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23 février 2019 6 23 /02 /février /2019 11:24
Le singulier engagement de Robert Lucas dans le débat public

Si le monétarisme a ouvert les hostilités contre le keynésianisme, ce sont les nouveaux classiques, emmenés par Robert Lucas, qui lui ont asséné les coups les plus durs. Le keynésien Alan Blinder (1988) le regrette amèrement, voyant dans leur essor « le triomphe de la théorisation a priori sur l’empirisme, de l’esthétique intellectuelle sur l’observation et, dans une certaine mesure, de l’idéologie conservatrice sur le progressisme ». La place de Lucas dans les débats et les pratiques autour de la politique monétaire est toutefois ambiguë. Certains considèrent qu’il a contribué au tournant néolibéral de la fin des années soixante-dix, mais en y jouant un rôle mineur, tout du moins en comparaison avec celui qu’ont pu jouer Milton Friedman, James Buchanan et Arthur Laffer. D’autres, comme les historiens de la pensée économique Hoover (1988), Backhouse et Boianovsky (2013) et De Vroey (2009) considèrent Lucas comme le promoteur d’un changement majeur dans la théorie et la méthodologie macroéconomiques. A leurs yeux, la rupture introduite par les nouveaux classiques est encore plus importante que celle opérée par les monétaristes : finalement, ces derniers acceptaient peu ou prou le même cadre théorique que les keynésiens orthodoxes (notamment le modèle IS/LM), seules les interprétations et préconisations en termes de politique économique divergeaient. Avec l’arrivée des nouveaux classiques, ce ne sont plus les réponses qui changent, ce sont avant tout les questions que se posent les économistes. Il n’est alors pas étonnant de voir les hétérodoxes, en particulier les post-keynésiens, cristalliser leurs critiques sur la figure même de Lucas.

Aurélien Goutsmedt, Danielle Guizzo et Francesco Sergi (2018) ont étudié le programme de Robert Lucas en termes de politique économique et son engagement dans le débat public entre 1968 et 1987. Ils ont cherché à identifier précisément ses idées en matière de politique économique et la façon par laquelle il a promu celles-ci. Le programme qu’il a proposé s’oppose à la « gestion méticuleuse au jour le jour » proposée par les keynésiens, consistant notamment à entreprendre des actions de court terme pour régler des problèmes économiques de la période courante. Lucas a appelé à adopter une vision de long terme pour chercher à atténuer les fluctuations économiques : selon lui, il faut identifier correctement les sources institutionnelles de l’instabilité économique pour opérer les changements institutionnels appropriés [Lucas, 1977].

A ses yeux, cela correspond à ce qu’appelaient déjà de leurs vœux des théoriciens du cycle d’affaires comme Friedrich Hayek et Wesley C. Mitchell au début du vingtième siècle, mais ce programme avait été occultée par l’essor du keynésianisme à partir des années trente. En rédigeant la Théorie générale (1936), Keynes aurait notamment commis l’erreur d’abandonner l’objectif d’expliquer le cycle d’affaires, objectif qu’il poursuivait pourtant dans son Traité sur la monnaie (1930), pour se rabattre sur le seul objectif d’expliquer le chômage involontaire en un point du temps [De Vroey, 2009]. Non seulement il s’agit d’une véritable régression sur le plan théorique selon Lucas, mais celle-ci aurait eu pour conséquence de tromper toute une génération d’économistes sur le rôle de la politique économique et sur ce qu’ils peuvent apporter à celle-ci. « L’abandon de l’effort d’expliquer les cycles a été accompagné de la croyance que la politique économique était à même de causer immédiatement, ou à très court terme, un déplacement de l’économie de son état présent jugé indésirable, quelle que soit la manière dont on y soit arrivé, vers un état plus favorable » [Lucas, 1977, cité par De Vroey]. En l’occurrence, selon le programme keynésien, les politiques budgétaire et monétaire pouvaient et devaient être utilisées pour atteindre un taux de chômage particulier.

