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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 16:29
Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman (2017) se sont appuyé sur une nouvelle base de données (World Wealth and Income Database) pour observer quelles ont été les grandes tendances dans la répartition du revenu et dans la répartition du patrimoine à travers le monde depuis le début du vingtième siècle, mais en gardant la focale au niveau national ; ils n’ont analysé ni les inégalités mondiales de revenu, ni les inégalités mondiales de patrimoine. En l’occurrence, ils se sont tout particulièrement penchés sur les différences qui existent dans l’évolution des inégalités de revenu et de richesse aux Etats-Unis, en Chine, en France et au Royaume-Uni.

Alvaredo et ses coauteurs confirment que le revenu national par adulte a fortement augmenté ces dernières décennies : entre 1978 et 2015, il a augmenté respectivement de 811 %, 59 % et 39 % aux Etats-Unis, en Chine et en France. Pour autant, cette tendance dissimule des évolutions très différentes selon la position dans la répartition. En l’occurrence, le revenu des plus riches a augmenté plus rapidement que le revenu du reste de la population, si bien que les inégalités de revenu ont eu tendance à augmenter.

GRAPHIQUE 1  Part du revenu national détenue par les 1 % les plus riches en Chine, aux Etats-Unis et en France

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

La hausse des inégalités a en l’occurrence été particulièrement forte aux Etats-Unis ces dernières décennies [Piketty, Saez et Zucman, 2016]. En effet, la part du revenu national détenue par les 50 % les plus modestes a énormément diminué entre 1978 et 2015, puisqu’elle est passée de 20 % à 12 % (cf. graphique 2). Le revenu des 50 % les plus modestes a baissé de 1 % au cours de la période. Parallèlement, la part du revenu national détenue par les 1 % les plus riches est passée de 11 % à 20 % (cf. graphique 1). Autrement dit, la part du revenu national que détiennent les 50 % les plus modestes a été captée par les 1 % les plus riches. Dans les autres pays, notamment en Chine et surtout en France, la part détenue par les 50 % les plus modestes est restée bien plus élevée. En l’occurrence, en France, si les hauts revenus ont augmenté plus rapidement que le revenu moyen, les 50 % les plus modestes ont vu leur revenu s’accroître au même rythme que le revenu moyen, en l’occurrence de 39 % sur l’ensemble de la période entre 1978 et 2015.

GRAPHIQUE 2  Part du revenu national détenu par les 50 % les plus modestes en Chine, aux Etats-Unis et en France

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

En Chine, alors que les données d’enquêtes suggèrent que les 1 % les plus riches possèdent 6,5 % du revenu national, la combinaison de ces données d’enquêtes avec les données fiscales suggèrent que les 1 % les plus riches possèdent environ 13 % du revenu national (cf. graphique 1). Cette part pourrait même être sous-estimée en raison de l’évasion fiscale et des faiblesses des données fiscales et de la comptabilité nationale en Chine. Alors que les inégalités de revenu étaient très faibles à la fin des années soixante-dix, elles se rapprochent désormais des niveaux observés aux Etats-Unis.

GRAPHIQUE 3 La hausse des ratios patrimoine sur revenu en Chine, aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne (richesse privée nette en % du revenu national)

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

Alvaredo et ses coauteurs confirment les observations de Thomas Piketty et Gabriel Zucman (2013) : le ratio rapportant la richesse privée nette sur le revenu national a augmenté dans presque tous les pays au cours des dernières décennies (cf. graphique 3). Cette dynamique n’a pas été affectée par la crise financière de 2008. Le ratio a tout particulièrement augmenté en Chine : la richesse privée nette représentait à peine plus de 100 % du revenu national en 1978 ; elle représentait 450 % en 2015. Ainsi, le ratio patrimoine sur revenu de la Chine se rapproche des niveaux observés aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en France, où il dépasse les 500 %. Cette hausse généralisée des ratios patrimoine sur revenu a pu notamment s’expliquer par de forts taux d’épargne (s’expliquant quant à eux par des facteurs tels que le vieillissement démographique ou la hausse des inégalités), par une hausse des prix de l’immobilier et par une hausse des cours boursiers. Alvaredo et ses coauteurs mettent notamment l’accent sur le transfert de la richesse publique vers la richesse privée pour expliquer l’essor des ratios patrimoine sur revenu. Par exemple, en Chine, la part de la richesse publique dans la richesse nationale est passée de 70% à 35 % entre 1978 et 2015. Parmi les pays riches, c’est aux Etats-Unis, au Japon et au Royaume-Uni que la richesse publique nette est devenue négative ; celle-ci n’est que légèrement positive en Allemagne et en France. Or cette dynamique peut contribuer à limiter la capacité des gouvernements à redistribuer les revenus et à contenir la hausse des inégalités.

GRAPHIQUE 4  Part du patrimoine national détenue par les 1 % les plus aisés en chine, aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

Les parts du patrimoine détenues par les plus riches ont fortement augmenté aux Etats-Unis et en Chine au cours des dernières décennies, tandis qu’elles ont augmenté plus modérément en France et au Royaume-Uni (cf. graphique 4). Aux Etats-Unis, de plus fortes inégalités de revenu et une puissante stagnation des revenus pour les plus modestes ont pu contribuer à accroître fortement les inégalités de patrimoine. En Chine, la forte hausse des inégalités de patrimoine a pu s’expliquer par l’inégal accès des ménages chinois aux marchés boursiers. En France et au Royaume-Uni, la hausse des prix réels de l’immobilier ont pu avoir exercé un effet atténuateur, notamment pour les classes moyennes. Alvaredo et ses coauteurs jugent difficile de savoir si cette tendance à l’accroissement des inégalités de patrimoine va se poursuivre à l’avenir, dans la mesure où les inégalités de richesse dépendent des taux d’épargne entre les différents groupes de revenu et de richesse, de la répartition du revenu du travail, des taux de rendement de la richesse et de la progressivité de l’impôt sur le revenu et sur le patrimoine. Leurs simulations quantitatives suggèrent que les inégalités de richesse à long terme réagissent fortement à de faibles variations de ces paramètres. Autrement dit, les dynamiques des inégalités de patrimoine sont très instables à long terme.

 

Références

Alvaredo, Facundo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel SAEZ & Gabriel ZUCMAN (2017), « Global inequality dynamics: New findings from WID.world », NBER, working paper, n° 23119, février.

PIKETTY, Thomas, Emmanuel SAEZ & Gabriel ZUCMAN (2016), « Distributional national accounts: Methods and estimates for the United States », NBER, working paper, n° 22945, décembre.

PIKETTY, Thomas, & Gabriel ZUCMAN (2013), « Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries 1700-2010 », Paris School of Economics, document de travail.

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 10:00
Et si la chute de la part du travail s'expliquait par la plus forte concentration des entreprises ?

Pendant très longtemps, les économistes ont considéré que le revenu national avait tendance à se répartir dans les mêmes proportions entre le travail et le capital à long terme, au point que, dans les années cinquante, Kaldor qualifiait cette constance de véritable « fait stylisé ». Ces proportions n’étaient pas forcément les mêmes d’un pays à l’autre, mais cette constance se retrouvait pourtant dans la majorité des pays. Les parts respectives du travail et du capital semblait varier, mais temporairement, puisqu’elles finissaient par revenir à leur tendance à long terme. Or, ces dernières décennies ont remis en cause cette idée d’invariance : la part de la valeur ajoutée rémunérant le travail a baissé aux Etats-Unis, comme dans d’autres pays développés, depuis le début des années quatre-vingt. Loukas Karabarbunis et Brent Neiman (2013) ont non seulement confirmé cette tendance à travers le monde développé, mais ils ont également montré qu’elle était à l’œuvre dans chaque secteur plutôt que dans des secteurs en particulier. 

Plusieurs études se sont focalisées sur la baisse de la part du revenu rémunérant le travail que l’on a pu observer aux Etats-Unis et qui semble s’être tout particulièrement accélérée au début des années deux mille. Si elles confirment généralement cette déformation du partage de la valeur ajoutée, elles n’aboutissent toutefois pas sur un consensus sur les causes de cette tendance. Par exemple, Michael Elsby, Bart Hobijn et Ayşegül Şahin (2013) mettent en avant le rôle du commerce international, dans la mesure où ils constatent que la part du travail a le plus amplement décliné dans les secteurs les plus affectés par la concurrence étrangère. Pourtant, la part du travail a également décliné dans la plupart des secteurs produisant des biens non échangeables, notamment dans la distribution. 

