlande), la croissance de la production explique en moyenne 35 % des variations des taux de chômage des jeunes dans les pays avancés d’Europe et notamment 33 % de celles observées en France. Ces divers résultats confirment l’idée que la loi d’Okun soit restée valide lors de la Grande Récession et qu'elle est pertinente pour expliquer le comportement du chômage des jeunes : il existe une relation négative entre les variations des taux de chômage et la croissance de la production [Ball et alii, 2013]. En outre, lorsque Banerji et ses coauteurs observent plus finement les différentes composantes de la croissance (la consommation, l’investissement et les exportations), les plus forts hausses des taux de chômage sont associées à la faiblesse de la consommation.

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Les taux de chômage des jeunes sont en moyenne trois fois plus sensibles à la croissance de la production que les taux de chômage des adultes. Les jeunes en emploi sont concentrés dans les secteurs qui tendent à être les plus sensibles aux cycles d’affaires (manufacture, ventes de détail, hôtellerie, restauration) ; ces secteurs sont précisément ceux qui ont été les plus affectés par la crise. Les fluctuations de la production n’affectent toutefois pas les taux de chômage de la même manière d’un pays à l’autre. Leur impact est le plus important pour les économies vulnérables de la zone euro : une baisse d’un point de pourcentage de la croissance du PIB est associée à une hausse du taux de chômage des jeunes d’un point de pourcentage en Grèce et au Portugal et de 2 points de pourcentage en Espagne.

Banerji et alii ont ensuite cherché à expliquer le niveau du taux de chômage que les pays européens présentaient à la veille de la crise. Ils constatent que le chômage des jeunes tend à augmenter avec les coûts du travail, le coût d’opportunité du travail (notamment le niveau des prestations sociales, susceptibles d’enfermer les travailleurs dans une trappe à inactivité) et le degré de dualisme du marché du travail ; il tend par contre à diminuer avec le niveau de qualification et les dépenses par chômeur réalisées dans le cadre des politiques activités d’emploi, notamment la formation. Par contre, Banerji et ses coauteurs n’ont pas réussi à déceler une relation statistique significative entre le chômage et la négociation collective ou les réformes menées sur les marchés des biens et services. Au final, le cycle d’affaires et les facteurs spécifiques aux marchés du travail expliqueraient entre 90 et 96 % du niveau du taux de chômage dans chaque pays étudié.

 

Références

BALL, Laurence M., Daniel LEIGH & Prakash LOUNGANI (2013), « Okun’s law: Fit at fifty? », NBER, working paper, n° 18668.

BANERJI, Angana, Huidan LIN, & Sergejs SAKSONOVS (2014), « Youth unemployment in Europe: Okun’s law and beyond », FMI, working paper.

BANERJI, Angana, Rodolphe BLAVY, Huidan LIN & Sergejs SAKSONOVS (2014), « Youth unemployment in advanced economies in Europe: Searching for solutions », FMI, staff discussion note, n° 14/11, décembre.

Par Martin Anota - Publié dans : Travail, emploi, chômage
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Mercredi 10 décembre 2014 3 10 /12 /Déc /2014 21:21

Dans leur modèle séminal, Allan Meltzer et Scott Richard (1981) concluaient que plus l’électeur médian est pauvre, plus il est incité à voter pour des politiques redistributives, ce qui suggère, tout d’abord, que la redistribution devrait être d’autant plus importante que les inégalités sont fortes, mais aussi que l’effet serait le plus grand pour l’électeur médian, ou du moins que ce dernier serait un bénéficiaire net de la redistribution. Lorsqu'il testa cette hypothèse, Branko Milanovic (2000) constatait que la redistribution est effectivement d’autant plus forte que les inégalités de revenus primaires sont fortes ; en revanche, ce sont les plus pauvres qui profitent avant tout de la redistribution et non les classes moyennes ou l’électeur médian.

La littérature a souvent suggéré que la redistribution dépendait du rapport de force entre une élite et le reste de la population, par exemple les riches et les pauvres, les capitalistes et les travailleurs, etc. toutefois, pour qu’il y ait redistribution, il faut que les bénéficiaires soient collectivement organisés et qu’ils contrôlent le gouvernement. En effet, en l’absence d’action collective, les bénéficiaires potentiels ne peuvent sanctionner les politiciens qui ne poursuivent pas des politiques redistributives. En principe, les partis de gauche résolvent les problèmes d’action collective que rencontre la population qui ne fait pas partie de l’élite, ce qui suggère que la redistribution devrait être d’autant plus importante lorsque la gauche est au pouvoir. Torben Iversen et David Soskice (2006) ont suggéré que la redistribution devrait d’autant plus se faire au profit des pauvres que ces derniers parviennent à former une coalition avec la classe moyenne. Noam Lupu et Jonas Pontusson (2011) ajoutent que ce sera d’autant plus possible que les revenus de la classe moyenne est proche de ceux des pauvres et éloignés de ceux des riches.