Ce conflit en termes d’agendas trouverait notamment sa source dans une divergence de croyances politiques, existante depuis plusieurs siècles, entre interventionnistes et partisans du laissez-faire : les premiers (auxquels se rattachaient naguère les mercantilistes et à présent les keynésiens) et les seconds se distingueraient selon la confiance dont ils feraient preuve ou non envers la capacité des économies de marché à s’autoréguler. L’essor du keynésianisme aux Etats-Unis aurait été alimenté par une plus grande acceptation de l’intervention de l’Etat dans l’économie. La macroéconomie keynésienne aurait été utilisée comme justification de cet activisme.

Les changements provoqués par la publication de la Théorie générale ont conduit à transformer le rôle que se donnaient les économistes : certains d’entre eux joueraient le rôle d’experts auprès des institutions en charge de la politique économique, tandis que les autres se contenteraient d’accroître le savoir universitaire pour équiper ces experts de nouvelles idées et les aider ainsi dans leur tâche. Le maintien d’une forte croissance dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, tenant pour Lucas davantage à la chance qu’aux politiques adoptées au cours de cette période, aurait cautionné le programme keynésien en matière de politique économique, jusqu’à ce que les chocs pétroliers et le ralentissement subséquent de la croissance dans les pays développés ne viennent démentir la justesse de ce programme. Pire, ce sont précisément les mesures keynésiennes adoptées dans les années soixante qui auraient conduit à la stagflation des années soixante-dix.

Pour Lucas, ces errements de la théorie et de la politique économique tiendraient finalement pour beaucoup au concept keynésien de chômage involontaire. Ce dernier ne correspondant à rien de concret, donc ne pouvant être mesuré, il est à ses yeux aberrant de faire de sa réduction un objectif de politique économique. Cela ne veut pas dire que Lucas considère la question du chômage comme sans importance ; il s’agit bien d’un problème à ses yeux, mais d’un problème pour lequel seules l’économie du travail et l’économie du bien-être pouvaient proposer des explications et des remèdes. Les macroéconomistes devaient par contre se contenter d’expliquer la seule chose qu’ils étaient à même d’expliquer, en l’occurrence le cycle d’affaires. Il rejoint les keynésiens à l’idée qu’il faut amortir les fluctuations des agrégats macroéconomiques, mais cet objectif ne peut-être atteint avec la « gestion méticuleuse au jour le jour » qu’ils proposent. Non seulement Lucas a foi en la capacité de l’économie de marché à s’autoréguler, mais il estime qu’un interventionnisme ne peut qu’amplifier le cycle d’affaires. C’est notamment ce que suggèrent ses fameux modèles de 1972 et 1977.

L’amortissement des fluctuations économiques passerait par l’adoption  de règles contraignant l’action des autorités. Celles que propose Lucas (1980) ne font, selon lui, qu’amender celles que proposait déjà Friedman (1948) quelques décennies plus tôt : la croissance à un rythme constant de la masse monétaire, la fixité du niveau des dépenses publiques et des taux d’imposition, l’équilibre budgétaire à long terme et l’absence d’intervention de l’Etat dans la fixation des salaires et des prix. De telles règles permettent d’offrir l’environnement le plus stable et le plus prévisible au secteur privé en empêchant tout dérapage de l’inflation et tout choc monétaire et budgétaire susceptible d’amplifier le cycle d’affaires. 

Lucas considérait d’ailleurs que les propositions des économistes de l’offre comme Laffer contrevenaient à son programme en matière de politique économique. L’administration Reagan avait par exemple adopté des baisses massives d’impôts, mais celles-ci manquaient de cohérence d’un point de vue intertemporel : elles entraient en conflit avec l’objectif d’équilibre des finances publiques et celui de stabilité des taux d’imposition, les baisses d’impôt étant sûrement promises à être suivies par des hausses d’impôts pour rembourser l’emprunt public ; elles entraient aussi en conflit avec l’objectif de stabilité des prix, l’accroissement de la dette publique étant susceptible de conduire, d’après Lucas, à un financement de l’endettement public via la création monétaire.