Karabarbounis et Neiman (2013) ont de leur côté mis l’accent sur la baisse du coût du capital relativement au coût du travail, notamment la baisse des prix des équipements en information et communication (à qualité constante). Dans les modèles néoclassiques, une baisse du prix relatif du capital entraîne une baisse de la part du revenu rémunérant le travail si l’élasticité de substitution entre le travail et le capital est supérieure à l’unité. Or, de nombreuses analyses empiriques, notamment celle de Robert Lawrence (2015), suggèrent que l’élasticité est bien inférieure à l’unité. Dans la mesure où les variations des prix relatifs des facteurs tendent à être les mêmes d’une entreprise à l’autre, la baisse du prix relatif des équipements devrait se traduire par une plus grande accumulation du capital et un chute de la part du travail dans l’ensemble des entreprises. Or, David Autor, David Dorn, Lawrence Katz, Christina Patterson et John Van Reenen (2017a) ont constaté que c’est plutôt l’inverse, dans la mesure où la part du revenu du travail moyenne non pondérée n’a pas beaucoup varié depuis 1982.

Partant de l’idée qu’il faut prendre en compte l’hétérogénéité des entreprises et expliquer la déformation du partage de la valeur ajoutée par la réallocation de l’activité vers des entreprises présentant les plus faibles part du travail, Autor et alii (2017b) proposent l’interprétation de l’« entreprise superstar » (superstar firm). Ils supposent que les conditions de marché et les conditions technologiques ont évolué de telle manière ces dernières décennies qu’elles ont entraîné une plus forte concentration des ventes au sein d’une poignée d’entreprises : ces dernières ont pu contrôler une plus large part de leur marché en proposant des produits supérieurs ou en affichant une plus forte productivité. Or, puisque ces entreprises superstars sont plus profitables, la part de leurs ventes totales ou de leur valeur ajoutée risque d’être plus faible que chez leurs concurrentes. Par conséquent, la part du travail diminue au niveau agrégé à mesure que les entreprises superstars représentent une part croissante de l’économie.

Cette explication n’est valable que si les ventes sont de plus en plus concentrées dans un nombre restreint d’entreprises dans un large éventail de secteurs. Or, Autor et ses coauteurs constatent que la concentration des ventes et de l’emploi a effectivement augmenté aux Etats-Unis entre 1982 et 2012 dans chacun des six secteurs majeurs couverts par l’Economic Census. Autor et alii (2017a) montrent en outre que les secteurs où le degré de concentration a le plus augmenté ont connu les plus fortes chutes de la part du travail, mais aussi que la chute de la part du travail s’explique avant tout par la réallocation de la main-d’œuvre vers les entreprises présentant les plus faibles parts du travail plutôt que par la réduction des parts du travail dans la plupart des entreprises. 

Simcha Barkai (2016) aboutit à une conclusion similaire, mais en remettant en cause l’idée que la baisse de la part du travail au cours des trois dernières décennies se soit traduite par une hausse de la part du capital. Il note que si la part du capital s’était fortement accrue, le taux de rendement sur le capital aurait dû augmenter, or les taux d’intérêt ont au contraire en tendance à décliner aux Etats-Unis. Il développe alors l’idée que le revenu se partage non pas entre le travail et le capital, mais entre ces deux facteurs de production et le profit : si les salaires sont le prix auquel les entreprises embauchent de la main-d’œuvre et si les taux d’intérêt sont le prix auquel les entreprises empruntent du capital, alors il reste un revenu résiduel après les versements au travail et au capital [Bunker, 2016]. Barkai montre alors que le secteur des entreprises non financières aux Etats-Unis a connu ces trois dernières décennies une forte baisse de la part du capital et une ample hausse de la part du profit. Il montre que seule une baisse du taux de marge, donc du pouvoir de marché, peut générer à la fois une baisse des parts du revenu rémunérant le travail et le capital. Sa propre analyse montre que ce sont en l’occurrence les secteurs qui se sont le plus concentrés qui ont connu la plus forte baisse de la part du travail et que la hausse de la concentration peut expliquer l’essentiel de la baisse de la part du travail au niveau agrégé.

 

Références

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John VAN REENEN (2017a), « The fall of the labor share and the rise of superstar firms », MIT, working paper

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John VAN REENEN (2017b), « Concentrating on the fall of the labor share », CEPR, discussion paper, n° 11810.

BARKAI, Simcha (2016), « Declining labor and capital shares », Université de Chicago, document de travail.

BUNKER, Nick (2016), « Lack of market competition, rising profits, and a new way to look at the division of income in the United States », in Washington Center for Equitable Growth, 22 novembre.

ELSBY, Michael W.L., Bart HOBIJN & Aysegul ŞAHIN (2013), « The decline of the U.S. labor share », Federal Reserve Bank of San Francisco, working paper, n° 2013-27, septembre.

KARABARBOUNIS, Loukas, & Brent NEIMAN (2014a), « The global decline of the labor share », in Quarterly Journal of Economics, vol. 129, n° 1.

LAWRENCE, Robert Z. (2015), « Recent declines in labour’s share in US income: A neoclassical account », NBER, working paper, n° 21296.

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 19:39
Le lien entre finance et croissance, des cycles d’affaires au long terme

La littérature, aussi bien théorique qu’empirique, a longtemps suggéré que le développement financier tendait à stimuler la croissance économique. Suite à la récente financière mondiale, les études se sont multipliées pour vérifier cette conclusion en précisant le lien entre finance et croissance, or plusieurs d’entre elles ont pu la remettre en cause ou, tout du moins, la nuancer. C’est le cas notamment de Jean-Louis Arcand, Enrico Berkes et Ugo Panizza (2012) ou encore de Stephen Cecchetti et Enisse Kharroubi (2012, 2015), qui ont cherché à déterminer l’impact à long terme de la finance sur la croissance. Leurs analyses ont suggéré que la relation entre développement financier et croissance économique était en forme de cloche : le développement financier tend tout d’abord à stimuler la croissance à mesure qu’il progresse, mais il ne le fait que jusqu’à un certain niveau de développement financier ; au-delà de ce seuil, le développement financier se poursuit en freinant toujours plus fortement la croissance économique.

D’autres études se sont focalisées sur les fluctuations de l’activité pour identifier les liens entre l’activité financière et les crises économiques. Mathias Drehmann, Claudio Borio et Kostas Tsatsaronis (2012) ont par exemple montré que les pics des cycles financiers étaient très étroitement associés aux crises financières, que les récessions sont bien plus sévères lorsqu’elles coïncident avec une phase de contraction du cycle financier, mais aussi que la durée et l’amplitude du cycle financier se sont fortement accrues depuis le milieu des années quatre-vingt. En étudiant plus de 200 cycles d’affaires et 700 cycles financiers dans 44 pays au cours des dernières décennies, Stijn Claessens, Ayhan Kose et Marco Terrones (2011) ont noté que la durée et l’amplitude des récessions sont plus importantes lorsque ces dernières surviennent lors de périodes de perturbations financières, notamment lors des effondrements des prix de l’immobilier. A partir d’un échantillon de données relatives à 14 pays développés sur plus d’un siècle, Moritz Schularick et Alan Taylor (2012) ont constaté que le ratio du crédit constitue un bon indicateur avancé des crises financières, si bien que ces dernières sont des « booms du crédit qui ont mal tourné », tandis que Òscar Jordà, Moritz Schularick et Alan Taylor (2013) ont montré que la sévérité des récessions se trouve amplifiée par l’intensité du développement financier : les récessions synchrones avec une crise financière provoquent de plus larges dommages à la production que les récessions normales et les expansions les plus intensives en crédit tendent à être suivies non seulement par de plus sévères récessions, mais aussi par de plus lentes reprises.