Pourtant, même si les partis de gauche représentent les intérêts des pauvres, ils n’ont pas les mêmes incitations à poursuivre un agenda redistributif. Iversen et Soskice ont suggéré que les classes moyennes risquent de s’opposer aux partis de gauche si ces derniers ne peuvent s’engager de façon crédible à modérer leur position sur la redistribution. Michael Becher (2014) ajoute qu’en nommant des candidats modérés (notamment des candidats qui ne sont pas issus du syndicalisme), les partis de gauche s’engagent à poursuivre un agenda redistributif qui soit plus attrayant pour les classes moyennes, ce qui favorise leur accession au pouvoir. Pour Philip Keefer et Branko Milanovic (2014), les stratégies d’engagement nécessitent un degré élevé d’organisation du parti. En effet, les partis ne peuvent s’engager de façon crédible à poursuivre un programme particulier que s’ils sont capables de réduire les comportements de passager clandestin de la part de leurs candidats et notamment d’éviter à ce que ces derniers s’écartent du programme officiel du parti, ce qui n’est possible que si le parti est très organisé. Si c’est le cas, ils sont à même de gérer les changements de leaders et de ne pas se dissoudre suite à celles-ci. En outre, les partis organisés sont plus susceptibles d’avoir une vision de long terme et ainsi de prendre en compte les coûts de la redistribution, notamment les répercussions de la fiscalité sur l’activité et sur la croissance économique ; ils sont alors moins enclins à redistribuer. Réciproquement, les partis qui ont de moindres incitations à prendre en compte ces coûts sont par conséquent les plus susceptibles de redistribuer excessivement. 

Keefer et Milanovic suggèrent alors que les plus vieux partis sont davantage susceptibles de présenter l’organisation nécessaire pour s’engager de façon crédible que les partis les plus jeunes. En effet, les plus vieux partis ont démontré qu’ils pouvaient gérer les changements de leaders, puisqu’ils ne se sont pas dissous jusqu'à présent. Certains jeunes partis présentent peut-être une organisation suffisante pour survivre, mais d’autres en sont dépourvus et vont se dissoudre. Par conséquent, les plus vieux partis devraient être plus modérés que les plus jeunes et procéder à une moindre redistribution. 

Afin de déterminer l’impact des partis politiques sur la redistribution, Keefer et Milanovic utilisent des données relatives à la répartition du revenu dans 61 pays, notamment 20 pays latino-américains. Tout d’abord, ils se demandent comment l’orientation partisane d’un gouvernement influence sa politique de redistribution. Leur analyse empirique confirme que les partis de gauche redistribuent davantage que les partis de droite. Ils se demandent ensuite à quelle ampleur les caractéristiques des partis au pouvoir (notamment leur âge ou leur niveau d’institutionnalisation) influencent leur arbitrage entre croissance et redistribution. Les plus vieux partis de gauche sont davantage susceptibles d’internaliser les coûts à long terme de la redistribution et d’être plus crédibles dans leur engagement à redistribuer les revenus, ce qui les amène finalement à moins redistribuer. Keefer et Milanovic montrent également que non seulement les partis de gauche redistribuent plus, mais qu’ils taxent également plus ; les partis de gauche plus vieux taxent toutefois moins que les plus jeunes.

 

Références

BECHER, Michael (2014), « Endogenous credible commitment and party competition over redistribution under alternative electoral institutions ».

IVERSEN, Torben, & David SOSKICE (2006), « Electoral institutions and the politics of coalitions: Why some democracies redistribute more than others », in American Political Science Review, vol. 100, n° 2.

KEEFER, Philip, & Branko MILANOVIC (2014), « Party age and party color. New results on the political economy of redistribution and inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7129.

LUPU, Noam, & Jonas PONTUSSON (2011), « The structure of inequality and the politics of redistribution », in American Political Science Review, vol. 105, n° 2.