Pour autant, Lucas n’a pas rejoint dans le débat public les économistes qui proposaient des mesures similaires aux siennes, notamment les monétaristes. Il faut dire que ces derniers sont peut-être plus proches des keynésiens orthodoxes que des nouveaux classiques sur bien des plans, en premier lieu au niveau théorique. Ils partagent un effet une approche marshallienne de l’économie, tandis que les nouveaux classiques adoptent une approche néo-walrasienne, couplée avec l’adoption des anticipations rationnelles et de la discipline de l’équilibre et fusionnant modèle et théorie [De Vroey, 2009]. La critique de Lucas (1976) s’attaquait d’ailleurs à la modélisation telle que la concevaient les keynésiens et les monétaires : ceux-ci n’ont pas su proposer de modélisations capables d’évaluer plusieurs alternatives en matière de politique économique, notamment parce qu’ils ne prennent pas en compte le fait qu’un changement de politique économique amènent les agents à changer de comportement. Ses modèles, notamment celui de 1977, seraient immunes à cette critique, car les relations qui les sous-tendent seraient structurels, liés aux préférences des agents et à la technologie. 

En fait, poursuivant leur analyse, Goutsmedt et ses coauteurs en concluent que Lucas n’a pas activement cherché à promouvoir son programme en matière de politique économique. Contrairement à ses contemporains James Buchanan, Milton Friedman, Arthur Laffer, Robert Solow ou encore James Tobin, il n’a pas proposé de « plan d’action » pour mettre en œuvre efficacement ses recommandations en matière de politique économique, il n’a pas été une figure importante dans la presse ou le débat politique, il n’a pas non plus contribué activement au travail d’institutions en charge de la politique économique, de lobbies ou de think tanks. Contrairement à Walter Heller et Albert Hirschman, il n’a jamais été un conseiller officiel, ni même informel, pour les politiciens ou responsables de politique économique. Contrairement à Arthur Pigou, il n’est pas intervenu dans le débat public via les médias, des livres de vulgarisation ou des conférences pour exposer ses idées aux non-initiés. Contrairement à Franco Modigliani et Lawrence Klein, il n’a pas été membre d’un organisme consultatif pour les institutions responsables de la politique économique pour les guider dans la mise en œuvre de cette dernière.

Pour autant, Lucas n’est pas non plus resté isolé du débat public : il s’est intéressé aux débats politiques, il a entretenu une correspondance avec des politiciens, fit quelques interventions dans la presse et il anima le débat avec ses pairs qui travaillaient auprès d’institutions en charge de la politique économique. Mais cette participation dans le débat public n’a pas été délibérée : c’est le public qui sollicita Lucas pour qu’il exprime son opinion et ses conseils, non l’inverse. En fait, Lucas n’a jamais cherché à jouer un rôle d’expert et à faire valoir ses compétences pour parler de questions en matière de politique économique. Il a laissé d’autres de ses compères s’impliquer dans le débat politique. C’est par exemple le cas des théoriciens des cycles d’affaires réels comme Edward Prescott et Finn Kydland et surtout le cas de nouveaux classiques comme Thomas Sargent qui ont contribué à diffusé ses idées en matière de politique économique. C’est une finalement nouvelle raison nous amenant à croire qu’« il fallut un Sargent pour que Lucas puisse être Lucas » [Goutsmedt, 2018]

 

Références

BLINDER, Alan. S. (1988), « The fall and rise of Keynesian economics », in Economic Record, vol. 64, n° 4.

BACKHOUSE, Roger, & Mauro BOIANOVSKY (2013), Transforming Modern Macroeconomics. Exploring Disequilibrium Microfoundations (1956-2003), Cambridge University Press.

DE VROEY, Michel (2009), Keynes, Lucas, d’une macroéconomie à l’autre, Dalloz. 

FRIEDMAN, Milton (1948), « A monetary and fiscal framework for economic stability », in American Economic Review, vol. 38, n° 3.

GOUTSMEDT, Aurélien (2018), « Thomas Sargent face à Robert Lucas : une autre ambition pour la nouvelle économie classique », in OEconomia, vol. 8, n° 2.