Dans une récente contribution pour le CEPII, Thomas Grjebine et Fabien Tripier (2016) se sont appuyé une nouvelle méthodologie pour évaluer la relation à long terme entre la croissance économique et l’expansion financière. Ils ont tout d’abord cherché à estimer l’élasticité directe entre la croissance économique et l’expansion financière pour déterminer les répercussions de cette dernière sur la première. Ils confirment certes que les booms financiers tendent à accroître la sévérité des récessions, mais ils constatent aussi que les pertes en termes de croissance que subit l’économie lors des récessions sont plus faibles que les suppléments de croissance que l’économie a pu connaître lors du boom. En d’autres termes, l’élasticité entre la finance et la croissance pour l’ensemble d’un cycle d’affaires apparaît positive en moyenne. En outre, les suppléments de croissance générés par les booms financiers résultent non seulement de taux de croissance moyens plus élevés, mais aussi d’une durée plus longue des expansions. 

Grjebine et Tripier proposent plusieurs interprétations pour expliquer ces résultats. Selon le mécanisme de l’accélérateur financier que Ben Bernanke a étudié dans plusieurs de ses travaux, une amélioration des fondamentaux conduit à une expansion financière qui alimente en retour la croissance économique. Dans une optique minskyenne et en référence au syndrome du « cette fois, c’est différent » de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2009), une expansion renforcerait d’autant plus les croyances à l’origine du développement excessif des activités financières qu’elle se poursuit. Enfin, les bulles lors des phases d’expansions économiques pourraient également jouer un rôle d’absorbeurs de chocs ; par exemple, une économie absorberait plus facilement un choc pétrolier si ce dernier survient lorsqu’une bulle alimente la croissance économique.

Cette élasticité positive doit toutefois être ajustée à la baisse en raison du développement excessif de la finance hérité des cycles d’affaires précédents. En effet, Grjebine et Tripier identifient un impact négatif durable des expansions financières sur les cycles d’affaires ultérieurs. En outre, le taux de croissance économique et le taux de croissance de l’activité financière ne sont positivement corrélés que jusqu’à un certain seuil de l’activité financière. Dans l’échantillon de pays qu’ils étudient, le niveau moyen de l’activité financière apparaît bien supérieur à ce seuil, ce qui suggère que l’élasticité totale entre la finance et la croissance économique est négative à long terme.

Grjebine et Tripier suggèrent là aussi plusieurs interprétations pour expliquer ces résultats. Par exemple, selon l’idée de « super-cycle de la dette » (debt supercycle) développée par Kenneth Rogoff (2015), c’est l’héritage même de l’expansion excessive de la finance par le passé qui entraîne une faiblesse durable de la croissance durable : les banques seraient durablement réticentes à prêter, les emprunteurs seraient forcés à réduire leurs dépenses pour se désendetter, etc. Les preuves empiriques étudiées par Grjebine et Tripier suggèrent que l’excès de finance est positivement corrélé avec la croissance du PIB, mais négativement corrélé avec la croissance de la productivité totale des facteurs. Ce résultat peut s’expliquer par le mécanisme décrit par Claudio Borio, Enisse Kharroubi, Christian Upper et Fabrizio Zampolli (2016) : selon ces derniers, les booms du crédit tendent à freiner la croissance de la productivité en réallouant la main-d’œuvre vers les secteurs caractérisés par une faible croissance de la productivité.

 

Références

ARCAND, Jean-Louis, Enrico BERKES & Ugo PANIZZA (2012), « Too much finance? », FMI, working paper, n° 12/61.

BORIO, Claudio, Enisse KHARROUBI, Christian UPPER & Fabrizio ZAMPOLLI (2016), « Labour reallocation and productivity dynamics: financial causes, real consequences », BRI, working paper, n° 534, janvier.

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2012), « Reassessing the impact of finance on growth », BRI, working paper, n° 381.

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2015), « Why does financial sector growth crowd out real economic growth? », BRI, working paper, février.

CLAESSENS, Stijn, M. Ayhan KOSE & Marco E. TERRONES (2011), « How do business and financial cycles interact? », FMI, working paper, n° 11/88, avril.

DREHMANN, Mathias, Claudio BORIO & Kostas TSATSARONIS (2012), « Characterising the financial cycle: don’t lose sight of the medium term! », BRI, working paper, n° 380.

GRJEBINE, Thomas, & Fabien TRIPIER (2016), « Finance and growth: From the business cycle to the long run », CEPII, working paper, n° 2016-28.

JORDÀ, Òscar, Moritz H.P. SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2013), « When credit bites back », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 45, n° 2.

REINHART, Carmen, & Kenneth ROGOFF (2009), This Time Is Different: Eight Centuries of Financial Folly. Traduction française, Cette fois, c'est différent. Huit siècles de folie financière.

ROGOFF, Kenneth (2015), « Debt supercycle, not secular stagnation », in voxEU.org, 22 avril.

SCHULARICK, Moritz H.P., & Alan M TAYLOR (2012), « Credit booms gone bust: monetary policy, leverage cycles, and financial crises: 1870–2008 », in American Economic Review, vol. 102, n° 2, avril.

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 19:01
Le progrès technique explique-t-il les reprises sans emplois ?

Suite aux diverses récessions qui touché l’économie américaine au cours des décennies qui ont immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, le PIB et l’emploi avaient tendance à fortement rebondir. Par contre, depuis le début des années quatre-vingt-dix, les reprises qui ont suivi les différentes récessions américaines ont été marquées par une faible création d’emploi : la croissance de l’emploi durant les deux années qui ont suivi le creux d’une récession s’élevait à un peu plus de 5 % avant 1990, mais elle a été inférieure à 1 % depuis. (1)

Une interprétation qui est régulièrement avancée et qui a notamment été développée par Nir Jaimovich et Henry Siu (2014) pour expliquer ces reprises sans emplois donne un rôle crucial au progrès technique : les emplois moyennement qualifiés, qui impliquent souvent des tâches routinières, c’est-à-dire des tâches qui peuvent être facilement réalisées par des machines, seraient ceux les plus exposés à la destruction lors des récessions, mais leur création serait particulièrement lente durant les expansions, notamment parce que les entreprises en profiteraient pour les automatiser ; autrement dit, les destructions d’emplois moyennement qualifiées qui surviendraient durant les récessions seraient permanentes. Par conséquent, les travailleurs moyennement qualifiés qui perdraient leur emploi durant une récession auraient des difficultés à se reclasser par la suite. Au niveau agrégé, l'ensemble des emplois tendrait à se polariser, les parts des emplois très qualifiés et peu qualifiés ayant tendance à augmenter.

Or, le remplacement des travailleurs moyennement qualifiés par des machines et la polarisation des emplois ne sont pas des phénomènes spécifiques aux Etats-Unis ; ils ont également touché le reste des pays développés. Par conséquent, si les reprises sans emplois aux Etats-Unis s’expliquent par la technologie, les autres pays développés devraient également tendre à connaître des reprises sans emplois.

Georg Graetz et Guy Michaels (2017) ont testé cette hypothèse en utilisant les données relatives aux reprises consécutives à 71 récessions dans 17 pays entre 1970 et 2011. Ils constatent que même si le PIB a effectivement connu une plus faible reprise après les récentes récessions dans les autres pays développés, cela n’a pas été le cas de l’emploi. Autrement dit, les reprises n’ont pas été faiblement créatrices d’emplois. Graetz et Michaels constatent en outre que les secteurs qui ont utilisé le plus de tâches routinières et ceux qui sont les plus exposés à la robotisation n’ont pas non plus connu ces dernières décennies une plus faible reprise de l’emploi suite aux récessions. Au final, les emplois moyennement qualifiés n’ont pas été marqués par une reprise plus lente après les récentes récessions, même dans les entreprises intensives en tâches routinières. L’ensemble de ces constats amène les deux auteurs à conclure que la technologie n’a pas provoqué de reprises sans emplois dans les pays développés autres que les Etats-Unis.

Reste alors à expliquer pourquoi les Etats-Unis se singularisent par des reprises sans emplois depuis quelques décennies. Graetz et Michaels estiment qu’il existe deux grandes classes d’explications, mais ils ne cherchent pas à trancher entre les deux. La première explication pourrait être que l’adoption des (nouvelles) technologies ne s’opère pas de la même façon, pas à la même vitesse, aux Etats-Unis que dans les autres pays développés. Une seconde classe d’explications, très hétérogène, met l’accent sur la spécificité des politiques ou des institutions des Etats-Unis par rapport aux autres pays développés. Par exemple, Kurt Mitman et Stanislav Rabinovich (2014) ont affirmé que l’extension de l’indemnisation des chômeurs lors des récessions ralentit la croissance de l’emploi durant les reprises en conduisant les travailleurs à relever leurs salaires de réservation. De son côté, David Berger (2015) estime plutôt que si la substitution des travailleurs lors des récessions et reprises a été plus intense ces dernières décennies, c’est en raison du recul des syndicats.