MELTZER, Allan H., & Scott F. RICHARD (1981), « A rational theory of the size of government », in Journal of Political Economy, vol. 89, n° 5.

MILANOVIC, Branko (2000), « The median voter hypothesis, income inequality and income redistribution: An empirical test with the required data », in European Journal of Political Economy, vol. 16, n° 3.

Par Martin Anota - Publié dans : Répartition et inégalités de revenus
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Lundi 8 décembre 2014 1 08 /12 /Déc /2014 19:27

Avant qu’éclate la crise financière mondiale en 2008, les pays en développement ont connu une longue période de forte croissance. En effet, entre 2003 et 2007, la croissance du PIB par tête s’éleva en moyenne à 5,9 % dans les pays en développement, alors qu’elle n’atteignit en moyenne que 2,3 % dans les pays avancés. La période se marque ainsi par une véritable convergence des niveaux de vie. En outre, les pays en développement ont davantage résisté à la crise mondiale que les pays avancés : les premiers virent leur PIB par tête croître à un rythme de 3 % en 2008-2009, tandis que les seconds voyaient le leur décroître au rythme de 2,2 %. Avec une croissance de 6,8 % en 2010, les pays en développement ont rebondi plus rapidement que les pays avancés suite à la Grande Récession. 

Par la suite, le rythme de croissance par tête a fortement ralenti dans les pays en développement : il s’est élevé à 4,6 % en moyenne entre 2010 et 2013. Certes il reste toujours supérieur à celui des pays avancés, mais il est tout de même inférieur de 2 points de pourcentage à son niveau d’avant-crise. Beaucoup ont craint que ce ralentissement soit structurel, c’est-à-dire finalement susceptible de perdurer. Il accrédite l'hypothèse d'une « trappe à revenu intermédiaire » (middle-income trap) : les pays émergents se sont peut-être suffisamment développé pour sortir du club des pays à faible revenu, mais ils ne pourront atteindre le club des pays à revenu élevé, car ils finiront par stagner. Comme les théories économiques suggèrent que les déterminants de la croissance ne sont pas les mêmes selon que le pays appartienne ou non au club des pays riches, certains suggèrent que les pays en développement sont susceptibles de se retrouver dans une trappe à revenu intermédiaire s’ils sont incapables de renouveler leurs stratégies de croissance, notamment d’adopter certaines réformes structurelles. 

Il y a bientôt une décennie, Ricardo Hausmann, Lant Pritchett et Dani Rodrik (2005) avaient observé des exemples d’accélérations soutenues de la croissance économique. Ils constatèrent que les accélérations de croissance tendent à être corrélées avec des hausses de l’investissement et des échanges, ainsi qu’avec une dépréciation du taux de change. Elles tendent aussi à être corrélées avec des changements de régime politique et des réformes économiques. Toutefois, les accélérations de croissance sont hautement imprévisibles, une conclusion qui fait écho aux précédentes conclusion de William Easterly et alii (1993) : les performances de croissance passées ne sont pas corrélées avec les performances futures. En outre, une majorité de réformes n’entraîne pas une accélération de la croissance. Récemment, la littérature s’est par contre intéressée aux décélérations de la croissance en se focalisant tout particulièrement sur la Chine. Par exemple, Barry Eichengreen, Donghyun Park et Kwanho Shin (2011) ont observé un échantillon de pays qui ont connu une forte croissance avant de voir cette dernière fortement ralentir. Ils ont alors suggéré que ces économies ont vu leur croissance commencer à ralentir lorsque leurs revenus par tête atteignirent aux alentours de 17.000 dollars (constants de 2005). Comme la Chine était proche de ce niveau, ils soulignèrent qu'elle était tout particulièrement susceptible de connaître un ralentissement significatif de sa croissance. 

David Bulman, Maya Eden et Ha Nguyen (2014a, 2014b) suggèrent qu’il n’y a pas de stagnation particulière à un quelconque niveau intermédiaire du revenu : ils ne décèlent pas de ralentissement de la croissance qui puisse amener les pays à revenu intermédiaire à stagner avant de joindre le club des pays à haut revenu. Les « rescapés » (c’est-à-dire les pays qui ont « échappé » à la trappe à revenu intermédiaire et qui devinrent riches) tendent à connaître une croissance régulière et soutenue jusqu’à avoir un haut revenu et ils ne stagnent à aucun niveau de revenu. A l’inverse, les « non rescapés » tendent à avoir une faible croissance à tous les niveaux de revenu. Comparés aux autres pays à revenu intermédiaire, les « rescapés » ont une plus forte croissance à tous les niveaux relatifs de revenu, une plus forte croissance de la productivité totale des facteurs et ils connaissent une industrialisation plus rapide ; ils font preuve d’une meilleur gestion macroéconomique, leurs inégalités de revenu sont plus faibles et ils sont davantage orientés vers l’exportation. En d’autres termes, alors que l’existence d’une trappe à revenu intermédiaire implique que les taux de croissance ralentissent systématiquement lorsque les pays atteignent le statut de pays à revenu intermédiaire, les données ne font pas apparaître un tel ralentissement systématique.