GOUTSMEDT, Aurélien, Danielle GUIZZO & Francesco SERGI (2018), « An agenda without a Plan: Robert E Lucas’s trajectory through the public debate », CHOPE, working paper, n° 2018-14.

HOOVER, Kevin D. (1988), The New Classical Macroeconomics. A Skeptical Inquiry, Basil Blackwell.

LUCAS, Robert E. (1972), « Expectations and the neutrality of money », in Journal of Economic Theory, vol. 4, n° 2.

LUCAS, Robert E. (1976), « Econometric policy evaluation: A critique », Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, vol. 1.

LUCAS, Robert E. (1977), « Understanding business cycles », Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, vol. 5.

LUCAS, Robert E. (1980), « Rules, discretion, and the role of the economic advisor, in Stanley Fischer (dir.), Rational Expectations and Economic Policy, University of Chicago Press.

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20 février 2019 3 20 /02 /février /2019 14:17
Les obligations souveraines depuis Waterloo

La bataille de Waterloo en 1815 n’a pas eu qu’un impact géopolitique. Elle constitue une date clé en finance internationale en marquant la naissance des marchés modernes de la dette publique et de ses cycles récurrents de hausse et d’effondrement [Reinhart et alii, 2003]. La défaite de Napoléon et la libération de l’Espagne de la domination française a conduit à l’indépendance d’une douzaine de nouvelles républiques en Amérique latine, dont les Etats ont rapidement cherché à se financer à l’étranger, notamment à Londres. Les pays émergents, notamment la Grèce qui émit alors ses premières obligations internationales [Reinhart et Trebesch, 2015], ont alors connu le premier boom de leur dette, un boom qui prit fin brutalement en 1825 en entraînant une panique financière. Depuis, les cycles de prêts et de défauts se sont répétés, touchant très souvent les mêmes pays (cf. graphique 1).

GRAPHIQUE 1  Fréquence annuelle de restructurations de la dette souveraine avec des créanciers privés étrangers

source : Meyer et alii (2019)

Dans la mesure où le marché de la dette souveraine externe connaît fréquemment des défauts, il semble peu rationnel de la part des investisseurs financiers de trouver ces titres attrayants. Pour comprendre pourquoi les investisseurs présentent un certain appétit pour cette classe d’actifs, Josefin Meyer, Carmen Reinhart et Christoph Trebesch (2019) ont cherché à déterminer ses rendements totaux. Pour ce faire, il leur a fallu tout d’abord prendre en compte l’évolution des cours obligataires. Ils ont alors compilé une nouvelle base de données comprenant environ 220.000 cours mensuels de 1.400 obligations publiques émises par 91 pays en devises étrangères et échangées à Londres et à New York entre 1815 et 2016. Ensuite, pour déterminer le rendement total de ces obligations, il leur a fallu déterminer les pertes que les créanciers ont essuyées avec les défauts souverains et les restructurations des dettes publiques. Pour cela, Meyer et ses coauteurs se sont appuyées sur leur base de données relative à 300 épisodes de crises de la dette souveraine qui ont éclaté depuis 1815.

GRAPHIQUE 2  Tendances dans les rendements des obligations souveraines 

source : Meyer et alii (2019)

Leur principal constat est que sur ce marché, à l’instar des marchés boursiers, les rendements sur les obligations souveraines externes ont été suffisamment élevés pour compenser le risque que prenaient leurs détenteurs (cf. graphiques 2 et 3). Les rendements réels ex post ont atteint en moyenne chaque année 6,8 % au cours des deux siècles étudiés, notamment lors des épisodes de défauts, des grandes guerres et des crises mondiales. Cela représente un excès de rendement d’environ 4 % par rapport aux obligations publiques étasuniennes ou britanniques considérées comme dénuées de risque, si bien que leurs rendements sont comparables à ceux des actions et sont supérieurs à ceux des obligations d’entreprises. Pour autant, les rendements tendent à être plus faibles dans les décennies davantage marquées par des crises.