 

(1) Tout le monde ne partage toutefois pas ce diagnostic. Pour Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani (2013) par exemple, les variations de l’emploi sont restées cohérentes avec les variations même du PIB, aussi bien aux Etats-Unis que dans les autres pays développés : la « loi d’Okun » est toujours valide. Autrement dit, si les récessions qui ont touché l’économie américaine ces dernières décennies ont eu tendance à être suivies par une reprise sans emploi, c’est précisément parce que la croissance de la production a été trop faible lors de la reprise pour inciter les entreprises à embaucher. C'est alors la faiblesse de la croissance économique lors des reprises qu'il faudrait expliquer.

 

Références

BALL, Laurence, Daniel LEIGH & Prakash LOUNGANI (2013), « Okun’s law: Fit at fifty », NBER, working paper, n° 18668.

BERGER, David (2016), « Countercyclical restructuring and jobless recoveries », document de travail.

GRAETZ, Georg, & Guy MICHAELS (2017), « Is modern technology responsible for jobless recoveries? », CEP, discussion paper, n° 1461, janvier 2017. 

JAIMOVICH, Nir, & Henry SIU (2012), « The trend is the cycle: Job polarization and jobless recoveries », NBER, working paper, n° 18334.

MITMAN, Kurt, & Stanislav RABINOVICH (2014), « Unemployment benefit extensions caused jobless recoveries? », PIER, working paper, vol. 14-013.

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 13:30
L'Afrique est en pleine transformation structurelle

En 2000, la revue The Economist qualifiait l’Afrique de « continent sans espoir » : celle-ci connaissait depuis plusieurs décennies une très faible croissance, alors même que les revenus moyens de ses habitants étaient plus faibles que sur les autres continents, notamment l’Asie de l’Est ou l’Amérique latine. Pourtant, les pays africains ont connu par la suite une période de forte croissance économique. Non seulement les taux de croissance moyens ont été positifs pour la première fois depuis plusieurs décennies et certaines des économies africaines ont même connu une croissance supérieure à plus de 6 % par an, mais les taux de croissance ont pu en outre être sous-estimés. Parallèlement, toujours à partir du tournant du siècle, la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté et le taux de mortalité infantile ont fortement diminué, tandis qu’une part croissante de la population accédait à l’éducation. Bref, au cours de ces dernières décennies, nous avons été les témoins d’un véritable « miracle de la croissance africaine » et, pour l’heure, celui-ci se poursuit.

Cette accélération de la croissance économique en Afrique pourrait résulter de la transformation structurelle que connaît le continent. En effet, plusieurs études ont suggéré que l’agriculture constituait le secteur d’activité le moins productif de l'économie ; ce serait d'ailleurs particulièrement le cas en Afrique. Par conséquent, lorsque l’emploi et l’activité productive sont réalloués du secteur agricole vers l’industrie et les services, alors la productivité des travailleurs augmente mécaniquement et la croissance économique tend à s’accélérer. C’est pour cela que Margarita Duarte et Diego Restuccia (2010) ou encore Berthold Herrendorf, Richard Rogerson et Ákos Valentinyi (2014), par exemple, ont pu récemment affirmer que ce changement structurel constituait une caractéristique fondamentale de la croissance économique. Beaucoup jugent toutefois que les niveaux de productivité et les gains de productivité sont plus faibles dans le tertiaire que dans l’industrie, or la part de l’emploi de l’industrie n’augmente pas indéfiniment : à partir d’un certain niveau de développement, elle amorce son déclin. Par conséquent, une économie a beau continuer à se tertiariser, sa croissance risque de ralentir lorsque s’amorce sa désindustrialisation.

Par conséquent, selon Xinshen Diao, Kenneth Harttgen et Margaret McMillan (2017), si des pays à différentes étapes de développement tendent à ne pas présenter la même structurelle sectorielle, l’écart de niveau de vie que les pays africains vis-à-vis des autres pays pourrait s’expliquer par le fait que les premiers ne se situent pas à la même étape de développement que les seconds. Ils ont alors cherché à relier l’accélération de la croissance économique et la baisse de la pauvreté que les pays africains ont récemment connues aux transformations structurelles qui sont à l’œuvre en leur sein. Ils constatent qu’une grande partie de cette croissance et de cette réduction de la pauvreté s’explique effectivement par un fort déclin de la part de la main-d’œuvre employée dans le secteur agricole, donc par la hausse de la part des actifs employés dans l’industrie et le tertiaire.

Dans l’échantillon de neuf pays à bas revenu que Diao et ses coauteurs analysent, ils observent que la part de la population active employée dans l’agriculture (qui était en particulièrement élevée dans les années quatre-vingt-dix) a baissé en moyenne de 9,33 points de pourcentage entre 2000 et 2010, tandis que la part de l’emploi dans l’industrie augmentait de 1,46 point de pourcentage et que la part de l’emploi dans le tertiaire augmentait de 6,13 points de pourcentage. Le déclin de l’emploi agricole a été le plus prononcé parmi les femmes du milieu rural âgées de plus de 25 ans qui ont bénéficié d’un enseignement primaire. Il a été accompagné par une hausse systématique de la productivité du travail, dans la mesure où la réallocation de la main-d’œuvre s’est effectuée d’un secteur à faible productivité (l’agriculture) vers des secteurs à plus forte productivité (l’industrie et le tertiaire). Dans l’échantillon de pays qu’ils étudient, la productivité du travail s’est accrue au rythme moyen de 2,8 % par an entre 2000 et 2010 ; 1,57 point de pourcentage de cette croissance s’explique par le changement structurel. Par contre, entre 1990 et 1999, la croissance de la productivité du travail était proche de zéro et le changement structurel tendait en fait à freiner la croissance économique. Lorsque Diao et ses coauteurs se penchent sur un échantillon de pays africains à plus hauts revenus, ils constatent que ces derniers ont connu la même accélération de la croissance de leur productivité du travail, mais les concernant l’ensemble de cette croissance s’explique par la croissance de la productivité intra-sectorielle.

Diao et alii ont notamment comparé le niveau des parts sectorielles de l’emploi en Afrique avec celui observé dans les autres pays, en prenant en compte le niveau de revenu. Ce faisant, ils remarquent qu’au vu des niveaux de revenu par tête en Afrique, les parts respectives de l’agriculture, de l’industrie et du tertiaire correspondent assez bien à ce que l’on peut s’attendre en observant ce qu'on pu connaître les autres pays par le passé. En outre, bien que la part de l’industrie dans l’emploi ne s’accroisse pas rapidement, cette part n’a pas atteint son pic dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne et elle continue de s’accroître.

La forte croissance que l’Afrique a connue ces dernières décennies n’est donc pas due (seulement) à des facteurs conjoncturels, comme par exemple la hausse des prix des matières premières, mais elle tient (également) à des facteurs structurels. Diao et ses coauteurs se montrent ainsi optimistes quant à la poursuite de la croissance en Afrique : tant que le changement structurel se poursuit et surtout que la part de l’emploi industriel n’a pas encore atteint son pic, la croissance africaine va se poursuivre. Toutefois, certains comme Dani Rodrik (2015) ont pu remarquer qu’à mesure que le temps passe, la part de l’industrie tend à atteindre son maximum de plus en plus tôt, relativement au niveau de vie : les pays en développement feraient aujourd’hui face à une « désindustrialisation précoce » (premature deindustrialization) par rapport aux pays qui ont amorcé leur développement plus tôt. Autrement dit, les pays africains risquent de ne pas profiter autant de l’industrialisation que n’en ont profité les autres pays.

 

Références

Diao, Xinshen, Kenneth Harttgen & Margaret McMillan (2017), « The changing structure of Africa's economies », NBER, working paper, n° 23021, janvier.

DUARTE, Margarita, & Diego Restuccia (2010), « The role of the structural transformation in aggregate productivity », in Quarterly Journal of Economics, vol. 125, n° 1.

Herrendorf, Berthold, Richard Rogerson & Ákos Valentinyi (2014), « Growth and structural transformation », in Aghion & Durlauf (dir.), Handbook of Economic Growth, vol. 2.