Cependant, Bulman et ses coauteurs constatent que les déterminants de la croissance diffèrent effectivement selon que le pays a un revenu élevé ou faible. Ces divers constats les amènent finalement à nuancer leurs conclusions : les pays à revenu intermédiaire peuvent effectivement avoir à changer de stratégies de croissance pour atteindre le club des pays à haut revenu. Ils constatent en effet que la croissance de la productivité totale des facteurs est une bien plus large source de croissance, à la fois en termes absolus et relatifs, dans les pays à revenu intermédiaire ou élevé que dans les pays à faible revenu : pour ces derniers, l’essentiel de la croissance provient de l’accumulation du capital, tandis que pour les pays à revenu intermédiaire et élevé, la part de la croissance de la productivité totale des facteurs est plus grande. Puisque les pays à faible revenu n’ont qu’un faible niveau de capital, il leur est relativement plus facile d’attirer et d’accumuler du capital. Par contre, lorsque le pays a accumulé beaucoup de capital, les rendements du capital s’affaiblissent ; il lui faut alors chercher ailleurs les moteurs de sa croissance. En l’occurrence, l’investissement dans l’éducation, la recherche-développement et les réformes ont peut-être effectivement un rôle déterminant à jouer dans la poursuite de la croissance. 

 

Références

BULMAN, David, Maya EDEN & Ha NGUYEN (2014a), « Transitioning from low-income growth to high-income growth: Is there a middle income trap? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7104, novembre. 

BULMAN, David, Maya EDEN & Ha NGUYEN (2014b), « There is no middle income trap », Banque mondiale.

EASTERLY, William, Michael KREMER, Lant PRITCHETT & Lawrence SUMMERS (1993), « Good policy or good luck?: Country growth performance and temporary shocks », in Journal of Monetary Economics, vol. 32, n° 3.

EICHENGREEN, Barry, Donghyun PARK & Kwanho SHIN (2011), « When fast growing economies slow down: International evidence and implications for China », NBER, working paper, n° 16919.

HAUSMANN, Ricardo, Lant PRITCHETT & Dani RODRIK (2005), « Growth accelerations », in Journal of Economic Growth, vol. 10, n° 4.

IM, Fernando Gabriel, & David ROSENBLATT (2013), « Middle-income traps: a conceptual and empirical survey », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6594.

Par Martin Anota - Publié dans : Croissance et fluctuations économiques
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Samedi 6 décembre 2014 6 06 /12 /Déc /2014 20:08

La récente crise mondiale a éclaté alors même que la dette publique atteignait déjà des niveaux élevés dans les pays avancés. La déprime de l’activité et la mise en œuvre des plans de relance budgétaire ont davantage détérioré les finances publiques, si bien que plusieurs gouvernements, en particulier dans la zone euro, ont rapidement resserré leur politique budgétaire, dans la crainte de voir leur dette publique suivre une trajectoire explosive, avant même que leurs économies ne retrouvent la trajectoire d’avant-crise de leur PIB et le plein emploi. Plus de six ans après l’effondrement de Lehman Brothers, l’activité continue de stagner et le chômage de persister à un niveau élevé dans plusieurs pays européens.

Au niveau théorique, les économistes ne s’accordent pas sur la forme exacte des mesures que devrait adopter un gouvernement s’il devait réduire sa dette publique, a fortiori lorsqu'il doit le fait alors même que la croissance économique est particulièrement faible et le chômage élevé. Le débat s'est souvent cristallisé autour de la taille du multiplicateur budgétaire. Les modèles néoclassiques suggèrent qu’une hausse des impôts est particulièrement nocive à l’activité économique, parce qu’elle génère un effet de richesse négatif sur la consommation et accroît les coûts de production des entreprises. Par contre, une baisse des impôts serait selon eux susceptible de stimuler l’activité. Les travaux d'Alesina ont également suggéré qu’une baisse des dépenses publiques stimule directement l’activité. De leur coté, les modèles des nouveaux keynésiens mettent particulièrement en garde contre les baisses des dépenses publiques, car celles-ci dépriment directement la demande globale et éloignent ainsi davantage l’économie du plein emploi. L’impact sur la demande est encore plus important si les ménages ne peuvent lisser leurs dépenses de consommation dans le temps, si l’économie connaît une récession et si les taux d’intérêt nominaux butent sur leur borne inférieure zéro (zero lower bound), car le multiplicateur budgétaire est alors particulièrement élevé.