GRAPHIQUE 3  Tendances dans les rendements des obligations souveraines 

source : Meyer et alii (2019)

Ces résultats contribuent à expliquer une énigme qui travaille les économistes en finance internationale depuis plusieurs décennies, en l'occurrence le fait que les emprunteurs souverains connaissent des cycles récurrents de surendettement et de défauts, suivis par leur retour sur le marché : beaucoup d’Etats émettent à nouveau des titres, malgré le fait qu’ils aient pu régulièrement faire défaut, même quelques temps auparavant. Jonathan Eaton et Mark Gersovitz (1981) estimaient qu’un Etat ne pouvait qu’être indéfiniment exclu des marchés financiers internationaux après avoir fait défaut, or ce n’est définitivement pas ce que montrent les données historiques [Panizza et alii, 2009]. Par exemple, en 2016, l’Etat argentin a de nouveau émis des titres sur les marchés internationaux à peine quelques mois après son septième défaut de paiement. 

GRAPHIQUE 4  Ampleur des allègements de dette souveraine (en %)

source : Meyer et alii (2019)

Pour autant, les rendements constatés sont difficiles à concilier avec les modèles de base de la littérature théorique et avec le degré du risque de crédit sur le marché, mesuré par les taux de défaut et de reprise au cours de l’histoire. Mais en s’appuyant sur leurs données relatives à 300 restructurations de dette souveraine depuis 1815, Meyer et ses coauteurs constatent que les dettes publiques sont rarement totalement annulées : leur allègement (haircut) médian s’élève à 44 % (cf. graphique 4). 

GRAPHIQUE 5  Rendements cumulatifs des obligations publiques autour des défauts souverains (en %)

De plus, les cours obligataires augmentent assez rapidement pendant et après les épisodes de défaut (cf. graphique 5). En conséquence, en moyenne, les créanciers récupèrent leur investissement dans les cinq années qui suivent le défaut souverain ; dans un quart des cas, ils comblent leurs pertes en moins d’un an. Certes, il y a des épisodes exceptionnels, comme des guerres, des révolutions ou des éclatements d’empires où ce n’est absolument pas le cas, mais en général, lors de la plupart des crises de la dette souveraine, les pertes que subissent les créanciers ne sont que partielles.

 

Références

EATON, Jonathan, & Mark GERSOVITZ (1981), « Debt with potential repudiation: Theoretical and empirical analysis », in Review of Economic Studies, vol. 48, n° 2.

MEYER, Josefin, Carmen M. REINHART & Christoph TREBESCH (2019), « Sovereign bonds since Waterloo », NBER, working paper, n° 25543.

PANIZZA, Ugo, Frederico STURZENEGGER & Jeromin ZETTELMEYER, (2009), « The economics and law of sovereign debt and default », in Journal of Economic Literature, vol. 47, n° 3.

REINHART, Carmen M., Kenneth S. ROGOFF & Miguel A. SAVASTANO (2003), « Debt Intolerance », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 34, n° 1.

REINHART, Carmen M., & Christoph TREBESCH (2015), « The pitfalls of external dependence: Greece, 1829-2015 », document de travail présenté lors de la conférence du Brookings Panel on Economic Activity, 10-11 septembre.

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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 12:01
Quelles seront les répercussions à long terme du Brexit ?

Le référendum qui s’est tenu le 23 juin 2016 sur la question d’une éventuelle sortie du Royaume-Uni de l’UE s’est soldé par une victoire du « Leave ». Les négociations entre le Royaume-Uni et l’UE en vue de redéfinir leur relation ont commencé en juin 2017, avec pour date butoir le 29 mars 2019 pour trouver un accord, notamment sur la question de la frontière irlandaise et le possible maintien du Royaume-Uni dans une union douanière avec l’UE. Si aucun accord n’est trouvé à cette date-là, le Royaume-Uni deviendra un Etat tiers à l’UE, cette dernière passera officiellement de 28 à 27 pays-membres et les relations entre les deux entières seront régies par les règles de l’OMC. Pour l’heure, c’est bien vers un scénario d’une absence d’accord (« no deal »), c’est-à-dire celui d’un « Brexit dur » désordonné, vers lequel on semble aller. Qu’importe ce qui sera décidé ou non le 29 mars : une période de transition s’étendant jusqu’à fin 2020 est prévue.