RODRIK, Dani (2015), « Premature deindustrialization », NBER, working paper, n° 20935, février.

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 18:47
Quel est l’impact de l’immigration sur le niveau de vie ?

Beaucoup des natifs des pays développés craignent que l’immigration fasse pression à la baisse sur leurs salaires et les expose davantage au chômage. Ces craintes sont particulièrement vives lorsque la croissance ralentit, que le chômage augmente et que les inégalités se creusent, c’est-à-dire précisément dans le contexte que connaissent plusieurs pays développés depuis les chocs pétroliers et surtout dans le sillage de la récente crise financière mondiale. Le thème de l’immigration a ainsi été très présent dans les débats qui se sont récemment tenus au Royaume-Uni, lors du référendum du Brexit, et aux Etats-Unis, lors de la campagne qui a conduit à l’élection de Donald Trump.

Si une large littérature s’est développée autour de l’impact de l’immigration sur le marché du travail domestique (sans pour autant aboutir à un réel consensus), l’impact de l’immigration sur le niveau de vie et la croissance des pays d’accueil a fait l’objet d’un nombre plus restreint d’études.

Bien sûr, l’immigration alimente la croissance du PIB. D’une part, elle contribue à accroître l’offre globale, notamment parce qu’elle met davantage de travailleurs à la disposition de l’économie. D’autre part, l’immigration stimule également la demande globale, non seulement parce que les immigrés consomment et que la consommation porte nécessairement sur des produits domestiques, mais aussi parce que les entreprises sont susceptibles d’avoir à davantage investir pour équiper le supplément de main-d’œuvre dont elle dispose. Ainsi, l’immigration agit sur le PIB peu ou prou de la même façon qu’une hausse de la fertilité, mais ses effets sont plus immédiats : puisqu’ils sont souvent en âge de travailler, les immigrés accroissent assez rapidement la population active.

Par contre, l’impact de l’immigration sur le PIB par tête est moins évident : ce n’est pas parce qu’elle accroît l’ensemble des richesses créées par l’économie qu’elle accroît forcément le revenu que reçoit chacun de ses résidents. Sur le plan théorique, plusieurs raisons amènent toutefois à penser que l’immigration est susceptible d’avoir un impact positif sur le niveau de vie [Jaumotte et alii, 2016]. Premièrement, elle peut accroître la part des actifs dans l’ensemble de la population, surtout si les immigrés sont rapidement intégrés. Deuxièmement, elle peut stimuler la productivité par travailleur. C’est évidemment le cas si les immigrés sont en moyenne plus qualifiés que les actifs du pays d’accueil, notamment via l’innovation. Mais il est possible que ce soit aussi le cas si les immigrés sont peu qualifiés, en l’occurrence si les qualifications de ces derniers se révèlent complémentaires à celles des autochtones. Troisièmement, puisque les immigrés sont souvent en âge de travailler, ils réduisent les ratios de dépendance et tendent à contribuer aux prélèvements obligatoires, en particulier s’ils sont rapidement intégrés sur le marché du travail ; l’allègement subséquent des finances publiques permet alors à l’Etat de ralentir le rythme de ses consolidations budgétaires, voire même d’obtenir une plus ample marge de manœuvre pour stimuler l’activité économique.

Les études empiriques ont toutefois des difficultés à mettre en évidence un impact positif de l’immigration sur le niveau de vie des pays d’accueil, notamment parce que l’immigration est une variable endogène : si les données suggèrent qu’une hausse de l’immigration est synchrone avec une accélération de la croissance du niveau de vie, ce n’est peut-être pas (seulement) parce que l’immigration stimule le niveau de vie, mais peut-être (aussi) parce qu’un pays dont le niveau de vie est élevé et/ou en croissance rapide est une destination de choix pour les migrants. 

Prenant en compte la possibilité d’une causalité inverse entre le PIB par tête et l’immigration, Alberto Alesina, Johann Harnoss et Hillel Rapoport (2016) ou encore Francesc Ortega et Giovanni Peri (2014) ont constaté qu’une hausse de la part des immigrés dans la population tend à accroître le PIB par tête, et ce même après prise en compte des autres déterminants susceptibles d’influencer le niveau de vie, comme la géographie, l’éducation ou encore les institutions.

Plus récemment, Florence Jaumotte, Ksenia Koloskova et Sweta Saxena (2016) ont estimé l’impact à long terme de l’immigration sur le PIB par tête pour un échantillon restreint de pays développés. Prenant en compte la possibilité d’une causalité inverse, elles constatent que l’immigration accroît le PIB par tête des pays de destination, principalement en accroissant le taux d’activité et surtout en stimulant la productivité du travail. En l’occurrence, selon leurs estimations, une hausse de la part des migrants dans la population adulte de 1 point de pourcentage s’accompagne d’une hausse du PIB par tête de plus de 2 % à long terme. L’effet est plus faible que les estimations généralement obtenues par les études précédentes, mais il reste toujours significatif, surtout pour les pays développés. En outre, Jaumotte et ses coauteurs constatent que ce sont à la fois les immigrés très qualifiés et peu qualifiés qui contribuent à stimuler le niveau de vie à long terme, ce qui confirme l’idée que les qualifications des immigrés sont souvent complémentaires à l’ensemble existant des qualifications de la population. En l’occurrence, une hausse de la part des immigrés peu qualifiés tend à accroître le taux d’activité des femmes natives, notamment via la plus grande disponibilité des services aux ménages et de la garde d’enfants. Enfin, Jaumotte et ses coauteures constatent que les gains de l’immigration tendent à être largement partagés au sein de la population. En effet, si la part des immigrés n’influence pas le coefficient de Gini, l’immigration contribue à accroître aussi bien le revenu moyen des 10 % les plus riches que celui des 90 % les moins riches.

Toutes les études n'aboutissent pas forcément à des résultats aussi positifs. Par exemple, Francesco Furlanetto et Ørjan Robstad (2016) ont récemment étudié les données norvégiennes relatives à la période comprise entre le premier trimestre 1990 et le deuxième trimestre 2014. Certes, ils constatent qu'un choc d'immigration tend à s'accompagner d'une baisse du chômage (même parmi la population autochtone), ainsi qu'à exercer un effet positif sur les prix et les finances publiques à moyenne. Par contre, Furlanetto et Robstad estiment qu’un tel choc a un effet négatif sur la productivité.

 

Références

ALESINA, Alberto, Johann HARNOSS &, Hillel RAPOPORT (2016), « Birthplace diversity and economic prosperity », in Journal of Economic Growth, vol. 21, n° 2.

FURLANETTO, Francesco, & Ørjan ROBSTAD (2016), « Immigration and the macroeconomy: Some new empirical evidence », Norges Bank, working paper, n° 18.

JAUMOTTE, Florence, Ksenia KOLOSKOVA & Sweta C. SAXENA (2016), « Impact of migration on income levels in advanced economies », FMI, spillover note, n° 8, octobre.

ORTEGA, Francesc, & Giovanni PERI (2014), « Openness and income: The role of trade and migration », in Journal of International Economics, vol. 92.

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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 18:15
L’hystérèse, ou comment la politique budgétaire a retrouvé sa légitimité

Ces dernières décennies, la littérature orthodoxe a eu tendance à distinguer les chocs d’offre des chocs de demande en considérant que seuls les premiers avaient un effet durable sur la production, tandis que les seconds n’auraient qu’un effet transitoire sur celle-ci. Les choses sont en réalité un peu plus complexes : l’offre globale n’est peut-être pas insensible à la conjoncture, donc à la demande globale. Certains ont qualifié d’« effets d’hystérèse » (ou d’« hystérésis ») les mécanismes par lesquels une insuffisance durable de la demande globale conduit non seulement à un enkystement du chômage, mais aussi à rendre permanentes les pertes en production que subit l’économie.