Selon Salvatore Dell’Erba, Ksenia Koloskova et Marcos Poplawski-Ribeiro (2014), les consolidations budgétaires sont susceptibles d’emprunter plusieurs canaux de transmission pour affecter l’économie à moyen terme. Si des effets d’hystérèse sont à l’œuvre, le niveau naturel du chômage est susceptible d’être influencé par les valeurs passées du chômage : plus le chômage augmente avec la poursuite d’une récession, plus le chômage structurel s’accroît également, plus il devient difficile de le réduire. Brad De Long et Larry Summers (2012) et Christina Romer (2012) ont particulièrement développé cette hypothèse dans le contexte de la Grande Récession. Ils rappellent que lorsque l’économie est déprimée, les travailleurs restent au chômage pendant une longue durée, ce qui réduit leurs perspectives d’embauche (en réduisant leur capital social et humain et en les décourageant),  et, au niveau agrégé, aggrave le niveau de chômage à long terme. En outre, lorsque l’économie est déprimée, les entreprises investissent peu, ce qui freine l’accumulation du capital et réduit la production potentielle.

A partir d’un échantillon de 17 pays de l’OCDE (en l'occurrence En l’occurrence, l’Allemagne, l’Australie, l’Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, la Finlande, la France, l’Irlande, l'Italie, le Japon, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède), Dell’Erba et alii ont observé l’impact des consolidations budgétaires sur la production, sur l’emploi et sur le chômage lors des récessions prolongées, par exemple lorsque la contraction économique dure au moins deux années successives. Plus précisément, ils cherchent à déterminer la taille du multiplicateur budgétaire associé aux plans d’austérité. Ils identifient les chocs budgétaires que génèrent les gouvernements désireux de réduire le déficit public, c’est-à-dire qui sont indépendantes de toute considération conjoncturelle.

Ils constatent que les multiplicateurs budgétaires cumulatifs relatifs à la production, à l’emploi et au chômage sur des horizons de cinq ans sont significativement supérieurs à l'unité durant les épisodes de récessions prolongées. En l’occurrence, en ce qui concerne la production, le multiplicateur de moyen terme est approximativement proche de 2 sur un horizon de 5 ans lors des récessions prolongées, alors qu’il n’atteint que 0,6 en temps normal. Cela signifie que durant les récessions prolongées une hausse cumulative dans l’excédent primaire d’un euro entraîne une baisse cumulative de 2 euros de la production sur un horizon de 5 ans. Le ratio d’emploi décline de façon persistante après une consolidation budgétaire durant les récessions prolongées. En effet, le multiplicateur d’emploi est alors supérieur à 3, alors qu’il n’est que de 0,5 en moyenne : une hausse cumulative de l’excédent primaire représentant 1 % du PIB entraîne une baisse de 3 points de pourcentage du taux d’emploi. Le taux de chômage s'accroît de façon persistante avec un multiplicateur estimé à moyen terme d’environ 1,5 : une hausse cumulative de l’excédent primaire de 1 % du PIB entraîne une hausse cumulative de 1,5 point de pourcentage du taux de chômage sur un horizon de 5 ans. 

Dell’Erba et ses coauteurs distinguent ensuite entre les ajustements budgétaires passant par une baisse des dépenses publiques et ceux passant par une hausse des impôts. Leur analyse empirique suggère alors que l’asymétrie dans les valeurs du multiplicateur budgétaire ne s’observe en fait que pour les seules hausses des dépenses publiques : lorsque le gouvernement réduit leurs dépenses publiques, l’impact sur l’activité économique sera significativement plus élevé pendant des récessions prolongées qu’en temps normal. Par contre, que l’économie connaisse ou non une récession prolongée, le multiplicateur budgétaire associé aux hausses d’impôts ne change guère.