En sortant de l’union douanière, la Grande-Bretagne verrait ses coûts d’échange en biens et services avec l’UE augmenter avec le relèvement des droits de douane. Autrement dit, les résidents du Royaume-Uni vont devoir payer plus cher pour importer des produits étrangers : les ménages verront leur pouvoir d’achat diminuer, tout en accédant à une moindre variété de produits ; les entreprises verront leurs coûts de production augmenter et pourront plus difficilement acquérir les produits étrangers pour les utiliser comme équipements ou comme biens intermédiaires. Outre les droits de douane, ce sont des barrières non tarifaires qui se restaureront, d'où des complexifications administratives, une lenteur dans les transactions, etc. A cela s’ajoute, surtout à court terme, la hausse de l’incertitude : tant que la nouvelle relation entre le Royaume-Uni et l’UE n’est pas définie, les entreprises sont incitées à adopter un comportement attentiste et à ne pas lancer de nouveaux projets d’investissement. En raison de la hausse de l'incertitude et des coûts de transaction, les flux d’investissements directs à l’étranger risquent de diminuer, surtout à destination du Royaume-Uni. En outre, avec la sortie du marché unique, ce sont aussi des barrières dans la mobilité des travailleurs qui se restaureront, réduisant le flux de travailleurs qualifiés vers le Royaume-Uni. Ces divers effets pervers pourraient d’ailleurs constituer un choc de productivité négatif pour le Royaume-Uni, dans la mesure où sa main-d’œuvre sera moins qualifiée et utilisera des produits moins performants comme équipements ou intrants.

Mais certains résidents du Royaume-uni tireront un gain d’une sortie de l’UE [Krugman, 2016]. En effet, le pays s’est spécialisé dans les services financiers et il a précisément vu son avantage dans cette spécialisation se renforcer avec son appartenance à l’UE : en raison des économies d’échelle, il est rentable de concentrer la production d’un service donné (en l’occurrence ici, celle des services financiers) en un lieu unique. Or, le rôle que la City de Londres joue en tant que centre financier majeur a conduit à pousser le taux de change de la livre sterling à la hausse ; et cette livre forte a pénalisé le secteur industriel et ses exportations, ce qui a pu non seulement contribuer à la désindustrialisation du Royaume-Uni (selon un mécanisme proche de celui de la « maladie hollandaise »), mais aussi accroître en retour ses incitations à se spécialiser dans les services financiers. Réciproquement, la sortie de l’UE pourrait certes nuire au secteur financier du Royaume-Uni, dans la mesure où les activités financières risquent d’être délocalisées sur le continuent pour profiter des économies d’échelle ; mais d’un autre côté, elle pourrait aussi rendre plus compétitive l’industrie britannique en conduisant à une dépréciation de la livre sterling. Bien sûr, l’accélération de l’inflation risque d’atténuer ces éventuels gains.

Dans tous les cas, le Brexit constitue au niveau agrégé un choc négatif, aussi bien pour le Royaume-Uni que pour l’UE. Si la sortie de l’UE n’est pas encore effective, elle a déjà des effets sur l’économie du Royaume-Uni. La croissance de son PIB en 2018 s’élève à 1,4 %, soit le rythme le plus lent depuis 2012. Le PIB est déjà inférieur de 2,5 % à ce qu’il aurait été s’il avait continué de croître au rythme qu’il suivait tendanciellement avant le référendum [Waechter, 2019]. La sortie effective de l’UE pourrait accroître ce coût, en particulier si elle se fait de façon désordonnée. 