Par exemple, lorsque le chômage augmente lors d’une récession, la durée moyenne passée au chômage tend à augmenter. Or, plus un travailleur passe de temps au chômage, plus ses compétences s’usent et deviennent obsolètes, notamment parce qu’il ne peut, par définition, en acquérir de nouvelles en travaillant : un chômeur ne profite pas de l’apprentissage par la pratique (learning-by-doing). Voyant leurs perspectives d’embauche décliner, les chômeurs de longue durée tendent à se décourager et à sortir de la population active. Ainsi, le maintien du chômage à un niveau élevé tend non seulement à accroître le taux de chômage structurel (le « NAIRU »), mais aussi à dégrader la production potentielle, dans la mesure où l’économie dispose de moins de travailleurs et où les chômeurs, même s’ils finissent par être réembauchés, seront moins productifs que s’ils ne s’étaient pas retrouvés au chômage.

Les études empiriques confirment l’hypothèse selon laquelle les récessions ont des effets permanents sur le niveau de la production. Par exemple, Laurence Ball (2014) a estimé les effets de long terme de la crise financière mondiale de 2008-2009 sur la production potentielle dans 23 pays. Il a constaté que la plupart des pays ont souffert d’effets d’hystérèse, dans la mesure où la production n’est pas revenue à la trajectoire tendancielle qu’elle suivait avant la Grande Récession, mais a suivi après celle-ci une trajectoire tendancielle plus basse. Autrement dit, la population aurait été plus riche si la Grande Récession n’avait pas eu lieu. La Grande Récession de 2008-2008 n’est pas la seule crise économique à avoir eu un effet permanent sur la production. Olivier Blanchard, Eugenio Cerutti et Lawrence Summers (2015) ont analysé les répercussions des diverses récessions qui se sont produites au cours des 50 dernières années dans 23 pays. Ils ont constaté qu’environ les deux tiers des pays avaient souffert d’effets d’hystérèse.

La présence d’effets d’hystérèse amène à reconsidérer le rôle des politiques conjoncturelles et notamment de la politique budgétaire, or beaucoup d’analyses ne les prennent pas en compte, ce qui peut les amener à tirer de mauvaises prescriptions en matière de politique économique. C’est pour cette raison que Larry Summers (2015) a pu critiquer la tendance des modèles d’équilibre général dynamiques stochastiques (DSGE) et plus largement la nouvelle macroéconomie keynésienne à ignorer les effets d’hystérèse. En effet, dans les modèles des nouveaux keynésiens, les politiques conjoncturelles n’influencent pas le niveau moyen de la production au cours du temps : les politiques conjoncturelles contracycliques ne peuvent contribuer qu’à réduire l’ampleur des fluctuations économiques. Du point de vue des nouveaux keynésiens où les chocs que subit l’économie éloignent la production de sa trajectoire tendancielle, les politiques conjoncturelles ne peuvent que ramener la production à sa trajectoire précédente. Or, si des effets d’hystérèse sont présents, ils peuvent non seulement contribuer à ce que les chocs de demande aient un effet permanent sur la production, mais ils sont aussi susceptibles d’accroître la sensibilité de l’activité économique vis-à-vis de la politique budgétaire : lorsque l’économie est en récession, les effets d’hystérèse accroissent l’efficacité d’un plan de relance et aggravent la nocivité d’un plan d’austérité.

Il y a quelques années, Brad DeLong et Larry Summers (2012) avaient suggéré que le multiplicateur budgétaire était supérieur à l’unité dès lors que des effets d’hystérèse sont à l’œuvre dans l’économie : lors d’une récession, un plan de relance est susceptible de s’auto-financer, dans la mesure où le surcroît de recettes publiques que génère l’accélération subséquente de l’activité compense la hausse de la dette publique. S’appuyant sur cette étude, Antonio Fatas et Larry Summers (2016) ont montré que les plans d’austérité adoptés immédiatement suite à la Grande Récession ont tout particulièrement contribué à rendre permanentes les pertes de production qu’elle avait provoquées. Dans une plus récente contribution, Philipp Engler et Juha Tervala (2016) ont analysé les implications de l’hystérèse pour la conduite de la politique budgétaire dans un modèle DSGE. Ils supposent un mécanisme d’apprentissage par la pratique simple où l’insuffisance de la demande globale et le chômage que celle-ci génère sont susceptibles d’affecter de façon permanente le niveau de la productivité. Ils montrent que le multiplicateur budgétaire est bien plus large en présence d’hystérèse. Le principal bénéfice de la relance budgétaire en présence d’hystérèse est de réduire les dommages d’une récession pour le niveau à long terme de la productivité et donc de la production.

Les effets d’hystérèse ne conduisent pas seulement à justifier l’adoption d’un plan de relance lors des seules récessions. Aux Etats-Unis, plusieurs économistes et responsables de la politique économique ont récemment plaidé pour un maintien des politiques expansionnistes malgré le retour de l’économie au plein emploi. Autrement dit, ils plaident pour laisser l’économie américaine en surchauffe, la laisser devenir une « économie à haute pression » (high-pressure economy), du moins temporairement, pour renverser les effets négatifs que la crise a pu avoir sur l’offre [Yellen, 2016 ; Blanchard, 2016]. En effet, si l’on pense que la production potentielle tend à se déprimer lorsque la production reste inférieure à celle-ci (et si le NAIRU tend à s’accroître lorsque le taux de chômage demeure supérieur à celui-ci), alors la réciproque pourrait être vraie : le maintien de la production à son maximum pourrait contribuer à stimuler la production potentielle, tout comme le maintien du chômage en-deçà du NAIRU pourrait contribuer à réduire ce dernier.

Par exemple, lorsque la reprise se confirme et que le chômage commence à décliner, suggérant de meilleures perspectives d’embauche, les personnes qui avaient précédemment quitté la population active par découragement vont repartir à la recherche d’un emploi. Certes, un tel mouvement freine la baisse du chômage, mais la hausse du nombre de personnes en emploi contribue à accélérer la croissance économique, en stimulant à la fois la demande globale et en accroissant les capacités de productions.

 

Références

BALL, Laurence M. (2014), « Long-term damage from the Great Recession in OECD countries », NBER, working paper, n° 20185, mai.

BLANCHARD, Olivier (2016), « What size fiscal deficits for the United States? », in PIIE (blog), 21 novembre. Traduction française, « Quelle devrait être l'ampleur des déficits publics aux Etats-Unis ? », in Annotations (blog).

BLANCHARD, Olivier, Eugenio CERUTTI & Lawrence SUMMERS (2015), « Inflation and activity – Two explorations and their monetary policy implications », FMI, working paper, novembre.

DELONG, J. Bradford, & Lawrence H. SUMMERS (2012), « Fiscal policy in a depressed economy », Brookings Papers on Economic Activity, vol. 44.

ENGLER, Philipp, & Juha TERVALA (2016), « Hysteresis and fiscal policy », DIW, discussion paper, n° 1631, décembre.

FATÁS, Antonio, & Lawrence H. SUMMERS (2015), « The permanent effects of fiscal consolidations », NBER, working paper, n° 22734.

SUMMERS, Lawrence H. (2015), « Advanced economies are so sick we need a new way to think about them », in Financial Times, 3 novembre.

YELLEN, Janet (2016), « Macroeconomic research after the crisis », discours prononcé à la 60ème conférence annuelle de la Banque de réserve fédérale de Boston, 14 octobre. Traduction française, « La recherche en macroéconomie depuis la crise », in Annotations (blog).

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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 23:31
Rattrapage entre pays-membres et optimalité de la politique monétaire unique

Toute une littérature en finance internationale suggère que des pays n’ont intérêt à adopter une monnaie commune (ou, plus simplement, à ancrer leurs monnaies les unes aux autres via un système de changes fixes) que s’ils forment une « zone monétaire optimale ». Ce sera le cas si la zone monétaire que formeront ces pays absorbera facilement les éventuels chocs qui ne toucheront qu’une poignée d’entre eux (les chocs « asymétriques ») ou bien si ces pays ont des cycles d’affaires synchronisés, c’est-à-dire subissent les mêmes chocs (qualifiés alors de « symétriques »). Si c’est le cas, il est alors justifié que les pays adoptent une politique monétaire unique : la banque centrale n’aura pas forcément à réagir aux chocs asymétriques, si bien qu’elle pourra se contenter de contrer les chocs symétriques. Par contre, si la zone monétaire n’est pas optimale, elle risque non seulement de ne pas pouvoir absorber les chocs asymétriques, mais elle risque aussi de les amplifier. Par exemple, la politique monétaire adoptée par la banque centrale de la zone euro peut très bien être excessivement accommodante pour certains pays-membres, mais excessivement restrictive pour d’autres pays-membres, en alimentant les pressions inflationnistes et les bulles spéculatives dans les premiers et en alimentant le chômage et les tensions déflationnistes dans les seconds.