En d’autres termes, si un gouvernement doit adopter un plan d’austérité budgétaire alors même que la croissance est faible et le chômage élevé, il devrait privilégier les hausses d’impôts sur la baisse des dépenses publiques. S’il baisse tout de même ses dépenses publiques, cette mesure risque de prolonger la récession et de fortement l’aggraver, ce qui conduirait non pas à une baisse, mais bien à une hausse du ratio d’endettement public avec le tassement des recettes fiscales : l'austérité serait vouée à l'échec. Ainsi, non seulement l’activité économique et l’emploi s’en trouveraient pénalisés, mais les finances publiques continueraient de se dégrader. Le mieux reste bel et bien que les gouvernements adoptent une politique budgétaire contracylique : en assouplissant celle-ci pour relancer l'activité lors des récessions, puis en la resserrant lorsque la reprise s'est pleinement engagée afin de nettoyer leurs finances publiques.

 

Références

DELL’ERBA, Salvatore, Ksenia KOLOSKOVA et Marcos POPLAWSKI-RIBEIRO (2014), « Medium-term fiscal multipliers during protracted recessions », FMI, working paper, n° 14/213, décembre.

DELONG, J. Brad, & Lawrence SUMMERS (2012), « Fiscal policy in a depressed economy », Brookings Papers on Economic Activity, vol. 44, n° 1.

ROMER, Christina (2012), « Fiscal policy in the crisis: Lessons and policy implications ».

Par Martin Anota - Publié dans : Politique budgétaire et endettement public
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Jeudi 4 décembre 2014 4 04 /12 /Déc /2014 21:39

Le taux de pauvreté dans le monde a fortement diminué, puisqu’il était de 42 % il y a deux décennies et devrait s’établir à 15 % en 2015, mais 1 milliard de personnes vivent toujours dans la pauvreté. Beaucoup d’individus dans le monde ont un revenu supérieur au seuil de pauvreté, mais ils restent vulnérables à d’éventuels chocs susceptibles de les faire basculer dans la pauvreté. Le changement climatique et les politiques climatiques sont susceptibles d’affecter la pauvreté que ce soit directement (en provoquant des désastres naturels) ou indirectement. En l’occurrence, le rôle déterminant de la croissance économique dans la réduction de la pauvreté [Dollar et alii, 2013] ; donc le changement climatique est susceptible de ralentir cette dernière en freinant la première, ne serait-ce qu'en accroissant l'intensité et la fréquences des événements extrêmes comme les cyclones.

Dans une contribution pour la Banque mondiale, Stephane Hallegatte, Mook Bangalore, Laura Bonzanigo, Marianne Fay, Ulf Narloch, Julie Rozenberg et Adrien Vogt-Schilb (2014) se sont alors demandé comment le changement climatique et les politiques climatiques sont susceptibles d’affecter le bien-être courant des pauvres. Les conditions de vie spécifiques des pauvres peuvent en effet davantage les exposer aux désastres naturels, à un moindre accès aux biens et services environnementaux et à une hausse des prix de l’énergie. Anirudh Krishna (2007) a par exemple observé qu’au cours d’une période de 25 ans, 14 % des ménages de l’Etat indien de l’Andhra Pradesh sont sortis de la pauvreté, alors que 12 % des ménages y tombaient, si bien qu’au final la pauvreté a été réduite de 2 % sur l’ensemble de la période. Le flux net de sortie de pauvreté est bien plus faible que les flux bruts d’entrées et de sorties. Par conséquent, un quelconque changement des flux bruts est susceptible de fortement influencer le flux net de sorties. Dans le cas des communautés de l’Andhra Pradesh, une hausse inférieure de 10 % du nombre de pauvres tombant dans la pauvreté chaque année (ce qui serait le cas si les flux d’entrées passaient de 12 à 13 % par an) et une réduction inférieure à 10 % du nombre de ménages échappant à la pauvreté (ce qui serait le cas si le flux de sorties passait de 14 % à 13 % par an) réduiraient de moitié le rythme de réduction de la pauvreté. 