Patrick Bisciari (2019) a passé en revue les diverses études officielles et universitaires qui ont cherché à déterminer l’impact à long terme du Brexit sur le PIB, aussi bien pour le Royaume-Uni que pour les autres pays-membres de l’UE. Il ne manque pas de souligner que les estimations sont très diverses d’une étude à l’autre, notamment parce qu’elles n’analysent pas le même scénario, notamment à propos de la forme que prendra la nouvelle relation commerciale entre le Royaume-Uni et l’UE ; et même pour un scénario à peu près similaire, les analyses ne font jamais les mêmes hypothèses et n’observent pas forcément les mêmes canaux de transmission pour juger des effets du choc du Brexit.

Bisciari a d’abord compilé les résultats des diverses études analysant le scénario de l’OMC, en l’occurrence celui d’un Brexit dur mais ordonné, ce qui est le scénario le plus souvent retenu. Comme pour d’autres scénarii, les estimations sont très diverses d’une étude à l’autre. L’impact en termes de PIB serait négatif pour le Royaume-Uni et l’UE à 27. Il serait plus large pour le premier que pour le second, essentiellement parce que l’UE à 27 représente un marché à l’export et un fournisseur plus importants pour le Royaume-Uni que ce dernier ne l’est pour l’UE à 27. Les estimations les plus pessimistes pointent des pertes supérieures à 5 points de pourcentage, voire supérieures à 10 points de pourcentage, pour le Royaume-Uni ; c’est notamment le cas du Trésor (2016) britannique, de Levell et alii (2018), de Pisani et Vergara Caffarelli (2018). Le gouvernement du Royaume-Uni (2018) estime que le seul canal du commerce entraînerait des pertes équivalentes à 7,6 % du PIB, et ce davantage en raison des barrières non tarifaires que des barrières tarifaires. Lorsqu’il considère le seul canal du commerce, le FMI (2018) aboutit à des pertes équivalentes à 4,2 % du PIB selon un modèle de concurrence monopolistique à la Krugman (1980) et à 6,4 % du PIB selon un modèle de concurrence monopoliste avec hétérogénéité des firmes à la Melitz (2003).

GRAPHIQUE  Estimations des pertes en termes de PIB dans le scénario de l’OMC (en %)

source : Bisciari (2019)

En moyenne, les pertes seraient de 0,6 % pour l’UE à 27 dans son ensemble. L’ampleur des pertes pour un pays dépend de son ouverture vis-à-vis du Royaume-Uni et certaines économies souffriraient davantage que cette dernière d’un Brexit dur. Ce sont l’Irlande, Malte et, seulement ensuite, le Royaume-Uni qui subiraient les pertes les plus amples, en l’occurrence supérieurs à 3 points de PIB. En l’occurrence, l’exposition de l’Irlande s’expliquerait par sa proximité géographique avec le Royaume-Uni, tandis que celle de Malte tient à son appartenance au Commonwealth. Après eux, ce sont les trois pays du Benelux qui seraient les plus affectés par un Brexit dur : les pertes médianes du Luxembourg représentaient plus du double que celles observées en moyenne pour l’ensemble de l’UE à 27 et s’expliqueraient par sa spécialisation dans les services financiers ; celles des Pays-Bas seraient à peine supérieurs à un point de pourcentage ; celles de la Belgique seraient d’environ un point de pourcentage. Les estimations médianes des pertes seraient égales à celles subies en moyenne par l’UE à 27, tandis qu’elles seraient légèrement inférieures à ces dernières pour les autres pays, notamment l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne, grâce notamment à l’importance de leur marchés domestiques et à la diversification de leur commerce extérieur qui leur permettent d’absorber plus facilement le choc du Brexit.

Diverses études, notamment celle du Vincent Vicard (2018) pour le CAE, ont analysé d’autres scénarii que celui de l’OMC. Aucune d’entre elles ne suggère un gain en termes de PIB en cas de Brexit soft, que ce soit pour le Royaume-Uni ou l’ensemble des pays-membres restants de l’UE. Ces études suggèrent que les pertes seraient réduites (relativement au scénario de l’OMC) si le Royaume-Uni et l’UE aboutissaient à un accord favorisant le commerce entre eux. Même dans le cas d’un accord commercial, les pertes en termes de PIB d’un Brexit soft seraient plus élevées pour le Royaume-Uni que pour l’UE à 27 dans son ensemble. Le maintien dans le Marché unique demeure la meilleure option pour que le Royaume-Uni minimise ses pertes : celles-ci seraient par deux, de même que pour l’UE à 27 dans son ensemble. Les pertes sont également réduites en cas de maintien dans l’union douanière.