Pour que la zone euro puisse facilement absorber un choc asymétrique, il faudrait par exemple que les facteurs de production (notamment les travailleurs) soient extrêmement mobiles, que le tissu productif de chaque économie soit très diversifié ou encore qu’il soit possible de réaliser de larges transferts budgétaires régionaux ; ce n’est pas le cas. La synchronisation des cycles d’affaires nationaux n’est pas non plus établie. Tamim Bayoumi et Barry Eichengreen (1993) ont suggéré avant même la création de la zone euro que cette dernière comporterait en son centre des pays dont les chocs sont fortement synchronisés et en sa périphérie des pays dont les chocs sont moins synchronisés. Jeffrey Frankel et Andrew Rose (1998) ont toutefois suggéré que la création même de la zone euro contribuerait à synchroniser les cycles d’affaires de ses pays-membres en stimulant les échanges entre eux. Cherchant à actualiser l’étude de Bayoumi et Eichengreen en prolongeant l’échantillon de données jusqu’en 2015, Nauro Campos et Corrado Macchiarelli (2016) ont abouti à des conclusions plus optimistes puisqu’ils estiment que la structure centre-périphérie s’est affaiblie depuis la création de la monnaie unique. Certaines analyses, comme celle de Martin Gächter et Aleksandra Riedl (2014), suggèrent en effet que les cycles d’affaires au sein de la zone euro se sont davantage synchronisés grâce au développement des échanges commerciaux entre les pays-membres. D’autres études doutent toutefois que la monnaie unique ait significativement stimulé les échanges intra-européens ou qu’elle ait permis de synchroniser davantage les cycles d’affaires des pays-membres.

Mark Mink, Jan Jacobs et Jakob de Haan (2016) notent que les pays-membres de la zone euro qui ont connu les plus fortes baisses du taux d’intérêt avant l’introduction de la monnaie unique sont ceux qui ont été les plus durement frappés lors de la crise de la zone euro : leur solde commercial s’est fortement ajusté, tandis que leur production potentielle par tête et la croissance de leur production ont fortement chuté. La convergence des taux d’intérêt n’a donc pas coïncidé avec une convergence aussi ample de leurs fondamentaux macroéconomiques. Pour qu’il y ait rattrapage au sein de la zone euro, les pays-membres devraient connaître une croissance d’autant plus rapide que leur niveau de vie est faible. Selon certains, la monnaie unique aurait dû accélérer le rattrapage, or la BCE (2015) a confirmé que ce dernier a été plus faible au sein de la zone euro que dans le reste de l’Union européenne.

Mink et ses coauteurs montrent que dans une union monétaire, les différences que l’on observe d’un pays-membres à l’autre en termes de production potentielle par tête peuvent se traduire par des différences en termes de taux d’intérêt naturels, si bien que la politique monétaire unique peut effectivement être (excessivement) restrictive pour certaines pays-membres et (excessivement) accommodante pour d’autres. En effet, les différences en termes de production potentielle par tête, de taux de croissance de la production et de soldes commerciaux expliquent une grande partie les différences en termes de taux d’intérêt que l’on a pu observer d’un (futur) pays-membre à l’autre avant leur entrée dans la zone euro. Par conséquent, un unique taux directeur pour chaque pays-membre pris individuellement ne peut être optimal qu’une fois le rattrapage arrivé à son terme. 

Mink et ses coauteurs ont alors cherché à déterminer dans quelle mesure les pays-membres de la zone euro diffèrent entre eux en termes de production potentielle par tête, de taux de croissance de la production et de soldes commerciaux sur la période s’étalant entre le premier trimestre 1999 et le quatrième trimestre 2015. Ils tirent plusieurs constats de leur analyse. Premièrement, les déséquilibres en termes de croissance de la production dans la zone euro semblent relativement modestes, mais les déséquilibres en termes de soldes commerciaux et surtout en termes de production potentielle par tête sont plus importants. Alors que les déséquilibres en termes de soldes commerciaux sont à peu près aussi élevés qu’aux premiers jours de la zone euro, les déséquilibres en termes de production potentielle par tête se sont fortement accentués depuis. Deuxièmement, les pays-membres qui présentent l’un des trois types de déséquilibre tendent également à présenter les deux autres. Pour autant, ce n’est pas parce qu’un déséquilibre se résorbe à un instant donné que les autres se résorbent. Troisièmement, les déséquilibres ont tendance à persister au cours du temps, si bien que la structuration de la zone euro en un centre et en une périphérie est restée la même depuis la création de la monnaie unique. Ce sont la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne qui accumulent le plus de déséquilibres. Quatrièmement, les déséquilibres sont plus amples dans les pays-membres qui présentent la plus faible production potentielle par tête et la plus petite population. Les déséquilibres et leur ajustement font donc peser un fardeau disproportionné sur les pays les plus pauvres et les plus petits de la zone euro.

 

Références

BCE (2015), « Real convergence in the euro area: Evidence, theory and policy implications », Economic Bulletin, n° 5.

BAYOUMI, Tamim, & Barry EICHENGREEN (1993), « Shocking aspects of European monetary integration », in F. Torres & F. Giavazzi (dir.), Adjustment and Growth in the European Monetary Union, Cambridge University Press.

CAMPOS, Nauro F., & Corrado MACCHIARELLI (2016), « Core and periphery in the European Monetary Union: Bayoumi and Eichengreen 25 years later », Economics Letters, vol. 147.

FRANKEL, Jeffrey A., & Andrew K. ROSE (1998), « The endogenity of the optimum currency area criteria », in The Economic Journal, vol. 108, n° 449.

GÄCHTER, Martin, & Aleksandra RIEDL (2014), « One money, one cycle? The EMU experience », in Journal of Macroeconomics, vol. 42.

MINK, Mark, Jan JACOBS & Jakob de HAAN (2016), « Euro area imbalances », DNB, working paper, n° 540, décembre.

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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 09:28
La fin du travail bon marché pousse-t-elle les investisseurs étrangers à quitter la Chine ?

La stratégie de développement qu’a suivie la Chine pendant plusieurs décennies passait notamment par la promotion des investissements étrangers dans le secteur manufacturier orienté à l’export. La taille du marché intérieur, l’amélioration des infrastructures locales et la présence d’une main-d’œuvre abondante et bon marché ont effectivement incité les entreprises étrangères à multiplier leurs investissements sur le sol chinois. Mais, à mesure que le niveau de vie augmente et que la structure même de l’économie chinoise se transforme, celles-ci n’ont peut-être plus autant de raisons ou, tout du moins, plus les mêmes raisons de s’implanter en Chine.

Par exemple, l’accroissement de la demande de main-d’œuvre chinoise et la hausse du niveau scolaire ont contribué à pousser les salaires chinois à la hausse. Certes, un nombre important de travailleurs chinois quitte chaque année les campagnes à l’intérieur des terres pour trouver un emploi dans les zones côtières en pleine urbanisation, ce qui permet de freiner la hausse des salaires, mais cet exode rurale ne suffit pas pour contenir cette dernière et le « réservoir » rural de main-d’œuvre bon marché n’est pas inépuisable. En outre, les autorités cherchent à réorienter le modèle de croissance chinois. Ce dernier a reposé durant plusieurs décennies sur la demande extérieure, or non seulement cette dernière est sujette à de fréquents aléas, comme l’a notamment démontré l’effondrement des échanges internationaux lors de la crise financière mondiale, mais la hausse même des salaires tend à dégrader la compétitivité des produits chinois sur les marchés internationaux. Au final, la hausse des salaires impose certes une réorientation du modèle de croissance chinois vers la demande domestique, mais elle facilite aussi celle-ci. Dans tous les cas, elle risque d’amener les entreprises à revoir leurs décisions en matière de localisation de leurs investissements directs à l’étranger (IDE).