Les auteurs se sont ensuite demandés si le changement climatique et les politiques climatiques rendent plus probable que des personnes vulnérables basculent à l’avenir dans la pauvreté. Ils constatent que, parmi les 12 % des ménages de l’Andhra Pradesh qui ont basculé dans la pauvreté, 44 % d’entre eux citent « la sécheresse, les pannes d’irrigation et les maladies des cultures » comme l’une des raisons pour leurs pertes de revenus. Ou encore, parmi les familles bangladaises tombées dans la pauvreté qu’observe Binayak Sen (2003), 15 % citent les désastres naturels et 18 % la part d’actifs naturels comme principales raisons de leur basculement dans la pauvreté. Plus généralement, les ménages les plus pauvres sont les plus exposés aux impacts climatiques et les moins équipés pour s’en prévenir ou pour s’en remettre. Les désastres naturels accroissent la pauvreté d’une communauté donnée lorsqu’ils touchent celle-ci, avec un impact significatif et durable.

Les auteurs se son enfin demandé si le changement climatique et les politiques climatiques exacerbent les trappes à pauvreté, c’est-à-dire compliquent la sortie des pauvres de la pauvreté. L’épuisement des ressources naturelles et les politiques climatiques d’atténuation peuvent accroître les prix de l’énergie et de l’alimentation, compliquant alors l’accès des pauvres à l’énergie et à l’alimentation. Puisque ces dépenses constituent déjà une part essentielle de leur revenu, leurs autres postes de dépenses s’en trouveraient davantage pressurisés. L’accroissement des risques environnementaux (par exemple des déluges) aggrave les pertes d’actifs, ce qui complique davantage l’accumulation du capital. Il accroît également l’incertitude, ce qui désincite les individus à investir, que ce soit dans le capital physique ou dans le capital humain. En effet, les désastres naturels réduisent l’investissement dans l’éducation, la nutrition et la santé des enfants, or un tel sous-investissement a des répercussions particulièrement pernicieuses et quasi irréversibles sur ces derniers. Par conséquent, l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des désastres naturels dans le sillage du changement climatique est susceptible d’accroître la transmission intergénérationnelle de la pauvreté.

Le changement climatique représente vraisemblablement un puissant obstacle à la réduction de la pauvreté. Non seulement le réchauffement climatique est susceptible de compliquer la sortie de la pauvreté, mais il pourrait également amener davantage de gens dans la pauvreté. Si le changement climatique est davantage susceptible de créer des trappes à pauvreté, il constitue un argument supplémentaire pour éradiquer la pauvreté extrême le plus rapidement possible.

 

Références

DOLLAR, David, Tatjana KLEINEBERG & Aart KRAAY (2013), « Growth still is good for the poor », Banque mondiale, policy research working paper, N° 6568.

HALLEGATTE, Stephane, Mook BANGALORE, Laura BONZANIGO, Marianne FAY, Ulf NARLOCH, Julie ROZENBERG & Adrien VOGT-SCHILB (2014), « Climate change and poverty. An analytical framework », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7126.

KRISHNA, Anirudh (2006), « Pathways out of and into poverty in 36 villages of Andhra Pradesh, India », in World Development, vol. 34, n° 2.

SEN, Binayak (2003), « Drivers of escape and descent: Changing household fortunes in rural Bangladesh », in World Development, vol. 31, n° 3.

Par Martin Anota - Publié dans : Environnement et ressources naturelles
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Lundi 1 décembre 2014 1 01 /12 /Déc /2014 22:06

La science économique tend à considérer l'entrepreneuriat comme essentiel à l'accumulation du capital, à l'innovation et à la croissance économique, si bien qu'elle cherche à identifier les diverses barrières susceptibles de freiner le développement de l'entrepreneuriat et par là le processus de destruction créatrice. Mais ses analyses occultent souvent l'hétérogénéité des entrepreneurs. Par exemple, ils ne partagent pas les mêmes compétences, que ce soit pour gérer leur entreprise, la développer ou bien créer des emplois. Ils ne font également pas preuve de la même aversion face au risque. Rien n’assure qu’une entreprise survivra, or les coûts que sa création et que son fonctionnement occasionnent ne sont toujours réversibles. En outre, une telle incertitude précarise la trajectoire de l’entrepreneur. Dans ce contexte, le risque entrepreneurial peut dissuader de nombreux individus de créer leur propre entreprise, alors même qu’ils ont toutes les compétences pour la gérer et la développer. En effet, ils ne peuvent se rendre compte de la réalité de leurs compétences qu’une fois leur entreprise créée. Par conséquent, des activités qui auraient été florissantes sont susceptibles de ne jamais voir le jour. De cette perspective, il semble justifié pour les autorités publiques d’offrir une forme d’assurance aux potentiels entrepreneurs. Cette assurance risque toutefois de perturber l’allocation des ressources si elle incite des entrepreneurs peu efficaces à créer leur entreprise. De ce point de vue-là, le risque entrepreneurial contribue à évincer les potentiels entrepreneurs les moins sûrs de leurs compétences.