Les coûts à long terme d’une sortie de l’UE, qu’importe la forme qu’elle prendra, ne seront pas négligeables, mais ils sont loin d’être aussi massifs que certains ont pu le prédire. Par contre, il est possible que le coût du Brexit soit plus important à court qu’à long terme ; la Banque d’Angleterre (2018) évoquait la possibilité d'un choc plus dommageable que la récente crise financière. Selon Paul Krugman (2019), c’est surtout l’absence d’infrastructures douanières aux frontières qui pourrait particulièrement nuire aux échanges commerciaux entre le Royaume-Uni et l’UE ; malgré le fait que le référendum ait été tenu il y a près de trois ans, il n’y a pas eu depuis de réelles avancées sur ce front-là, ce qui démontre l’extrême impréparation des responsables politiques des deux côtés de la Manche. Ce sont ainsi les barrières non tarifaires qui vont se révéler les plus dommageables : les files d’attente des poids-lourds s’allongeront sur les routes et autoroutes, à Douvres comme à Calais, les biens prioritaires ne passeront pas forcément à temps les frontières, etc

Du côté de l’UE et notamment de la zone euro, le choc du Brexit est d’autant plus mal venu que la croissance semble ralentir depuis quelques mois parmi les pays-membres, que plusieurs d’entre eux sont toujours éloignés du plein emploi et que la marge de manœuvre des politiques conjoncturelles semble réduite : les niveaux de dette publique sont élevés et les taux directeurs de la BCE sont déjà à zéro, si bien que les gouvernements et la banque centrale peuvent difficilement stabiliser l’économie en cas de choc majeur. 

 

Références

Banque d’Angleterre (2018), EU withdrawal scenarios and monetary and financial stability, novembre.

BISCIARI, Patrick (2019), « A survey of the long-term impact of Brexit on the UK and the EU27 economies », Banque nationale de Belgique, working paper, n° 366.

FMI (2018), « Brexit : Sectoral impact and policies », United Kingdom - Selected issues, country report, n° 18/317.

Gouvernement du Royaume-Uni (2018), EU Exit: Long-Term Economic Analysis, novembre.

KRUGMAN, Paul (1980), « Scale economies, product differentiation, and the pattern of trade », in American Economic Review, vol. 70.

KRUGMAN, Paul (2016), « Notes on Brexit and the pound », in The Conscience of a Liberal (blog), 11 octobre. Traduction française, « Quelques remarques sur le Brexit et la livre sterling ».

KRUGMAN, Paul (2019), « What to expect when you’re expecting Brexit », 16 janvier. Traduction française, « Brexit : le court terme pourrait aussi être mauvais pour le reste de l’Europe ».

LEVELL, Peter, Anand MENON, Thomas SAMPSON & Jonathan PORTES (2018), « The economic consequences of the Brexit deal », CEP.

MELITZ, Marc J. (2003), « The impact of trade on intra-industry reallocations and aggregate industry productivity », in Econometrica, vol. 71, n° 6.

PISANI, Massimiliano, & Filippo VERGARA CAFFARELLI (2018), « What will Brexit mean for the UK and euro area economies? A model-based assessment of trade regimes », Banque d’Italie, temi di discussione, n° 1163.

Trésor de sa Majesté (2016), HM Treasury analysis: the long-term economic impact of EU membership and the alternatives, 19 avril.

VICARD, Vincent (2018), « Une estimation de l’impact des politiques commerciales sur le PIB par les nouveaux modèles quantitatifs de commerce », Focus du CAE, n° 22.

WAECHTER, Philippe (2019), « Le coût cumulé est élevé depuis le référendum », 12 février.

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