D’un côté, avec la hausse du pouvoir d’achat des ménages et ainsi  la perspective d’un accroissement de la consommation des ménages chinois, les entreprises qui suivent une logique de marché, c’est-à-dire qui cherchent à minimiser leurs coûts de transport ou à gagner en réactivité, ont intérêt à davantage s’implanter en Chine. En outre, si les salaires chinois augmentent, c’est notamment parce que les travailleurs chinois sont de plus en plus compétents. Les entreprises qui recherchent une main-d’œuvre qualifiée pour réaliser des tâches à plus forte valeur ajoutée ont donc de plus en plus intérêt à s’implanter en Chine. D’un autre côté, les entreprises qui ont installé leurs établissements de production en Chine dans une logique de rationalisation, c’est-à-dire de baisse des coûts, ont moins intérêt à y rester, dans la mesure où les hausses salariales gonflent leurs coûts de production et donc réduisent leur profitabilité. En 2013, les salaires mensuels s’élevaient en moyenne à 600 dollars en Chine, or non seulement ils sont plus faibles dans plusieurs pays avoisinants, mais ils y ont également tendance à augmenter moins rapidement. Selon l’OIT, les salaires chinois sont par exemple trois fois plus élevés que les salaires indonésiens ou vietnamiens. Parallèlement, d’autres facteurs, comme le renforcement de la réglementation environnementale et la hausse des prix des terrains, contribuent également à accroître les coûts pour les entreprises installées en Chine. Enfin, même si le taux de change du yuan reste fortement encadré par les autorités chinoises, ces dernières tendent à le laisser s’apprécier à long terme, notamment pour lui permettre de jouer plus grandement un rôle de devise internationale. Or, une appréciation du yuan réduit la compétitivité des biens produits en Chine.

D’un côté, les entreprises qui auraient pu investir et produire en Chine peuvent finalement préférer le faire dans les pays voisins, comme l’Indonésie ou le Vietnam ; de l’autre, les entreprises qui ont déjà implanté des établissements en Chine risquent de les relocaliser dans les pays voisins. Cela pourrait toutefois être un peu moins probable dans le secteur des hautes technologies ; les coûts du travail ne représentent qu’une faible part des coûts de production des biens intensifs en technologie. A travers une analyse empirique, Julian Donaubauer et Christian Dreger (2016) ont effectivement constaté que la hausse des salaires chinois a effectivement modifié répartition des IDE, non seulement au sein de la Chine, mais aussi dans l’ensemble de l’Asie de l’est. Leurs données suggèrent que les hausses de salaires en Chine ont réduit les chances qu’elle perçoive des IDE, tout en augmentant les chances que ses voisins à faibles salaires attirent des IDE.

 

Référence

DONAUBAUER, Julian, & Christian DREGER (2016), « The end of cheap labour: Are foreign investors leaving China? », Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung, discussion paper, n° 1598.

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 11:51
L’innovation est-elle vraiment destructrice ?

Depuis les travaux pionniers de Joseph Schumpeter au début du vingtième siècle, de nombreuses théories de la croissance ont développé l’idée que cette dernière reposait sur un processus de « destruction créatrice » à travers lequel les entreprises innovent en améliorant les innovations passées, ce qui leur permet d’accroître leurs profits aux dépens de leurs rivales. C’est précisément ce mécanisme qu’ont modélisé Gene Grossman et Elhanan Helpman (1991) ou encore Philippe Aghion et Peter Howitt (1992), qui donnèrent naissance au « paradigme néo-schumpétérien », tout un courant des théories de la croissance endogène dont Philippe Aghion, Ufuk Akcigit et Peter Howitt (2014) ont récemment réalisé une revue de la littérature. D’autres théories de la croissance mettent plutôt l’accent sur les améliorations que les entreprises apportent à leurs propres produits. D’autres modèles encore, comme celui de Paul Romer (1990), soulignent l’importance des nouvelles variétés de produits pour la croissance économique.

Plusieurs études empiriques ont cherché à déterminer laquelle de ces théories explique le mieux la croissance économique. Par exemple, Clayton Christensen (1997) s’est appuyé sur quelques études de cas pour affirmer que l’innovation prend essentiellement la forme d’une destruction créatrice et qu’une telle innovation provient presque systématiquement des nouvelles entreprises. De leur côté, Ufuk Akcigit et William Kerr (2015) ont analysé les citations de brevets pour savoir si celles-ci mentionnent avant tout les brevets déposées par les entreprises à l’origine de ces citations ou bien les brevets des autres entreprises. Malheureusement, ni une poignée d’études de cas, ni l’échantillon que constituent les entreprises dépositaires de brevets ne sont représentatifs de l’ensemble des entreprises présentes dans l’économie. Par exemple, beaucoup d’entreprises innovantes ne brevettent pas leurs innovations, en particulier les entreprises du secteur manufacturier, notamment pour éviter d’avoir à dévoiler des informations cruciales en décrivant le produit breveté.  

Dans une récente analyse, Daniel Garcia-Macia, Chang-Tai Hsieh et Peter Klenow (2016) ont cherché à identifier indirectement les sources de la croissance, en observant la dynamique de création et de destruction d’emplois parmi l’ensemble des entreprises du secteur privé aux Etats-Unis. Les flux de création et de destruction d’emplois sont en effet régulièrement utilisés comme indicateurs indirects du processus de destruction créatrice. En effet, si ce dernier est effectivement à l’œuvre, le développement des nouvelles entreprises innovatrices devrait s’accompagner du déclin et de la faillite des entreprises dont les produits ont été rendus obsolètes par leurs innovations, si bien que de fortes créations d’emplois devraient s’accompagner parallèlement de nombreuses destructions d’emplois. Par exemple, c’est précisément parce que les flux de destruction et création d’emplois sont plus faibles en France qu’aux Etats-Unis que certains jugent la destruction créatrice moins intense dans l’hexagone que dans l’économie américaine. Ou encore, c’est parce qu’ils observent un déclin de la réallocation de l’emploi américain depuis les années soixante-dix que Ryan Decker, John Haltiwanger, Ron Jarmin et Javier Miranda (2014) suggèrent un affaiblissement du processus de production créatrice aux Etats-Unis ces dernières décennies. 

Garcia-Macia et ses coauteurs tirent trois grandes conclusions de leur analyse. Premièrement, l’essentiel de la croissance provient des entreprises en place et non des nouvelles entreprises. Les entreprises ayant moins de cinq ans ne représentent en effet qu’une faible part de l’emploi. Deuxièmement, l’essentiel de la croissance américaine semble davantage provenir des améliorations apportées aux variétés de produits déjà existantes plutôt qu’à la création de nouvelles variétés (aussi bien de la part des entreprises en place depuis longtemps que de la part de nouvelles entreprises). Troisièmement, les améliorations apportées par les entreprises en place à leurs propres produits semblent jouer un rôle plus déterminant que la destruction créatrice. En l’occurrence, la destruction créatrice contribuerait à 25 % de la croissance américaine, tandis que le reste de cette dernière s’expliquerait par les entreprises en place. Quatrièmement, les contributions des entreprises entrantes et de la destruction créatrice ont décliné entre la période 1976-1986 et la période 2003-2013, tandis que se sont accrues les contributions des entreprises en place depuis longtemps, notamment via l’amélioration de leurs propres innovations.

 

Références

AGHION, Philippe, Ufuk AKCIGIT & Peter HOWITT (2014), « What do we learn from Schumpeterian growth theory? », in Handbook of Economic Growth.

AGHION, Philippe, & Peter HOWITT (1992), « A model of growth through creative destruction », inEconometrica, vol. 60, n° 2, mars.

AKCIGIT, Ufuk, & William R. KERR (2015), « Growth through heterogeneous innovations », Banque de Finlande, research discussion paper, n° 28/2013. 

CHRISTENSEN, Clayton (1997), The Innovator’s Dilemma: When New Technologies Cause Great Firms to Fail.

DECKER, Ryan, John HALTIWANGER, Ron JARMIN et Javier MIRANDA (2014), « The role of entrepreneurship in US job creation and economic dynamism », in The Journal of Economic Perspectives, vol. 28, n° 3.

GARCIA-MACIA, Daniel, Chang-Tai HSIEH & Peter J. KLENOW (2016), « How destructive is innovation? », NBER, working paper, n° 22953, décembre.

GROSSMAN, Gene M., & Elhanan HELPMAN (1991), « Quality ladders in the theory of growth », in Review of Economic Studies, vol. 58, n° 1.

ROMER, Paul (1990), « Endogenous technological change », in Journal of Political Economy, vol. 98, n° 5.

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publié par Martin Anota
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