Pour observer la tension entre ces deux risques, Johan Hombert, Antoinette Schoar, David Sraer et David Thesmar (2014) ont étudié une réforme qui a été mise en œuvre en France en 2002, en l’occurrence le Plan d’Aide de Retour à l’Emploi (PARE). Celle-ci a fourni une assurance aux chômeurs qui se lançaient dans une activité entrepreneuriale. En effet, jusqu’alors, les entrepreneurs ne pouvaient bénéficier d’allocations chômage si leur entreprise faisait faillite ; avec le PARE, ils pouvaient désormais avoir le droit aux allocations chômage si leur entreprise faisait faillite dans les trois années qui suivaient sa création. En outre, la réforme offrir aux « entrepreneurs chômeurs » la possibilité de combler tout écart entre leurs revenus entrepreneuriaux et leur allocation chômage en percevant une partie de cette dernière, les assurant ainsi contre d’éventuels problèmes de liquidité qui se feraient jour au cours des trois premières années. 

Hombert et ses coauteurs constatent que la réforme entraîna une forte accélération des créations d’entreprises. Dès la mise en œuvre de la réforme, la création mensuelle d’entreprises s’accrut immédiatement de 25 %. La croissance d’entrées est plus large de 12 points de pourcentage dans les secteurs où ce sont essentiellement des petites entreprises qui sont créées. Si les entreprises créées grâce à la réforme sont initialement de plus petite taille que les autres, elles ne présentent pas de différences vis-à-vis de ces derniers en termes de taux de survie, de croissance ou de probabilité d’embauche dans les trois années consécutives à leur création. Les entreprises nouvellement créées sont estimées avoir créé chaque année entre 9000 et 24000 emplois. En outre, la réforme n’a pas conduit à significativement changer la population des entrepreneurs. Les caractéristiques personnelles des entrepreneurs, telles que leur niveau d’éducation ou leur ambition, ne sont pas moindres pour les personnes qui se sont lancées dans l’entrepreneuriat avec la réforme. 

La réforme est susceptible d’avoir généré un processus de destruction créatrice si l’essor de nouvelles entreprises a érodé les parts de marché des entreprises en place. Hombert et alii constatent que l’entrée de nouvelles entreprises a exercé de puissants effets d’éviction, en particulier sur les petites entreprises en place, qui ont connu un ralentissement de la croissance de 2,6 points de pourcentage suite à la réforme. L’analyse des données ne suggère pas la présence d’effets de débordement sur les grandes entreprises en place, ce qui est cohérent avec l’idée que les petites entreprises en place sont plus exposées à l’intensification de la concurrence que les grandes. L’effet d’éviction est de même ordre d’amplitude que l’effet direct de création d’emplois, si bien que l’effet net sur l’emploi est nul. 

Que ce soit avant ou après la réforme, les salaires et la productivité sont plus élevés dans les entreprises nouvellement créées que dans les entreprises déjà en place qui voient leur emploi décliner. Deux ans après la création, la valeur ajoutée annuelle par travailleur est supérieure de 7000 euros dans les premières que dans les secondes. Par conséquent, même si les emplois créés par les entreprises nouvellement créées après la réforme sont complètement compensés par les destructions d’emplois dans les petites entreprises déjà en place, cette réallocation de la main-d’œuvre des secondes vers les premières est finalement susceptible d’avoir un impact positif sur la productivité agrégée et ainsi sur l’ensemble de l’économie française.

Finalement, les quatre auteurs évaluent et comparent les bénéfices et coûts de la réforme. Les bénéfices (notamment la réduction de la durée de chômage, la réallocation des emplois vers les secteurs plus productifs et plus rémunérateurs) pourraient atteindre 350 millions d’euros, tandis que les coûts (les dépenses supportées par l’agence pour l’emploi pour orienter les chômeurs vers l’emploi) s’élevaient à 100 millions d’euros. Bref, les bénéfices de la réforme semblent plus que compenser ses coûts. 

 

Référence

HOMBERT, Johan, Antoinette SCHOAR, David SRAER & David THESMAR (2014), « Can unemployment insurance spur entrepreneurial activity? », NBER, working paper, n° 20717, novembre.

Par Martin Anota - Publié dans : Innovation, productivité, compétitivité
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